C. — Impressions morales
Les impressions morales vives que peuvent éprouver les femmes sont plus fâcheuses pour elles que pour leur enfant. Il y a dans la gi'ossesse une telle exaltation de la sensibilité, que des causes morales sérieuses peuvent amener un état d'irritation fort extraordinaire et quelquefois trt^s-dangereux. Des femmes d'un caractère habi-
tuellement gai, deviennent, par suite de la grossesse, tristes et moroses; d'autres, d'une humeur douce et accommodante, deviennent d'une nature extrêmement acariâtre. Celle-ci verra l'amour qu'elle portait à son mari faire place à une antipathie insurmontable , ou sera prise d'une grande inconstance dans ses goûts et dans ses affections ; une autre sem portée à de petits vols. Quelques-unes, c'est la manie puerpérale , tombent véritablement dans un complet état d'ahénation mentale et se portent aux actions les plus extravagantes. Il n'y a pas toujours de tels changements d'humeur et de caractère, et tout se borne souvent à ce qu'on appelle vulgairement des envies de femme grosse ^ c'est-à-dire de simples caprices auxquels on a fait jouer un rôle considérable en pathologie. Il n'y a aucun inconvénient à satisfaire ces envies quand elles ne sont pas déraisonnables, mais on ne doit pas hésiter à les combattre dès que ce sont des fantaisies inconvenantes ou ridicules.
Il paraît certain , cependant , qu'il y a entre l'innervation maternelle et celle du fœtus uif rapport tel que les impressions de l'une se transmettent à l'autre. La communication visible n'existe pas, et personne ne songerait à l'affirmer; mais la ^multanéité d'impression révélée par les mouvements actifs du fœtus est incontestable. J'en ai
connu plusieurs qui, ayant le désir de manger une friandise ou d'avoir quelque chose qui leur plaise, sans pouvoir y arriver, voyaient cette contrariété se traduire par des mouvements tumultueux de Fenfant renfermé dans leur sein. J*en ai connu d'autres, au contraire, qui, après avoir éprouvé r impérieux besoin de se mettre à table pour contenter leur appétit, ont ressenti en satisfaisant leur goût, des mouvements inaccoutumés très-actifs de leur enfant, qui, selon elles, semblaient témoigner de sa part un contentement réel. Comment expliquer ce fait? Cela est difficile, et je n*y essayerai pas. Il me suffit de Tavoir constaté pour comprendre comment autrefois on croyait si fermement à l'influence des impressions morales de la mère sur la production des maladies et des difformités du fœtus.
Pour mon compte, je ne crois pas à ce degré de l'influence maternelle, et toutes les observations qu'on a publiées au sujet des maladies du fœtus occasionnées par les envies de la mère sont généralement controuvées par l'observation attentive des faits. Les envies non satisfaites de la mère n'ont pas le danger qu'on leurattribue encore si généralement. Les taches de naissance, les vices de conformation des enfants, qu'on rapportait jadis à cette cause, dépendent de circonstances difi*érentes. Il n'est pas une femme grosse qui n'ait eu ses ca-
priées ou quelque désir non satisfait, et cependant le ternie de la grossesse arrive, Tenfant vient au monde sans apporter sur lui la diflforraité qui devait témoigner du mécompte moral de sa mère. Lorsque, au contraire, un enfant est difforme, et le nombre en est petit relativement au nombre des naissances, on cherche, on interroge, et Ton finit par|tix)uver après coup, qu'un jour ou un autre, on a subi tel regard ou éprouvé telle envie extraordinaire. Comment ne serait-ce pas vrai, puisque notre vie se passe à désirer ce que nous n'avons point, et il n'y a pas de jour où nous ne puissions nous reprocher d'avoir envié quelque chose d'impossible. C'est, en général, ainsi que se forment ces histoires merveilleuses auxquelles personne aujourd'hui ne saurait ajouter foi, et qui ne sont souvent qu'un résultat de coïncidences inexplicables. Tel est le cas suivant du docteur Kohler (1) :
0ns. I. — Dans la nuit du 24 septembre, j'ai été appelle dans la commune d'Ubersirass pour accoucher la femme d'Antoine Koff. A mon arrivée, voici Télat dafis lequel je l'ai trouvée : Agée de vingt-sept à vingt-huit ans» bien constituée, itioyennc taille; ventre peu développé; en travail depuis ({uinze heures ; peu de douleurs ou presque point, depuis le commencement. Cependant la tête est au délroit inférieur. Au toucher, je constate une présentation de la face mento-pubienne ; en cherchant les fontanelles, je constate quelque chose d'anormal à la place de la région
(1) Koliier^ Vnton médicale^ octobre 1861.
crânienne, une surface molle et lisse. Je fis part à la sagefemme de mon observation ; alors elle me dit que cette femme, dans un accouchement précédent (un an auparavant), avait mis au monde un monstre, un enfant anencéphale, et qu'elle craint que la même chose n'arrive encore. Sans partager les craintes de la sage-femme, je lui dis que je croyais qu'il y avait quelque chose d'anormal. Le travail n'avançait pas, malgré l'administration du seigle ergoté; je voulus terminer l'accouchement. Je fis une application de forceps, et j'amenai par la face un enfant anencéphale, tout semblable au premier, selon le dire de la sage-femme et du mari. Quand ce dernier a vu l'enfant, il s'est écrié aussitôt : a C'est fini, ma pauvre femme, il faut y renoncer, tu n'en auras plus. » Je le fis taire et mettre l'enfant dans un coin de la chambre, pour que l'accouchée ne l'aperçût pas. J'annonçai à cette dernière que l'enfant était mort parce qu'il était resté trop longtemps an passage. Elle me répondit : c Je m'en doute bien, monsieur le docteur, c'est la même chose que la dernière fois. » Le mari, en m'accompagnant, m'a dit que sa femme, pendant tout le temps de sa grossesse, avait toujours eu peur de mettre au monde un enfant semblable au premier. Cette femme a un enfant bien portant et bien conformé de Page de quatre ans. Il me semble qu'il serait assez difficile d'expliquer physiologiquement ou mécaniquement ce fait. Il est palpable et patent. Je crois qu'il y a peu d'exemples qu'une femme soit accouchée de deux enfants anencéphales à un an de distance. II est assez difficile de nier ici le rôle qu'a joué l'imagination vivement frappée de la mère. Je suis donc avec ceux qui croient que l'on ne doit pas trop dédaigner les erreurs de l'antiquité, et que, dans ce cas, la science des physiologistes modernes pourrait bien être en défaut.
En outre des envies, phénomène de Tordre mo-
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rai qui n'a qu'une influence très-limitée sur la conformation et sur la santé des enfants, la femme enceinte peut subir des impressions morales dont l'effet est beaucoup plus fâcheux pour le fœtus. En voici quelques exemples, mais je ne les publie qu'à titre d'exception :
Obs. il — Joséphine Minnebal est enceinte de quelques semaines, se porte bien, n'éprouve aucun chagrin, aucune frayeur. Une femme de sa connaissance se présente chez elle portant des boucles d'oreille de forme oblongue, nommés par les Flamandes petites cloches. Soudain ces bijoux attirent les regards de Joséphine ; elle les trouve admirables, et porte automatiquement les mains aux deux oreilles de cette femme, et à ses boucles qu'elle examine avec une curieuse attention.
Dés cet instant, elle nourrit le désir de se procurer celte sorte d'ornement, et, dans ses excursions, elle s'arrête à toutes les boutiques d'orfèvrerie qui se trouvent sur son passage, afin d y découvrir les objets dont elle est préoccupée. Au terme de sa grossesse, elle met au monde un enfant bien portant, ayant aux oreilles deux appendices longs d'un pouce environ, en forme de glands attachés par un pédicule. M. le docteur Puis a enlevé les lobules charnus au moyen de deux ligatures (4).
Obs. III. — Une mère de famille est enceinte pour la troisième fois, et éprouve un continuel et violent désir de manger des fèves de café brûlées. Gomme elle a des raisons de satisfaire ce goût à la dérobée, chaque fois qu'elle est dérangée par des visites inopportunes, elle cache ses
(1) Guislain, Annales de la Société de médecine de Gand,
fèves mâchées dans la main, et les dépose sur le sein. Le terme de la gestation étant arrivé, elle accoucha d'un garçon» qui avait le côté gauche du cou et le dessus de Tépaule du même côté chagrinés de taches jaunâtres très-prononcées, au milieu desquelles il s'en trouve une grande ayant plus ou moins la forme d'une fève.
Obs. IV. — On a vu en l'an III de la république, à Valenciennes, une femme accoucher d'un enfant ayant un bonnet phrygien au sein gauche; c'était une patriote exaltée. Cette curieuse anomalie valut à cette femme une pension de 400 francs de la part du gouvernement.
Obs. V. — Une sage-femme nous rapportait dernièrement que, dans le troisième mois de sa grossesse, voyant sur le marché des prunes oblongues, elle se prit à les admirer et à désirer d'en manger. Elle résista à cette envie. Habituellement, elle portait la main droite sur son sein gauche, elle l'avait alors. Elle accoucha d'une fille ayant un incrus en tout semblable à une prune, au-dessous du sein gauche.
Obs. VI. — Une femme a eu deux enfants dont le premier est très-bien portant ; enceinte du deuxième et arrivée au troisième mois de portée, elle éprouve une frayeur à la vue d'un chien. A la suite de cette commotion morale, elle conçoit la plus grande crainte pour son fruit, qui, dans son imagination, devait ressembler à l'animal qui l'avait effrayée. Cette idée la tourmente conlinuelleroent; elle fait des neuvaines, des pèlerinages. Enfm, dans son accouchement, elle appréhendait même sa délivrance, par crainte de la fameuse nouvelle. L'enfant porte un becde-lièvre double.
Obs. vil — Une dame B. .., enceinte, reçoit la visite de sa sœur et de son mari, atteinte d'un bec-de-lièvre ; la vue
de cette fille lui inspire une profonde aversion. Elle témoigne à son mari, à plusieurs reprises, les craintes qu'elle ^ nourrit de voir son enfant atteinte de la même difformité ; ses craintes sont réalisées. Elle met au monde un enfant ayant un bec-de-lièvre.
Nous empruntons à M. L. X. Bourgeois (1) les trois observations suivantes :
Obs. VIII. — Une (ille travaille dans un atelier, en face d'une femme atteinte d'un bec-de-lièvre; devenue enceinte, elle se préoccupe sans cesse de la crainte que son enfant pourrait être atteint du vice de conformation de la voisine. Son enfant vint au monde avec un bec-de-Iièvre.
Obs. IX. — Une femme enceinte a souvent devant les yeux un garçon atteint de deux pieds bots. Elle a l'appréhension de voir son fruit atteint de ce même vice de conformation. I/enfant qu'elle met au monde a deux pieds bots et un spina biûda; il mourut.
Obs. X. — Madame P... voit souvent un homme manchot. Cet affligé frappe vivement son imagination. Elle nous manifeste même ses craintes pour l'enfant qu'elle porte dans son sein. Elle accouche d'un enfant manchot.
Voici un dernier fait que rapporte Guislain (2) :
Obs. XL — Une dame anglaise, enceinte de trois mois, sort en voiture accompagnée de deux femmes. La voiture s'arrête; un mendiant manchot s'approche de la voiture et introduit son moignon d'avant-bras à travers la portière,
(1) Bourgeois, De l'influence des maladies de la femme, {Mém. de VAcad, de méd. Paris, 1862, t. XXV, p. 121.)
(2) Guislain, Ann. de la Soc. de méd, Gand, 1842.
La dame efi^ayée jette un cri. Son enfant vint au monde manchot. ^
Les sensations brusques, saisissantes, et particulièrement celles que produisent des bruits violents, soudains, tels que coups de tonnerre, détonations d'artillerie, etc.. sont surtout dangereux. Un fait rapporté par Percy (1) fera comprendre leur action fâcheuse : snr 92 enfants nés à Landau, dans Tannée qui suivit l'explosion de Farsenal de cette place, en 1793, 8 furent atteints decrétinisme et moururent avant l'âge de cinq ans, 38 vécurent languissants jusqu'à huit ou dix mois, 16 périrent en naissant, et 2 vinrent au monde avec de nombreuses fractures des os longs.
Il en est de même des spectacles qui peuvent impressionner désagréablement ou trop vivement leurs regai'ds ; tels sont les exercices acrobatiques, la vue des reptiles, des personnes contrefaites ou mutilées, les rixes, les exécutions de condamnés. Sans avoir la crainte chimérique de voir se reproduire servilement, sur le produit de la conception, les mêmes difformités ou étrangetés, malgré le fait assez connu et rapporté par Malebranche (1),
(1) Percy, Dictionnaire des sciences médicales, article Détonation. Paris, 1814, t. IX, p. 15.
(2) Malebranche raconte que de son temps on voyait aux incurables un jeune bonime qui était né idiot, dont tout le corps était rompu aux mêmes endroiis où l'on rompt les ciiminels, et
il est permis de penser qu'une certaine part "à la production des monstres doit être attribuée à une impression morale, à la fois forte et suffisamment prolongée, subie par la mère ? Ne résulte^t-il pas, d'après les recherches auxquelles Isidore- Geoffroy Saint-Hilaire (1) s'est livré, qu'après les coups, les chutes sur l'abdomen, les circonstances, qui auraient paru le plus vraisemblablement devoir être accusées de produire dans l'espèce humaine des monstruosités, seraient les impressions morales vives perçues par la mère?
« Si, dans certains cas, dit ce naturaliste éminent, aucun symptôme anormal n'a paru précéder la naissance d'un être anormal, dans un grand nombre d'autres, la grossesse aurait été troublée, dans l'un de ses premiers mois, par des causes diverses, telles que des maladies, des chutes, et après les violences extérieures, de vives impressions morales, des chagrins, des inquiétudes, des terreurs. » En dernier ressort, si, pour rejeter cette explication naturelle, bien qu'obscure, de faits anormaux, on objecte l'impossibilité de pouvoir rattacher tous les cas de monstruosités à des accidents, ne faudra-t-il pas invoquer la théo-
il attribue la cause de ces accidents à l'imagination de la mère q.ii avait assiste au supplice d'un criminel condamné à être rompu.
(1) Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire des anomalies ou Traité de tératologie. Paris, 1832-1836
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