‹ Hygiène de la digestion, avec quelques considérations nouvellesChapitre 1 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Règles de l'hygiène de la digestion appropriées aux climats, aux saisons et aux irrégularités des entre-saisons.

Dans ranimai , combustion, chaleur , mouvement, sont trois phénomènes liés et proportionnels. (Dumas.)

§ 1, — Règles de l’hygiène de la digestion appropriées aux climats.

Dans l’état de santé, l’homme jouit d’une température constante de 38 à 39 degrés , qu’il conserve au milieu des glaces polaires et sous les feux de l’équateur. Susceptible de quelque variation d’un individu à l’autre, la chaleur humaine est fixe pour le même individu et ne peut être brusquement

HYCIÈNE DE LA DIGESTION

augmentée ou diminuée d’un degré, sans un trouble notable de l’économie. Pour qu’il en soit ainsi, il faut que l’homme porte dans ses organes, un foyer énergique de calorification ; mais quel est le foyer, quel est le combustible? Évidemment le foyer est partout où la chaleur se produit ; évidemment le combustible se trouve dans les fluides qui portent la vie et la chaleur à tous les organes. C’est dans le mouvement intime de composition et de décomposition , dans les phénomènes inséparables de nutrition et de calorification qu’il faut aller chercher la production de la chaleur animale. Mais cette chaleur ne peut être constante, sans une constante variation des phénomènes de nutrition et de calorification.

La température extérieure vient-elle à baisser? il est de toute nécessité que la combustion devienne plus active, pour que l’équilibre soit maintenu dans la chaleur du corps. — La température extérieure vient-elle à s’élever au contraire, les phénomènes inverses doivent se produire et se produisent en effet ( 1 ). Si l’on veut maintenant se rappeler le rôle de la

(1) L’oxygène (le l’air introduit dans l’économie par la respiration donne aux élémens de réparation introduits par la digestion , les caractères qui constituent l’aliment par excellence , le sang artériel : l’action des poumons est le complément obligé de l’action des organes digestifs. Il naît de ce rapport nécessaire entre les deux fonctions, des influences également nécessaires de la respiration sur la digestion qui expliquent, en partie, l’influence que les climats exercent sur le régime alimentaire : « la quantité d’oxygène inspirée par le poumon, ditM. Liébig, dépend non-seulement du nombre des inspirations, mais aussi de la température et de la densité de l’air. En effet la capacité de la poitrine d’un animal restant toujours la même, il y entre , par chaque inspiration, un même volume d’air; mais le poids de cet air, et conséquemment aussi de l’oxygène qu’il renferme, varie nécessairement, car la chaleur dilate l’air et le froid le contracte. Dans deux volumes égaux d’air froid et d’air chaud , il y a donc un poids inégal d’oxygène. Ainsi un homme adulte absorbant à 15° 0,91 de mètre cube d’oxygène, ce volume pèsera 1015 grammes et le même volume absorbé dans le même temps à la température de 0° aura un poids de 1100 grammes.» L’oxygène étant absorbé en quantité plus considérable sous le rapport du poids dans les pays froids,

RÈGLES APPROPRIÉES AllX CLIMATS.

digestion dans l’économie, on sentira qu’elle doit varier elle-même comme la nutrition et la calorification. — Quel est son objets Son objet est de fournir à l’économie les élémens nouveaux de combustible qui doivent remplacer les élémens détruits par la combustion , et comme elle ne fournit ces élémens nouveaux qu’en exerçant son activité sur les alimens, elle doit être plus ou moins active et s’exercer sur des alimens plus ou moins stimulans et chauds , selon les besoin de la nutrition (de la combustion).

On pourrait, sans nul doute, établir du nord au midi une échelle régulière d’alimentation qui aurait pour base les degrés divers de la température , si plusieurs circonstances du sol, de l’air, de la lumière et de l’eau n’en faisaient varier les conditions particulières en dehors des longitudes et des latitudes. — Mais ces circonstances s’opposent au développement régulier de la loi que nous posons , ou plutôt viennent la modifier sans cesse.

Dans tous les climats : dans les lieux abrités des vents du nord, où soufflent les vents qui vont du levant au couchant, où les eaux sont abondantes, les habitans ont les tissus abreuvés de fluides, et des supersécrétions intestinales habituelles. “ Dans de tels lieux, dit Hippocrate, les hommes sont sujets aux dysenteries, aux diarrhées, aux hémorrhoïdes, aux fièvres longues d’hiver, etc. » La nourriture y doit contrebalancer autant que possible les mauvaises influences du dehors ; elle doit tendre à sécher la fibre , à donner du ton.

Les influences contraires des lieux exposés aux vents

Ja digestion doit fournir des matériaux de combustion plus abondans. — Cette observation juste et que nous adoptons, ne nous donne pourtant qu’une explication partielle de la différence qui existe entre le régime des différons peuples du globe : le phénomène physiologique domine encore le phénomène physique ; et la force vitale reste dans le monde des êtres vivans, le grand lien des faits, comme la gravitation l’est dans le monde physique.

froids donnent une constitution opposée la fibre scche : la contractilité énergique et facile , la tendance aux inflammations. — Le régime alimentaire doit se proposer dans ces parages le maintien harmonique des fonctions ; et pour l’atteindre, la stimulation par les alimens solides bien plus que par les boissons fermentées , si la température du climat ne fait pas une loi de recourir à ces dernières.

Les positions intermédiaires donnent aux constitutions des nuances et des degrés qui varient à l’infini, comme nous le voyons. — L’exposition à l’orient, plus salutaire que celle au nord et au midi , est plus douce et développe dans de justes proportions la structure des tissus. Les hommes, au dire du maître, y ont le teint plus vif et plus fleuri , et les productions du sol y sont meilleures. — Un usage mixte des alimens qui conviennent aux expositions extrêmes y maintient la santé , la douceur naturelle du caractère et la pénétration de l’esprit.

L’exposition à l’occident , abritée des vents salutaires de l’orient et peu aérée du nord au midi, est des plus insalubres ; trop souvent deux ennemis de notre espèce, le froid et l’humidité dont la coalition décime le genre humain, viennent s’y donner rendez-vous. — Entre toutes les maladies qui les menacent, par excès ou par défaut de stimulation , les hommes y ont besoin de toute leur sagacité pour maintenir par le régime, l’harmonie des fonctions.

A la disposition du sol , plane ou irrégulière , déclive ou conformée en bassin , élevée ou abaissée ; à sa composition interne , crayeuse ou calcaire , argileuse ou sablonneuse , se rapportent les qualités des eaux qui exercent sur les organes digestifs, et par suite sur la santé générale, des influences, décisives. — Là où le sol plane et sans écoulement possible retient les eaux en contact avec la végétation des marais et des étangs , ou bien les sature de principes minéraux indigestes, leur usage émousse les surfaces digestives, y fait

affluer les sécrétions et par suite porte une atteinte profonde à la nutrition. Dans de telles conditions v les influences de climat disparaissent en grande partie pour faire place à l’influence topographique. De fréquentes purgations, un régime tonique , l’usage éclairé des spiritueux y combattent à grand’ peine les causes de destruction : les engorgemens et les obstructions du ventre , les hydropisies , les fièvres opiniâtres y menacent incessamment les populations.

Les eaux qui sortent de terre , après avoir parcouru des . couches calcaires étendues, des gisemens variés de métaux, en dissolvent des quantités suffisantes pour détériorer, relâcher ou resserrer à l’excès les organes de la digestion , et empêcher le jeu facile des fonctions ainsi que le développement du sentiment de bien-être et de force, expression de la vie saine.

Les terrains élevés , accidentés , réunissent souvent aux avantages de l’exposition et de l’élévation, des eaux douces, légères, limpides, coulant sur un fond de sable. Les hommes qui jouissent de ces avantages combinés , éprouvent des besoins de réparation et de stimulation plus nets , et jouissent, avec moins de soins, d’une meilleure santé, quel que soit d’ailleurs le climat.

Toutefois, les modifications qui résultent de circonstances locales, de nécessités topographiques, ne constituent point une dérogation à la grande loi de proportion que nous avons établie entre la température extérieure et la nature de l’alimentation.

Les peuples des régions chaudes , conquis et corrompus par les peuples des régions tempérées ou froides , pourront contracter le goût , la passion ardente des mets chauds et des boissons fermentées , mais ils ne le satisferont jamais impunément. De même encore, l’habitant du Nord, transporté dans les pays chauds , éprouvera le besoin de corn-

battre l’affaiblissement et le relâchement de la fibre par les condimens et les boissons alcooliques , mais il ne pourra le satisfaire sans une extrême réserve.

De tous les Européens qui ont visité l’Inde, ceux-là seuls sont arrivés au terme de leurs explorations , qui avaient amené par degrés, leur corps à recevoir une réparation proportionnée aux exigences de la température, un combustible proportionné , pour la quantité et pour la qualité calorifique, aux besoins de la combustion.

Quelque soin que l’on prenne cependant à suivre la loi de proportion , il y aura toujours une grande difficulté, une difficulté à-peu-près insurmontable, à faire passer l’homme adulte, des glaces du nord de l’Europe à la chaleur étouffante de l’Inde , et l’Indou , de son atmosphère chaude et lourde , à la température rigoureuse de la Russie. Cette difficulté aux acclimatemens extrêmes résultera des limites memes posées par le climat aux aptitudes des organes qui agissent sur les matériaux du dehors, des organes j abricateurs , s’il m’est permis de parler ainsi.

L’Indou qui s’avancera vers nos contrées, préservé d’ailleurs, par des vêtemens convenables , de l’abaissement de la température, devra à une nutrition plus active, à une combustion plus énergique , un besoin de réparation plus actif aussi ; il trouvera dans les organes digestifs une énergie nouvelle , et produira plus de combustible, un combustible plus riche ; les poumons, chargés de vivifier une quantité plus notable de sang veineux, d’achever, par l’addition d une proportion d’oxygène, un sang artériel plus riche et plus chaud, succomberont le plus souvent à cette tâche nouvelle, et, se désorganisant, entraîneront la ruine de la machine tout entière. Ce que nous disons là est ce qui arrive , non-seulement à l’homme , mais aussi à tous les animaux transportés des pays chauds dans les pays froids : les lions, les tigres, surtout les singes et les perroquets, tout comme

l’homme des contrées chaudes, meurent presque tous de la poitrine dans nos climats.

Un phénomène inverse se produit chez l’habitant des pays froids ou tempérés , qui va s’établir dans les pays chauds. Chez lui , ce ne sont point les poumons qui sont menacés ; ils peuvent être même atteints d’une maladie grave au départ, et redevenir sains par le séjour dans les pays chauds : tout le monde sait que la qualité nouvelle de l’air dans cette dernière circonstance, contribue à les rétablir ; mais ce n’esl point la cause unique , la cause principale de leur rétablissement : la cause principale est certainement leur activité moindre, et le moindre degré d’excitation du sang sur lequel ils s’exercent.

Les organes menacés chez les hommes qui s’avancent du nord au midi, sont les organes de la digestion ; et, quels que soient les soins qu’ils apportent au régime alimentaire, quelques précautions qu’ils prennent de proportionner la quantité des alimens aux besoins de réparation, leur qualité stimulante au besoin de stimulation, une menace constante n’en reste pas moins sur l’estomac et ses auxiliaires ; et c’est une loi qui supporte peu d’exceptions , que l’habitant du nord , transporté dans les pays chauds , succombe aux maladies des organes de la digestion.

La fureur avec laquelle les habitans des pays chauds se livrent parfois à l’usage des boissons alcooliques que nous leur portons n’est point une objection sérieuse contre la loi que nous avons établie ; car, tandis que ces mêmes boissons donnent la vigueur à l’habitant du nord , elles empoisonnent les autres en les jetant dans l’abrutissement.

L’âge, le tempérament , le sexe, les dispositions individuelles , les habitudes contractées dès l’enfance , le genre de vie, la position de la contrée particulière, l’exposition même de la demeure, sont des élémens qui doivent entrer en ligne de compte pour chaque personne qui veut comprendre et

s’expliquer les règles de l’hygiène de la digestion, relativement aux climats.

1° Chez tous les peuples, le premier âge, l’âge mûr, et la vieillesse , éprouvent des besoins de réparation et de stimulation différens : aux premières années de la vie, l’alimentation plus douce et moins variée ; à l’âge mûr, l’alimentation forte, et d’une stimulation soutenue; à la vieillesse, le régime substantiel et léger , la dose de stimulation faible et souvent répétée.

2° Toutes choses égales d’ailleurs , le phlegmatique, par exemple, l’homme à fibre molle, abreuvée de fluides blancs, dont les tissus sont peu disposés aux congestions sanguines et nerveuses , supportera mieux la double stimulation des viandes fortes et des vins généreux que le sanguin ; plus que ce dernier, il en éprouvera le besoin. L’homme nerveux , toutes choses égales d’ailleurs, trouvera dans les alimens doux , les fruits et les légumes , une réparation plus convenable, sous quelque latitude qu’il habite : il pourra de la sorte arriver que tel Français éprouve le besoin plus impérieux d’un régime chaud , de boissons fermentées , que tel Russe, tel Anglais, tel Allemand ; que tel Russe éprouvera le besoin de la diète lactée et végétale, plus que tel Italien, tel Espagnol , et cela sans que la loi cesse d’exister,

La civilisation, pourtant, avec les modifications profondes que ses bienfaits et ses maux apportent dans les races humaines , est la principale cause de ces irrégularités.

3° Dans toutes les contrées du monde, la constitution de la femme diffère essentiellement de celle de l’homme : la mission qu’elle a reçue dans les sociétés civilisées, et le genre de vie qui en résulte , accroissent encore cette différence constitutionnelle. A Paris comme à Londres, comme à Saint- Pétersbourg , son régime alimentaire ne ressemble que de loin à celui de l’homme : ses habitudes sédentaires, la prédominance de son système nerveux, l’action si puissante de

RÈGLES APPROPRIÉES Al]\ CLIMATS. 257

l’éducation, modifient l’influence des climats. Pourtant ce serait une grave erreur de supposer que les conditions particulières l’annulent entièrement. J’ai partagé la table et j’ai observé le régime alimentaire des personnes des points, les plus opposésde l’Europe, et je puis affirmer, toute part faite aux irrégularités, aux caprices de la digestion chez les femmes nerveuses , que la quantité de viande et de boissons stimulantes nécessaire à la nourriture d’une femme du nord est en moyenne , le double de celle qui convient à une Française du centre ou du midi. Voici le menu d’une journée, tel que je l’ai souvent observé pour des femmes du nord , vouées à un genre de vie tout -à-fait sédentaire : vers huit ou neuf heures, le matin, une infusion concentrée de thé, mêlée à un tiers de lait sucré à point, avec une demi- douzaine de tartines minces de pain de froment ou de pain de seigle couvert de beurre (Deux bols de ce breuvage, le pain et le sucre, forment un poids de 8 à 900 grammes).

A midi , nouveau repas composé de deux ou trois plats de viande, de quelques légumes, d’un peu de pain, et devin très étendu d’eau (8 à 900 grammes).

Vers trois heures et demie ou quatre heures , goûter de belles pêches ou d’une demi-livre de raisin avec quelques bouchées de pain (en somme , 6 à 700 grammes). A six heures, dîner composé d’un potage, de trois plats de viande, de légumes, d’un ou deux entremets sucrés, de fruits, d’un peu de pain et d’eau et de vin (en somme , 12 à 1400 grammes). Enfin le soir à neuf heures, quelques petites tasses du même thé que le matin avec un nuage de lait , des gâteaux secs et des tartines minces de pain de seigle (en somme, 7 à 800 grammes). Tel est le régime modéré d’une femme bien portante dont les organes ont reçu l’impulsion des climats froids. Quelle femme du midi de la France supporterait ces cinq repas E...

4° Les dispositions individuelles sont une quatrième con-

dition sous l’influence de laquelle l’activité de la digestion est susceptible, chez les individus d’un même pays, de différences énormes : nous avons cité dans notre première partie , un des notables exemples que nous avons observés d’hommes qui pouvaient digérer chaque jour le tiers et même la moitié de leur poids, et en opposition, Cornaro , qui , sur la fin de sa vie , se contentait d’un peu d’eau et d’un jaune d’œuf pour une journée tout entière : ce sont là des exceptions , il est vrai; mais entre ces deux limites , les différences d’un individu à l’autre sont infinies.

5° Quoique chacun apporte en naissant des puissances instinctives , morales et intellectuelles qu’aucune éducation ne pourra lui faire dépasser ; que tel naisse sobre ; tel autre ami de la table ; tel chaste et pudique ; tel autre porté à rechercher l’autre sexe ; tel intelligent ; tel autre borné d’esprit , nos mères et nos premiers maîtres n’en ont pas moins sur nos penchans une influence décisive qui s’exerce toute puissante dans les limites que la Providence assigne à chacun , dès le moment de la conception : ainsi tel individu qui consomme chaque jour 4 kilogrammes de nourriture se fût contenté de 2 ou 3 kilogrammes, élevé par une autre femme, et cela sans acception de climat. Quelle différence pour une vie tout entière de soixante-dix ans (plus de 25,000 kilogrammes) ! et encore nous n’avons point égard à la qualité plus ou moins stimulante delà nourriture.

6° En aucun pays du monde , le régime alimentaire du soldat , de l’ouvrier, du paysan , ne peut être celui de l’homme de bureau, du prêtre, du professeur.

En supposant même que tous, en même temps, fussent soumis aux influences d’une même température , d’un même air, la vie sédentaire des derniers ne pourrait avoir le même besoin de réparation que la vie de fatigue des premiers.

Tous les mouvemens qui servent à l’entretien de la vie amènent aussi, comme nous l’avons vu, l’usure de ses

matériaux ; et quoique le mouvement musculaire , nécessite au plus haut degré le renouvellement du sang artériel et de l’innervation, les mouvemens involontaires et les mouvemens intimes n’en produisent pas moins l’usure.

7° Tel département de la France composé de coteaux cultivés et de plaines humides , est habité par des hommes d’une même origine, d'une même famille quelquefois, dispersés sur les différens points. Les uns et les autres s’adonnent à la culture de la terre, et pourtant ils offrent de sensibles différences dans les besoins de réparation et dans les habitudes de la vie. Il y a plus, tel versant d’une montagne est habité par une population robuste, alerte, active de corps et d’esprit, et le versant opposé de la même montagne ne voit croître qu’une race chétive et languissante. Voilà, certes, un sujet de réflexions sérieuses et tristes : l’homme, le premier des animaux, est le roi superbe de cette terre , ou bien un crétin immonde , d’appétits plus déréglés que ceux du pourceau , selon qu’il naît de parens fixés sur tel point plutôt que sur tel autre d’une même montagne î !

8° Nous ne pouvons examiner une à une les circonstances particulières qui viennent modifier et restreindre la loi de proportion entre les climats et les besoins de réparation. Il en est une dernière cependant qui, jusqu’ici mal appréciée, mérite une mention particulière. Je veux parler de l’exposition des habitations au sein des grandes villes.

Dans un même climat, les habitans d’une même ville, d’une même maison, éprouvent, toutes choses égales d’ailleurs, des besoins de réparation et de calorification différens selon qu’ils reçoivent l’air et la lumière directe de l’est et du sud, ou de l’ouest et du nord; selon que le rapprochement plus ou moins grand des maisons , le plus ou moins d’espace des cours facilitent ou rendent impossible l’accès de l’air et de la lumière.

A Paris , les quatre expositions , lorsqu’elles se sup-

pléent deux à deux, ne m’ont point paru nuire l’une plus que l’autre à la santé : tels sont les appartemens percés du nord au midi, ou de l’ouest à l’est, qui offrent de part et d’autre un libre accès à la lumière et à l’air. Mais il n’en est pas de même des appartemens adossés ; ceux qui, dans cette circonstance reçoivent la lumière du nord ou de l’ouest, mais surtout du nord, ont en toute saison une température particulière et favorisent le développement de plusieurs maladies graves. J’ai vu, chez des enfans et chez des adultes, lesengorgemens lymphatiques , les scrofules se développer sous cette influence, persister des mois et des années, et ne disparaître que par le changement d’habitation; j’ai vu chez des individus à circulation vive, à tissus transparens, les crachemens de sang se reproduire plusieurs fois en une année, devenir incoërcibles sous la même influence, pour disparaître ensuite dans des conditions d’habitation différentes.

Je puis en dire autant de certaines affections rhumatismales ou fixes ou ambulantes , je les ai fait disparaître et reparaître plusieurs fois en changeant l’habitation des malades.

Mille autres conditions encore s’opposent à ce que nos prescriptions , relatives aux climats , aient une précision mathématique, une valeur absolue; il en est de même de toutes les questions qui ont trait aux phénomènes de la vie , il faut qu’on se pénètre bien de cette vérité et que, la règle étant posée, chacun applique son intelligence à trouver dans quelle mesure cette règle lui convient, comment il doit se J’appliquer.

Nous conseillons donc une nourriture d’une stimulation et d’une réparation décroissante en marchant du nord au midi ; et lorsque nous jetons un coup-d’œil général sur les peuples de l’Europe, sur leurs habitudes alimentaires, nous trouvons fondés en bonne physiologie et en saine hygiène , l’usage des viandes fortes, des végétaux fermentés et des

RÈGLES APPROPRIÉES AUX CLIMATS. t261

liqueurs spiri tueuses pour le Russe, le Polonais et l’Allemand, le Danois et l’Anglais.

Les faits que l’on pourrait opposer ici aux conseils que nous donnons prouvent seulement que l’homme peut végéter dans des conditions mauvaises , mais rien de plus.

Pour nous, l'état rudimentaire où se trouve la civilisation chez le Lapon, le Finlandais , l’habitant des Féroé , sa décadence chez l’Islandais s’expliquent par la loi même que nous avons posée : une réparation incomplète , une calorification insuffisante est à nos }^eux la cause principale de la torpeur où restent en même temps leur corps et leur intelligence. D’ailleurs les besoins d’une alimentation tonique se font sentir avec énergie sur tous les points du globe, chez les peuplades les plus misérables, toutes les fois qu’une température basse , un air chargé d’humidité fait varier, en l’abaissant, la température fixe du corps. C’est ainsi que vers le nord de l’Amérique, les peuplades sauvages qui habitent les terres du détroit de Davis mangent avec délices, la viande et le poisson crus, et boivent avec avidité le sang du chien de mer : c’est ainsi que les Groënîandais, tous chasseurs ou pêcheurs, ne vivent que des animaux qu’ils tuent; les veaux marins et les rennes sont leur principale nourriture : ils en boivent aussi le sang chaud, etc. Tous recherchent avec passion ce qui fait de la chaleur, ce qui fournit une alimentation forte.

Mais, nous le répétons, notre but n’est point de déterminer les conditions extrêmes où la vie reste encore possible , alors qu’elle n’est plus qu’une végétation misérable. Nous voulons, au contraire, enseigner dans quelles conditions de régime, l’ homme des différentes contrées reçoit tout son développement physique, moral et intellectuel.

Et puisque nous conseillons telle nourriture plutôt que telle autre à l’habitant d’un pays donné , nous supposons par cela même que le choix est possible. Sur le fait du ré-

HYGIÈNE HE LA DIGESTION

gime alimentaire le plus convenable aux peuples du nord , nous maintenons que l’alimentation forte , tonique et stimulante, pour laquelle ils ont du penchant, est conforme aux prescriptions de l’hygiène la plus éclairée. L’abus de la stimulation est un mal pour ces peuples comme pour tous les autres; mais, grâce à la différence des climats, ce qui pour eux est encore tempérance et satisfaction légitime d’un besoin, est pour l’Italien , gloutonnerie, ivrognerie, excès dans le boire et le manger. L’habitant des pays tempérés est, sous tousles rapports, dans des conditions plus favorables : le Français, par son climat, tout aussi bien que par la variété des productions du soi , use avec avantage du régime végétal combiné au régime animal; c’est en parlant de lui surtout qu’il est vrai de dire que l’homme est omnivore.

Les contrées tempérées sont, par le fait du climat, la terre classique de la cuisine ; la variété des besoins de l’homme et celle des productions du sol lui offrent d’inépuisables ressources. Les fruits des habitans de la Nouvelle- Guinée, les céréales et les substances féculentes de l’Indou, offriraient à nos estomacs une réparation insuffisante, à notre sang un élément de combustion sans vigueur ; les poissons des peuples ichtyophages donneraient à nos organes des matériaux trop peu substantiels ; la viande enfin, les substances grasses des habitans du nord dépasseraient la limite convenable de stimulation.

Il faut pour notre bien et pour notre plaisir user de tout avec modération. Pour nos buissons, c’est la même mesure ; notre sol, d’ailleurs, les fournit appropriées à nos besoins : les vins de Bordeaux et de Bourgogne en restent les types naturels.

En somme, le terme moyen de nourriture solide qui convient à chaque homme adulte ne peut dépasser, sans excès, 2 à 4 kilogrammes pour chaque journée, et la chair des animaux figure pour un sixième environ dans notre régime; tandis

qu’elle est pour le tiers, et même plus, dans le régime des peuples du nord ; dans celui de l’Anglais, pour moitié environ.

Pour le même pays, l’influence des climats suit la variation de la température en avançant du nord au midi.

Le paysan du nord de la France ne peut se contenter de la ration qui convient au paysan du midi , et dans cet espace de deux cents lieues à peine, la différence entre les besoins de réparation est considérable d’un point extrême à l’autre.

Donnez au cultivateur de l’Artois la soupe du matin, la gousse d’ail et le morceau de pain noir du milieu de la journée, l’oignon crû ou les fruits et le pain du goûter, la soupe, les légumes et le pain du souper dont se contente le paysan des environs de Toulouse, et vous verrez s’il s’en contente, vous verrez s’il conservera sa santé et sa vigueur !

Pour les hommes qui ont reçu la culture de l’esprit, dont les occupations exigent une moindre dépense de force, ces dernières influences sont moindres, et pour la France entière, pour toute l’Europe tempérée et chaude, le régime alimentaire est à-peu-près le même. De vingt-cinq à quarante ans, deux repas suffisent; plus tard, un seul repas de viande, précédé d’un déjeuner léger, fournit à tous les besoins de réparation.

11 est nécessaire d’entrer ici dans quelques détails sur la nature et le degré de la stimulation que réclament les organes dans les pays chauds.

Les faits qui, dans notre première partie, nous ont conduit à établir une distinction entre les besoins de réparation et de stimulation , nous mettront sur la voie. Nous avons vu que le besoin de stimulation pouvait exister sans aucun besoin de réparation; que, même avec l’épuisement des forces, se présentaient souvent le manque d’appétit et le dégoût des alimens. Ce fait se produit dans les pays chauds, et doit se produire, car en même temps que la température élevée ralentit le mouvement de combustion , elle accélère

H Y GlÈiNE L)E LA DIGESTJOiN.

la perte de l’innervation : c’est précisément cet épuisement nerveux qui appelle et réclame impérieusement la stimulation des condimens et des spiritueux les plus subtils.

Les physiologistes qui ont fait de la faim et de la soif deux besoins distincts , qui leur ont assigné deux sièges différens, auraient eu certes des motifs plus plausibles pour établir la même distinction entre le besoin de réparation et celui de stimulation : le premier, il est vrai, ne peut guère exister sans le second ; mais le second est tellement distinct du premier, qu’il y fait souvent obstacle. Nous disons donc qu’une stimulation subtile et non réparatrice est l’une des nécessités du régime dans les pays chauds du midi de l’Europe. Les pertes abondantes par les sueurs n’y peuvent être impunément réparées ni par des boissons purement stimulantes, comme sont l’eau-de-vie et les vins spiritueux purs, ni par les boissons aqueuses,^ acidulées qui, loin d’étancher la soif, l’augmentent le plus souvent ainsi que l’épuisement nerveux : une nourriture légère et substantielle , relevée par des condimens, des boissons légèrement toniques, conviennent aux pays chauds.

L’homme qui change de climat doit accoutumer par degrés ses organes digestifs aux nouvelles exigences de la température et de l’air.

§ 2. — Règles de l’hygiène de la digestion appropriées

aux saisons.

La succession des saisons, les variations de la température, et les différens états hygrométriques qui s’y rattachent dans les pays tempérés impriment aux organes de la digestion des degrés et des nuances d’activité fort divers.

L’abaissement et l’élévation de la température, l’état de sécheresse ou d’humidité de l’air y font passer par une foule d’expressions différentes les deux besoins de réparation et de stimulation. Nos hivers à 12 ou 15 degrés de froid, nos

étés à 28 ou 30 degrés de chaleur, et nos printemps humides, nous donnent l’idée très exacte de l’influence des divers climats. — Sans quitter notre pays, nous passons chaque année des glaces polaires aux feux de l’équateur : nous avons les constitutions humides et chaudes, les constitutions humides et froides, les émanations marécageuses des continens éloignés, et, sur une échelle réduite, les deux besoins de réparation.et de stimulation réclament, suivant la succession des circonstances extérieures, l'alimentation tonique et substantielle, l’alimentation légère et stimulante, l’alimentation douce et rafraîchissante.

Le froid de l’hiver nous fait savourer avec délices les viandes fortes, le gibier et les vins généreux;- — la chaleur de l’été, amène le dégoût de la nourriture animale et nous pousse vers les fruits doux, sucrés et aromatiques, vers les viandes légères relevées par quelque condiment , vers les vins légers et d’une stimulation subtile ; — les premières chaleurs qui succèdent aux rigueurs de l’hiver, douces et tièdes, nous suggèrent l’usage des plantes fraîches, des végétaux acidulés. — Se conformer à ces simples inspirations qui s’élèvent des organes vers le cerveau, est le plus haut degré de la sagesse appliquée aux besoins du corps. — Pourtant s’il en découle une règle sûre pour les constitutions robustes, pour les sujets qui maintiennent par l’exercice des réactions naturellement faciles et franches, -il n’en est plus de même pour les constitutions délicates et nerveuses, pour les hommes épuisés par les travaux de l’esprit, pour ceux enfin qui portent dans leurs organes quelque trace d’irritation ou de névrose. Pour cette famille intéressante et nombreuse, l’hiver est un temps de malheur et de souffrance dont les rigueurs vont retentir jusque dans les foyers de combustion. Là, point de réaction vive sous l’influence tonique du froid, point d’excitation bienfaisante du sang sous l’influence d’une alimentation chaude.

J’ai vu bon nombre de ces sujets atteints avec les premières gelées, d’irritations intestinales, de malaise de tout le corps et d’incapacité de l’esprit. — Quelques notables changemens dans la manière de se vêtir et de chauffer les appartemens leur ont souvent rendu, sous mes yeux, les plus éclatans services. Avant de leur donner le conseil de remplacer la sotte cheminée, dont nous avons l'habitude, par un appa" reil où le courant d’air est chaud, j’avais moi-même passé plusieurs hivers dans une sorte de torpeur morale , en proie à des douleurs vagues des membres , à des souffrances constantes des entrailles , et je n’étais parvenu qu’après de longues réflexions à saisir la cause de mon état de langueur. Je cherchais d’ailleurs dans les vêtemens lourds et épais une protection que je ne trouvais pas ; — les vêtemens, par leur poids même , font naître ou accroissent la courbature générale , en même temps qu’ils préservent mal. Je pose donc comme règle, après de nombreux essais, que les auxiliaires obligés des foyers naturels de combustion pour les constitutions dont il s’agit, sont : 1° des vêtemens légers et chauds, où une couche de ouate se trouve entre un drap fin et une étoffe de soie ; 2° des foyers artificiels de combustion , des cheminées où le courant d’air qui fuit devant la chaleur est remplacé par un courant d’air chaud (1).

Quelques années de ces soins rétablissent le jeu des organes , fortifient la santé et permettent de rentrer dans la vie commune. 11 est inutile d’ailleurs de rien hâter: insensiblement les phénomènes de nutrition et de calorification , devenus plus puissans, indiquent la mesure, et, suscitant des besoins nouveaux, poussent à rechercher le grand air, à lutter contre les actions d’une température basse et sèche.

D’autres nuances des mêmes constitutions, les mêmes états,

( 1 ) M. Gannal qui a fait établir d’après ses idées, d’excellentes cheminées à courant d’air chaud, a décrit son procédé de construction dans le cahier de décembre 1881 du Journal des connaissances utiles.

trouvent dans la chaleur de l’été une autre source de malaise et d’allanguissement des fonctions digestives. Ces sujets éprouvent des douleurs vives et passagères , des renvois aux époques de la digestion ; ils produisent de la chaleur à l’excès, et la paume des mains, la plante des pieds font éprouver une sensation de sécheresse brûlante. Le temps du sommeil se passe en évolutions où le corps va de droite à gauche ; les jambes cherchent partout la fraîcheur des draps ; l’assoupissement de courte durée est peu réparateur, le corps fatigué au réveil émet une chaleur importune. Quelques moyens simples , tirés de l’hygiène, améliorent cet état , en donnant à la digestion. une nouvelle énergie : les ablutions à l’eau fraîche, un bain frais de cinq minutes répété plusieurs fois par jour, une simple compresse d’eau fraîche exprimée, puis mise en contact avec la peau du ventre pendant le sommeil , la promenade matinale au grand air ont pour ces constitutions plus de ressources que les mille drogues de la pharmacie.

Nos saisons, toutefois il faut le reconnaître, surtout pour le centre et le nord de la France, n’ont point la constance qu’il faudrait pour l’équilibre des fonctions : tel hiver se signale par des pluies et des brouillards sans fin , par une température qui descend rarement au-dessous de zéro; tel été reste froid et humide , tel autre se fait remarquer par des variations extrêmes de température; c’est ce qui arrive surtout lorsque les orages se succèdent sans fin , depuis les premiers jours du mois de mai jusqu’aux approches de l’automne. Au milieu de ces conditions, les fonctions de la peau se ralentissent et se raniment plusieurs fois par jour, les phénomènes de nutrition et de calorification participent de la même irrégularité ; les fonctions digestives ne peuvent rester insensibles à ces oscillations , leur harmonie cesse et le corps languit.

A telle époque, une pluie muqueuse inonde le canal ,

Page 1