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CHAPITRE VIII

THYSIOLOGIE DES PASSIONS

La part des organes dans les causes des passions; — Étude des causes; — Thérapeutique à opposer aux passions.

La part des organes dans les causes des passions. — D'accord sur ce qui tient directement à la morale pratique, deux hommes peuvent être partagés d'opinions sur l'origine même des actes moraux. En peutil être autrement. L'un donne trop d'influence aux organes et l'autre prétend que son contradictenr n'a pas d'autre guide que les chimères de la philosophie idéale, philosophie qui bien souvent se perd dans la négation des réalités. C'est toujours l'éternelle difficulté de la métaphysique, difficulté difficile à vaincre, jusqu'à ce que l'homme sache enfin ce que c'est que l'homme. Or, philosophes et médecins, sont bien loin de ce but. Toutefois, il ne nous paraît point impossible de rapprocher ces deux doctrines par quelques points de contact. Une étude attentive de l'économie animale peut en fournir les preuves et les moyens. Nous n'avons pas la prétention de résoudre ce problème physiologico-moral, mais nos observations sur ce sujet ne seront pas sans utilité. Elles donneront une

preuve de plus que la médecine et la philosophie sont à jamais inséparables.

Le sens physiologique du mot passion est clairet positif. 11 indique un sentiment violent et concentré sur un seul objet, en même temps qu'il marque dans le système nerveux un état d'excitation vive, de souffrance, avec imminence morbide.

La folie a été considérée avec raison comme l'exagération maladive de la passion; elle en est souvent le dernier terme, parce que dans cet état extrême de l'économie, il semble que toutes les facultés soient portées à l'apogée de leur force et de leur action. Que la passion ait son siège uniquement dans le cerveau ou dans l'appareil nerveux ganglionnaire, espèce de cerveau abdominal, toujours est-il qu'elle se caractérise par une exaltation permanente d'émotion, avec convergence des mouvements physiques et moraux vers un but quelconque. Si ce type n'existe pas à un haut degré, il ne peut y avoir que des goûts, des penchants, des préférences. Ainsi, la passion est nécessairement exclusive; c'est un tourbillon d'idées irritantes, plus ou moins fixes, qui s'empare de nos facultés, de nos pensées, de nos sensations, de nos organes, de notre être enfin, pour leur donner une impulsion extrême; c'est un despotisme envahisseur et féroce de l'organisme comme de la raison. On se sent enlevé « tout vivant et tout voyant, » selon l'expression de Montaigne. Remarquez qu'il y a ici une

exlrème plénitude de vie, et pourtant dans un cercle assez limité. Aussi arrive-t-il que toute passion isole l'individu, le concentre et l'abstrait; il vit en elle, par elle et pour elle. Ces données, établies d'après les lois de l'organisme, font voir comment les passions ont leurs racines dans Yinstinct el ['animalité, comment elles ne sont logiques que dans leur sens, et semblent maîtriser la conscience, comment elles ont pour radical l'amour de soi, comment, si leur direction est Fausse, elles tendent à détruire l'ordre social quel qu'il soit, comment enfin, forcé de les combattre .sans relâche, le sage entend à chaque triomphe un cri douloureux parti du fond de ses entrailles.

La puissante influence des affections vives sur l'économie n'est que trop connue. Le pauvre corps humain, une fois possédé du démon moral de la passion, est en proie aux plus cruelles agitations, et y succombe souvent. Un désir violent, continu, profondément enclavé dans l'esprit, ne laisse ni repos ni répit au patient qui en a reçu l'atteinte. L'étal psychologique morbide détermine promplement l'état morbide organique. Une vive douleur de l'âme, passe bientôt dans toutes les veines du corps, s'inprime dans tous les nerfs, se glisse dans tous les muscles. La circulation s'accélère ou s'arrête, les larmes coulent ou se dessèchent, le corps jaunit en peu d'heures, la peau s'enflamme ou pâlit, les cheveux el la barbe blanchissent plus ou moins rapide-

ment. Le vomissement, les tremblements, les spasmes, les convulsions se déclarent, les muscles se détendent, ou se crispent, quelquefois même la mort frappe avec la rapidité de la foudre. La passion modifie jusqu'à la température du corps. Le désir allume notre sang, l'aversion le refroidit, l'épouvante le glace. Aussi l'expression de sang-froid pour exprimer le calme de l'esprit, est-elle d'une parfaite justesse. Mais, comme l'observe un moraliste, il ne faut pas prendre pour le «ang-froid une passion profonde et concentrée qui fixe toutes les pensées d'un esprit ardent, et le rend insensible aux impressions extérieures.

Les médecins ont encore observé que bien que les effets des passions soient généraux, chaque affection vive a son point de départ, ou se porte sur un organe particulier. « Il n'est pas une seule des parties de nostre corps, dit Montaigne, qui souvent ne s'exerce contre la volonté; elles ont chacune leur passion propre qui les éveille ou les endort sans nostre congé. » Ainsi le chagrin agit principalement sur l'estomac, l'effroi sur le canal intestinal, l'espérance sur le cœur, la colère sur le foie, etc. Gureau de la Chambre, médecin de Louis XIII, remarque même que la rougeur qu'excite la colère, commence par les yeux, celle de l'amour parle front, et celle de la honte par les joues et les extrémités des oreilles. Cependant tout est relatif aux constitutions individuelles; l'intensité de la passion est fatalement

proportionnelle à la sensibilité organique, rien de plus important que cette remarque, il faut toujours y revenir. Tel homme est à peine affecté de ce qui fera le désespoir d'un autre; le trait glisse sur l'un, il perce l'autre d'un coup mortel. Malheureusement, la plupart des hommes illustres sont dans ce dernier cas. Gela doit être; cette riche mesure d'intelligence qui leur appartient, n'a été donnée qu'avec un tempérament ardent, sensible, impressionnable, et par conséquent le plus propre a faire éprouver ce que toute passion a d'entraînant, d'impétueux, d'indomptable. La prédisposition à la maladie dont il s'agit est donc innée. Puis viennent les causes déterminantes, c'est-à-dire cette vie d'efforts, de combats, d'élans, de transports, vie toujours active, toujours énergique, car ils aiment, ils désirent avec ardeur, ils sentent avec excès, et ce fond d'irritabilité qui les caractérise, constitue également le terrain volcanique des passions. Dans l'éducation très positive des quakers, on apprend à régler le pouls, à prêcher la raison au sang, excellent précepte de morale; en effet,

Ces artères, ces veines,

Foyers toujours brûlants des passions humaines (1),

récèlenten partie lesecret de lapuissance de l'homme, mais aussi la cause de ses égarements.

Le sang est. un conducteur d'heureuses ou de

(I) Colardeau.

funestes dispositions de la volonté. L'organe a toujours un rôle important, très essentiel à connaître, quand la force morale nous échappe, et que le besoin brutal nous domine, car il se produit une obsession continuelle d'impulsions organiques et instinctives qu'il ne faut jamais perdre de vue. Que l'orgueil humain s'humilie en considérant qu'il suffît parfois d'augmenter ou de diminuer l'excitation de certains organes, d'augmenter ou de diminuer la température ou la rapidité de circulation de certains fluides pour remplir l'esprit d'espérances les plus douces ou le plonger dans le plus profond désespoir, pour faire d'un héros un être nul, ou d'un lâche, un homme courageux, etc. Vous ferez aisément l'application de ces principes à quiconque se lance dans le vaste champ de l'imagination. Et si je ne me trompe, nous trouvons ici la solution d'un grand problème relatif aux hommes supérieurs. Voilà pourquoi ces hommes ont nécessairement un côté commun qui les rapproche de nous, malgré la force et l'intensité du rayon céleste qui brille en leur personne. Là git la source des choquantes disparates, des mécomptes, des faiblesses qui nous affligent dans leur conduite, et qui plaisent tant à leurs ennemis. Si chez eux l'être d'en haut ne domine pas toujours l'être d'en bas, cherchez-en la cause dans leur belle et fatale organisation, car la même force qui les élève aux nues, les abaisse par-

ibis jusqu'à la fange; par cela même, leurs lèvres ainsi que leur plume ne sont pas toujours au service de la vérité. Souvent on voit briller dans la tête une lumière divine, tandis que la fièvre des passions viles, couve dans certains replis des entrailles : c'est à nous de les plaindre, sans les excuser. Oh! sans doute, il appartient au véritable amant des muses de déposer à leurs pieds toute autre passion que celle de la gloire, d'ennoblir celle-ci par la pureté des motifs, d'être, en un mot, « un honnête homme dans toute la magnificence du mot ». Une mauvaise action, cachée sous des lauriers, n'en est pas moins odieuse. Mais jetons aussi dans l'autre plateau de la balance un tempérament irritable, toujours monté au-dessus du degré physiologique ordinaire, une longue habitude d'exaltation, une très haute idée de soi, de continuels obstacles à vaincre, et la justice sera tempérée sans rien perdre de ses droits. Il est certain que la chaleur d'imagination et l'aplomb d'un bon sens toujours droit, la sensibilité très développée et la raison froide et compassée, sont incompatibles. Il faut le répéter, le tempérament est, jusqu'à un certain point, le substratum de la moralité. Maintenant, levez-vous, hommes vulgaires, venez jeter la pierre aux promoteurs, aux ornements de la civilisation, à nos guides et à nos maîtres.

Étude des causes. — Les médecins s'efforcent de remonter à la cause première des passions, cause qui

réside dans la constitution de l'être humain; puis, comme un géomètre calcule la courbe tracée par un projectile, ils examinent le point de départ, la force de l'action et le but de l'action. Eh bien! en recherchant scrupuleusement le mobile des passions qui agitent les gens de lettres, les artistes, les savants, on arrive presque toujours à cette conclusion, l'excessif désir d'être loués, dont le support est un immense amour-propre. Le philtre enivrant de la louange a bien souvent terni la pure auréole du génie. Les divisions, les querelles, les haines, les rivalités, les actions basses, les crimes mêmes qui ont souillé la vie de quelques hommes distingués, n'ont pas d'autre source qu'un peu plus ou un peu moins d'encens. Ils sacrifient tout, leur santé, leur vie, quelquefois l'amitié, l'honneur même et la vertu pour un peu de cette acre fumée de la gloire qui fait verser des larmes, comme ditJ.-J. Rousseau. Le désir de s'enrichir, dans ce siècle de lucre et de luxe, n'est vraiment qu'en seconde ligne. Aussi combien ont fait de leur talent l'ignoble instrument de leurs passions ! combien ont prêté leur génie à la haine qui les dévorait! combien ont pris l'envie pour leur inspiratrice! Les plus dignes de nos hommages n'ont pas toujours été exempts de certaines faiblesses : il n'y a pas d'astres sans taches. Bacon fut un magistrat vénal, un ami perfide et un lâche courtisan. Le cardinal de Beausset remarque que Bossuet ayant mis une sorte

d'acharnement à attaquer Mme Guyon, à cause de Fénelon, fut entraîné « à se montrer homme une fois dans sa vie ».

Le grand Corneille a souvent manifesté sa tristesse jalouse contre Racine.

Quelquefois la rivalité pousse jusqu'au crime.

Le peintre André del Castagno, Florentin, jaloux des succès de Dominique de Venise, attendit un soir son trop confiant ami, et le tua en trahison. L'infortuné Dominique était si loin de soupçonner l'auteur de sa blessure, qu'il se fit transporter chez son ami André, et il expira dans ses bras. La vérité ne fut connue que par la confession de l'assassin à son lit de mort.

Le Titien devenu jaloux du Bassano, son élève, le chassa de son école. Le poète Murtol, également jaloux de Marini, l'attend au coin d'une rue de Turin, et lui tire un coup de pistolet, qui heureusement manqua ce poète. Plusieurs tableaux de Le Sueur ont été secrètement déchirés par des peintres envieux de son talent.

D'un autre côté, lord Byron éprouva, dit-on, une colère convulsive, parce qu'ayant acheté un objet, de mince valeur, il le trouva enveloppé dans le feuillet, d'une de ses poésies. L'abbé de Voisenon, ce papillon du Parnasse, ne redoutait sérieusement l'enfer que parce qu'il craignait d'y voir siffler ses œuvres. On sait que Swift ayant fait quelques vers les envoya à

Dryden, son parent, pour lui en dire son avis. Celui-ci lui répondit laconiquement : Cousin Swift, vous ne serez jamais poêle. Eh bien ! le cousin Swift se souvint toujours avec ressentiment d'une pareille franchise. A quel ennemi de ses vers et de ses opinions Voltaire a-t-il jamais pardonné? « Je crois, disait-il, que la chienne d'Erostrate ayant rencontré le chien de Diogène, fit des petits dont Jean- Jacques est descendu en droite ligne. » Jugement bien peu digne d'un philosophe prêchant la tolérance. Les exemples ne se comptent pas.

Cependant, il ne faut pas donner une trop grande extension à cettepensée. Chez la plupart des hommes de génie, d'art et d'études, la corruption morale n'est jamais bien profonde; en général, la bassesse d'àme accouplée à la puissance de l'esprit, union véritablement adultère, est très rare. On observe souvent de la violence, de la fougue, de l'emportement, de vifs entraînements de cœur, des déterminations peu mesurées, autrement dit des coups de tête; bien rarement cette méchanceté froide, calculée, tenace, signe certain et indélébile d'une âme fangeuse. Livrés à la discrétion des impressions du moment, l'instant qui suit trouve les hommes de cette catégorie doux et disposés à l'indulgence. Ordinairement sans rancune, ils n'ont pas de gardoire, selon le mot de Montaigne.

Louis de Léon, poète espagnol, professeur de théologie, fut jeté dans les cachots de l'inquisition

pour avoir traduit le Cantique des Cantiques. Il ne fut rendu à sa chaire qu'après cinq ans de persécution et de douleurs. Il ne voulut même pas conserver le souvenir de ce temps affreux; et le regardant comme retranché de sa vie, il reprit ses leçons précisément où il les avait laissées par ces mots : Dicebamus hesternâ die... «Nous disions hier... » Vous pensez bien qu'il ne s'agit ici que des hommes vraiment remarquables ; le bas Parnasse reste dans lus conditions vulgaires de l'humanité.

Quant à nous, ce que nous avons observé a été moins à leur détriment qu'à leur avantage. Il y a des exceptions, avons-nous dit, mais ce sont des exceptions, et on les remarque par cela même.

Plutarque qui pour rien au monde ne voulut vendre le bœuf qui avait vieilli à son service ; ce bon roi René, si savant, si ami des lettres, faisant diminuer les impôts en Provence quand le mistral soufflait trop fort; cet excellent abbé de Saint-Pierre, toujours fidèle à sa devise, donner et pardonner ; ce savant naturaliste, le capitaine Desclieux, partageant pendant une traversée longue et périlleuse, sa ration d'eau avec le cafeyer qui lui avait été confié, seul plant qui fut l'origine des immenses richesses des Antilles ; ce médecin Brayer, qui, pendant trente ans, apportait chaque mois à son curé, le plus secrètement possible, un sac de mille francs destiné aux pauvres honteux ; ce même Voltaire dont j'ai parlé,

qui a fait tant de bien aux paysans de Ferney; ce philanthrope et savant Larochefoucaud-Liancourt, qui, n'ayant d'autre passion que celle du bien, avait six places qui lui rapportaient par an deux mille écus de dépense, sont des exemples que je choisis au hasard, entre des milliers d'exemples semblables.

N'oublions pas pourtant celui de Bentham qui, à son lit de mort, toujours fidèle à son système de Vutile, légua son corps à la science pour détruire un préjugé. Certes, la leçon publique d'anatomie faite sur son cadavre par le docteur Soutlwood-Smith, fut aussi une leçon de morale pratique.

Non seulement il règne chez les hommes d'une haute culture intellectuelle , une tendance manifeste vers le bon, l'utile, le grand, mais c'est à tort qu'on leur reproche de manquer de cette activité pratique qui réalise le bien conçu par une noble pensée. Un naturel ardent, passionné comme le leur, est, à la vérité, le plus grand obstacle à la perfection morale, et cependant nulle part on ne trouvera des Ames plus élevées, des cœurs plus disposésà la vertu, à l'héroïsme, au sacrifice. Cet étonnant contraste est si frappant, qu'il nous a conduit à en approfondir les causes; voici les principales.

La faiblesse de constitution en première ligne. Il est certain que les soucis de la cupidité, le matérialisme d'un grossier bien-être, les soins rongeurs de l'ambition, les aiguillons de la concupiscence, ont

peu de prise sur de frêles organes, à moins de complète folie. L'instrument manque à la puissance du vouloir; malgré soi, peut-être, mais enfin on sent le besoin de modérer, d'économiser le mouvement vital, n Vous ne sauriez croire, a dit un homme d'esprit, comme on a l'âme honnête quand on a cinquante ans. » Le sens de ce paradoxe est manifeste pour quiconque sait que la passion est l'expression du type de l'organisation ; l'amour aux jeunes gens, l'avarice aux vieillards. Les exigences de l'organe tendent toujours à conduire la passion à l'acte, tandis que le moi réacteur, la contraint à rester enfermée dans le cercle de l'abstraction ; mais la vivacité de la lutte est toujours proportionnée à l'état de l'organisme. Ce motif rabaisse, dit-on, la vertu : cela ne peut être toutes les fois qu'on reste dans la nature et le vrai. D'ailleurs, si l'étude physiologique de l'homme découvre souvent la fragilité de nos vertus, elle nous indique également les moyens de leur donner une base solide. En effet, la justice d'Aristide tenait à son essence, comme la propriété du cercle tient à la nature du cercle. Ce que j'appellerais volontiers la philosophie organique, comprend des points importants trop négligés par nos grands moralistes. Ayons foi aux prodiges de la volonté, mais croyons aussi que c'est une partie de la sagesse de bien connaître et d'apprécier les impulsions organiques.

En second lieu, la sensibilité surexcitée ne peut se contenir longtemps au même degré. Le grand et terrible effet des passions est dans leur concentration et leur durée. Ces deux conditions, qui sont celles du miroir ardent consumant un seul point qui en est le foyer, ne se rencontrent guère chez des hommes d'une imagination vive à la vérité, mais souvent mobile, onduleuse, changeante, et qui ne connaît pas la fixité. Ajoutons que, hors les objets de leurs études chéries, on voit peu de poètes, d'artistes et même de savants, attacher un intérêt suivi, constant, à ce qui est commun et grossier. Ne cherchez donc point parmi eux ces hommes qui ne veulent que jouir et demander à la vie autant de voluptés matérielles qu'elle peut en donner.

En troisième lieu, il est dans ces hommes un fond inné d'amour de l'ordre et de la justice. Ils ont comme un sens inné de la perfection morale ; et ce sens, véritable lumière intérieure, leur décèle la part de l'influence souveraine de l'esprit et celle de la puissance fatale de l'organisme. Non, il n'est pas possible que de hautes qualités intellectuelles soient au profit du vice; le bien savoir et le bien agir sont inévitablement cause et effet. Une âme forte, une raison droite et supérieure, tiennent souvent à l'instruction qu'on a reçue. On conçoit qu'il est difficile de descendre des pures délices de l'étude, de la méditation, au plaisir grossier de l'organe. A quoi bon un chef-

d'œuvre s'il n'enfante que la folie et l'orgueil, s'il ne préserve l'âme de la gangrène de l'égoïsme? Le monde des esprits, des vérités, des principes absolus, éloigne plus qu'on ne croit les grandes âmes des intérêts vulgaires. Eh quoi! réfléchissant sur Dieu, sur l'âme, sur les lois de la nature, sur le beau, le grand, le juste, toujours obligatoire, il n'en resterait rien dans le cœur de ces hommes à part de l'espèce ! Nourris du poin de la science et de la sagesse, la passion leur commanderait en souveraine ! Cela répugne et cela n'est pas. Un poète dans la haute et divine acception de ce mot, et il y a du poète dans tout homme supérieur, devenu un être bas et méchant, est une idée qui ne peut se supporter. Quiconque a reçu mission d'éclairer ou de charmer les hommes, puise dans ce sentiment une sorte de moralité instinctive et profonde, éternelle base des chefsd'œuvre empreints du sceau de l'immortalité; le beau prépare l'âmeàlabbnté,à la sagesse. Les belles lettres, si justement nommées humanités, enseignent autre chose que l'art de plaire aux hommes. Il est tel artiste, savant ou littérateur, mourant de faim ou de génie, et dont le cœur est aussi droit qu'une ligne, selon l'expression de Mme de Sévigné. Car la puissance qu'acquiert l'idée du devoir et du sacrifice, chez certains hommes de cette trempe, produit des miracles de dévouement et d'honneur. Il y a ici une spontanéité généreuse queles âmes communesnecomprendrontjamais.

En quatrième lieu le constant amour de la célébrité. Certes, le besoin de captiver l'attention publique, porté à un certain degré d'exaltation, peut conduire à des actes moraux, répréhensibles ; mais, en général il est le principe de nobles actions. Un mérite souillé de vices, un esprit qui gravite vers les régions de la lumière, et qui tombe dans la volupté brutale, voilà une anomalie que repoussent les contemporains et que la postérité juge sévèrement. D'ailleurs, le travail soutenu de l'esprit préserve le cœur ; le levain morbide de lapassion ne trouve point les conditions nécessaires à sa fermentation. Et puis, quand au prix de labeurs infinis, de patience, de dégoûts et d'ennuis, on a grossi grain à grain son lot de gloire, ne pensez-vous pas qu'on craigne de le ternir? On peut redire aux hommes célèbres et non vertueux, les foudroyantes paroles qu'un illustre poète adressait à des scélérats puissants : Tremblez, rouv êtes immortels l Plus d'un a été retenu par cette considération; on ne consent pas aisément à laisser après soi, un nom escorté d'épithètes flétrissantes.

Finalement, par ce qu'ils ont apprécié ce que valent les hommes et les choses, parce qu'ils savent à quoi s'en tenir sur l'éternelle mobilité du drame social, L'étendue des connaissances conduit nécessairement, lorsqu'elle est dominée par la rectitude de jugement, à une sorte d'indifférence pour ce que les hommes vulgaires craignent ou désirent, tout au

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moins à ne pas prêter aux petites choses une valeur exagérée. Il en coûte des illusions, c'est certain. Lire trop clairement dans les cœurs, à la lueur de l'expérience, rien n'affaiblit plus l'espoir; mais le plein calme de l'âme a bien aussi son prix. Il y a plus, ces affamés de gloire, qui n'ont d'abord ni paix ni repos, finissent même par juger que cette dernière passion du sage en est pourtant une dont il faut aussi se défier; car, semblable à l'ambition, elle est funeste à la santé, au bonheur. Bientôt même ils s'aperçoivent, avec le temps, que la pyramide à base de granit que chacun d'eux se ilatte d'avoir élevée, n'est pas aussi inébranlable qu'ils l'avaient cru. Le génie saturé de louanges, comblé d'honneurs, planant au-dessus des hommes, espérant tromper et duper la mort parce qu'il a l'instinct de l'éternité, sent néanmoins qu'il ne peut sortir du réel ; du haut du char de triomphe, l'abîme de l'oubli s'aperçoit dans le lointain. Or, après cela, qu'est-ce ensuite que la vie matérielle avec ses mesquins intérêts, ses misères, ses bassesses, ses importunités ? Croyez que la dévorante intensité du désir, cause de tant de passions, est bien tempérée, quand le vrai se l'ait jour malgré l'épaisseur du voile qui le couvre. II est donc certain que les progrès de l'intelligence aident au progrès moral, que le génie, considéré sous ce rapport, est la science de la vie, parce qu'il l'éclairé et la conduit.

Toutes ces causes et d'autres, qu'il serait trop long d'énumérer, se combinent, se modifient d'une infinité de manières, d'après les tempéraments, les circonstances, les positions diverses, les jeux delà fortune ; mais le fond reste le même. Maintenant il est aisé d'expliquer pourquoi la plupart des hommes célèbres, très prédisposés aux passions violentes, en sont pourtant rarement atteints, et pourquoi si peu d'aliénés se remarquent parmi eux.

Il est néanmoins des exceptions à cette règle qui en admet si peu, mais malheur à ceux qui les donnent ! la vie se consume chez ceux-là avec une effrayante activité,eussent-ilsreçudela nature un corps d'acier. Mirabeau, ce foudre d'éloquence, ce prodige de vices, en est un insigne exemple ; aussi, épuisé, languissant, disait-il à son ami Etienne Dumont : « Si je croyais aux poisons lents, je ne douterais pas que je fusse empoisonné. Je me sens dépérir, je me sens consumé à petit feu. » Concevez, en effet, la passion exerçant ses ravages sur un individu toujours porté à l'extrême, dont les impressions même légères, retentissent dans toute l'économie ; chez qui l'ardeur de l'imagination, la chaleur du sang, l'éré- Ihisme nerveux habituel, produisent de constantes et implacables irritations ; dont la tête est un foyer où se pressent, s'agitent et bouillonnent des pensées brûlantes, des vœux insatiables, des désirs sans bornes, et dites s'il est possible que la frêle ma-

chine humaine résiste à de tels ébranlements. Les passions, comme toutes les maladies, exagèrent l'état que nous avons montré comme l'élément principal de la constitution des penseurs; c'est-à-dire, qu'elles augmentent de beaucoup la prédominance du système sensitif sur les forces motrices. Les alï'eclions dépressives, comme le chagrin, le découragement, la crainte prolongée, sont tout aussi dangereuses que les passions plus impétueuses; la douleur morale est un poison subtil qui change de forme et jamais de nature. Chamfort a beau étaler ce paradoxe, que les passions font vivre l'homme, et que la sagesse le fait seulement durer ; il n'est pas moins un paradoxe. Si être agité, tourmenté, stimulé par l'influence organique ou l'égoïsme, élevé jusqu'à l'appétence extrême, sans l'intervention régulatrice de la raison; si lancer des feux éblouissants, aviver sans relâche la flamme de la vie, puis se consumer et s'éteindre rapidement, c'est là vivre, c'est là savourer le bonheur, avouons-le, il ne faut plus s'étonner si l'existence est si rapide, si passagère chez certains hommes. Serait-ce dans ce sens qu'il faut entendre cet ancien oracle « Les favoris des dieux meurent jeunes. » Il est évident que c'est vivre au milieu des angoisses de la mort, sans en avoir la tranquillité. Loin de là, la sagesse combine et prévoit ; elle nous force à renoncer à un moindre bien pour un plus grand ; elle nous dit de repous-

sei' parfois les voluptés, pour écarter aussi les furies.

Choisissez donc, ou vivre à la manière de Cliamfort, ou durer selon la loi de la sagesse. Ce qu'il y a de certain , de positif, c'est l'imminent danger des sentiments violents et continus, quelle que soit leur direction, et particulièrement chez les penseurs, dont l'organisation n'est que trop disposée aux émotions. On doit leur répéter: Soyez en garde contre toutes les affections vives qui s'enracinent dans le cœur ; elles tendent à briser, à user les ressorts de l'existence. Résistez aux attraits qu'elles offrent, aux pièges qu'elles tendent, aux délices qu'elles promettent; que le feu des passions ne pénètre point, s'il se peut, dans votre organisme, l'incendie n'aurait de bornes que dans la destruction de cet édifice, pétri de substances combustibles. Il ne faut pas croire que la médecine exagère sans cesse. L'expérience dépose journellement en faveur des préceptes de l'art. La pierre philosophale à trouver n'est qu'un jeu d'enfant, au prix du maintien de la santé chez les individus éminemment nerveux, ardents, passionnés tout à la fois; c'est un problème qui ne peut avoir d'autre solution.

Ces considérations sont purement médicales et physiologiques ; mais il en est d'autres non moins importantes, et prises uniquement dans l'ordre moral. Ësl-il quelque chose de mieux démontré que l'heureuse influence d'une àme honnête sur le I aient f

et ceci n'est ni un paradoxe ni un lieu commun. L'élévation des sentiments, la pureté des principes, donnent infailliblement à l'esprit, une force, une justesse, une portée incalculables. « Telle vie, tel style; » c'est Sénèque qui l'affirme, et nul plus que lui n'était en droit de proclamer cette vérité. On aura beau chercher des exemples du contraire, ce seront toujours de rares exceptions. La nature des choses s'oppose à ce qu'il n'en soit pas ainsi ; on ne combinera jamais l'or pur du génie avec la fange du vice : en définitive, on ne peint bien que ce que l'on sent. « Soyez vertueux, dit M""' de Staël, sanctifiez votre âme comme un temple, et l'ange des nobles pensées ne dédaignera pas d'y apparaître. »

A toutes les époques de la science, les physiologistes ont considéré les passions comme de véritables maladies. Ce point de vue est fondé sur l'observation. Dans toute passion, en effet, l'harmonie des actes vitaux cesse d'exister. Il y a plus : que la passion soit le mobile des plus belles actions, ou des égarements les plus coupables, elle ne peut régner sans une sorte d'aliénation temporaire, préjudiciable à l'organisme, car c'est la violence de la passion, et non sa direction morale, qui en fait le danger. Remarquez toutefois qu'il ne s'agit ici que de l'individu, et nullement de la société. Les passions funestes aux intérêts de cette dernière, sont une sorte de guerre du moi d'un seul contre le moi de tous. En

tout cas, le caractère de la passion reste le même, une perturbation excessive de l'économie, un trouble fatal à son bien-être.

Thérapeutique à opposer aux passions. — Cela posé, on demande : abstraction faite des secours religieux d'un ordre supérieur, mais étrangers à ce travail la médecine a-t-elle des moyens de combattre les maladies dont il s'agit? Y a-t-il une hygiène purgative des passions? Jusqu'à quel point peut-on

compter sur les secours de la thrérapeutique ?

Guérir médicalement les passions humaines!

C'est nous demander si nous sommes des dieux, si le don des miracles nous a été transmis. On a souvent reproché à la médecine son impuissance ; précisément parce que nous n'avons que peu ou point de prise sur les passions humaines. Nous en sommes sous ce rapport aux premiers éléments. Cet anévrisme du cœur qui fait périr dans d'horribles angoisses, ces poumons ulcérés, ce squirre au pylore, cet estomac qui ne digère plus, ce cerveau enflammé, ne sont parfois, en dernière analyse, que les effets de l'ambition, de la cupidité, de l'envie, etc. Donneznous un moyen de combattre avec avantage ces vautours du cœur humain, et notre point d'appui opérera plus de prodiges que celui que demandait Archimède ; nous rendrons l'homme heureux et sain, parce qu'il sera devenu sage. Ce beau rêve platonique, il faut le dire, paraît, éternellement, condamné à ne

jamais se réaliser. Il esl facile au moraliste d'étaler ses maximes de devoirs rigoureux; mais le médecin praticien est arrêté par une foule d'obstacles en présence de l'individu qui pâtit d'une vive et profonde douleur morale, heureux s'il peut, quelquefois, en diminuer Pâcreté.

Nous le demandons, que deviennent les préceptes de l'hygiène quand l'intérêt parle, que l'or met en éveil les convoitises, que l'aiguillon du désir nous pique •et nous presse sans relâche? Le sentiment n'a-t-il pas trop souvent, la voix plus haute (pie le syllogisme? Autrement dit, l'action organique instinctive ou l'égoïsme ne triomphc-t-elle pas presque toujours de l'action morale ou philosophique ? Dans un paroxysme de passion violente, posséder l'empire de soi, se maintenir libre de toute influence de la chair et du sang, dans les hautes régions de l'intelligence, voilà un problème qu'il n'est donné de résoudre qu'à certains êtres privilégiés. Plus il y a de sensibilité, de vigueur physique, de capacité de sentiment, plus la victoire est incertaine, à moins de secours énergiques et puissants. L'homme doit apprendre à ne sentir qu'autant qu'il convient ; mais cela est-il possible? la sensibilité est-elle un vêtement qu'on quitte et qu'on reprend à volonté ? la mesure d'émotion, la métropathie individuelle, est-elle connue, et la précision peut-elle se produire dans les quantités morales ?

D'Alembert, ce froid sophiste, veut que le poète ou l'artiste porte toute sa sensibilité dans ses ouvrages, puis que le reste de la vie coule uniformément; conseil excellent, mais impraticable. Peut-on, en effet, arrangera loisir sa vie, son être, ses idées, son destin ?

Cette môme sensibilité, qui fit produire des chefsd'œuvre à Racine, était tout aussi vive dans les bosquets de Versailles, quand Mme de Maintenon lui dit : u C'est le roi, cachez-vous ». Il se cacha, mais le trait lancé était mortel, et un abcès au l'oie termina bientôt les jours du grand poète.

n Supprime l'opinion, dit Marc Aurèle, tu supprimes jJai clé hlessé; supprime fat été blessé, lu supprimes ht blessure; a maxime stoïque bien digne du sage dont elle émane, mais que bien peu savent pratiquer, parce qu'elle est presque surhumaine. Les plus grands génies n'y ont pas toujours été lidèles. Oui donc se place avec résignation au dessus ou au dessous des traits de l'envie 1 qui donc a, comme Socrate, le pouvoir de se priver ou de jouir indifféremment? qui donc enfin conserve toujours la dignité du talent, quand une critique malveillante, impitoyable, souille de son venin l'œuvre qu'on a produite

Yoiei une autre difficulté également insurmontable. La sémeïotique des passions, ou leurs signes caractéristiques, n'est pas toujours facile à saisir. Il

serait important de reconnaître le penchant à son origine, parce que c'est en ce moment qu'il f;>ut dresser la digue. Mais souvent la ligne de démarcation du penchant à la passion échappe aux recherches, ou plutôt le patient et le médecin dédaignent de s'en occuper. Depuis la simple émotion jusqu'au degré d'intérêt qui rend malheureux, et depuis celui-ci, jusqu'à la passion furieuse, ou an chagrin qui frappe à mort, il y a des nuances infinies. Où sera le commencement, où sera le terme du traitement?

Viennent ensuite les habitudes ; or, c'est là qu'échouent ordinairement toutes les ressources de l'art, de la logique, du raisonnement et de la sagesse. Le passage suivant de saint Augustin explique admirablement le triste progrès que fait alors le cœur humain. « La volonté, en se déréglant, devient passion ; cette passion continuée se change en habitude ; et faute de résister à cette habitude, elle se transforme en besoin. (1) » Parvenues à ce degré, les habitudes sont tellement enracinées, qu'elles s'enlacent au principe même de l'existence ; il n'appartient plus qu'à la mort de rompre un tel lien ; l'âme décorporée peut seule recommencer la vie sur un nouveau plan.

Sans doute ces obstacles paraissent formidables; eh bien, il en est encore un qui peut-être les

(li Ex voluntate perversa, facta est libido; et dura servitiir libiilini, fucta est consue.tudo; et dùm consuetudini non resistilur, facta est nécessitas. (Confes., 1. VIII, c. v.i

surpasse tous, qui brise et arrête ordinairement nos efforts; cet obstacle est la volonté du malade. Un homme atteint de la fièvre invoque les secours de l'art ; il se prête à nos conseils, il aide le médecin. Que le mal augmente, la tête se prend, le délire se manifeste ; le patient refuse alors toute espèce de secours ; il se croit guéri, le voilà sain d'esprit et de corps. C'est un insensé, dira-t-on. Or, qu'est de plus l'ambitieux, le joueur, l'amant violemment épris, le possédé de jalousie? Leur volonté subjuguée repousse tout moyen tendant à les guérir. La passion se fortifie de toutes les illusions de l'imagination séduite, de tous les sophismes d'une raison rabaissée. Puis les enivrantes images de la possession, la pipe* rie de l'espérance, cachent le danger ; en sorte que les déterminations instinctives affaiblissent, énervent sans cesse les déterminations rationnelles. On est satisfait par le mal même qu'on éprouve, il vous dévore et il vous charme. C'est au point que si cet état d'incantation pouvait durer, et s'il ne troublait point l'harmonie de la société civile, il faudrait le conserver, dût-on y succomber. A quoi bon guérir, puisque l'homme n'est heureux que quand il croit l'être, et cela dans toutes les conditions de l'ordre social ! Ce pauvre fou, qui dans sa loge se croit Jupiter, et prend pour l'encens des cassolettes la fumée qui s'élève du triste mets qu'on lui sert dans son écuelle, n'a rien à envier a un puissant monarque. Le malheur

est, sauf le cas de fol i n incurable, que les illusions se dissipent : alors on s'aperçoit, au physique, que l'économie est ravagée par le l'eu des passions; au moral, qu'on est devenu la proie de l'ennui, état de l'esprit qui ne régne que sur des cendres et des ruines. Dans cette situation critique, on aspire à un soulagement quelconque, on cherche des remèdes, mais en vain, la nature épuisée ne seconderait plus leur action. Un seul reste peut-être, c'est la philosophie sloïque qui le vante et qui l'offre ; ne voyez-vous pas, cachés sous son manteau, la coupe et le poignard ? Diogène avait dit, dans le style de son école, qu'il fallait dans la vie faire provision de philosophie ou de corde; Epicure croit qu'il faut ôter la disjonctive, faire provision de l'une et de l'autre.

Ainsi donc, direz-vous, la médecine, qui, selon votre opinion, est la plus bienfaisante des professions, avoue son impuissance contre les maladies de l'àme, très souvent principes et source des maladies du corps. Que pouvez-vous maintenant pour l'humanité ? Votre science n'est-elle pas chimérique? — Dites plutôt que c'est une science limitée : elle ne peut dire, comme la parole divine, surge et ambula; mais elle offre des secours à qui en réclame, même pour les infirmités morales. Elle adoucit, elle calme ces infirmités, si elle ne peut en obtenir la cure radicale. Le difficile est de trouver qui veut guérir. Où est cet homme-phénomène, devant qui certainement

Diogène eût éteint sa lanterne? Je suppose pourtant qu'il existe, le voilà qui s'avance, il dépose tout orgueil humain, et il s'écrie : Aujourd'hui, je suis l'esclave d'une passion furieuse, demain, j'en serai la victime : je le sais, je le sens : jamais la passion ne pardonne à qui s'abandonne à elle. 0 Esculape ! je t'implore, conjure cette Némésis; prends pitié de mes maux. Que fera le prêtre du dieu d'Epidaure? refusera-t-il de tendre une main secourable à cet infortuné ? gardez-vous de le croire. Mais ces décourageants obstacles dont nous avons parlé ! Qu'importe! essayons en vertu de cet ancien axiome de médecine : Melius anceps remedium quant nullum. Aidons et protégeons la raison, tâchons du moins d'émousser ce qui déduire, de tempérer ce qui consume.

En rassemblant sur ce sujet ce que l'expérience a de mieux constaté, la pratique, de plus positif, le plan de médecine inorale doit porter sur la triple base suivante :

Bien connaître l'état et les conditions organiques, c'est-à-dire évaluer leur force, leur influence, leur direction présente et future, sur le sentiment exalté.

Employer la force morale, luttant directement contre la passion ou l'organisme.

Enfin, imprimer une nouvelle tendance aux idées, aux sentiments, aux facultés de l'intelligence.

Toute maxime de philosophie pâlit, s'elface et

s'oublie, quand le cœur humain esl vivement stimulé par une passion. La loi même, la philosophie armée, dit-on, perd de sa puissance dans ce conflit ; l'histoire de la société civile et politique ne le prouve que trop. Pourquoi cette cruelle déception? C'est que les philosophes n'ont presque jamais tenu compte du physique; ils ont vu les effets, sans remonter aux causes, hominem non sapiunt. Le corps et l'âme n'ont pas honte l'un de l'autre, leur union forme l'homme. Or, en principe, on n'est passionné que du corps; mais le feu qui dévore les entrailles enflamme aussi les ressorts de l'imagination. Portez donc votre attention sur l'économie, et là vous trouverez d'incalculables ressources. Que de force morale dans une activité organique puissante et bien réglée ! Combattez directement les tendances ou appétits organiques ; tâchez de gouverner les habitudes du corps. L'image abstraite de la vertu ne suffira jamais, à elle seule, soyezen bien convaincu. Un poëte comique d'Athènes, dit que le temps et la faim viennent toujours à bout de l'amour, cela doit être, et l'on voit pourquoi. Voltaire remarque que Charles XII perdit son audace et son courage, dans la fièvre qui accompagna la suppuration de sa plaie. Que de pareils exemples ne pourrait-on pas citer? Modifiez l'organisme, vous influez sur la sensibilité, vous tempérez l'imagination ; calmez l'imagination, vous êtes le maître

de la passion. Le moi ordonne, l'organe surexcité résiste; contraignez ce dernier; enlevez-lui l'excédent de sa force, et la balance sera en faveur du pouvoir moral. La vertu est l'organisme dompté, le triomphe de soi, la consommation de toute philosophie (1). Ainsi, la diète, le jeûne, le régime doux, dans toutes ses nuances, les bains, variés dans leurs formes, dans leur température, les saignées, le froid, le repos, sont des sédatifs dont le succès est presque assuré. Dans les établissements pénitentiaires de l'Amérique, on donne un pudding grossier, fait de farine de maïs et de mélasse. Ce régime est regardé par les inspecteurs, comme un des moyens qui aident de la manière la plus efficace à l'amendement des prisonniers; il renouvelle et rafraîchit le sang, adoucit le caractère, et dispose l'âme au repentir. Par contre, le régime fortifiant, Ionique, les excitanls physiques et moraux, combinés et gradués selon les circonstances, conviennent, s'il y a débilité de caractère, affections dépressives. Remarquons, en passant, que c'est là ce qui constitue en partie, une bonne éducation. Rousseau veut que tout ce qui est extérieur concoure à ramener à la vertu : c'est ce qu'il appelle momie sensitive. Mais bien avant lui, les fondateurs d'ordres religieux, avaient établi à cet égard des règles fixes

il) « Que notre affaire de chaque jour soit de nous rendre plus forts que nous-mêmes. » Hoc deberet esse negotium nostrum quotiche se ipso fortiorem fieri (De Imitatione J.-C.)

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et positives. L'esprit triomphe de la chair par le jeûne, par la macération, par le travail. Casligo corpus m e a m et in servitutem redigo, a dit saint Paul aux Corinthiens. Selon saint Jérôme, venter mero œstuans, facile despumat in libidinem, et la nature n'a pas changé. Dites à un homme vigoureux, d'un sang ardent, alimenté de substances chaudes et succulentes, d'être chaste ; il vous répondra que l'exécution de ce précepte est au-dessus de ses forces, l'organisme triomphera. Agissez sur celui-ci dans un sens convenable, le sacrifice sera facile. Achille, bouillant, emporté, était nourri de la moelle de lion. La sagesse par l'obligation des organe- est ordinairement complète el assurée; c'est la plus solide victoire de l'homme sur lui-même.

Cette modification sera puissamment secondée par l'éloignement de tout ce qui excite l'organisme et torture l'être moral. Éloignez la cause, l'effet cesse. (Ju'on se hâte donc de fuir l'occasion. Pourquoi agacerie serpent qui a pris domicile dans votre soin? S'exposer à la double tyrannie de l'organe et de l'occasion, c'est combattre en imprudent, en insensé. Si vous n'ête doué du sang-froid qui maîtrise votre sensibilité, comment oser rester dans une atmosphère brûlante avec un tempérament combustible? Les vives jouissances de la passion, lui donnent toujours un haut degré d'activité, tandis' que l'impossibilité physique du triomphe de celte même passion, en

modère et en détruit la puissance. Écartez de l'amant, du joueur, de l'ambitieux, les objets de leur convoitise, la paix renaîtra dans leur Ame. Le marasme de l'envie consume cet auteur; eh bien, qu'il cesse d'entendre célébrer son rival, et la santé reparaîtra. Je voudrais que chaque écrivain, chaque artiste, savant ou homme d'Etat, eût, à l'imitation de Fontenelle, un grand coffre, pour y déposer les produits de la calomnie en ce qui le concerne; ce serait un des égouts de sa maison. Il en est ainsi de tout sentiment violent; il faut en écarter la cause, ce sentiment fût-il môme agréable, quoique par cela même bien moins à redouter. Il fut conseillé à un homme d'État, éminemment susceptible et nerveux, de s'abstenir longtemps de toute conversation, de la lecture de tout pamphlet, de tout journal politique. Dans les premiers jours, ce régime fut trouvé d'une excessive sévérité; mais, au bout d'un mois à peine, le malade fut étonné du calme qu'il éprouvait ; il ne pouvait y croire. Quel avait été le remède employé? Il avait consisté à soustraire le stimulant morbifique. Et si l'on pouvait éteindre les souvenirs, combien la guérison serait plus prompte et plus facile encore! Mais le temps seul possède ce baume réparateur. Aussi, un homme consumé de chagrin, disait-il avec raison : « Montrez-moi le fleuve d'oubli, et je trouverai la fontaine de Jouvence. »

Le second moyen que nous avons prescrit, est la

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30(1 HYGIÊNK.

force morale directe, c'est-à-dire une volonté ferme, soutenue, énergiquemcnt répressive, qui rend inébranlable la conscience du devoir. La part de l'organisation a été largement faite ; mais, lui faire sa part, ce n'est pas lui remettre tout en lier le dépôt de notre destinée, bien moins encore la placer au niveau de l'esprit. Quoi qu'en disent ceux qui ne voient la force que dans la matière, ilya quelque chose dans l'homme, outre la substance et la quantité : ce quelque chose réside dans Y uni té mentale, dans le moi, principe de la spiritualité. On assure que l'organe exerce une formidable puissance, ce n'est pas là ce qu'on doit contester; mais cette puissance n'est pas telle qu'on ne puisse l'attaquer et même remporter sur elle des avantages. Elle est parfois ou diminuée, ou limitée, ou subjuguée, ou même anéantie par le moi. Celui-ci domine la douleur physique, fait taire la douleur morale et restreint le désir, quelles qu'en soient la source et la violence. Un homme vif, colère, et qui se retient, comprime certainement l'organe, l'instinct et la passion. Il en est de même du jeune homme qui, en présence de la beauté, commande à ses désirs et à ses regards. Une multitude d'exemples prouvent qu'une prédélermination de l'esprit peut aller au point de maîtriser un organisme rebelle et le forcer à obéir à la volonté. Il n'est point de chirurgien qui ne sache que certains individus ne jettent pas un cri, pas un soupir pendant les plus cruelles opérations.

L'assasin de Kléber souffrit l'horrible supplice du pal avec impassibilité; M. de Jaucour eut, dit-on, dans un rendez-vous d'amour, deux doigts écrasés par une porte qu'on fermait brusquement, et il ne souffla pas un mot dans celte extrême angoisse. Jeanne d'Albret accoucha de Henri IV, en chantant, etc. Mais, l'enthousiasme, le fanatisme, peuvent un moment exalter l'imagination. Sans doute, ce qui est déjà une preuve de notre assertion. Cependant il est aussi des cas où l'individu est de sang-froid, il a suffi de la force de sa volonté. Sixte-Quint dompta quinze ans un naturel fougueux et emporté. Plusieurs criminels se sont condamnés à mourir de faim, et leur volonté ou le moi n'a jamais fléchi devant la douleur et la mort. On objecte que c'est le cerveau qui agit, toujours l'organe : qui le nie? Mais le cerveau agit-il par lui-même, ou bien n'est-il que l'agent d'une force causatrice primitive, indépendante, extra-organique et incalculable? Assurément, ce n'est pas douteux; l'àme issue de la chair, est une hypothèse qui répugne et qui ne s'accepte pas. Il faut penser comme Bossuet, qui dit « que le cerveau est en notre pouvoir. »

Ainsi, tout en accordant beaucoup à l'organisation, le moi n'en est certainement pas le passif instrument. Très souvent par son activité causale, il choisit et n'accepte pas. Possesseur du corps, ce moi, ou rhommr, ordonne à son sang de circuler

plus lentement, à ses nerfs d'être moins irritables, au cerveau de méditer telle idée plutôt que telle autre. Souvent même, il traite les organes en esclaves, il les tient à l'écart, il les outrage, il méconnaît leur voix et leurs besoins. Bien plus, quand il veut, il les sacrifie, il les voue à la mort. C'est une pensée qui tue, et non l'instrument du suicide ; l'âme assassine le corps, parce que le corps est la chose du moi et de l'homme. Ainsi le suicide, cet horrible abus de la liberté de l'homme, est en même temps la preuve la plus éclatante de cette liberté. Le refus ou l'acquiescement de la volonté décide de tout, quand cette volonté passe du virtuel à l'actuel, selon le langage philosophique ; l'âme conserve donc intacts son libre arbitre, sa force et son autonomie. Ce sont là des faits, et des faits journaliers que personne n'oserait mettre en doute. Que prouvent-ils? Que le moi par sa force intrinsèque, ou aidé de l'éducation et des secours de la philosophie, de la médecine, commande, régit souverainement l'économie; qu'il a droit de vie et de mort sur le corps, et qu'en définitive, comme on l'a dit, l'homme est le maître chez lui. Demandez-vous le but de cette suprématie d'intelligence? ce but est noble et élevé, le voici : Soumettre la passion ou l'instinct animal exalté, à une volonté forte, réduire cette volonté en acte, enfermer l'acte sous le compas de la raison, ramener constamment cette raison à la loi du devoir, au sacrifice,

indépendamment de tout antécédent et de tout conséquent; c'est bien là, si je ne me trompe, ce que le sage espère et cherche, l'harmonie avec soi-même, l'action consensuelle et sacrée de la volonté avec l'impulsion organique, ce qui constitue Vangelique humain.

Je sais bien la grande, l'éternelle difficulté : c'est emporté qu'on est par le mouvement et le désir de vouloir autre chose que ce que la passion veut immédiatement. Mais le voile qui s'est étendu autour de soi, ne garde pas toujours le même degré d'épaisseur : la vérité a aussi ses lueurs, que l'esprit saisit malgré lout. Ainsi que la fièvre, toute passion présente des instants de calme et d'exacerbation : il y a le sangfroid du lendemain. Qu'on saisisse donc le temps de rémission pour faire usage des moyens indiqués, pour attacher et cramponner la raison au gouvernail qu'elle devrait toujours tenir. Dans la violence de l'ouragan, il faut pouvoir dire comme cet ancien marin : 0 Neptune ! puissant dieu des mers, tu peux me perdre ou me sauver, si tu le veux, mais je tiendrai toujours droit et ferme mon timon.

Eofin, le troisième et dernier moyen consiste à changer la direction des idées exclusives. Quand la foudre menace un édifice, que fait un habile physicien? Il soutire graduellement la masse d'électricité et il la neutralise en la perdant dans le réservoir commun. Ah! qu'un fil conducteur du feu de nos

passions serait une précieuse découverte pour l'humanité ! Toutefois on peut en imiter les effets en changeant lentement, successivement, les sentiments qui prédominent. L'épine morale, enfoncée dans le cœur ou le cerveau, exige bien des ménagements pour être arrachée, mais enfin l'art en vient quelquefois à bout. Des émotions, des sensations, une passion différentes, obtiennent un succès inespéré; il n'y a pas dans l'action révulsive morale de plus puissant contraire. Une affection en chasse une autre, tanquam clavo ciavum ejiciendum, dit Cicéron. Pour que le remède n'amène pas de fâcheuses suites, il faut que la passion nouvellement produite, soit moins dangereuse que la première. On ne saurait croire, jusqu'à quel point on peut interrompre, briser un sentiment, une sensation par une autre.

Charles IV, duc de Lorraine, était devenu éperdument amoureux de la fille d'un bourgmestre de Bruxelles. Il pria un jour la mère, en présence de plusieurs personnes, de lui permettre de dire deux mots à la jeune personne : celte sage mère refusa. Le prince offrait alors de ne parler à la demoiselle qu'autant de temps qu'il pourrait tenir un charbon ardent dans la main. Cette condition parut si forte, qu'on y souscrivit. Le duc se relira donc à l'écart avec la demoiselle, prit un charbon ardent, et entama la conversation. Elle dura si longtemps, que la mère jugea à propos de l'interrompre. Le charbon

était éteint. Qu'on juge de la douleur qu'une telle témérité devait produire! Le prince l'avait à peine ressentie.

Le point important, mais difficile en beaucoup de cas, est d'exciter un sentiment capable d'affaiblir celui qui domine, soit en soutirant peu à peu le trop plein de la sensibilité exaltée, soit en rompant tout à coup la passion par un événement extraordinaire, inattendu, donnant aux idées une direction absolument contraire. C'est ainsi que Mentor précipita brusquement Télémaque dans les flots pour l'éloigner d'Eucharis. L'essentiel est de produire une diversion mentale quelconque. C'est de cette manière qu'un officier général qui ne pouvait être saigné sans s'évanouir, raconte Bonnet , soutint très bien cette petite opération en faisant battre la caisse auprès de lui.

Le travail corporel soutenu, les voyages, la distinction forcée des affaires publiques ou particulières, ia turbulence du monde, l'enivrement de ses plaisirs factices, mais surtout l'étude des sciences et des arts, produisent dans ce cas d'excellents effets. Il n'y a point de plus puissant remède pour les maladies de l'âme, que l'application sérieuse et forte de l'esprit à d'autres objets. Cette médication a pour but de remplacer les agitations convulsives de la passion par une raison calme, planant au-dessus des erreurs et des folies humaines, d'aider, de fortifier

VA'l HYGIÈNE.

le pouvoir de vouloir, dans son rude combat contre l'organisme.

Tels sont, les divers moyens proposés par la médecine, unie à la philosophie, pour établir un bon système de santé morale. Est-il besoin de rappeler l'insuffisance de l'art, ses doutes, ses erreurs, ses revers? Il est vrai l'emploi de ces moyens est difficile, le succès incertain, les espérances sont souvent illusoires; ce n'est pas une raison pour ne pas en tenter l'emploi.

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