PRÉFACE
L'hygiène, par la multiplicité et la nature des questions qu'elle embrasse, fait à la fois partie du domaine de la médecine, de l'administration gouvernementale et de l'économie politique. Son importance est surtout manifesté lorsqu'elle s'occupe de la première enfance.
A l'aurore de la vie, des périls innombrables menacent le nouveau-né et le nourrisson. Ils n'ont pas seulement à redouter les maladies ordinaires et les accidents journaliers auxquels nous sommes tous exposés. Leur fréquence et leur gravité ne sont rien à côté des dangers plus sérieux, que font courir aux babys, l'inexpérience des parents ou les préjugés du vulgaire.
En fournissant les connaissances indispensables pour régler convenablement, dans tous ses détails, la première année de l'existence, l'hygiène nous permet d'éviter heureusement une foule d'écueils sur lesquels tant d'autres sont venus échouer et se perdre.
Dans ces limites, l'hygiène de la première enfance a pour but, de diminuer la mortalité infantile, de conserver aux parents leur lignée et à l'Etat des citoyens. Elle intéresse toutes les nationalités, toutes les classes de la société, toutes les professions.
Ainsi s'explique la faveur qui a toujours accueilli les ouvrages consacrés à son étude.
Comme toutes les autres branches de la médecine, l'hygiène infantile a profité des progrès incessants de la science. En se transformant peu à peu, son domaine s'est étendu. Pour être cuhivée avec profit, elle exige aujourd'hui des connaissances nouvelles, que l'on ne soupçonnait pas autrefois.
Dans ces conditions, les ouvrages vieillissent vite, et malgré le mérite reconnu de leurs auteurs, ils arrivent bientôt à ne plus répondre aux besoins d'une époque.
Appelé par mon enseignement professoral à la Faculté de médecine de Beyrouth, à traiter cette année, dans mon cours d'obstétrique, les différents problèmes soulevés à propos des nouveau-nés, j'ai cherché à les résoudre d'une manière aussi complète que possible, d'après l'état actuel de la science. Mes recherches ont été laborieuses; mais j'ose le dire, elles ont été couronnées de succès.
C'est le motif qui m'a engagé à condescendre au désir exprimé par mes élèves, et à faire paraître, après tant d'autres, cette hygiène de la première enfance.
. Cet ouvrage a été rédigé avec les notes recueillies pour mon cours. Le plan et la méthode ont été conservés. Certains détails seuls ont pris plus d'ampleur et de développement.
Je me suis attaché à donner à ce livre, un caractère éminemment pratique, sans négliger toutefois certains compléments d'ordre exclusivement scientifique.
Mettre au courant de la science, rapporter les opinions les plus vraisemblables, discuter brièvement
celles qui paraissent moins certaines, voilà en résumé quel a été mon programme.
Pour me renfermer strictement dans mon cadre, j'ai passé sous silence tous les détails de pathologie obstétricale ou infantile contenus dans quelques ouvrages justement estimés d'hygiène de la première enfance.
Les divisions naturelles de mes chapitres me les ont fait distribuer en cinq parties distinctes. La première traite de l'enfant avant la naissance; la seconde, du nouveau-né et du nourrisson; la troisième, du lait en général ; la quatrième, de l'allaitement ; la cinquième enfin, de la mortalité infantile dans la première année.
Ce plan n'est pas parfait. Il possède du moins le grand avantage de satisfaire l'intelligence par son enchaînement naturel, d'éviter des redites inutiles , sans nuire en rien à la qualité et à la clarté des faits étudiés.
Dans la première partie sont développées des questions, qui, de prime abord , paraissent étrangères à la première enfance. Elles constituent une sorte d'introduction logique aux autres parties.
Le plus sûr moyen de diminuer la mortalité infantile, est non seulement d'écarter par une hygiène bien entendue, les chances de maladie, mais encore d'obtenir des constitutions très robustes. L'amélioration de l'espèce est un problème aussi facile à résoudre dans les races humaines que dans les divers embranchements du règne animal. Tout dépend du choix des alliances. L'âge, l'état de santé, le degré de parenté des époux exercent une influence majeure sur l'organisation plus ou moins parfaite de leur descendance. L'hygiéniste a donc à déterminer dans les mariages.
les conditions les plus propres à accroître la vitalité de renfant.
L'hygiène de la grossesse n'offre pas une moindre importance. Elle met à l'abri des dangers qui peuvent interrompre le cours de la gestation; elle prépare à l'allaitement.
La mère commence à donner le sein, après la délivrance, au début des suites de couches. Tout accident qui survient avant le retour de l'utérus à l'état normal, peut compromettre la lactation. Avant comme après l'accouchement, par l'hygiène, on réussit donc en somme, quoique indirectement, à faciliter l'allaitement par la mère, et à sauvegarder les intérêts du nouveau-né.
La deuxième partie, est consacrée au nouveau-né et au nourrisson. Sous ces dénominations, on comprend les enfants qui n'ont pas encore dépassé la première année de l'existence. Pour ces 12 premiers mois de la vie extra-utérine, la mortalité est aussi considérable que pour la plus extrême vieillesse. Dans une période aussi dangereuse à traverser, aucun détail ne saurait être superflu. Les soins prodigués à la naissance, pèseront d'un grand poids sur l'avenir du nouveau-né. Ils varieront suivant que l'enfant est parvenu ou non, au terme de la grossesse, et qu'il est bien portant, débile ou en état de mort apparente. Des applications des découvertes récentes permettent en ces deux derniers cas de lui sauver la vie. Mais comment apprécier la santé ou la maladie, à la naissance ou pendant l'allaitement, sans des notions suffisantes sur l'anatomie et la physiologie de l'organisme infantile?
L'enfant a échappé à tous les premiers dangers.
Il vit, et semble ne demander qu'à vivre. Reste à connaître, comment il faut régler tous les actes quotidiens dans cette première phase de l'existence. L'hygiène vient nous éclairer de ses lumières. Dans l'analyse successive de tous ces actes du jour et de la nuit, elle sert de guide pratique et sûr, et rend les services les plus signalés.
L'alimentation est pour l'enfant à la mamelle le principal acte physiologique. Pour lui, dans cette période, elle se résume presque uniquement dans l'absorption d'une substance, le lait. Comme toute sécrétion de l'organisme , ce liquide est soumis à des variations de composition, en rapport avec l'individu ou l'espèce qui le fournit, avec son état de santé et de maladie. Exposé à l'air, il peut devenir le réceptacle de germes microscopiques en suspension dans l'atmosphère etc., ces changements de composition se traduisent par des phénomènes divers pour la santé de l'enfant, et suivant le cas, contribuent à entretenir le fonctionnement régulier des systèmes, et favorisent le développement normal de l'ensemble, ou par contre font éclore des troubles pathologiques. D'où la nécessité de décrire non seulement les caractères chimiques et physiques du lait, mais encore les modifications consécutives à certaines influences d'ordre physiologique ou pathologique.
Cette étude, si importante d'ailleurs du lait, m'eût paru incomplète, si je n'avais exposé, dans une section spéciale, les recherches récentes des microbiologistes, sur les modifications de ce liquide au contact de l'atmosphère. Il n'y a eu jusqu'à présent, aucun travail d'ensemble publié sur ce sujet, et je me félicite
d'aborder le premier, un champ nouveau qui a donné et donnera certainement encore lieu à de fécondes découvertes.
Tout en étudiant à fond l'allaitement maternel, dont je me suis attaché à faire ressortir les avantages, je n'ai pas crû devoir faire comme la majorité des auteurs, et passer sous silence les questions qui se rapportent aux autres modes d'allaitement. Dans leur proscription absolue ou à peu près, on a, ce me semble, dépassé la mesure; il n'était pas inutile de montrer les faits sous leur vrai jour.
Dans une troisième section, je me suis occupé des problèmes qui constituent l'hygiène de l'allaitement : la syphilis des nourrices ou des nourrissons et le sevrage.
Point n'est besoin d'insister sur les avantages d'une pareille étude, à notre époque surtout. Au point de vue social, c'est certainement la partie la plus importante de cet ouvrage.
En comparant la mortalité proportionnelle des différents âges de la vie, on .est frappé du chiffre élevé qu'elle atteint dans la première année après la naissance. A l'hygiène, il appartient d'en découvrir la cause et d'en atténuer les effets.
Cette analyse succincte donne une idée d'ensemble du développement de mon programme.
Dans l'exposition des différents matières que j'ai abordées, j'ai été conduit à transcrire un certain nombre de passages de divers auteurs. Cette transcription littérale m'a semblé offrir de grands avantages pour rimelligence des points étudiés. Je n'ai pas hésité à y recourir en prenant soin de toujours mettre entre parenthèses les
noms des savants, auxquels j'empruntais, soit une idée, soit une observation, soit un passage entier. Pour les auteurs étrangers, j'ai puisé assez souvent, dans les cas où je n'ai pu consulter les sources originales, dans les comptes rendus de leurs travaux, publiés par l'excellente Revue des sciences médicales de Hayem et par d'autres journaux scientifiques.
Cette œuvre est sans prétention. Puisse-t-elle rendre service à mes confrères et leur éviter de longues recherches, toujours incompatibles avec les exigences de la pratique civile. Être utile à la science et à la société, telle a été mon ambition; voir mes vœux se réaliser, telle serait ma plus douce récompense.
En publiant cet ouvrage, je croirais être ingrat de ne point remercier ici mon savant et aimable collègue, le professeur Henri Nègre, pour la collaboration désintéressée qu'il m'a donnée dans mes recherches.
C'est aussi pour moi un devoir impérieux de dédier cet ouvrage, au Gouvernement de la République française qui a accordé à notre Faculté tant de privilèges précieux, et aussi à Sa Majesté Impériale le Sultan Habd-ul-Hamid Han 1 1 , protecteur éclairé des lettres et des arts, qui a bien voulu nous accorder en ses Etats une gracieuse hospitalité.
D'^ Jules Rouvier.
Beyrouth, le 15 novembre 1888.