ÉPUISEMENT GÉNÉRAL, RÉSULTAT FRÉQUENT, ETC
consensuelle de toutes les parties du corps humain. Beaucoup de médecins pensent même, que cette cause seule peut déterminer un état général de délabrement dans la santé. Cette opinion est peut-être trop exclusive. Les mouvemens d'une horloge ne sont exacts que quand les ressorts en sont bien trempés, agencés avec soin; un seul d'entre eux brisé, la machine s'arrête ou ne marche qu'irrégulièrement. Le même effet doit certainement se produire, quand ces mêmes ressorts se trouvent usés, affaiblis dans leur ensemble. Ce principe est applicable à notre économie. Il estdescasoù l'on peut, où il faut même considérer le corps humain, comme un seul et grand organe, dont la faiblesse ou la vigueur se comprennent dans une vaste unité. L'homme sain qui meurt de décrépitude, l'animal asphyxié, en présentent des exemples. On peut y ajouter l'état d'épuisement total de certains hommes. Scrutez avec soin chaque organe en particulier, aucune lésion essentielle ne s'y fait remarquer; examinez l'ensemble, les conditions de la santé n'existent plus. Pourquoi cela? C'est que la somme partielle d'affaiblissement de chaque organe, forme un total de diminution d'activité vitale incompatible avec l'existence. Et s'il était possible de soumettre au calcul les phénomènes vitaux, on pourrait établir, un chiffre de proportion d'affaiblissement pour chacun des organes de l'économie. La mort de Benjamin Constant, arrivée en 1880, fut attribuée à
illO HYGIÈNE.
une sorte d'affaissement général; en effet, l'autopsie cadavérique la plus exacte, lapins minutieuse, ne fit découvrir aucune altération notable d'organe.
Cet élat d'épuisement se remarque surtout parmi les individus où prédomine le système nerveux. En raison de leur faiblesse constitutionnelle, la vie chez eux est toujours pénible, excessive ou languissante, la santé jamais stable. D'agitations en agitations, ils tombent dans l'épuisement, pour ainsi dire dans la cachexie nerveuse. Les maux qu'ils éprouvent sont d autant plus cruels, que souvent rien ne les annonce extérieurement. Le caractère de ces affections est parfois tellement bizarre, que le vulgaire les croit chimériques. « Il faut absolument que je meure, disait un illustre malade, afin qu'on me croie malade. » Est-il maintenant besoin d'assurer que beaucoup d'hommes célèbres dans tous les genres sont atteints de cette déplorable disposition maladive? Ils y sont conduits par la loi fondamentale de leur constitution et la nature de leurs travaux. Aussi Xénophon assure-t-il que la plupart des arts et des sciences corrompent le corps de ceux qui les exercent, car ils obligent de s'asseoir à V ombre et auprès du feu.U est vrai, plus on s'y adonne, plus la force musculaire, la force de réaction diminue, cette force dont les anciens faisaient un si grand cas, et avec raison. En vain ces infatigables ouvriers delà pensée espèrent-ils une compensation, dans ce monde poétique d'affections qu'ils ont
tant recherchées, dans leurs travaux, dans une célébrité enivrante. La gloire manque à ses promesses, elle ne rend pas heureux, dès que la constitution épuisée ne donne qu'une vie de souffrances, loin d'être un enchaînement de béatitudes et d'apothéoses. L'idole est renversée, le prisme décoloré, on ne voit que la mort comme le terme de tant de maux. Le suicide présente alors une sorte de volupté tentatrice à laquelle certains malades ne résistent pas; toutefois l'homme qui veut à ce prix jeter le cilice que la douleur attache à ses os doit encore posséder une certaine force de résolution, mais cette force manque à heaucoup de patients énervés. Il faut donc boire la coupe jusqu'à la lie, traîner des jours dont chaque instant est marqué par l'ennui, par le chagrin, par la douleur.
Ressources à employer. — Maintenant que doit-o faire pour se relever d'un tel état d'épuisement? Estil au pouvoir de l'art de rendre de la force à des corps exténués? Lui est-il donné de renouer les fils à demirompus d'une vie usée, de ranimer des cadavres? Certes, la question présente de notables difficultés, et pourtant sa solution n'est pas impossible. La médecine présente d'incalculables ressources à qui les connaît et sait les employer. Galien assure qu'il y a des tempéraments si misérables qu'Esculape lui-même ne les ferait pas vivre au delà de soixante ans. Nous pouvons assurer qu'un plan hygiénique bien conçu,
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a plus de puissance qu'Eseulape lui-même. Les miracles de la tempérance et d'un bon régime ne sont pas aussi rares qu'on le croit : bien souvent, le sort de nos jours est entre nos mains.
Essayons donc d'indiquer la route. Quand on n'obtiendrait que de rendre le mal stationnaire, de borner ses progrès, ce serait déjà un succès. En efîet dans beaucoup de cas d'affections chroniques, le problème est de vivre et non de guérir. Tâchons, en un mot, défaire que ce qui est grand devienne petit, que ce qui est petit se réduise à rien.
La première chose à établir quand une constitution semble épuisée est de rechercher avec soin la cause de cet épuisement. Constater l'état de chacun des organes principaux de l'économie est le moyen le plus certain de découvrir cette cause. Si l'un d'eux, comme le cœur, le foie, les reins, l'estomac, les poumons, a éprouvé une longue et profonde altération, une grave lésion de structure, il est évident que c'est là le principe du délabrement de la constitution. Il s'agit dèslors d'une maladie qu'il n'appartient qu'àl'homme de l'art de traiter. Toutefois, celui-ci doit se conduire dans le traitement, d'après la connaissance approfondie de la constitution propre à certains hommes, à certaines professions, à certaines circonstances. Si après une investigation sévère, attentive, minutieuse, il est démontré qu'il n'existe aucune lésion organique grave, atteignant directement les sources de la vie
que la détérioration de la santé a été graduellement amenée par des causes qui ont agi sur l'ensemble de la constitution, bien que certains organes, et notamment l'estomac, soient plus fortement atteints que d'autres, on peut travailler avec espoir à relever les forces, à rendre à l'organisme une partie de sa primitive énergie. Mais pour y parvenir, les trois conditions suivantes sont indispensables : la volonté, le temps, la gradation.
La volonté. — Une vérité bien connue des médecins, c'est que la plupart des malades ressemblent à des esclaves qui demandent la liberté sans avoir le courage de rien entreprendre pour l'obtenir. Les hommes les plus instruits donnent parfois l'exemple d'une aussi coupable incurie. Je veux guérir, dit le savant, l'artiste, l'homme de lettres, atteint d'une maladie, ou dont la constitution s'affaiblit par l'âge. Gela est-il vrai? peut répondre hardiment le médecin consulté. En effet aussitôt qu'on vient à l'application de la méthode et des moyens curatifs, l'impatience et le découragement se manifestent et cette prétendue volonté ne tarde pas à défaillir. Rien de plus rare au monde qu'une volonté soutenue; malheureusement cette précieuse qualité ne se trouve que par exception parmi les hommes qui ont le plus de savoir et d'esprit; on en sait la raison. Faut-il maintenant ajouter que pei> sonne plus qu'eux ne sait que le vouloir dans l'homme
est la puissance morale par excellence? Convaincu du pouvoir d'une volonté forte, l'infortuné Chatterton disait: « Dieu a donné à l'homme des bras assez longs pour atteindre à tout, il ne s'agit que de prendre la peine de les étendre, » Il y a ici de l'exagération poétique, mais pas autant qu'on pourrait le croire au premier instant.
Ainsi, pour refaire un tempérament délabré par de longs excès, la première condition est de vouloir guérir et de vouloir constamment, fortement, opiniâtrement. Lavolontéestlepoint d'appui par excellence de quiconque veut se rétablir, et se maintenir sain de corps et d'esprit. Il ne faut pas dès lors regarder la santé comme un trésor de peu de valeur, et confondre le soin qu'exige sa conservation, avec cette foule de petits détails qui semblent dévorer obscurément la vie.
Il ne faut pas dire comme Luther, ma santé est
faible mais je méprise cet ange de Satan qui vient
souffler sur ma chair. Le. désir et le vouloir continu de guérir sont déjà le commencement de la santé. Si l'on peut arriver ensuite par la force prolongée de cette volonté, à la force de l'habitude, le problème est à peu près résolu, car la voie devient alors aussi large que facile. On ne saurait croire combien d'individus ont recouvré l'énergie organique parla haute puissance du vouloir.
En voici un exemple rapporté par le pseudonyme
Vigneul-Marville, d'après Girard, auteur de la Vie du duc d'Epernon (4). Il s'agit du célèbre abbé Ruccelaï. « Sa délicatesse en toute chose, dit l'auteur, alloit à l'excès; il ne buvoit que de l'eau, mais d'une eau qu'il falloit aller chercher bien loin, et pour ainsi dire choisir goutte ta goutte. Un rien le blessoit; le soleil, le serein, le moindre chaud ou la moindre intempérie de l'air, altéroit sa constitution. La seule apréhension de tomber malade Tobligeoit à garder la chambre et à se mettre au lit. C'est à lui que nos médecins sont obligés de l'imagination des vapeurs, cette maladie sans maladie, qui fait l'exercice des gens oisifs et la fortune de ceux qui les traitent. Ce bon abbé gémissoit doucement sous le poids de ces bagatelles, n'osant rien entreprendre où il y eût tant soit peu de fatigue et de peine. A la fin, piqué d'ambition, ou plutôt du désir de se venger de ses ennemis, il entreprit de servir la reine de Médicis, dans des intrigues fort mêlées, et qui demandoient beaucoup d'activité. La vue du travail, qui lui paroissoil un monstre, pensa lui faire quitter prise ; mais se surmontant, il devint si robuste et si actif, que ses amis, qui le voyoient travailler tout le jour, ne point reposer la nuit, courir la poste sur de médians chevaux, boire et manger chaud ou froid comme il le trouvoit, lui de-
(1) Guillaume Girard, archidiacre d'Angoulênie, mort en 1663 Sa Vie du duc d'Espemon fut imprimée in-f°, en 1655; elle a eu plusieurs éditions.
mandoient des nouvelles de l'abbé Ruccellaï, ne sachant point ce qu'il étoit devenu, ni quel autre homme avoit pris sa place, ou dans quel autre corps son âme étoit p assée. »
Cet exemple montre que l'empire de soi est le privilège des âmes fortes; c'est-à-dire, que le véritable empire de soi-même ne s'obtient que par une inébranlable volonté. En toutes choses, parvenir c'est persévérer. Cependant cette volonté ne suffirait pas, sans le temps, pour rétablir l'économie affaiblie par des excès.
Le secours du temps, seconde condition, est un élément indispensable pour atteindre un but quelconque. On demandait à Anaxagore si les montagnes de Lampsaque seraient un jour une partie de la mer. « Assurément, répondit-il, pourvu que le temps ne leur manque pas. » 11 en est de même pour le corps humain, il ne faut pas que le temps manque à l'art et à la nature, vérité dont cependant peu de gens sont persuadés. Les yeux fixés sur l'impassible sablier, quelquefois le philosophe, livré à ses méditations, se dit cà lui-même que la vérité a besoin du temps, que les idées fécondées par le génie ne portent souvent d'heureux fruits que dans les futures générations. Eh bien! ce même philosophe qui a ruiné sa santé, exigera qu'on la rétablisse promptement, quelquefois même sans interrompre ses travaux ni rien changer à ses habitudes. Étrange effet de l'injustice des
hommes envers l'art de guérir ! on veut recueillir, et on néglige de semer; on voudrait obtenir le fruit sans l'arbre qui le produit. L'instauration des forces et des fonctions dans un ordre normal, ne se fait qu'à la longue ; une expérience constante l'a décidé; il n'est donné qu'au souffle divin de ranimer aussitôt des organes depuis longtemps usés, flétris et détériorés. Or, quiconque prononce ce mot, si fréquemment répété et si fatal à l'humanité : Je ne puis donner que bien peu de temps à ma santé, est irrévocablement voué à la douleur et aux maladies.
Ce n'est qu'en vertu de la loi consensuelle des organes qu'un plan d'hygiène bien conçu peut rétablir l'harmonie dans les fonctions, mais cet effet n'a lieu que lentement. Qu'est-ce qu'un pas ? une bien faible mesure; et pourtant on a calculé que celui qui marcherait trois heures par jour, parcourrait en sept ans, un espace égal à la circonférence du globe. Voyezvous cette planche mobile qu'on appelle un gouvernail; ses mouvements paraissent peu importants, et néanmoins, avec du temps et un léger degré d'inclinaison, le pilote change peu à peu la route du vaisseau ; de l'Orient, il cingle vers l'Occident, et court ainsi d'un pôle à l'autre : telle est la puissance d'une action douce, insensible, persévérante et avant tout bien dirigée.
La gradation n'est pas moins importante. Sans elle, les obstacles sont insurmontables ; aidé de son pou-
voir, on peut opérer sur l'économie d'étonnants phénomènes. L'habitude même, cette grande puissance de modification organique, ne s'acquiert que par la répétition des actes et leur intensité graduée. Si donc on se fait des habitudes fatales à la santé, pourquoi n'en pas contracter qui puissent la rétablir et la fortifier? Fr. Borgia, général des jésuites, et non Cardan, comme on l'a dit, accoutumé à boire beaucoup de vin pur, prit la résolution d'y remédier; son moyen fut des plus simples : il jeta chaque matin dans sa large coupe une goutte de cire, et en assez peu de temps il acquit une sobriété remarquable. C'est donc en agissant avec lenteur, et surtout progressivement, qu'on peut atteindre ce but. Il faut, comme dans les exercices gymnastiques, graduer ses efforts, s'essayer peu a peu, ne tenter que le possible, et ne passer d'un degré à l'autre que quand on est accoutumé au premier. Celle marche est longue, sans doute, mais elle est sûre. Voulez-vous la précipiter ? vous n'avancerez que difficilement. Quand on demande à un paysan de la vallée de Campan, combien de temps il faut pour arriver au pic du Midi : « Quatre heures, répond-il, si vous allez doucement..., et six si vous allez vite. »
Voilà donc les trois moyens préparateurs seuls capables de modifier puissamment l'économie, la volonté, le temps, la gradation. Armé de ce triple levier, on peut opérer les transformations organiques
les plus remarquables; il est ainsi possible d'amollir, de détruire, de fortifier, d'endurcir, de changer un tempérament quelconque.
Voyez-vous ce paysan le plus grossier, le plus rustre, le plus habitué aux intempéries des saisons, il deviendra un homme délicat, nerveux, susceptible, dont l'embonpoint, le visage fleuri, empâté, le ventre obèse, annonceront combien la fibre est relâchée et détendue, le tissu cellulaire largement abreuvé de liquides. Vienne, au contraire, un citadin grêle, au teint blafard, dont l'organisme est débile, de contexture molle, le corps sans énergie, le caractère timide, il se transformera en un soldat, un chasseur, un marin vigoureux dont la fibre musculaire raide et tenace, les os compacts, la chair dense, les nerfs d'airain, le bras de fer, constitueront l'homme intrépide dans le danger, \e vieux loup de mer, au teint bronzé par le vent de la tempête et l'écume de la mer (1).
Plutarque nous apprend que César, adonné à toutes les délicatesses de Rome, était d'une constitution faible et souffrante ; mais la guerre le fortifia si bien, qu'aucune fatigue n'altérait sa santé : dans
(1) Quand la révolution éclata, les émigrés éprouvèrent la vérité de ces principes. Les hommes furent guéris de la goutte, et les femmes de leurs vapeurs. Les âmes furent également retrempées On a dit avec raison <|ue c'était l'expérience la plus en grand qui ait été faite sur 1rs avantages de l'exercice et de la frugalité pour guérir les maux de nerfs.
quelque saison que ce fût, il accourait du fond des Gaules pour assister aux comices, prendre place au Sénat pendant quelque temps, puis il retournait visiter ses campements.
Que de fois, pendant les grandes guerres de Napoléon, l'un de nous n'a-t-il pas vu avec admiration de jeunes soldats, arrachés du sein des villes, supporter à la longue d'incroyables fatigues!
Toutefois, si la transition était trop brusque, la plupart succombaient. Le grand principe de l 'acclimatement repose également sur ces bases, qui ne sont autres que le déveleppement gradué des lois physiologiques de notre économie.
Moyens hygiéniques, moyens médicaux. — La première chose à observer est de faire sur les tempéraments très excitables, épuisés par une activité nerveuse trop soutenue, la remarque que l'expérience donne quand on veut relever un estomac faible et irritable. Si, voulant se hâter de rétablir les forces, vous administrez des stimulants, des toniques énergiques, l'irritation des organes, caractérisée par une chaleur insolite, un malaise général, vous force bientôt à les abandonner. Si, au contraire, effrayé de ces symptômes, vous vous en tenez opiniâtrement aux adoucissants, les forces ne se relèvent pas, et la santéest àjamais perdue. Cet état dure plus oumoins longtemps, quelquefois même une partie de l'existence ; en sorte qu'on peut, comme l'abbé de Voise-
non passer trente ans de sa vie à mourir d'un asthme, c'est-à-dire n'avoir pas un instant à vivre sans douleur. Ceci prouve que le système exclusif des excitants et celui des débilitants sont également nuisibles, et qu'il ne faut pas s'enfermer dans ce cercle trop étroit pour influer sur l'économie d'une manière avantageuse. Le mot de mademoiselle de This, que tout ce qui rafraîchit rajeunit, et tout ce qui échauffe vieillit, est une généralité dangereuse dans son application. Ce qu'il faut faire, c'est se servir avec discernement, avec adresse, de ces deux grands moyens de modification organique. Or, c'est ici qu'on reconnaît l'homme de l'art expérimenté, qui doué du tact médical instinctif, médite, choisit, poursuit et modifie le plan thérapeutique et d'hygiène le plus convenable aux conditions du tempérament, de l'état des forces et autres circonstances, qui sait employer à propos les moyens les plus opposés, les combiner, les varier de manière à rétablir la santé le plus et le mieux possible.
N'allez pas croire que ces moyens consistent particulièrement dans les ressources pharmaceutiques. Tout individu faible et épuisé qui, mettant exclusivement sa confiance dans l'action des substances médicamenteuses, croit boire la santé en avalant des drogues, est complètement trompé dans son attente. Malheureusement, cette conduite n'est que trop ordinaire, même chez les gens instruits. En général, la
méthode hygiénique est la méthode par excellence ; on ne peut rien sans elle, et très souvent elle suffit seule à produire les effets les plus surprenants. A la vérité, ses moyens agissent avec lenteur, mais qu'importe, si leur action est réelle et positive? Qui peut voir le mouvement insensible de l'aiguille d'un cadran ? Cependant, cette aiguille marche et mesure le temps; il en est de même d'une organisation soumise à l'action d'une bonne méthode hygiénique.
Existe-t-il une indication générale qui serve en quelque sorte de critérium au praticien? Elle existe assurément ; on la trouvera dans ce qui fait le fondement des principes de cet ouvrage, c'est que chez les personnes irritables, épuisées, on doit s'attacher à rétablir, à soutenir les forces motrices, tandis qu'il faut avoir pour but constant, d'émousser, d'engourdir les forces sensitives prédominantes. Le juste équilibre de ces deux forces fait la santé, autrement dit, la moyenne proportionnelle de l'action vitale. Telle est l'indication pathologique principale, indication formelle et saillante. Quant aux moyens précis de la remplir, il faut en faire l'aveu, le choix est difficile parce qu'il est toujours relatif. Quels sont ces moyens? L'ensemble de ceux qui ont une influence plus ou moins directe sur l'économie.
Toute modification organique, est une médication quand elle est bien dirigée. Il en résulte que le cercle de ces moyens est immense, car les plus petits en
apparence, y contribuent pour leur part. Il a été question des principaux, et revenir sur cet objet, ce serait se répéter. Cependant, comme il est des agents modificateurs qui agissent plus directement que d'autres, lorsqu'il s'agit de rétablir une santé délabrée, il est bon d'en parler, sans rien préjuger d'avance des cas individuels qui se présentent. Voici donc la marche qui offre le plus de chances de succès.
Autant que possible, la restauration des forces par le régime alimentaire doit être préférée à toute espèce de médicament (1). Mais tenez grand compte de l'état de l'estomac. Rappelez-vous qu'il faut le fortifier et non le stimuler. En général, ce viscère, dans le cas dont il s'agit, digère péniblement les substances soumises à son action. Il y a donc deux règles principales à observer : la première, de ne jamais laisser languir l'estomac par une diète sévère, la seconde de ne point le fatiguer par un excès de nourriture. Ce dernier écueil est d'autant plus difficile à éviter que la faim,- qui dépend de la sensibilité de l'estomac, est quelquefois assez vive, tandis que l'acte digestif dû, en partie à la force contractile de l'organe, est faible, précisément parce que cette force est en défaut. Aussi remarque-t-on que les
(l) Voyez Fonssagrives, Hygiène alimentaire des convalescents , des malades et des valétudinaires, 3" édition, Paris 1881.
pesanteurs d'estomac, les gonflements de l'épigastre, les éructations qui constituent une mauvaise digestion, ne se font guère sentir que deux ou trois heures après le repas. Meckel (4) remarque que l'estomac des grands mangeurs, présente une épaisseur notable des parois et de la tunique musculeuse en particulier; de là la vigueur de cet estomac.
Un autre point, non moins essentiel, est de soumettre longtemps les aliments à la mastication. La première digestion se fait dans la bouche. En effet, les aliments y étant brisés, broyés, imprégnés de salive, d'oxygène et de calorique, acquièrent ainsi un certain degré d'animal isation.
Quant au choix des aliments, le précepte est simple, et nous l'avons déjà exposé : prenez ceux que vous digérez le mieux. Comme il n'y a point de viscère plus étrange, plus bizarre, plus irrégulier dans ses goûts que l'estomac, c'est à l'expérience du malade à guider le médecin (1). Tel qui répugne contre toute apparence à des aliments légers, délicats, en digère d'autres plus grossiers. La tolérance gastrique est donc ici la règle fondamentale. Nous recommandons le lait ; donné en abondance, il aide beaucoup à rétablir la santé, pourvu qu'on le digère bien. Cela est si vrai, que le lait d'ânesse, qui con-
( 1 1 Meckel, Manuel d'anatomie générale descriptive et patholoque, trad. par Jourdain, Paris, 182."..
MOYENS HYGIÉNIQUES, MOYENS MÉDICAUX. 4l.r,
vient à certaines personnes, ne peut être supporté par d'autres, sans qu'on puisse en trouver la raison.
Le doux et faible Indien vit de riz, de plantes; mais le dur Auvergnat, le robuste paysan bas breton, l'infatigable montagnard écossais, se nourrissent également de végétaux. Le lait uni au quinquina est souvent un précieux moyen de relever les forces de l'estomac sans les surexciter.
Ne négligez pas non plus de varier les alimentsaussitôt que l'estomac neles digère plus qu'avec difficulté. Ce changement est quelquefois nécessaire dans l'état de santé, à plus forte raison quand l'économie est languissante. Toutefois, qu'on ne s'écarte pas du précepte de la facilité de digestion attribuée à l'aliment qu'on emploie. Surtout, point de gourmandise, point de sensualité, point de caprice, point de goût dépravé; une imprudence commise recule quelquefois pour des années l'entier rétablissement de la santé.
Pour le premier des repas, le besoin, l'habitude, serviront de règle. On a dit que le temps le plus convenable pour dîner, était, pour le riche, quand il avait faim, et, pour le pauvre, celui où il trouve de quoi dîner; nous ajouterons que pour le malade, c'est celui où son estomac est le mieux disposé (1).
Respirer Vair pur, c'est respirer la santé, voilà
(I) Voyez Gros, Mémoires d'un estomac, Paris, 1875.
un précepte qui n'a pas d'exception. Ajoutons que pour l'individu épuisé, languissant, le changement d'air, s'il est possible, produit les plus heureux efïets. L'air, ce pabulum vitœ, comme disaient les anciens, a besoin d'être changé, ainsi que les aliments.
Sortir tous les jours, s'exercer soit à pied, soit à cheval, et même en voiture, dans la proportion de ses forces est un moyen dont les bons effets sont à peu près certains (1).
Il en est de même de l'équitation, lorsque le malade peut la supporter. L'efficacité de l'équitation est démontrée depuis longtemps. Un médecin célèbre l'avait tellement recommandée, qu'il est mort à cheval, mais sa carrière était presque séculaire.
Que le lieu qu'on habite, si l'on est libre dans son choix, soit sec, un peu élevé, exposé aux rayons solaires. Dans nos climats, le nord est la pire exposition pour les valétudinaires. 11 ne faut pas trop craindre de s'exercer au dehors par le mauvais temps, notamment quand le corps a déjà repris un certain degré de vigueur et d'alacrité. Si pourtant l'intempérie de la saison est par trop contraire, il convient de rester chez soi, mais le danger est alors extrême pour certains esprits. Car que faire en un gîte...? D'une part, la bibliothèque et le cabinet sont proches; de l'autre, ou éprouve le besoin d'agiter,
(lj Voyez Donné, Hygiène des gens du monde, "2e édition, Paris, 1878.
d'occuper l'imagination. Sans se condamner à une diète intellectuelle trop austère, il est bon de s'assujettir à un travail mécanique, et d'exciter ainsi l'action musculaire. « Quand je suis à la ville, dit Addison, comme je ne puis monter à cheval, je m'exerce une heure tous lès matins à tirer une cloche sans battant, pendue dans l'un dés coins de ma chambre, et qui me plaît d'autant plus qu'elle m'obéit dans le plus profond silence. » M.***, célèbre diplomate, fatigué des travaux du cabinet, bêchait son jardin dans l'été ; mais l'hiver, les mains garnies de gants épais, il fendait du bois gaillardement. L'appétit, le sommeil, les forces et la joie ne tardèrent pas à reparaître. Le problème était résolu. L'exercice et la sobriété sont des moyens sûrs de parvenir à balancer la recette et la dépense de la vie.
Il est absolument nécessaire, dit encore le docteur J. Proust (1), à ceux que la nature n'a point doués d'une vigueur à toute épreuve, de maintenir un certain équilibre entre les fonctions de l'organisme. 11 faut donc, autant que possible, corriger les abus intellectuels par des exercices corporels sagement distribués. On ne saurait assez louer l'usage adopté dans toutes les universités anglaises de mêler les exercices physiques aux travaux de l'esprit. La natation, lagym-
(1) Proust, Nouveau. Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Pkoflssions, Paris, 1881, t. XXIX.
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naslique, les jeux athlétiques, sont d'excellentes et utiles diversions qui empêchent le cerveau fatigué, d'attirer à lui toutes les forces de la vie. Des excursions champêtres, des voyages à pied, peuvent, dans une certaine mesure, les remplacer, él cette salutaire habitude, depuis si longtemps adoptée en Suisse, tend aujourd'hui à se naturaliser parmi nous. Mais il ne suffit pas dé fournir à l'enfant, à l'écolier qui grandit, un exercice utile au développement de ses forces, il faut aussi que l'adulte fatigué par un travail incessant, trouve également le moyen de se dégourdir les muscles et de stimuler la vie physique trop souvent languissante chez lui. Les voyages, la chasse, l'équitation sont pour tous ceux qui peuvent en faire usage, d'excellents moyens hygiéniques. L'escrime peut rendre de grands services à ceux qui se trouvent dans l'impossibilité de quitter le centre de leurs affaires. Enfin, la gymnastique sous toutes ses formeset même la marche à pied, sont des dérivatifs utiles pour ceux qui ne peuvent s'en procurer d'autres.
Notons à ce sujet que, si l'écolier a besoin de vacances, elles ne sont pas moins nécessaires à l'adulte qui travaille et surtout à l'homme qui vit d'un travail intellectuel. Sous ce rapport, les vacances des tribunaux sont admirablement comprises pour permettre aux magistrats, aux avocats et à tous ceux •dont la vie se déroule au pied des tribunaux, de
MOYENS HYGIÉNIQUES, MOYENS MÉDICAUX. il'.l
prendre un repos nécessaire. La plupart de nos savants, de nos professeurs jouissent du même privilège et lui doivent en grande partie, la conservation de leur santé et la prolongation de leur vie. Seul, le médecin entouré d'exigences impitoyables et pouvant d'autant moins se reposer qu'il est plus fatigué, se voit refuser le privilège que s'attribuent avec raison, les autres professions libérales; aussi combien de nos maîtres n'ont-ils pas succombé aux fatigues vraiment excessives qu'ils avaient cru devoir accepter! On paraît aujourd'hui comprendre mieux les choses en Angleterre et les vacances des médecins sont généralement acceptées par le public. Il serait à désirer qu'une certaine analogie vînt à prévaloir .en France et que les hommes chargés de veiller à la santé publique ne fussent point placés par la nature même de leur fonction, dans l'impossibilité de veiller à leur santé personnelle.
Le travail physique est un moyen certain de recouvrer la santé, les forces qu'on a perdues, si l'économie n'est pas trop épuisée. Mais pour que ce moyen produise tous ses effets, il exige plusieurs conditions importantes : la première est d'agir en plein air autant que possible; il faut porter sur le visage, le hâle delà santé, de la vigueur; la seconde est d'y recourir journellement, aussitôt que d'autres occupations le permettent; enfin de s'y livrer que selon la mesure de ses forces, se défier même du plaisir
qu'il donne surtout quand se fait sentir sa favorable influence. Quant au genre de travail à adopter, il faut consulter son goût, sa position, et sa fortune. Nous dirons pourtant que le travail de la terre, ce noble et viril travail, est celui qui semble convenir le mieux pour maintenir les forces et pour les ranimer; l'homme énervé s'y retrempe toujours, et peut-être que la fable d'Antée, fils de la Terre, dont le corps épuisé retrouvait toute sa vigueur en touchant sa mère, n'est qu'une forme symbolique de cette vieille vérité. Quoi qu'il en soit, il y a un art de calmer Fesprit, ou de tromper les ennuis de l'âme par la rude agitation du corps.
Les voyages ont été recommandés avec raison; mais en énumérant leurs avantages, on a oublié le principal d'entre eux, l'impossibilité physique de se livrer à une étude assidue, de suivre une même série d'idées. L'action continuelle, forcée, obligatoire du système musculaire, la distraction delà pensée, tendent alors à ramener le précieux équilibre des forces motrices et sensitives. Il y a dans le changement de lieu et des objets extérieurs, une irrésistible, puissance qui appelle l'œil, détourne la pensée, calme la douleur et l'ennui sans secousse et sans effort. Toutefois, ce moyen ne convient pas dans les deux circonstances suivantes : quand il y a nostalgie, c'est-à-dire maladie du pays, ou lorsque les forces, loin de s'accroître graduellement, diminuent progressivement.
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Gomme il no faut pas ajouter un mal à un autre, lé malade doit alors se hâter dé revenir dans sa patrie et y rester.
C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir.
Mais en général, les voyages sont d'une grande utilité; comme le corps, l'esprit a besoin de changer de place quand il est malade ou fatigué. Un changement de climat peut aussi être avantageux aux êtres faibles, valétudinaires, notamment aux vieillards, en les faisant passer d'une température humide et froide dans un climat sec et chaud. La possibilité de jouir tous les jours de l'air pur et du soleil a infiniment de douceur et d'utilité. Pourquoi n'y pas suppléer dans nos pays par des jardins d'hiver bien entendus? établissements qu'on pourrait si bien nommer, avec le pocteur Beddoës, conservatoires de la vieillesse.
Les eaux minérales, sauf les cas précis de maladie, n'offrent de véritables avantages que sous le rapport du voyage et de la distraction. Encore ce voyage estil nuisible, si dans les sites pittoresques que l'on parcourt, on se livre trop aux rêveries, aux écarts de l'imagination. Les gens froids ne conçoivent pas de pareilles craintes, elles ne sont pourtant que trop fondées comme l'a montré l'expérience de tous les temps.
m EYGIÊNE.
Gil Christ, médecin anglais, a beaucoup vanté les voyages de mer, et il en a démontré les avantages. Mais comme l'expérience apprend qu'il n'y a rien d'exclusif en médecine, les bons effets de ces voyages, sont souvent compensés par la monotonie de l'existence, par l'obligation de respirer l'air renfermé du bâtiment, quand le mauvais temps se prolonge, par l'inaction du corps, et quelquefois par les excès de table. Le seul moyen peut-être de remédier à ces inconvénients, est d'engager le malade à exercer le corps le plus possible. Un hypocondriaque s'est guéri de cette manière. Dans la proportion de ses forces, il travaillait aux manœuvres, comme un matelot, bien entendu à celles qui n'exigent ni savoir, ni habitudes nautiques. Ce malade revint plein de force et de santé. Un voyageur qui naviguait avec lui avait emporté un Sénèque, mais quel pauvre médecin de l'âme et du corps que ce philosophe, en comparaison du travail des pompes et du cabestan! Nous supposons également qu'il est possible de vaincre le mal de mer, ce mal insupportable à quelques personnes (1). Rappelons-nous que Cicéron aima mieux retourner à Gaëte, présenter sa tête à Popilius, que de supporter plus longtemps l'état dans lequel l'avait mis la tourmente du vaisseau.
dj Voyez Rey, Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, art. Mal de mer, Paris, 1875, tome XXI, p. Ai±
Il n'y a pas de plus puissant moyen d'excitation vitale que les bains de mer, lorsqu'ils sont employés à propos. Les anciens médecins les recommandent particulièrement : Cachecticos natatio maritima juvat, dit Celse. Ils produisent toujours de bons effets quand le malade est d'un tempérament lymphatique, point trop affaibli. Il faut encore que l'eau soit d'une température douce, et que ces bains ne soient pris qu'en la saison favorable. Mais si le sujet est d'un tempérament sec, bilieux, ordinairement constipé; s'il éprouve une chaleur intérieure, nerveuse, inégale, un sentiment d'ardeur dans les entrailles, les bains domestiques tièdes sont infiniment préférables, et surtout les bains gélatineux.
Il est encore un point important pour obtenir le rétablissement d'une santé délabrée, c'est de garder une certaine uniformité dans le régime. Cette régularité qui assujettit à certaines heures, à certains aliments, finit par influer d'une manière avantageuse sur les fonctions de l'estomac, et par conséquent sur le reste de l'économie. Les bienfaits de la règle positive, et même la puissance du rythme constituent une action très remarquable sur le moral et le physique de l'homme, elles ramènent insensiblement à la puissante force des habitudes. Chez les Egyptiens, les fonctions corporelles ou naturelles, même celle de la génération, étaient réglées, toutes avaient un temps lixe pour leur accomplissement. Darwin fait observer
que l'estomac est stimulé non seulement par les aliments, mais aussi par l'habitude. Quelles que soient les objections qu'on puisse, opposer, l'expérience est là pour leur répondre. Il ne s'agit pas d'ailleurs du monochorclon pythagorique, réglant tout, applicable à tout, mais d'une simple régularité dans la manière de vivre. Et cet ordre pourtant doit s'étendre à toutes les actions, en un mot, à la vie entière. En général, des occupations fixes, régulières, sont indispensables à l'homme; elles lui ôlent le poids de l'ennui, elles excitent les forces et les dirigent, elles entretiennent l'activité en la réglant, en la garantissant des écarts. Le travail entoure d'une digue protectrice les vagues désirs, l'impétuosité des passions. Il vient aussi au secours de la sagesse et de la médecine, pour conserver la modération, et avec elle, le calme des fonctions vitales, l'équilibre des facultés, la santé du corps et de l'âme. Un ancien a dit : « Choisissez le genre de vie le plus raisonnable, peu à peu vous vous y ferez ; » rien n'est mieux démontré par les faits et leurs résultats. Il en est de même lorsque le tempérament est affaibli par des excès. S'il n'y a point de lésion organique profonde, les forces peuvent se ranimer, la vie reprendre de l'énergie, pourvu qu'on oppose le mode hygiénique le plus convenable à la constitution qu'il s'agit de relever; il ne faut qu'attendre. Cherchez, choisissez, insistez, persévérez, et vous arriverez à un état de santé ferme, état si doux, si désirable,
qui donne tant de prix à notre fugitive existence. Toutefois, il faut le redire, tous les moyens dont nous avons parlé, seront sans efficacité, s'ils ne sont secondés par le plein calme du système nerveux. Mais que faire pour y parvenir, lorsque dans un corps affaibli, ruine, la pensée est sans repos, toujours inquiète, toujours haletante, toujours cherchant à entretenir le feu qui l'anime, lorsque le malade est sans cesse agité, qu'il a cet ennui du présent, ces regrets du passé, cette crainte des maux à venir, cette activité funeste et désorganisatrice de l'imagination qu'on remarque chez certains hommes? Convenons que bien du temps, bien des efforts sont nécessaires, pour ramener de pareils esprits à la froide raison, à la tranquillité de la vie commune, c'est-à-dire se borner aux soins peu soucieux de l'existence actuelle, ne vivre que pour l'instant présent et senti, sans porter sur les incertitudes de l'avenir et les malheurs passés, un œil curieux et mécontent. L'étude même, si vantée pour adoucir les troubles de l'âme, pour donner le change à d'importunes et fatigantes agitations de l'esprit, est souvent un remède dangereux, car légère et superficielle, elle est inefficace; mais suivie, profonde, attachante, elle exerce trop le cerveau, principe, source et dispensateur de toute sensibilité. Or, l'influence eausale des nerfs sur le plus grand nombre des maladies, n'est que trop connue; il faut nous abestir pour nous assagir. Eh bien! le même moyen a aussi des
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succès quand il s'agil de nous rendre sains et vigoureux. La médecine de l'esprit, n'est souvent que l'application bien entendue de ce triste apophtegme de Montaigne. Ainsi, sans se jeter clans les écarts d'une philosophie outrée, il est d'une importance majeure, dans les cas d'épuisement nerveux, de donner à l'esprit un repos complet, absolu, prolongé. Il faut tâcher d'émousser la sensibilité exquise et douloureuse, d'engourdir la puissance de sentir, de tempérer le feu de l'imagination, l'effervescence cérébrale qui bouleverse à chaque instant l'économie. S'il est mémo possible d'obtenir que le malade ne s'occupe pas trop de sa position, de ses maux, de l'issue qu'ils peuvent avoir, on augmentera beaucoup les chances de guérison.
Ceci nous conduit à interdire sévèrement la lecture des livres de médecine. On le sait, certains malades très instruits d'ailleurs, sont fort enclins à cette lecture, et à disserter ensuite sur leurs maladies. Mais ces iatrologwes, ou parleurs de médecine, manquant d'expérience et de données premières, jugent assez mal leur maladie; presque toujours, ils en exagèrent le danger.
Ce qui augmente la difficulté, dans ce plan de thérapeutique mentale, est de bien saisir les nuances de caractère du malade; or, l'étude qu'on en fait présente plus d'un obstacle. L'esprit humain est si mêlé de bien et de mal ; les motifs sont si cachés, la volonté
est si mobile ; un seul individu est si compliqué, qu'il y a toujours quelque chose d'insaisissable qui brave la sagacité la plus exercée. Un cœur qui se rompt d'angoisses n'est pas toujours aussi facile à pénétrer et surtout à consoler qu'on le croit généralement; on n'a pas de l'espérance et de la gaieté par ordonnance du médecin. Cependant, l'anatomiede l'homme moral bien étudiée, peut servir de guide dans cette précieuse recherche. D'ailleurs, le but est saillant et positif : bieu disposer et régler l'économie, et par l'économie ainsi réglée, influer sur le moral, aider à la sagesse; car, après tout, le bonheur c'est le bien-être. Oui, le bonheur c'est le bien-être; le voilà dans toute sa simplicité ce haut problème de philosophie médicale, et cet ouvrage n'est que le faible développement des vérités qu'il contient.
Surtout, qu'on se garde de croire que la solution de ce problème soit chose aisée. A parler en général, ces conseils d'hygiène, de réserve, de prudence et de modération dans la conduite de la vie, présentent parfois de grandes difficultés d'exécution. Presque tous les hommes dévorent leur vie; et cette soif inextinguible de bonheur qui les tourmente et les agite est tout à la fois la cause la plus fréquente de leurs maladies et l'obstacle le plus difficile à vaincre pour rétablir leur santé. On a beau répéter ce mot d'un ancien, vivanuts dùm rivliiius, vivez, jouissez, laissez filer les parqués; les hommes sensibles, ardents, exaltés con-
çoivent peu ce laisser-aller de l'existence, cette insouciance du lendemain préconisée par de prétendus sages qui n'ont jamais vu de près ou l'homme passionné, ou l'être souffrant, malade, impatient, épuisé. Pense-t-on que des habitudes à changer, des souvenirs à éteindre, de nouveaux goûts à inspirer, enfin un nouvel ordre de mouvements à imprimer au physique et au moral, soient le résultat d'une combinaison vulgaire de thérapeutique? Loin de là; c'est une grande tâche pour le médecin, pour le malade, pour sa famille, pour ses amis, pour tout ce qui l'entoure et l'approche.
Rappelons encore que si, dans l'homme éminemment nerveux et jouissant de la santé, on trouve une disposition irritable, cette môme disposition acquiert un haut degré d'intensité lorsqu'un état de souffrance habituelle, de langueur, de fébricule constant, fatigue et consume. Le moyen de préserver l'âme du trouble et de Vagacement des petites passions journalières, quand le corps est en proie à une maladie presque incurable! C'est ici que l'égoïsme de la mauvaise santé, la concentration de la personnalité, se caractérise dans toute son âpreté. « Peut-on avoir une humeur dartreuse, et avoir l'humeur si douce? Donnez-moi votre secret, car je suis insupportable quand je souffre; » écrit Voltaire à d'Argental.
Dans certains cas, l'irritabilité est telle qu'une seule idée produit les plus grands ravages dans l'économie.
Qui peut se flatter d'arracher cette épine morale profondément enfoncée dans le cerveau? Louis Garrache mourut, dit-on, de chagrin pour avoir fait une faute de dessin dans la figure de l'ange de ['Annonciation, fresque qu'il peignit dans l'église de Saint-Pierre. Avouons que dans ce cas, la raison, le jugement, la médecine, la philosophie échouent complètement. Les effets de cette cause ne sont pas toujours aussi funestes; il arrive souvent que le malade tombe dans une sorte d'affaissement mental qui le conduit à la mélancolie dont nous avons tracé ailleurs le tableau et les conséquences (1). Qu'on se méfie surtout des signes avant-coureurs de cette fatale mélancolie qui, laissant un vide affreux dans l'Ame, empoisonne tout et n'embellit rien; qui gâte à la fois la solitude et le monde, rend les plaisirs insipides, le repos fatigant, l'activité douloureuse, la vie odieuse, intolérable. Une fois cet horrible mal en progrès, il est bien difficile de l'arrêter ; c'est au médecin à le prévoir de loin pour lo combattre à propos. A la vérité, les difficultés sont nombreuses, nos moyens souvent insuffisants; mais aussi l'art n'est pas sans ressources. Avec la volonté, le temps et la gradation, ce triple levier de la puissance médicale, on obtient des succès inespérés; et
(1) R éveillé-Paris e, Considérations médico-philosophiques sur ce mot d'Aristote : « Que la plupart des hommes célèbres sont atteints de mélancolie. » Mémoires de V Académie de médecine, Paris, 183Ù', t. III, p'. 271.
puis ne parviendrait-on qu'à diminuer le mal, il faudrait encore s'applaudir d'en avoir entrepris la guérison. L'oracle de Gos l'a dit, il y a trente siècles, il est divin de travailler à vaincre la douleur, divinum opus sedare dolorem.
Avant-propos.