‹ Hygiène de l'espritChapitre 34 sur 58 · LE SÉJOUR A LA CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LE SÉJOUR A LA CAMPAGNE

presque aussi ancienne que la médecine. Une température basse, fait non seulement une impression douloureuse sur la peau, mais elle engourdit et paralyse les extrémités nerveuses. Elle arrête le mouvement excentrique cutané; de là des stases sanguines, des maux de tète, des oppressions, des crachements de sang, des inllammations plus ou moins intenses.

Le monde ambiant et l'intervention de ses modilications, comprend aussi les mouvements de l'atmosphère. Les vents, leur direction, leur violence, les corpuscules qu'ils transportent, leur température, doivent être pris en considération. On sait tous les effets du plumbeus auster sur l'économie. Il n'est pas jusqu'aux simples courants d'air, aux vents coulis si dangereux et si perfides dans certaines occasions, qui ne méritent également une exacte surveillance. Mais, faut-il s'entourer d'éternelles précautions ? Lebegue de Presle, ce médecin ami de Rousseau, compte jusqu'à 327 aecidents qui peuvent arriver dans un seul jour ; comment les éviter ? Mieux vaut cent fois ne pas s'en préoccuper, et se laisser aller au gré du destin. Sans doute, si votre constitution est robuste, inattaquable : encore nesais-je; mais si elle est faible vous souffrirez, vous languirez, vous succomberez. Or, c'est aux faibles principalement que cet ouvrage est consacré. Leur but doit être non seulement d'éviter les maux, mais encore de fortifier

leur constitution. Un des meilleurs moyens pour y parvenir est le séjour et le travail à la campagne. Le goût de l'habitation à la campagne se répand depuis quelque années de plus en plus, et les médecins y applaudissent; grand nombre de personnes fuient la ville. On fait mille objections plus ou moins fondées pour éviter l'emploi de ce puissant moyen hygiénique. Une des principales est le défaut de fortune ; cet obstacle n'est souvent que trop réel, mais avec des goûts simples, des désirs modérés, on l'écarté avec facilité. Il est plus certain que de malheureux gens de lettres attachés à la glèbe administrative, à l'enseignement, à des emplois, à des travaux indispensables, sont condamnés à respirer la méphitique atmosphère des villes. Qu'ils s'échappent donc le plus possible, qu'ils rompent leur liens, qu'il aillent aux champs secouer la poudre des bureaux , ou déposer le joug académique ; ils y trouveront une inexprimable douceur à respirer sans contrainte.

Printemps et liberté! s'écriait Volney, aussitôt que les premiers beaux jours se faisaient sentir. « Il m'arriva, une fois à Gompiègne, dit Marmontel dans ses Mémoires, d'être six semaines au lait pour mon plaisir et en pleine santé. Jamais mon âme n'a été plus calme, plus paisible, que durant ce régime. Les jours s'écoulaient avec une rapidité inexprimable; mes nuits n'étaient qu'un doux sommeil ; et après m'ètre éveillé le matin pour avaler une ample jatte de lait

le séjour a la campagne. 223

écumeux de ma vache noire, je refermais les yeux pour sommeiller encore une heure. La discorde aurait bouleversé le monde, je ne m'en serais point ému. » Eh bien! il est des hommes que ce bonheur ne séduit nullement; ils préfèrent le réduit enfumé, la rue bourbeuse qu'ils habitent, aux grandes scènes de la nature, aux jouissances un peu paresseuses de la contemplation. Vivre dans une atmosphère attiédie, tempérée, respirer le parfum des fleurs, humer la fraîche rosée, l'air pur et vif du matin, se laisser doucement aller au courant de ses pensées, rêver au bruit des eaux, de la lyre et des vers, éprouver en un mot, ce je ne sais quoi qui fait le charme de la vie champêtre, est pour eux le premier des plaisirs insipides. Ils aiment mieux le tracas de la ville, le bruit et le mouvement, les agitations, les intrigues de coteries, en un mot, ils ont besoin de la foule. Ils ne s'aperçoivent pas si la nature est riche et féconde, si le ciel est pur, si les fleurs répandent leur parfum ; le théâtre de la vie humaine vu de près, dans sa réalité, où quelquefois ils tiennent un rôle dans la pièce, est le seul moyen de remplir leur existence.

Racine aimait peu la campagne ; il a vécu de longue années, rue des Maçons et dans la triste rue des Marais, au faubourg Saint-Germain.

Mme de Staël avait aussi le mal de la capitale; en exil sur les bords de la Loire, que de fois n'a-t-elle pas regrettté le ruisseau de la rue du Bac ; elle aurait

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préféré, disait-elle, cent louis de rente, rue Jean-Pain- Mollet, à Paris, à cent mille livres à Copet.

Mais que dire de ceux que la chaîne de l'ambition enlace de toutes parts? Jamais ils ne comprennent ce bonheur paisible de la campagne, cette quiétude de situation qui se communique à la pensée, aux sentiments, aux organes, aux nerfs, au sang, aux muscles. Il y a un art de s'exiler avec soi-même, et cet art, ils l'ignorent entièrement. C'est une belle chose, disent-ils, que la tranquillité, mais l'ennui est de sa famille. Lorsqu'on vit habituellement en effet dans un tourbillon de passions et d'idées irritantes, on ne s'aperçoit guère si la nature est riche et féconde, si l'air est doux, le ciel pur. Un homme d'État ambitieux et maladif, l'avouait naïvement. Quand je suis à la campagne, disait-il, je me sens mieux, je respire à merveille, mon cœur est desserré, selon le mot de M""- de Sévigné, mais le démon de l'ambition me presse nuit et jour de son aiguillon. Il faut que je retourne m'enivrer de pouvoir, largement m'abreuver à cette coupe de déceptions et de mensonge.

Il est pourtant des individus qu'un médecin doit éloigner des solitudes de la campagne. Ce sont les imaginations ardentes, exaltées, les sensibilités romanesques, dont les sympathies inépuisables, la soif inquiète d'émotions et d'enthousiasme ne sont jamais satisfaites. Ces individus se font un monde à eux, et souvent leur esprit se perd dans l'immensité de l'uni-

RÉGIME ALIMENTAI HE.

vers, en voulant le comprendre et le mesurer. Il y a chez eux une fermentation cérébro-intellectuelle dont on doit beaucoup se méfier. Il est urgent de leur interdire les lieux solitaires, qu'ils recherchent si avidement, bien plus encore si le climat est irrégulier, le terrain bouleversé, les sites alpestres. C'est à eux de craindre le fond des bois et leur vaste silence, car la brûlante pensée qui agite leur cerveau, bien loin de se calmer, y acquiert au contraire la plus énergique activité. Eloigner d'eux-mêmes de tels malades, rompre la série d'idées qui les entraine et les absorbe, enlever le trop plein du cerveau, de l'intelligence, voilà l'indication à remplir. Quant aux moyens à employer, un travail matériel soutenu, des occupations graves, une certaine complication de choses positives, d'affaires instantes, journalières, comportent le régime le plus convenable. Le monde, ses folies, ses distractions à la fois étourdissantes et insipides, auraient peut-être plus d'efficacité encore ; mais comment faire entendre cette vérité à des hommes qui précisément ont pris le monde en aversion ? Cette difficulté est souvent insurmontable pour le médecin philosophe. Régime alimentaire. — Une vérité depuis longtemps non contestée, c'est le mauvais état de l'estomac des personnes nerveuses, irritables, exerçant fortement l'intelligence. On sait que la cause de cette disposition organique se trouve d'une part, dans le défaut de contractilité de tous les tissus, notamment

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du canal digestif; de l'autre dans l'excès de sensibilité des viscères, excès toujours entretenu par la continuelle tension des forces cérébrales. La puissance digestive est presque toujours en raison inverse de la puissance intellectuelle.

Cependant l'estomac est le protecteur de la santé, et cette dictature gastrique se maintient dans tout le cours de l'existence (1). Par la digestion et l'effort du mouvement vital qui en est la suite, chaque jour est pour ainsi dire une vie différente et renouvelée. Puisse donc tout homme dont la contention d'esprit est devenue une habitude, un besoin, ne pas perdre de vue l'importante remarque que nous faisons ici ! Quelques penseurs ont à cet égard une utile prévoyance; mais le grand nombre néglige les plus simples règles d'hygiène, et presque tousse plaignent de leur estomac, des angoisses d'une digestion pénible et incomplète. Très peu savent apprécier l'inestimable valeur d'un estomac sain, à moins que la santé ne soit tout à fait perdue ; mais alors, vœu inutile! regrets superflus! Sont-ils jeunes, l'insouciance est complète ; la fortune contraire les oblige à des privations souvent cruelles, la jeunesse supplée à tout. Plus âgés, ils ignorent ou feignent d'ignorer

(1) Voyez Dalton, Physiologie et Hygiène des écoles, traduit par Acosta, Paris, 1870, page 89. — Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Estomac. Paris, 1871, tome XIV. p. 136. — Gros. Mémoires d'un Estomac, 2° édition. Paris, 1875. — Fonssagrives, Hygiène, Alimentation, o" édition. Paris, 1881.

que l'art de la cuisine n'est que l'art de s' indigérer le plus souvent possible. Leurs occupations même aident beaucoup à ce funeste résultat. Après un repas souvent copieux, un doux repos, un exercice léger, la tranquillité de l'esprit, seraient indispensables pour faciliter la digestion ; point du tout le temps presse, l'heure s'avance ; c'est un ouvrage qu'on a hâte de finir, un travail qui languit, un article de journal qu'on attend, un discours de commande, un tableau négligé qu'on veut avancer, des épreuves à corriger, une correspondance à faire, etc., c'est le moment d'une inspiration qu'on croit heureuse, une idée qu'on ne veut pas laisser échapper. Dès lors, on se remet à l'œuvre, on se laisse emporter au charme du travail. Ce genre d'excès se produit d'abord impunément quand on est jeune, que la santé est d'ailleurs bonne ; on ne se trouve pas plus mal de ce régime ; on sourit même des avertissements du médecin, si par hasard on en cause avec lui. Il est probable que les nôtres n'auront guère plus de succès. Cependant quelques légers accidents se manifestent tôt ou tard ; ils disparaissent d'abord avec facilité ; ils reviennent ensuite avec plus d'intensité. Il s'observe alors des dégoûts, des pesanteurs, des tiraillements à l'estomac, un appétit irrégulier, des coliques, une disposition hémorrhoïdaire, des ilatuosités importunes, une sorte de malaise abdominal indéfinissable. Tantôt de sourdes inflam-

tions détruisent l'organisation de l'estomac, en se propageant jusqu'au foie ; tantôt des inflammations, des gastralgies à divers degrés, des crampes d'estomac, irritent et fatiguent ce viscère; les digestions restent pénibles, incomplètes; il y a alternativement diarrhée ou constipation : enfin, après de longues souffrances et quelques intervalles de mieux, il arrive tel symptôme qui annonce une irrémédiable lésion de l'appareil digestif. Quelle existence ! A quoi servent un nom, les fumées de la gloire, les hautes qualités de l'esprit? Y a-t-il compensation? Voltaire ne le croyait pas, car en parlant du président Hénault, comblé des dons de la nature et de la fortune, il ajoutait : Mais il n'a rien, s'il ne digèn .

Les infirmités ne surgissent pas sur le champ ; on n'acquiert pas distinctement la notion corrélative de la cause à l'effet. La jouissance est présente, et le mal absent, preuve certaine que le médecin a tort, qu'il exagère, qu'il surfait sans cesse. Tout le monde n'a pas les yeux d'Addison, qui voyait la goutte, la fièvre l'hydropisie en embuscade sous chaque plat.

Le grand œuvre de la digestion, la transubstantiation alimentaire, est une opération importante, complexe, réclamant l'activité pleine et entière des forces digestives, à partir de la mastication, qui en est le premier acte, le commencement d'assimilation de l'aliment; en un mot, il s'agit d'une fonction qui tient radicalement aux forces de l'économie, puis-

qu'elle en est la source. La matière viable que l'organisme extrait de la matière inerte, ne s'obtient que par une complète normalité de l'appareil intestinal ; c'est donc sur cet appareil qu'il faut constamment veiller : mais la plupart des gens de lettres, des artistes, des hommes d'État, etc., s'abandonnent ici, comme en beaucoup de choses, à leur train de vie ordinaire, ou à l'impulsion générale qui domine de leur temps. Quelques-uns affectent une excessive sobriété; ne boivent que de l'eau et fuient un bon repas. Rien de mieux pour un esprit que de se faire esprit le plus possible ; mais tout en évitant un excès, ne tombe-t-on pas dans un autre? Les forces de l'estomac, en général, ont besoin chez eux d'être soutenues; il faut exciter modérément l'appareil digestif et les vaisseaux absorbants de cet appareil, vaisseaux si énergiquementnommés racines intérieures par Boerhaave. Un régime aqueux, trop ténu, non substantiel, produit, entretient ou augmente l'atonie, la susceptibilité du canal alimentaire. Le plus grand nombre des gens de lettres, comme les gens du monde, penche en général vers les excès de table ( 1). N'a-t-on pas fait de la gourmandise une science qui a ses préceptes et ses règles ? Un célèbre gastronome n'a-t-il pas posé en principe « qu'on a laissé la faim au vulgaire, parce qu'elle est funeste à

(I) Voyez Michel Lévy, Traité d'hygiène publique et privée, 6e édition, Paris, 1X79, tome I, page 757.

l'art, en s'accommodant de tout, et qu'on s'est réservé V appétit, qui appelle la science à son secours pour être stimulé. » Dégradant sybaritisme ! honteuse gastrolatrie ! d'autant plus perfide que l'âge n'en corrige pas, qu'elle se cache même sous certaines formes agréables pour se faire accepter. De gaieté de cœur, le plus spirituellement du monde, on contracte d'affreuses maladies, dont la moindre est une obésité fatigante qui engourdit les facultés, obscurcit l'âme en rendant plus épaisse son envelpppe matérielle. Le gros ventre fait le gros entendement. En effet, dit Vaughan, comment croire que les vapeurs qui s'élèvent d'une grosse et vaste panse, ne forment point un brouillard de stupidité entre le corps et la lumière de l'esprit (1) !

Le calcul en a été fait : un homme opulent, enclin à la bonne chère, prend quarante fois plus d'aliments qu'il n'en a rigoureueement besoin. 11 faut le croire, la nature comme la fortune fait aussi des ingrats. Comment ne pas la remercier chaque jour d'être exempt de maladies après de tels excès ? car rien ne leur est plus favorable qu'un état continuel de pléni-

(1) Il y a pourtant des exceptions, parmi lesquelles il faut compter Diderot. Malgré la fougue de son imagination et les travaux de la méditation, son embonpoint était passable. On sait que .Marivaux en ayant fait la remarque à une dame, celle-ci lui répondit : « En effet, ces philosophes ne ressemblent pas mal aux bécassines, qui s'engraissent dans les brouillards. »

tude et d'ingurgitation abdominales. Quant à nous, nous ne cesserions de redire aux personnes dont la santé fait l'objet de ce livre, le judicieux principe de Sanctorius : Quicomedit magis quant oportet, alitur minus quam oportet. Elles éviteront en le pratiquant, par une sobriété conforme à l'état de leur estomac, une foule de maux pénibles et les facultés de l'intelligence se maintiendront en force et en activité. C'est une vieille et excellente maxime, toujours répétée par le bon sens, la philosophie et la médecine, que la tempérance est la mère nourrice du génie. Les muses sont chastes, ajoutez encore qu'elles sont sobres. Cette tempérance a pour but et pour effet, de rendre la tête froide, les idées nettes et le jugement sain. La faculté de l'aliment passe au cerveau, a dit un ancien, vérité répétée depuis par le médecin Lancisi : Quale est alimentum, talis est chylus; qualis chyliis, talis sangnis, qualis tandem sanguis, taies sunt spiritus. 11 y a ici un enchaînement de causes physiques et morales dont on ne peut nier l'influence. « Jamais homme aymant sa gorge et son ventre, ne fist belle œuvre. » (Charron.) Que des gens d'esprit proclament par plaisanterie Gasterea pour une dixième muse, mais qu'ils se gardent de sacrifier sur ses autels ; autrement les maladies arrivent promptement, et la gloire s'enfuit. La vie n'est pas longue, quand on ne vit que d'indigestions. L'historien Mézerai en faisait naïvement l'aveu; la

goutte qui le tourmentait si tort, lui venait de ta feuillette et de la fillette.

Toutefois ie reproche ordinaire ne fera pas défaut. Faut-il avoir sans cesse la balance à la main, doser son pain et son vin, compter ses morceaux?Youdriez-vous, dira-t-on, renouveler la loi de Sparte, qui imposait une amende quand l'embonpoint dépassait une certaine mesure? A Dieu ne plaise! la médecine, comme la sagesse, est un guide et non pas un tyran. Toutefois il est des règles générales qu'aucun individu n'enfreint jamais impunément, le lecteur en jugera. Voici les principales :

1° Connaître exactement la force, l'énergie, les répugnances, les prédilections, et même jusqu'aux caprices de son estomac. Une expérience journalière et réfléchie doit éclairer sur ce point important. Manger ce qu'on digère bien, rejeter ce qui incommode, voilà la règle suprême, le sommaire de tous les préceptes (1).

2' Apaiser la faim, et ne jamais l'irriter : Ah! que de maux ce simple précepte, bien observé, éviterait à l'humanité!

3° Que la quantité d'aliments soit toujours proportionnée à la puissance digestive. La force organique est d'autant plus active, qu'elle s'exerce sur une

(I | Voyez Michel Lévy, Traité d'hygiène publique et privée, 6e édition, Paris, 1879, t. [, p. 750.

moindre quantité de matière; c'est-à-dire qu'elle agit en raison inverse des masses; ce que l'estomac ne peut pas digérer est un véritable poison.

A" Manger de peu et peu; c'est le régime philosophique par excellence, car les béatitudes gastronomiques se paient trop cher. Cependant, il faut toujours avoir égard à la disposition particulière de son estomac. Louis Cornaro avait fini par une sobriété telle, qu'il ne mangeait plus à chaque repas qu'un jaune d'œuf; encore, dit sa petite-nièce, en faisait-il à deux fois sur la fin de sa vie (1). Mais Lessius et autres imitateurs du célèbre Vénitien ne purent jamais supporter un pareil régime (2). Au reste, tout est relatif, bien qu'on ne doive jamais trop solliciter l'estomac Ici comme ailleurs, il faut se contenir et s'abstenir, triste lot de la philosophie, mais qui éloigne bien des maux.

5° Gardez-vous de confondre l'appétit de l'estomac avec l'appétit du palais; ce dernier n'est que trop souvent factice. Ce qui plaît au goût, ce qui flatte 1b sensualité est parfois très dangereux à l'estomac. Le quodsapit, nutrit, est un chant de sirène dont il

(1) On suit que Cornaro publia quatre traités de diététique. II écrivit le premier à l'âge de quatre-vingt-six ans, le second à quatre-vingt-huit, le troisième à quatre-vingt-dix, et le quatrième à quatre-vingt-quinze. De la sobriété, conseils pour vivre longtemps, traduit de l'italien par Charles Meaux Saint-Marc. Paris, 1880.

(2) Lessius, Le vrai moyen de vivre cent ans dans une santé parfaite, traduction française, Paris, 18X11.

faut se méfier. La bonne cuisine a cela de dangereux, qu'elle fait trop manger ; or, recueil est ici bien près de ia sensualité.

6° Éviter toute distraction forte, importune, pendant le repas. Convive aimable et gai, soyez à votre aise; éloignez toute idée pénible; ce que Ton mange au sein de la joie, produit à coup sûr un sang pur, léger et nourrissant; que le poison de la vanité ne gâte pas les mets les plus sains; mais surtout laissez voguer en paix le vaisseau de la chose publique.

7° Consulter le besoin et l'habitude pour le nombre des repas. En général, pour bien digérer, il faut que l'estomac ait complètement achevé la digestion du repas précédent. Cependant il est à remarquer que les estomacs faibles, délicats, ont besoin de manger peu et souvent : ce qui prouve la fausseté de ce vieux dicton : Semel comeclere, angelorum est; bis eodem die, hominum; frequentius brutorum.

8° Faire un choix d'aliments convenables, sans exclusion, rafraîchissants, calorifiants, légers, substantiels, toujours selon la tolérance gastrique. Encore une fois, l'aliment qu'on digère le mieux est le meilleur. Qu'est-ce que la digestion? c'est une fonction qui consiste dans l'affinité de soi pour soi, dans l'attractiondes éléments similaires; c'estla reproduction des organes par la puissance même de leur action. Or, ce qu'il y a de mieux est de s'abandonner à l'instinct de l'estomac, quand du reste cet organe est bien sain,

bien constitué. « Les fraises et la crème me rendent triste, dit madame Du Deffand ; » dès lors elle se gardait d'en manger (1).

0° Le besoin une fois satisfait, la borne est posée, l'excès se trouve au-delà : il faut même, dans certains cas, avoir le courage d'immoler son appétit à sa santé. Si vous 'gorgez l'estomac, si vous le condamnez sans cesse à de rudes épreuves, il y aura une réaction à craindre. Les dîners de Platon, comme on sait, étaient fort médiocres le jour même, mais le lendemain on les trouvait délicieux. Ce proverbe arabe : La tempérance est un arbre qui a pour racine le contentement de peu, et pour fruit la santé ei le calme, est assurément incontestable, comme un axiome né d'une longue expérience.

10° Si par circonstance on mange plus qu'on ne doit, il faut se restreindre les jours suivants. John Sainclair fait mention d'un homme de lettres très distingué, qui étant, obligé de passer de temps en temps quelques semaines à Londres, se trouvait toujours incommodé des grands repas auxquels il était

(1) Le choix des aliments est d'autant plus important que les plus petites quantités répétées influent à la longue sur l'économie. Par exemple, un médecin a calculé que celui qui avale dans la journée de 10 à 12 grammes de sel de cuisine, en a introduit dans son corps plus de huit livres au bout de l'année; à soixante ans il 'Mi aura employé sept cent vingt livres. Ainsi rien n'est indifférent sous ce rapport.

(Note de R. P.).

invité. Il imagina d'y remédier en se faisant une règle de jeûner tous les dimanches, et de ne prendre ce jour-là d'autre nourriture qu'un œuf poché, ce qui lui réussit. L'empereur Vespasien faisait diète un jour par mois; c'est une excellente coutume.

Nous terminons ces préceptes très généraux, en faisant observer que beaucoup d'hommes studieux, méditatifs, poètes, artistes, etc., ont quelquefois un appétit assez vif, tandis que la digestion est ensuite laborieuse : cela provient du défaut d'équilibre entre la sensibilité de l'estomac et la tonicité contractile de ce viscère. La première, souvent exagérée, donne le sentiment de la faim, tandis que la véritable puissance digestive réside dans la seconde. Il en est de même pour les convalescents; la force de leur estomac ne répond jamais au tourment de leur appétit.

Ce que nous avons dit de la nourriture, en général peut s'appliquer aux boissons alimentaires. Celle dont l'estomac s'accommode le mieux doit avoir la préférence sur les autres, et les goûts sur ce sujet sont infiniment variés. Cependant il en est une que nous ne pouvons passer sous silence, c'est le café.

A ce mot de café, je ne sais quel souvenir confus d'idées riantes, de sensations agréables, vient doucement agiter l'imagination des penseurs (1) . Selon eux,

(1) Rousseau dit à Bernardin de Saint-Pierre, en traversant les Tuileries, où l'on sentait une odeur de café : « Voici un parfum que j'aime beaucoup; quand on en brûle dans mon escalier, j'ai des

que peut-on penser, quepeul-on écrire sans cetle liqueur active, exhilarante, qui excite le cerveau, fait fermenter les idées, et laisse en paix la raison? C'est par elle seule que, sans ivresse, on se croit heureux, aspirer son doux et délicieux arômeesl déjà une jouisance. Un homme d'esprit à l'aspect d'un tableau de maître ou en lisant de beaux vers, s'écriait avec transport : ça sent le café ! » Personne n'ignore combien les poètes ont célébré cette délectable boisson, et l'hyperbolique qualification de liqueur intellectuelle qui lui fut donnée. Quelques médecins ont même partagé cet enthousiasme. Barlhez disait du café, qui réchauffait : « 11 me dèbêtise. » Zimmermann ne pouvait s'en passer, et par modération, il n'en prenait que quatre tasses par jour : mais aussi quelle santé, quelle lin! Le malheur est que l'habitude une fois prise on ne peut plus s'en passer, malgré les maux qu'on en ressent et qu'on cherche à déguiser. « J'ai vu, dit Michel Lévy, des personnes qui avaient entrepris de se sevrer de café, s'affaisser chaque jour sous le poids de leurs

voisins <jut ferment leur porte, moi j'ouvre aussitôt la mienne

C'est tout ce que j'aime des choses de luxe, les glaces et le café. » Voltaire, Frédéric II, Napoléon, une foule d'hommes célèbres, ont fait excès de café. Écoutons ce dernier, déjà malade, et consultant le docteur Arnott : « Le cale fort, et beaucoup, me ressuscite. 11 me cause une cuisson, un rangement singulier, une douleur qui n'est pas sans plaisir. J'aime mieux souffrir que. de ne. pas sentir. » /Extrait île pièces, etc., t. IV, p. 41 i).

(Note de R P.).

digestions, tomber dans une sorte de mélancolie, perdre leur activité intellectuelle. Je me suis pressé de leur rendre la liqueur vivifiante, dont l'arôme seul, aspiré à longs traits, leur était une ineffable jouissance (1). » Les Indiens disent de l'eau-de-vie : « C'est boire du feu; » ce feu brûle leurs entrailles, cependant ils continuent d'en avaler.

Depuis Fontenelle, on répète par moquerie que le café est un poison lent. Eh bien ! qu'importe qu'il soit lent, si c'est un poison en effet. Son mode d'action est certainement, infailliblement celui d'un poison, toutes les fois qu'il n'est pas en rapport avec une organisation donnée. On ne saurait nier que le café soit, en général, un stimulant énergique du système nerveux, qu'il active la circulation, qu'il échauffe le sang, qu'il le détermine au cerveau, qu'il agite, qu'il produit l'insomnie, qu'il irrite l'estomac et ôte l'appétit, qu'il occasionne des tremblements, qu'il maigrit, etc. ; en un mot, qu'il excite les forces, mais ne les répare pas. Demandez maintenant s'il est un poison ou non (2). Son effet principal est de pousser à l'extrême la constitution nerveuse et d'atfaiblir l'énergie musculaire. C'est là son danger, et

(l'I Michel Lévy, Traité d'hygiène et privée, &' édition, Paris 1879, t. I, page 881.

(2) L'exagération est évidente et Reveillc-Parise a eu toit de conclure d'après quelques exemples comme il l'a fait.

(Note d'Ed. C).

danger d'autant plus perfide, qu'on ne l'aperçoit pas. On l'a déjà dit, le café tue en caressant. Quelquefois cependant, il produit sur les nerfs une action immédiate et bizarre, une sorte d'anomalie de la sensation. « Lorsque j'ai pris beaucoup de café, disait le philosophe Lichtenberg, je m'effraie de tout, et même de certains bruits, avant de les entendre. Nous avons donc d'autres organes de l'ouïe que les oreilles. » On répond que l'habitude neutralise les mauvais effets du calé; ne peut-on pas en dire autant du vin, des liqueurs fortes ? ef cependant l'expérience démontre le contraire. Puis viennent les citations de personnes qui ont vécu longtemps en prenant du café. Certes, il ne serait pas difficile non plus de trouver de vieux ivrognes. D'ailleurs, il faudrait également nombrer les personnes qui ont succombé à la suite de ces divers excès, établir des termes de comparaison, des tables de longévité, etc. Cependant, la vraie médecine n'étant point absolue, ne bannit pas entièrement l'usage de la fève de Moka. 11 est même certains tempéraments qui se trouvent bien de son emploi : ce sont les personnes lymphatiques, disposées à l'obésité, ayant besoin d'excitants artificiels. Si donc votre esprit esl naturellement engourdi, paresseux, enfoncé dans la graisse, noyé dans la sérosité, excitez-le par le café, puisez vos inspirations dans cet Hippocrène. Mais, au nom de votre santé, éloignez de vos lèvres la coupe enchanteresse,

si la nature vous a doué d'une organisation irritable, nerveuse, vibratile, si l'imagination est inflammable, bien plus encore quand il y a tendance aux congestions sanguines cérébrales, disposition hémorrhoïdaire, susceptibilité gastrique, etc. Plaignons du reste le penseur qui a besoin de ce stimulant artiiiciel : à coup sûr son esprit manque par lui-même de vigueur et d'étendue. Les grands hommes de l'antiquité ne connaissaient pas le café, et cependant leur puissant génie a-t-il failli? ne sont-ils pas encore nos guides et nos modèles ?

Bains. — Zacharie Plalner a fait autrefois un petit traité intitulé : De morbis ex immunditiis. (Leipsick, 1731.) Et il faut avouer, que ce livre pouvait encoreètre utile à cette époque, auxsavants et auxérudits. Maintenant, les rhosesont bien changé ;rienn'est plus rare aujourd'hui que ces cuistres noircis d'encre et coiffés de poussière, dont Voltaire se moquait à bon escient. Des habits propres, même élégants, du linge fin, l'usage des bains, des soinsde propreté, et même un certain luxe, distinguent nos savants de ceux des siècles précédents, et il faut les en féliciter.

L'usage des bains surtout, devenu plus général, a iutlué d'une manière très avantageuse sur le bienêtre physique des hommes fatigués par les contentions de l'esprit. Ils y ont trouvé le triple avantage delà propreté, de calmer l'irritation nerveuse qui leur est particulière, enfin de tempérer la chaleur

BAINS. -2 il

du sang. Ce dernier effet est d'autant plus certain, que si l'on en croit Falconnet, une personne plongée dans un bain pendant une heure, absorbe à peu près trois livres d'eau. Ces bains sont donc très salutaires; mais, comme il arrive toujours, on a donné dans l'excès, en voulant faire des bains ordinaires, une panacée universelle. Un docteur a été même jusqu'à prétendre qu'à force d'amollir, d'assouplir les organes, de rendre les ressorts de l'économie pliants et doux, les bains tièdes pourraient tripler la durée de l'existence (1). De quoi n'abuse-t-on pas? La vérité est que le bain comme tout modificateur de l'économie, est nuisible ou salutaire selon les circonstances (2). En général, un des grands inconvénients des bains est de rendre la peau, en la décalorisant, très impressionnable aux influences atmosphériques.

•(1). Un ^riuid inconvénient du l'abus des bains chauds, c'est de diminuer l'élasticité de la peau, par cette sorte de macération dans laquelle elle est entretenue. Cet abus ne s'observe que chez le.; femmes. Voici ce qui en résulte. La peau ne présentant pas un obstacle suffisant à l'envahissement de l'embonpoint, celui-ci peut se produire jusqu'à prendre des proportions considérables. Le remède à cette difformité commençante, c'est l'emploi des bains à basse température, c'est-à-dire des bains frais ou froids. Us auront pour résultat de rétablir l'élasticité normale de la peau, d'arrêter le progrès de l'embonpoint ou de l'obésité et même de la réduire.

(Note d'Ed. C).

('!) Voyez Michel Lévy, Traité d'hygiène publique et privée, 'i édition. Paris, 1879, tome II, p. 39. — Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Bains.

REVEILLÉ-PAUISE, Physiol. 16

Ils ont une propriété analogue à celle de la sueur, c'est de faire de la peau un conducteur du calorique et de l'électricité. Une sage précaution sera donc non de s'en abstenir, mais de n'en user que rarement, si la constitution est faible, lymphatique, si on est sujet au douleurs de rhumatisme, aux catarrhes, enfin si la saison est froide, humide, la température variable. Le bain chaud est spécialement nuisible aux tempéraments nerveux, mais il n'en est pas de même du bain frais et froid. Ce dernier est un puissant moyen de diminuer Vhypéresthésie ou sensibilité extrême, si remarquable chez les penseurs. Cependant pour en obtenir de bons effets, il faut noter avec soin les points suivants : 1 que le tempérament ne soit pas trop faible; 2° qu'il n'y ait point de disposition aux congestions sanguines intérieures; 3° qu'on n'y reste que peu de minutes, plus ou moins, selon les effets produits ; 4° enfin qu'à la sortie du bain, il se produise à la surface tégumentaire une réaction de chaleur et de sueur avec sentiment intérieur de bienêtre et d'allégement. En général, le bain est froid, jusqu'à 18 degrés centigrades (1), frais à 20 degrés, tiède à 32; mais ces diverses températures sont toujours relatives à la sensibilité individuelle.

Vêlements. — Que les vêtements soient simples et commodes, plus ou moins chauds d'après les sai-

(1) Voyez Michel Lévy, Traité d'hygiène publique, t. II, art. BAIN»!

VÊTEMENTS. lt$

sons et les climats, voilà peul-être le seul précepte général qu'il convient de donner. N'oubliez pas nm plus de consulter les habitudes; elles sont ici très variables. Les uns se couvrent peu, les autres adopteat une méthode contraire. Un célèbre peintre flamand, Breughel, ne portait jamais que des habits de velours» quelle que fût la saison et la température. Aussi l'appelait-on Breughel de velours, pour le distinguer de son frère, connu sous ie nom de Breughel iV enfer tk cause de ses tableaux.

Comme la plupart des individus doués du tempérament nerveux, ont peu de forces physiques, qu'ils recherchent avec soin la chaleur, il est bon que leure habits soient tout à la fois légers et chauds : la ouate,, remplit parfaitement ces deux conditions. N'oublions pas la flanelle, une sorte de vertu magique réside dass ce tissu. La flanelle remplace pour ainsi dire l'instrument appelé strigil chez les anciens, mais d'uae manière plus douce et plus constante. Elle conserva le calorique animal, elle excite doucement la peau, enfin elle absorbe promptement la sueur, trois précieuses qualités que nul autre tissu au monde tu possède réunies. Mais, dit-on, il ne faut pas s'y habituer; d'accord, si vous êtes certain de vota* santé : cette habitude est d'ailleurs simple et commode; préférez-vous donc celle d'être toujours malade, toujours souffrant? L'essentiel est d'être vêtu chaudement. On ne saurait dire en effet à quel poini

les gens de lettres, les artistes, les hommes de cabinet, en un mot, tous ceux qui exercent fortement la pensée, sont frileux. Voltaire faisait faire du feu dans sa chambre en toute saison. Napoléon, cet homme de fer, en apparence, faisant la guerre au repos, au sommeil comme à l'Europe, lui qui avait bravé en 1812, les glaces de la Russie, ne pouvait en réalité et habituellement supporter le froid. La duchesse d'Abrantès assure dans ses Mémoires « qu'il faisait allumer son foyer dans le mois de juillet, et ne comprenait pas que l'on ne fût point saisi comme lui au moindre vent de bise. » «. Je crains autant le froid qu'une gazelle, » écrit Byron à un de ses amis.

Boileau fit la campagne de Franche-Comté, et quoique la chaleur fut extrême, il était lourdement vêtu, répétant toujours que ce n'était rien en comparaison de Fagon. Louis XIV lui en lit la remarque, « Sire, repartit le satirique, j'ai toujours ouï dire, que le chaud était un ennemi incommode, mais que le froid était un ennemi mortel. » Il est inutile de dire que l'âge apporte en cela de grandes modifications. L'essentiel est de ne pas trop retarder ni trop hâter les précautions. Soignons-nous bien, prenons garde, un soin de plus, une année de plus, mais ne devançons pas la marche du temps.

Quant à la forme même des vêtements, que dire à cet égard? Soyez de votre pays, de votre temps, de

votre Tige. Le seul précepte d'hygiène à. observer, est que ces vêtements ne soient ni étroits, ni gênants. La liberté de la circulation, et le complet exercice de la pensée en dépendent. L'abbé Galiani, ce spirituel étourdi, prétendait, qu'il était douteux qu'on pût avoir du génie en portant perruque, en frisant ses cheveux, en les enfermant dans une bourse, et il attribuait à cet usage, notre infériorité à l'égard des anciens. Cette assertion, démentie par Rousseau, Buffon,Malesherbes, Turgot et tant d'autres, a cependant un côté vrai. Un vêtement incommode distrait l'attention, un habit qui gêne le corps, gêne aussi l'esprit.

Veille et sommeil. — Une des plus puissantes modifications imprimées à l'économie est sans contredit, celle du sommeil et de la veille. Quiconque exerce ces fonctions régulièrement, assure et raffermit sa santé. Ce n'est donc pas sans fondement que le sommeil habituellement profond, compte parmi les probabilités d'une longue vie. Les brûlantes veilles îles hommes méditatifs, contribuent peut-être plus que tout autre excès, à tendre, à fatiguer, à user les ressorts de l'existence. Le premier et le plus constant résultat de ces veilles, est d'augmenter l'irritabilité, l'ardeur inquiète et mobile, la sensibilité exagérée et maladive, caractéristiques de la constitution nerveuse. Les insommies sont le tourment d'une infinité d'hommes studieux. Aussi que de regrets, que d'ef-

m HYGIÈNE.

forts infructueux ne font-ils pas pour recouvrer le sommeil, trésor qu'ils ont quelquefois perdu avec une inconcevable légèreté. Dans la jeunesse ou dans te force de l'Age, ils prolongent impunément leurs veilles, faisant ce qui peut s'appeler des tours de force, tout en bravant les conseils de la prudence. A leurs yeux, le sommeil est un exacteur tyrannique, qu'\ exige la moitié de la vie; mais plus tard, quand l'âge vient, que le sommeil fuit leurs paupières, ils l'invoquent et le conjurent de toutes manières; c'est alors un Dieu bienfaisant, auquel ils feraient volonireffs sur ses autels, le sacrifice expiatoire de leur célébrité. Ces vœux sont le plus souvent superflus. Une lois que de longues habitudes ont été contractées, ipe le cerveau a été stimulé, échauffé par ces impressions réitérées et sans mesure, que l'économie est montée sur ce ton, on perd ses droits à un sommeil eatone, franc, réparateur, en un mot, aux délices du wcti dormir. 11 faut renoncer alors aux bienfaits à\\ plus puissant moyen de ralentissement, de restauration et de conservation de la vie.

S'il est vrai, que le sommeil est une sorte de mort intermittente pour les facultés de l'intelligence, il s^en faut bien qu'il en soit ainsi pour les fonctions intérieures. Loin de ressembler à la mort, il donne au contraire à la vie une impulsion toute nouvelle. Que de fonctions s'exercent pendant ce repos vivifiant! La détente est la réparation nerveuse, la per-

lection de la digestion, le complément des nutritions l'activité des absorptions, l'égale répartition du sang, l'abaissement de la température de ce fluide et de l'économie, abaissement si propre à calmer l'état d'agitation de la journée, qu'on pourrait nommer la fièvre du soir. Pesez ces avantages du sommeil, et vous apprécierez sa bienfaisante influence sur l'économie. Somnus, labor visceribus, dit Hippocraie, vérité physiologique incontestable.

Les atteintes énervantes des veilles prolongées ont lieu de deux manières : par le défaut de réparation des forces et par la permanence de l'excitation cérébrale. Tel homme pense, médite, compose, une partie de la nuit, qui sera encore longtemps à réfléchir, à composer, malgré lui, quoique d'une manière confuse, quand il sera couché. Oh! s'il ne s'agissait que de fermer le livre, de poser la plume ou le pinceau pour s'endormir ensuite profondément, le danger serait moins grand ; mais le mouvement est imprimé avec force, la série d'idées se continue, et plus elles sont grandes, vives, pénétrantes, plus le cerveau agit pendant leur production. De là, ce trouble qui ne se calme qu'à la longue; le sommeil fuit à tire d'ailes, on ne s'endort que tard, et ce prétendu repos ne laisse au réveil qu'un sentiment de brisement dans les membres et d'abattement dans l'esprit. Girodet, déjà cité, ne peignait que la nuit; souvent il se couchait à trois heures du matin, et à sept, il n'avait pas

fermé l'œil; sa main se reposait, son imagination allumée peignait encore. Il arrive aussi qu'à force de veiller, le cerveau s'excite par la plus légère cause, de façon qu'il est difficile alors d'obtenir un peu de sommeil. Byron ne pouvait dormir de la nuit, après une soirée, surtout agréable, ce qui contribuait à l'éloigner du monde. C'est un grand point pour la santé de pouvoir en quittant ses vêtements, déposer aussi tous les soins, toutes les agitations, tous les soucis du jour. La nuit porte conseil, dit le proverbe, cela est possible; mais dans ce cas, la santé court bien des risques, si on recourt souvent à ce moyen d'entretenir la veille, lorsqu'il serait utile de se livrer au sommeil.

Beaucoup de personnes n'ignorent pas cependant le danger des veilles prolongées; mais ou elles se font illusion sur leur propre santé, ou bien elles restent sous le charme de l'habitude, de l'entraînement. Plus d'un penseur ressemble à Yarignon, se proposant à chaque instant de la nuit de cesser son travail, mais qui, voyant le jour, était ravi de se dire à luimême, que ce n'était pas la peine de se coucher pour se lever dans un temps aussi court. Et si l'on recherche les motifs qui déterminent les hommes d'études, à consacrer ainsi les nuits au travail, à enfreindre cette loi de la nature qui veut que le sommeil rétablisse l'équilibre des forces, on en trouve plusieurs d'une importance réelle. Les uns sont

persuadés que le travail d'inspiration et de méditation est plus fécond la nuit, tandis que le travail de correction convient mieux le matin; les autres veulent des nuits courtes et de longs jours, afin de prolonger l'existence réelle et positive, la durée de la pensée ; ils voudraient la vie sans douleurs et sans mesure. Il en est qui joignent à ce désir l'espérance de soustraire leur nom, par leurs travaux, à la fatale loi de l'oubli qui tourmente les cœurs élevés. Cet instinct de l'infini que nous voulons donner à notre ombre, avant qu'un souffle du temps ne l'efface, semble en effet s'accroître pendant la nuit et dans la solitude, hlien plus encore, si l'espoir de vivre dans. l'avenir, vient animer l'artiste ou l'écrivain, il semble alors qu'il vit doublement, et par le moment présent dont il jouit dans toute sa plénitude, et par les instants que son imagination lui représente dans les âges futurs. Il est si doux de se dire : Ce que je pense, ce que j'écris à cette heure, dans cette nuit, sera lu dans le siècle suivant! Quelques-uns, enfin, puisent leurs inspirations dans la nuit même et ses ténèbre-.

C'est ainsi que le célèbre Young a écrit son poème, que Verner a composé son horrible pièce du 24 février. « Ce poème, dit-il, a été tissu dans la nuit; il est semblable au râle d'un mourant, qui, bien que faible, porte la terreur jusque dans la moelle des os. » Le plus souvent néanmoins aucun de ces motifs

n'existe; il n'y a ni calcul ni réflexion dans ces veilles fatales ; elle sont le résultat des habitudes contractées. Le silence de la nuit, l'obscurité, favorisent les inspirations, l'imagination prend son vol, les idées coulent rapidement, il y a du feu, de l'enthousiasme, le Dieu est présent...; comment penser à la marche du temps, et aux besoins de notre chétive humanité?

Nous n'avons pas à faire le tableau dos funestes effets des veilles continuelles ; tout lecteur instruit et doué de jugement peut y suppléer. Il ne serait que trop aisé de citer des faits nombreux et terribles à l'appui des préceptes donnés par l'hygiène; la pratique journalière de notre art en fournit qu'on ne croirait que difficilement, car le vrai on médecine est quelquefois peu vraisemblable.

Il est des hommes livrés aux travaux actifs de l'intelligence, qui voulant éviter ces maux cruels, ont cherché à résoudre le problème du moins dorm ir possible sans danger. On en a vu se mettre au lit, y rester plusieurs jours de suite, peur y dormir et y travailler. Un savant du xvic siècle, Aymar de Plançonnet, adopta la méthode suivante : Étudiant assez peu le jour, il avait réglé avec exactitude le temps du travail de la nuit. Après avoir soupe légèrement, il se couchait de bonne heure, dormait quelque temps, et il se relevait ensuite. Se couvrant la tête d'une sorte de capuchon, il employait de cette manière quatre à cinq

heures aune étude suivie. Il disait qu'on peut faire ainsi de très grands progrès, parce que l'esprit ayant été reposé, épuré dans le premier sommeil, et n'étant point interrompu dans le silence de la nuit, concevait les choses avec une très grande facilité ; il ajoutait même que cela contribuait beaucoup à la santé. A la fin de ces quatre heures d'étude, Aymar se reposait pendant deux heures, et après un sommeil doux et tranquille, il mettait au net ce qu'il avait médité pendant la nuit. Le naturaliste Lacépède avait adopté une méthode à peu près pareille; il ne dormait que quatre heures environ, d'abord de neuf à onze du soir, puis de trois à cinq du matin. Reste à savoir maintenant si l'on peut espérer un sommeil calme, après quatre heures d'agitation cérébro-mentale; une longue habitude peut seule donner ce résultat.

Le mieux, en général, est de se coucher de bonne heure et de se lever matin. Hufeland l'a dit avec raison : « L'homme ne jouit jamais du sentiment de son existence avec autant de pureté et de perfection que par une belle matinée ; celui qui ne profite pas de ce beau moment, perd la jeunesse de la vie (1 ) . » A cette considération, il faut joindre celle du temps que l'on gagne; car le travail du matin est loin de fatiguer

(lj Hufeland, L'art de prolonger la vie ou la macrobiotique, nouvelle édition française augmentée 'le notes par J. l'ellagot. Paris, JK7I, chap. vi.

comme celui du soir, et sans péril on allonge ainsi son existence. En effet, quelqu'un a fait la remarque qu'en se levant chaque jour deux heures plus tôt, par exemple, à six heures au lieu de huit, cela fait, au bout de quarante ans, un total de vingt mille deux cents heures, ou trois ans, cent vingt-un jours et seize heures ; ce qui donnerait huit heures de plus par jour, pour dix années, pendant lesquelles on peut amplement cultiver son esprit.

Quoiqu'il en soit de ces calculs, l'essentiel est de consulter ses forces et son âge. Il ne faut jamais perdre un instant propre au travail, mais aussi accorder à la nature un temps convenable pour la complète réparation des forces. 11 en est de même de la forme et de la composition du lit ; dormir laborieusement dan:le duvet n'est pas chose très rare, tandis que le contraire s'observe souvent. Les moyens de maintenir et de rappeler le sommeil, s'il est possible, sont la tempérance, la régularité des heures consacrées à cette fonction et le soin de faire chaque jour autant d'exercice que les forces le permettent. Les habitudes prises doivent être également de quelque poids pour la veille et le sommeil, comme en toute autre fonction; cependant, je le répète, la meilleur est de se lever matin.

J. Westley, fondateur d'une secte religieuse, a même fait de cette règle d'hygiène, un précepte pratique de sa morale. Selon lui, « se coucher de bonne

heure, se lever de bonne heure, donne à l'homme santé, richesse et sagesse. »

Exercice et repos. — On ne peut nier les avantages de l'exercice corporel ; mais sont-ils aussi grands qu'on le dit? qu'en pensez-vous, docteur? — Ces avantages sont tels, que seuls ils pourraient contrebalancer les inconvénients des travaux forcés du cabinet. — C'est beaucoup ; toutefois, je m'imagine que sur cet objet encore les médecins ont exagéré. — Ils exagèrent si peu, qu'on devrait répéter a chaque homme ce que le chevalier Scarboroug disait à la duchesse de Portland : « Ou vous mangerez moins, ou vous prendrez plus d'exercice, ou vous prendrez des remèdes, ou vous serez malade. » Or, le choix n'est pas douteux. — Cependant, les femmes, dont la vie est en général sédentaire, n'en éprouvent pas d'incommodités. — C'est une erreur; les médecins ont mille preuves du contraire, s-urtout parmi les femmes, des classes élevées. Peut-on, d'ailleurs, établir la moindre comparaison entre un penseur profond, ordinairement cloué à son bureau, combinant péniblement de longues séries de faits, d'idées, de raisonnements, et une femme qui s'agite dans sa maison, parle souvent, et dont l'imagination légère, les idées mobiles, les sentiments fugaces, effleurent une foule d'objets? Ajoutons que les femmes mangent peu, en général, et qu'elles ont les évacuations périodiques qui maintiennent l'équilibre vital. — D'accord; mais

dans nos climats, l'exercice en plein air est dangereux les trois quarts de l'année. — Oui, pour des êtres affaiblis, usés par des habitudes casanières, par la vie sédentaire, par l'air chaud, sans ressort et débilitant des villes, mais non pour celui qui, selon la mesure de ses forces, les exerce journellement à l'air libre, les appelle à l'extérieur, maintient ce bienêtre, cette harmonie des forces physiques, solide base de la santé. Ne comprendrez-vous jamais que le corps devient tout ce que la volonté le fait et le façonne? — Ces vérités frappent quelquefois; alors je m'exerce, je marche; mais j'éprouve aussitôt un sentiment de faiblesse et de lassitude qui m'oblige à renoncer à la mise en pratique de vos préceptes. — Mon ami, l'homme qui pense n'est pas un animal dépravé, comme l'a dit Rousseau; c'est celui qui pense trop, parce qu'il est hors des lois de la nature. L'organisme humain est composé de ressorts si délicats et si fins, que l'inaction en détruit très aisément la force et l'énergie. Agissez donc, et vous verrez votre puissance d'action augmenter progressivement. Continuez, persévérez, le prix est au bout de la carrière. — Cela peut être ; mais quand mon corps est fatigué, je n'exerce que péniblement mes facultés intellectuelles. — Eh bien! laissez-les reposer ces facultés, elles n'en seront que plus vives et plus aptes dans la suite. Et le plaisir de ne pas trop penser, le comptez-vous pour rien? Il en faisait grand cas, de

ce plaisir, le philosophe dont je vous ai cité le paradoxe célèbre. Après ses longues promenades, ses délicieuses herborisations, il revenait trouver dans son lit « un repos de corps et d'esprit cent fois préférable au sommeil môme. » — Vous conviendrez pourtant que toutes ces promenades font perdre un temps considérable pour l'étude et le travail, le temps, ce trésor du sage! — Quoi! c'est perdre son temps que de rétablir et de fortifier sa santé, d'étendre sa vie, de soutenir la force de l'Ame par la vigueur du corps, de se rendre par-là plus capable de supporter les travaux qui doivent nous illustrer! Prenez-y garde , voilà le plus dangereux des sophismes. Les anciens, qui certes n'ont pas négligé la culture morale, n'en jugeaient pas ainsi. L'épithète favorite qu'Homère donne à son héros, est celle d'Achille aux pieds légers. Socrale exerçait soigneusement le corps ; à Rome, ne disait-on pas, pour caractériser un ignorant, il ne sait ni lire ni nager? Rappelez-vous encore que Platon conseillait d'exercer le corps et d'en prendre soin comme l'âme, afin que, semblables à deux coursiers robustes et bien attelés devant un même char, l'un et l'autre puissent concourir à le traîner avec une égale force. — Soit ; mais n'est-il pas à craindre qu'à la lin un de ses coursiers ne l'emporte sur l'autre, en un mot, que le corps ne prenne un ascendant trop marqué? — Cette crainte, qui vous préoccupe sans

cesse, est chimérique. Est-ce que le développement des forces physiques n'exerce aucune influence sur les facultés intellectuelles ? La vigueur du corps ne se communique-t-elle pas à l'esprit? le corps maladif ne rend-il pas l'âme inerte, l'imagination souffrante? Il ne s'agit donc que de maintenir un équilibre favorable à la santé. Que le principe vital organique, cette intelligence de la chair jouisse de toute son action, l'âme parcourt librement son orbite. D'ailleurs, croyez-moi, la maladie et la douleur, sa redoutable compagne, venant vous assaillir, je le répète, malheur à votre esprit, à votre intelligence, si l'organisme est faible, épuisé, sans énergie. L'imagination s'élève bien rarement quand le corps se courbe vers la terre. Restons ce que Dieu nous a faits, éclairons l'esprit, maintenons son activité, mais fortifions les organes, c'est le conseil d'une sage philosophie.

Ce court dialogue montre combien les hommes qui s'adonnent passionnément à l'étude sont ingénieux à trouver des motifs, des prétextes pour négliger les mouvements corporels. Et pourtant, ils en reconnaissent les précieux avantages, ils les avouent ; mais l'habitude, la crainte de perdre du temps, un peu de fatigue, les retiennent enchaînés dans leur fauteuil. Or, c'est là précisément qu'on s'épuise sans mouvement, qu'on se fatigue dans l'inertie du corps ; on oublie que l'activité est aussi nécessaire à la santé que l'agitation lui est fatale. Il arrive souvent que tel homme

vante sans cesse les bienfaits de l'exercice, qui se soucie fort peu d'en prendre lui-même. Il faut que le médecin insiste et persévère dans ses conseils, qu'il ait même recours dans certaines circonstances à des moyens étranges qui se font accepter par leurs bizarreries, près du malade récalcitrant ; témoin, le conseil.— Madame, vous scierez tous les matins une demivoie debois, et en outre — chaque matin, de très bonne heure, vous ferez reluire à grand effort de brosse les chaussures de votre mari.

On ne saurait le nier, l'exercice corporel est le plus puissant diverticulum des forces sensitives sur les forces motrices (4). C'est un excellent instrument d'énergie, de plaisir et de santé. Il augmente la contractilité ordinairement si faible chez le névropathique, et cette contractilité augmentée rétablit rharmonie des fonctions. Par l'exercice, la fibre musculaire se fortifie, se raidit, acquiert cette ténacité qui constitue l'être viril, otium humectât, laborsiccat, dit Celse : il n'y a pas de gymnasiarque qui n'ait observé ces effets. Tout organe qu'on exerce se fortifie, c'est une des lois fondamentales de l'organisme. Ainsi le corps augmente de vigueur en raison des mouvements

(I) Voyez Le Blond, Manuel de gymnastique hygiénique et médicale, comprenant la description des exercices du corps et leurs applications au développement des forces et à la conservation de la sanlé. Paris, 1877.

RÉVEILLÉ-rARISE, PhjSlol. 17

qu'on lui imprime (1); par une conséquence naturelle, tout exercice musculaire, répété, resserre le cercle des sensations, émousse la sensibilité, régularise son action et combat sa prédominance vicieuse. Bien plus, l'exercice physique détourne les idées fixes et habituelles, en établissant de nouveaux rapports, en variant les sensations ; il contraint même le cerveau au repos par la fatigue générale. Voulez-vous un modérateur presque certain des passions vives? cherchez-le dans un travail matériel soutenu. Souvenonsnous que les Athéniens avaient consacré les exercices gymnastiques à Apollon, parce qu'ils adoraient en lui le dieu de la santé, de la force et du courage. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les individus parvenus à une grande vieillesse, avaient tous, jusqu'au dernier moment, fait un usage constant et journalier de leurs jambes.

Les lois de l'organisme nous apprennent encore que le mouvement vital le plus favorable à la santé se fait toujours du centre à la circonférence. Or, dans la vie sédentaire, ce mouvement s'opère dans un sens absolument contraire. Ce genre de vie s'oppose donc à la libre circulation du sang, qui stagne dans les grands viscères ; il nuit en outre à la diffusion des forces, à l'égale répartition de l'influx

(1) Michel Lévy, Traité d'hygiène publique et privée, 6e édition, 1879, t. II, p. 251.

nerveux, qui reste concentré dans les principaux foyers de la sensibilité. On prévoit dès lors les conséquences de ces phénomènes morbifères. La circulation du sang- est la fonction qui gagne le plus par l'exercice. On a calculé que chez les personnes en santé, le pouls dans la position droite est plus fréquent de cinq à quinze pulsations que dans la position horizontale. Mais combien l'accélération est plus grande, par conséquent la circulation plus rapide, plus active, quand l'exercice y contribue dans des proportions en rapport avec le maintien et le développement de la santé.

Quant à cet effet si redouté de diminuer l'activité des facultés intellectuelles, il n'a jamais lieu. Loin de là, ces facultés semblent acquérir un haut degré d'énergie, soit par les intervalles de repos qu'elles éprouvent alors, soit parce que le corps acquiert une vigueur nouvelle. Les grands capitaines de l'antiquité et ceux de notre époque en donnent des preuves manifestes. Le anciens philosophes, on le sait, dissertaient en se promenant sous de beaux ombrages. Gicéron en a fait la remarque : Qaidquid ùonficio autcogito, in ambulationis fere tempus confero (1). Aristote appelait promenade dit matin, la leçon qu'il donnait après le lever du soleil, et promenade dit soir, celle qu'il donnait après le coucher de cet astre. Le régime péripatéticien n'est pas à négliger.

(!) Ad oumtil., a.

Parmi celte foule de préceptes connus sur l'exercice, ne choisissons maintenant que les plus essentiels. Il y a ici trois choses à considérer 1° quel est le genre d'exercice le plus convenable; 2° quel temps y est le plus favorable; 3° dans quelle saison on doit le prendre. Ce dernier point surtout est très important.

On ne doit jamais s'exercer que selon la mesure de ses forces; mais nous disons déplus il faut que cet exercice soit journalier, soutenu. Fatiguer brusquement le corps, puis retomber dans une longue inaction, est la pire chose de toutes. L'exercice doit être modéré, môme il ne faut pas craindre un peu de fatigue. L'économie ne s'invigore que peu à peu, il faut donc de la persévérance. Citons un fait médical qui le prouve. Un jeune homme de vingt-cinq ans tomba dans une obésité presque difforme; il éprouva de plus une violente attaque de goutte. Riche, fils unique, sa position l'effraya. Prenant alors son parti, il chercha dans l'exercice le remède à ses maux. Le lundi, il jouait à la paume pendant trois ou quatre heures de la matinée; le mardi, il donnait le même temps à jouer au mail; le mercredi, il allait à la chasse; le jeudi, il montait à cheval; le vendredi, il faisait des armes; le samedi, il allait à pied à une de ses terres, éloignée d'environ trois lieues, et il en revenait le dimanche. Certes voilà une semaine bien remplie. Le remède fut si bon, qu'au bout d'un an et demi, ce malade fut transformé

en homme dispos, vigoureux, de faible et impotent qu'il était (1).

Surtout point d'idée fixe, point de médilation profonde pendant l'exercice du corps, ce serait une double fatigue ; que l'esprit se repose quand les membres agissent. Le mieux est d'exercer alternativement, de relayer l'esprit et le corps, l'un par l'autre.

Qu'on se garde bien d'imiter ces promeneurs à calcul, qui se prescrivent de faire tant de fois le matin et tant de fois le soir, le tour d'un jardin. Abandonnez-vous sans soins, sans soucis, sans but même, à ce doux laisser-aller de rêveries et d'émotions paisibles, à ce je ne sais quoi qui vous conduit ici plutôt que là, sans souci, sans affaires, sans même s'occuper de l'heure; marchez, sans vous proposer autre chose que le plaisir de marcher; faites, en un mot, comme Montaigne, qui n'allait jamais que là où il se trouvait.

L'exercice esttellementimporlant pour la digestion, qu'un physicien déclare qu'un exercice modéré fait la fonction d'un second estomac. Quoi qu'il en soit, on peut dire que l'exercice est l'ami, le protecteur et l'auxiliaire le plus puissant de l'estomac; sans lui rien déplus rare qu'une bonne et complète digestion.

Faut-il prendre de l'exercice avant ou après le repas? Véritable question oiseuse; il n'y a que l'expérience de soi qui puisse servir de guide en cette ques-

(1; Loubct, Lettres sur la maladie de la goutte. Paris, 176 J.

lion. Je crois pourtant que l'École de Salerne donne un bon précepte, en prescrivant le repos après un repas substantiel : Postprandium sta (1). Une conversation vive sans être trop animée, des entretiens agréables facilitent beaucoup la digestion. C'était autrefois le dessert des gens de lettres.

Une question plus importante est de savoir s'il y a des exercices propres aux personnes studieuses; je réponds négativement. Il ne s'agit pas de descendre dans la Palestre, d'être expert dans les cinq joutes; il ne faut qu'activer la circulation par le mouvement du corps, tandis que l'intelligence se repose. L'âge, les forces, les goûts particuliers, la saison, le climat, les localités, doivent être consultés. La promenade à pied ou l'équitation me paraissent très convenables et suffisantes; on peut y ajouter, quand on est jeune, la danse, la course et la natation, la paume et le ballon, jeu si aimé des anciens : Folle decet pueros ludere, folle senes (2).

Il est encore un exercice dont on a vu d'étonnants effets pour la santé des hommes affaiblis par les travaux de la pensée, c'est l'horticulture. Un médecin a soutenu, non sans raison, que la plus saine des professions, était celle d'un jardinier sobre, et tout démontre cette vérité. L'air pur, l'exercice modéré et pourtant continuel, entretiennent et rétablissent

(1) L'Ecole de Salerne, trad. de Ch. Meaux St-Marc. Paris, 1880.

(2) Martial, Lib. 14. 7.

les forces. C'est bien alors que la vie paraîl pleine et entière, qu'on en jouit, qu'on la savoure. L'esprit participe à cet état de bien-être, car les soins et le matériel obligés de la vie d'un horticulteur lettré, animent l'âme sans la troubler; ils la rendent calme, heureuse, au contraire des inquiétudes de la vie sociale urbaine, qui l'agitent, l'exaltent, l'asservissent en la pressant de toutes parts. Sait-on combien un labeur modéré, uniforme, contient de sagesse et de bonheur, combien il est puissant pour établir la sublime convenance de la virilité du corps et de la force de l'esprit? Toutefois, suffit-il d'avoir le goût du jardinage pour en obtenir de bons résultats? Non, sans doute, si l'on se contente du plaisir des yeux. Il faut mettre la main à l'œuvre, il faut avoir les bras travailleurs, planter, semer, greffer, en un mot, avoir soin de son parterre, de son petit jardin, comme de sa bibliothèque. Homme d'Etat, qui venez de méditer sur un projet d'où dépend le bonheur ou l'infortune de plusieurs millions d'individus; vous, illustre savant, qui avez mesure la distance des astres, analysé jusqu'aux éléments des corps, quittez vos pénibles travaux; et vous surtout, noble enfant des muses, qu'une ardente imagination a transporté dans les sphères célestes, maintenant détendez les ressorts de votre esprit, comme ceux de votre lyre, d'autres occupations vous attendent. Revêtu de la veste et du chapeau rustiques, armez votre main

du ratean ou de la serpe; il vous faut émonder un espalier, sarcler une allée, butter des céleris, etc., voilà votre besogne, votre nouvelle tâche, ou bien encore, hâtez-vous de cueillir ces fruits vermeils d'arroser ces fleurs desséchées, d'abriter ces tendres plantes que l'aquilon menace, etc. Votre récompense est prête, et vous ne l'attendrez pas longtemps. L'appétit vif, la digestion facile, l'esprit gai, le cœur content, puis un sommeil franc et réparateur, que fautil de plus pour embellir l'existence? Si vous voulez davantage, imitez Dupont de Nemours, qui eut en tout, la douce passion du bien et du bien faire. « Et pourquoi, dit cet excellent homme, renonceraije à l'honneur d'attacher mon nom à quelque agréable variété de poire ou d'abricot; Martin-Sec et Messire Jean sont encore célèbres; la pêche de C fiévreuse est le seul titre à jamais durable et toujours honorable de la famille qui eut la duché-pairie; je ne suis pas dégoûté de la vraie gloire. »

Cependant la saison n'est pas toujours favorable aux exercices de la campagne ; l'hiver vient, et il faut se réfugier à la ville. Là, il est encore des délassements convenables pour le corps; et le billard, comme on l'a déjà remarqué, est un des plus avantageux. Ajoutons encore la conversation, mais une conversation familière, sans prétention, où, comme dit Montesquieu, il ne faut que son esprit de tous les jours. Au reste, quelque soit l'exercice ou le dé-

EXERCICE ET REPOS. 26,r>

lassement qu'on préfère, la règle essentielle est qu'il n'exige point une trop grande contention d'esprit. Mallebranche ne se livrait jamais qu'à des jeux enfantins; aussi, quand l'heure de la méditation avait sonné, son esprit vigoureux s'élevait sans peine aux plus hautes conceptions. Souvent Machiavel, dans sa retraite de SanCasciano, s'amusait avec des paysans avant d'entrer dans le sanctuaire de ses études. Il y en a qui jouent aux boules, aux quilles, au petit palet, qui sautent, dansent et se divertissent, sans autre but que celui d'agiter le corps et les membres. Ne traitons pas ces amusements de puérils : le sévère Lycurgue éleva un autel au Rire ; or, qui connut mieux le cœur humain que ce grand législateur?

Le célèbre Sanctorius comptait jusqu'à quatrevingt mille humeurs faisant partie de l'économie animale; si l'une d'elles venait à se dépraver, la santé se trouvait aussitôt compromise. Gela fait frémir, et l'on ne doit pas s'étonner, si le médecin que nous venons de citer a passé trente ans de sa vie dans une balance pour connaître avec exactitude ses acquêts et ses pertes (1), sous le rapport de la transpiration. Il est aujourd'hui prouvé que ce médecin a exagéré; cependant il ne faudrait pas pousser trop loin le scepticisme sur cet objet. Toutes les humeurs émanent

(1) Voyez VEcole de Salerne, traduction de Charles Meaux Saint- Marc. Paris, 1880, page 30:2 à 304.

du sang-, et toutes influent sur la santé par leur quantité comme par leur qualité, voilà qui est certain.

Sécrétions et excrétions. — Les sécrétions et excrétions méritent donc de fixer notre attention. Toutefois, nous nous garderons de parcourir l'étendue de ce champ immense. Contentons-nous de signaler les points principaux.

Il a été déjà remarqué que la bile, dans certaines constitutions, se sécrétait avec une abondance extrême et que la moindre altération de ce fluide influait d'une manière fâcheuse sur la santé. La prédominance hépatique demande doncune surveillance particulière. Faire écouler la bile, quand elle est acre et abondante, est certainement, quoi qu'on dise, un précepte excellent pour se bien porter. L'hygiène offre ici trois moyens dont le succès est presque infaillible, si l'on ne tarde pas trop à les employer. Manger peu de viande, et même se mettre au régime végétal pendant quelques jours, prendre de l'exercice, enfin recourir à l'emploi des boissons acidulées, mieux encore à celui des fruits rouges et des raisins, si la saison le permet, puis à de légers purgatifs. Que de maux on évite souvent par ces simples précautions, pourvu qu'on sache les prendre à temps et à propos (1)!

(I) Voyez Michel Lévy, Traité d'hygiène, Ge édition, Paris, 1879. tome I.

Qu'on ne néglige point surtout la transpiration : elle n'est pas seulement une évaporation d'humidité; elle est aussi, à d'autres égards, une fonction analogue à la respiration. La peau tout entière respire jusqu'à un certain point. Les pores cutanés exportent continuellement de l'économie les produits de cette sécrétion. On conçoit donc le danger de toute suppression de transpiration, quand la peau est en travail de sudation, notamment chez les hommes doués d'une grande sensibilité ; car c'est sur les téguments que les agents extérieurs exercent d'abord leur action. Les précautions qu'exige la pleine intégrité de cette l'onction, sont d'autant plus importantes, qu'elle a lieu dans tous les instants de la vie, et ses variations sont telles, que Sanctorius a posé ce principe que nous tenons comme exact et vrai : Non quâlibet horâ, corpus eodem modo perspirat. De bons observateurs ont aussi remarque que la santé paraissait plus ferme dans la journée, quand le matin, dans le lit, avait eu lieu une petite transpiration, sorte de crise qui maintient l'équilibre des fonctions. Un médecin recommandable de notre temps, consacre même un des jours de la semaine à ce qu'il nomme pousser une sueur. Ses amis les plus intimes ont peine à le voir ce jourlà, car il est très occupé à pousser sa sueur ; or, il y a plus de quarante ans que ce médecin jouit d'une santé inaltérable. Des exemples contraires sont très fréquents. Descartes donnait des leçons à la reine

Christine, à cinq heures du matin par un hiver très rude ; il succomba à une péripneumonie déterminée par une suppression de transpiration. Scarron trouva le même sort, sous la même influence. Combien d'autres exemples pourrait-on citer de ces catastrophes amenées par la même cause!

L'excrétion des fèces, ou matières fécales, mérite aussi de fixer l'attention. En raison de la force conservatrice qui est en nous, un double mouvement s'exécute dans l'économie : l'un compose sans cesse l'organisme, l'autre le décompose, d'où il résulte que la matière qui toujours s'animalise, parvient enfin au terme le plus élevé, et que là se dépouillant de toute sa viabilité pour la machine qu'elle alimente, elle devient nécessairement un corps étranger que la nature doit rejeter au dehors. Il esl maintenant aisé de concevoir le haut degré d'utilité de la défécation dans l'ordre des fonctions. Sénèque disait que le bene moratus venter, est un des principes de la liberté de l'homme ; à plus forte raison aurait-il pu y joindre la santé. Ainsi, les deux plus grands biens de l'humanité sont liés à cette fonction. Que rien donc n'en gêne l'exercice, que le ventre soit constamment libre, facile et dispos. Malheureusement l'exécution de ce précepte est assez difficile à obtenir chez les hommes d'un tempérament chaud, sec et irritable, notamment si leur vie est sédentaire. Bonaparte dit quelque part que sa constipation habituelle avait été

un des grands déplaisirs de sa vie. Talma se plaignait souvent de la même infirmité, et ce grand acteur finit même par en être victime. C'est donc avec raison que les médecins ne cessent de rappeler l'importance de cette excrétion ; ils le font sans s'arrêter à cette fausse délicatesse que montrent pour cela la plupart des hommes. Bordeu fait à ce sujet une excellente remarque. « L'homme, dit cet illustre médecin, n'existe presque que par cette fonction, et il n'existe presque que pour elle. Continuellement occupé à se vider et à se remplir, il ne peut se dérobera l'espèce d'humiliation qu'inspire une destination pareille. La philosophie détournant la vue de ces objets, suit à cet égards les idées communes, ou cherche à se tromper et à s'étourdir. La médecine franchit courageusement tous les obstacles ; elle prend l'homme pour ce qu'il est, et lui prête une main secourable au milieu des misères qu'il voudrait mais qu'il ne peut oublier. »

Terminons en rappelant l'observation déjà faite précédemment, que la constipation dépend quelquefois, chez les individus nerveux et d'une faible complexion, du défaut de contractilité intestinale. Cette espèce de constipation a lieu aussi chez beaucoup de vieillards, chez les femmes hystériques et d'une grande débilité musculaire, etc.

Mais quelle que soit l'importance des excrétions dont nous venons de parler, il en est une qui tient le

premier rang : c'est celle de la liqueur séminale qu'on a regardée avec raison comme le principe de l'énergie virile, comme la vie sous forme liquide ou l'âme du sang, selon l'Ecriture. Sages de tous les temps, philosophes anciens et modernes, fondateurs de sectes et de religions différentes, tous ont varié sur une infinité de points, jamais sur celui de la continence. Les médecins surtout, plus à même d'observer les atteintes énervantes des excès de ce genre, ont tracé à cet égard des règles d'hygiène d'autant plus rigoureuses que la génération est un des plus saints mystères de la nature (1). Ils ont remarqué, de plus, que les plaisirs vénériens étaient singulièrement nuisibles aux constitutions nerveuses. Quitus enim nervi dolent, semper Venus inimica, disait Celse, il y a près de dix-huit siècles. Mais, combien le danger s'accroît encore, si ces mêmes individus se livrent avec ardeur aux travaux de l'intelligence ! Alors, la vie est attaquée de toutes parts, elle se consume avec une étonnante rapidité, c'est par les deux bouts que brûle le flambeau de la vie.

Les gens de lettres, les artistes, doivent donc particulièrement veiller, et veiller avec un soin extrême sur une fonction aussi importante; il y va non seulement de leur santé présente, mais de leur

(I) Voyez David Richard, Histoire de la génération chez l'homme et citez la femme, Paris, 1875.

gloire à venir. C'est à eux à voir ce qu'ils préfèrent, des plaisirs qui énervent le corps, qui obscurcissent la lumière de l'esprit, ou d'une santé ferme, et de la gloire attachée à de nobles travaux. Quoi qu'on dise et qu'on fasse, l'un et l'autre soDt incompatibles. Il y a divorce absolu entre l'être intelligent et l'être charnel; on ne peut sacrifier en même temps à Vénus-Aphrodite et à Vénus-Uranie, c'était un précepte consacré par les anciens. Les muses furent toujours chastes et sobres, on doit les imiter, ou renoncer à leurs faveurs. Il faut en tout que l'esprit se dégage de la servitude matérielle, comme un vin généreux se dépouille de sa lie.

Et cependant, par une inconcevable fatalité, tous les hommes doués d'une extrême sensibilité orçanique et morale sont enclins aux voluptueux transports de l'amour. Un cœur facilement ému, une ardente imagination, des sens très combustibles, voilà ce qui s'observe presque sans exception; l'ennemi est toujours là, toujours menaçant, toujours à craindre. Cet ennemi n'est qu'un enfant, mais cet enfant a un bandeau sur les yeux et une torche à la main, frappant emblème des maux qu'il fait, des chutes et des abîmes où il conduit.

On a dit que les hommes célèbres ne portaient pas avec eux la fécondité. Beaucoup d'hommes célèbres ont eu une famille nombreuse. Si quelques-uns sont restés célibataires c'est qu'ils jugeaient que le

mariage était incompatible avec leurs travaux et qu'ils craignaient les embarras d'une femme, cum omnibus sais armamentis, comme dit Juste Lipse. Il y a des hommes qui, par principe, s'imposent une absolue privation des jouissances sensuelles, pour se prémunir contre toute séduction. Il est certain que la modération même, dans le sujet qui nous occupe, n'est pas toujours sans danger, parce qu'elle met sur la pente qui entraîne de la satisfaction du besoin dans l'abus, et de l'abus dans l'excès. « Aussi, disait un sage, il m'a toujours paru qu'il était plus facile de renoncer tout à fait, que de se modérer. » C'est le parti vigoureux qu'ont pris une foule d'hommes distingués dans les sciences et les lettres, pour éviter les maladies et le repentir, ces deux poisons des voluptés humaines. Pour maintenir en eux ce bien-être, cette aptitude physique qui soutient et élève l'âme, ils ont violemment combattu contre les attraits de la chair. Comment faisaient-ils? dira-t-on. D'une part, ils travaillaient sans relâche, de l'autre, ils fuyaient le danger, ou bien dans l'occasion inévitable, ils se faisaient attacher au mât par des liens de fer. Le chaste Hippolyte saluait de loin les statues de Yénus, acte de haute prudence, également recommandé par la sagesse et la médecine. Il est prouvé que parmi les anciens, beaucoup de ceux qui donnaient de grandes espérances s'interdisaient les jouissances de l'amour. Jeûne et travail, dit un médecin,

sont tin puissant talisman contre les attaques de ce mauvais génie.

Si pourtant l'âge, la vigueur de la constitution, un certain feu de tempérament, forcent pour ainsi dire à céder aux aiguillons du désir, que ce soit toujours avec cette modération qui fait qiC on possède Lais, sans en être possédé; mot profond, conseil excellent, beaucoup plus cité qu'il n'est mis en pratique. Il n'y a au dehors qu'une provision donnée de matière pour le plaisir, au dedans qu'une capacité vitale déterminée pour le recevoir. Il faut donc savoir se conduire clans les plaisirs de toute nature, avec prudence, avec mesure, j'ai presque dit avec sagacité. Notre vieux poète Théophile a raison :

Il y a de l'adresse à bien cueillir les roses.

Toute perte séminale épuise l'économie ( 1 ) . Omne animal triste post co'itum. On demandait à Pythagore quel était le temps le plus opportun pour s'adonner aux plaisirs de l'amour; il répondit : « Toutes les fois qu'il te paraîtra convenable de supporter une grande perte. »

(1) Voyez Lallcmand, Des pertes séminales involontaires. Paris, 1836-1842.

nÉVEiLLÉ-PARiSE, Physiol. iS

lll HYGIÈNE.

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