CHAPITRE VI
DE LA MORTALITÉ d' APRÈS LES LOCALITÉS ET LES DÉPARTEMENTS.
Quand on examine la mortalité des enfants de la France en général, on voit qu'elle est à peu près d'un sixième pour la première année ; car de 1840 à 18A9 inclusivement, c'est-à-dire en dix ans, sur 9 700 000 naissances il y a eu de 0 jour à un an 1500000 décès, soit 840 survivants sur 1000 nouveau-nés. Mais autour de cette moyenne générale se groupent avec une certaine régularité les moyennes d'un certain nombre de départements, la moitié environ, qui varient de 860 à 820 s|||| vivants à un an. Les autt*es départements ont des moyennes extrêmes bien différentes, Infiniment plus faibles.
M. Bertillon, qui a signalé ce fait, Tattriboe avec raison à des influences locales, car en l'anar* lysant avec soin, il a trouvé que la moyenne de
ces dix années, 18A0-18A9, était la même chaque année, avec de faibles oscillations.
D'après les recherches de notre confrère, ce sont les treize départements groupés autour du département de la Seine, qui lui-même n'en fait pas partie, qui offrent une plus grande mortalité du premier âge, et si en raison de l'envoi en nourrice de Paris dans ces départements, on ajoute aux treize départements indiqués celui de la Seine, on voit encore dans ce groupe de départements une mortalité des enfants supérieure à celle qu'on observe dans le reste de la France. En efiFet, dans ces quatorze départements il y a chaque année 173 000 naissances et 35 000 décès, tandis qu'il ne devrait y en avoir que 26 000, si la mortalité était égale à celle qu'on trouve en France sur un même nombre de nouveau-nés à un an d'âge.
C'est donc, dit M. Bei-tillon, un excédant de 9000 décès qu'on paye annuellement et comme indûment à la mort. Si Ton veut estimer le rapport de la mortalité aux naissances d'une façon plus facile à retenir, comme je l'ai fait plus haut, on verra que dans ces mêmes départements, sur 1000 nouveau-nés, 799 seulement arrivent à un an d'âge, soit une mortalité d'un cinquième, tandis que dans tout le reste de la France, il y a au èout de la première année 852 survivants sur 1000
naissances, c'est-à-dire une mortalité de près d un septième.
Il est difficile d*expliquer d'une façon satisfaisante la cause de cette augmentation de la mortalité des nouveau-nés dans des départements considérés comme très-salubres, alors que pour les autres périodes de la vie elle n'est pas accrue dans la même proportion. Différentes hypothèses en peuvent rendre compte.
!• Le plus grand nombre des enfants aban^ donnés^ naturels ou légitimes, sur lesquels frappe une mortalité considérable :
2** IJ envoi en nourrice et le peu de soins que reçoivent les enfants de Paris confiés à des nourrices de la campagne ;
3° Le grand nombre des maladies endémiques ou épidémiques de la capitale qui rayonnent de Paris dans les départements voisins.
M. Bertillon, qui est l'auteur des deux premières, n'admet que l'influence du grand nombre des enfants abandonnés et celle de l'envoi en nourrice. Il rapporte à la première influence un supplément de 3000 décès environ, chiffre que je crois exagéré, puisque pour les enfants trouvés de Paris envoyés dans les campagnes la mortalité est de 1000 à 1800 au plus au bout de la premift année.
C'est à la seconde hypothèse qa
a92 LES MALADIES ET LA MORTALITÉ DU NOUVEAU-NÉ.
l'excédant de mortalité du premier âge, c'est-àdire 6000 décès annuels, mais sans fournir aucune statistique des décès des enfants annuellement envoyés de Paris en nourrice dans les campagnes. Le fait peut être vrai, mais il n'est pas démontré. Toutefois si l'on pense que sur 15 à 1600 nourrissons envoyés annuellement en province par l'établissement municipal, il y à 139 à 613 décès par an, ce qui donne une proportion de 10 à 40 pour 100, il est probable que M. Bertillon a dit vrai. En effet, en admettant une proportion semblable de mortalité pour les 16000 enfants placés en nourrice par les bureaux particuliers de nourrice, on arrive à peu près au chiffre indiqué de 6000 décès.
Sans constater d'une manière absolue l'importance des deux causes admises par M. Bertillon au sujet de l'aggravation de la mortalité des nouveau-nés, il me paraît qu'elles ne sont pas seules à y concourir, et qu'il faut encore tenir compte de certaines influences locales particulières propres à ces localités ou rayonnant de Paris. Ces influences sont de deux sortes, endémiques ou épidemiques. On sait en effet que, par suite des communications et des échanges entre Paris et les départements voisins, les intermédiaires transportent de la ville à la campagne, par génération, deux de ces diathèses endémiques les plus fâcheuses
pour le premier âge, la syphilis et la scrofule. De plus, il y a dans la capitale des épidémies permanentes de scarlatine, de rougeole, de variole, de fièvre typhoïde, de coqueluche, d'angine couenneuse, etc., maladies contagieuses qui passent d'un quartier à un autre, ce qui fait qu'on les croit éteintes lorsqu'elles n'ont fait que se déplacer. C'est ainsi qu'elles sautent par-dessus les barrières et que, pouvant être transportées par contagion^ elles courent dans les départements limitrophes exercer leurs ravages de façon à accroître le tribut que la population faible de ce pays paye à ]a mort.
Sans vouloir rien affirmer de l'importance relative de ces causes de mortalité chez les nouveaunés dans les treize départements des plus voisins de Paris, nous pensons que chacune pour son compte y contribue d'une façon assez notable. Seulement, par une réserve que tout le monde comprendra, faute de données précises, nous nous contentons d'indiquer le fait d'une manière générale, en réservant pour l'avenir une démonstration plus complète.
En résumé, la mortalité des enfants en général, prise dans les différentes conditions sociales, est aujourd'hui, en Francei d'pa aizième pourt.li première année, tandîs^qiifette était autrefeta Si quart. "• ,
Dans la même période cVâge, la mortalité des enfants est d'un cinquième chez les garçons, tandis qu'elle n'est que d'un sixième chez les filles.
La mortalité des enfants est plus considérable dans les familles pauvres que chez les personnes riches.
Le froid augmente la mortalité des nouveaunés, et en hiver celle des enfants abandonnés, naturels ou légitimes élevés à la campagne est de 11 pour 100 dans les dix premiers jours de la vie, et l'on ne peut sans danger les sortir tout de suite pour les porter à la mairie ou à l'église; de 35 pour 100 dans la première année d'âge.
Il est nécessaire d'établir un service de constatation des naissances à domicile pendant la saison froide, au moyen de médecins délégués par la mairie.
L'allaitement au biberon et au petit pot augmente beaucoup les chances de mort chez les enfants trouvés.
La mortalité des enfants de la classe moyenne envoyés en nourrice par l'administi'ation est de 29 pour 100 dans la première année.
Cette mortalité pour la première année d'âge enfin est plus considérable dans les treize dépar* tements qui entourent Paris que dans chacun des autres départements du reste de la France; et
cela tient probablement : 1* au plus grand nombre d'enfants trouvés qui s'y rencontrent; 2° au manque de soins nécessaires chez les enfants envoyés en nourrice; 3'' au rayonnement des maladies endémiques ou épidémiques de la capitale.