CHAPITRE II
De toutes les sécrétions de l'organisme, celle du lait est la plus variable. Les causes les plus diverses interviennent pour favoriser ces écarts, parfois si marqués entre individus de la même espèce. Parmi ces causes, les unes sont physiologiques, les autres sont pathologiques. Leur étude est essentiellement pratique; elle permet de régler avec intelligence, en se basant sur des faits certains, tous les détails concernant Thygiène de l'allaitement, et ce, pour le plus grand bien de la nourrice et du nourrisson.
Race. — L'influence de la race sur la sécrétion lactée dans l'espèce humaine est peu connue. En Syrie où s'observent, à côté des européennes, les femmes de race arabe et celles de la race nègre, les premières offrent toujours plus de difficultés pour l'allaitement que les autres. Les montagnardes Druses et Maronites, et les Bédouines nourrissent toutes elles-mêmes leurs enfants. Leur lait est en général très abondant.
Suivant Schweig, les mères de race germanique allaitent rarement leurs enfants, parce que le développement de leurs glandes mammaires est insuffisant.
Chez les animaux, l'influence de la race est très marquée. Certaines races sont renommées pour
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l'abondance de leur lait et la persistance de la sécrétion par la traite seule. Ces qualités reconnues à l'état domestique n'existent plus à l'état sauvage.
Chez les vaches, pour chaque race, la quantité moyenne de lait, est environ la suivante par jour :
Races iknmnde, hollandaise
— cotentine, picarde
— suisse, comtoise, bressane
— cantalaise, pyrénéenne
— limousine, mancelle
15 à 18 litres 12à 15 — 10àl2 — 8 à 10 — ô à 8 —
La race influe sur la richesse du lait en matières fixes. E. Marchand, d'après ses expériences faites en 1878, classe à ce point de vue les races dans l'ordre suivant : suédoise 1 17,34; flamande 118,61; durham 122,01; hollandaise 1 22,3 1 ; comtoise 123,29; schwitz 125,51; normande 126,82; limousine 128,54; porthenau 128,41; salers 131, 48.
Le compte-rendu du laboratoire municipal de Paris donne une classification différente : race normande 128,6; belge 142, 30; suisse 148,02; saxonne 150,00 ; durham 154,40; hollandaise 160,28; bretonne 162,52 et tyrolienne 182,68.
Différences individuelles. — La sécrétion lactée est soumise à l'influence de l'idiosyncrasie individuelle de chaque femme ou de chaque animal. Elle seule entraîne chez des sujets soumis aux mêmes conditions hygiéniques, des modifications telles que les laits produits sont tout à fait dissemblables. Cette remarque a été faite depuis longtemps dans la campagne, où l'on distingue les vaches à beurre des vaches à fromage.
Taille. — Les vaches de haute taille fournissent plus de lait que les vaches naines, non seulement d'une ma-
nière absolue, mais proportionnellement à la quantité d'aliments qu'elles consomment.
Constitution. — On croit généralement que les femmes brunes, à constitution forte, ont plus de lait que les blondes. Vernois et Becquerel n'ont pas constaté une grande différence de quantité entre le lait des unes et des autres. Pour la qualité, ils croient supérieur le lait des premières. Lhéritier, Tolmatscheff ont trouvé prédominance d'éléments solides dans le lait des dernières. Donné croit que les rousses sont des nourrices très médiocres. Elles ont, d'après Désormeaux, un lait trop séreux.
Il me semble peu probable que la coloration des poils et cheveux, puisse exercer une influence quelconque sur la sécrétion du lait. Chez les ânesses grises et chez les ânesses noires. Chevallier et Henry ont trouvé identité de composition de ce liquide.
A en juger par l'analyse chimique, le lait des femmes à constitution faible est supérieur à celui des femmes à constitution forte. Cependant l'expérience démontre que le prémier lait profite moins à l'enfant que le second. Evidemment la quantité absolue des éléments du lait ne joue pas le principal rôle dans ses propriétés physiologiques.
D'après la physiologie comparée, les personnes qui ont une grande tendance à faire de la graisse, doivent être de mauvaises nourrices, et j'ai souvent constaté ce fait en Orient, où la femme semble avoir une prédisposition marquée pour l'obésité précoce. Yvart dit que, chez les animaux, la sécrétion du lait est en rapport inverse avec celle de la graisse. Quand une vache engraisse, la lactation diminue. Les
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races les meilleures, restent longtemps maigres après le vêlage. Dans certaines races anglaises dont le tissu graisseux est très développé (par exemple celle de durham), la quantité de lait peut être considérable après le vêlage, mais les bêtes ne tardent pas à engraisser ; la sécrétion du lait ne dure pas aussi longtemps que chez les vaches de Hollande ou de Flandre (Yvart).
Age. — L'âge exerce une grande influence sur la composition du lait. Vernois et Becquerel ont trouvé dans leurs analyses que le lait est plus riche en parties solides de 1 5 à 20 ans, et devient de plus en plus pauvre avec l'âge.
Ans
Densité
Eau
Parties solides
Sucre
Beurre
Caseuna
Sels
Les chiffres de Leeds diffèrent un peu des précédents, mais ses conclusions sont les mêmes.
Ans
Matières albuniinoïdes
— sucrées
— grasses
Autres matières solides
Cendres
Totalité des matières solides
Multiparité. — Le lait des multipares est plus abon-
dant et plus riche en beurre et en sucre que celui des primipares de même âge.
Gestation. — La grossesse survenant dans le cours de l'allaitement, dans l'espèce humaine, amène dans les premiers mois, une diminution légère de la sécrétion j lactée. Cette diminution s'accentue ensuite rapidement, et le lait finit par disparaître.
Chez les animaux, la fonction mammaire est plus active et ne cesse que peu de temps avant un nouveau part. Les vaches pleines continuent à donner du lait, au moins pendant 8 mois et 1/2; même remarque pour les ânesses et les chèvres. Les juments poulinières menées à l'étalon huit jours après le part, ne sont pas forcées d'interrompre l'allaitement des poulains. J'ai fait couvrir avec succès des lapines deux jours après le part, et elles ont continué d'allaiter leurs petits pendant 18 jours, comme les femelles qui n'étaient pas pleines.
L'influence de la gestation sur les qualités du lait n'est pas bien connue. Comparant le lait de 20 vaches plemes à celui de 20 vaches non pleines, Vernois et Becquerel concluent de leur travail que la gestation n'a d'influence manifeste que lorsqu'elle approche de son terme : le lait serait alors plus rare et plus concentré. Ladureau a constaté qu'en pareil cas la principale différence porte sur la proportion des phosphates, notablement inférieure à la moyenne habituelle.
Chez la femme, Vernois et Berquerel ont trouvé, dans un cas de grossesse de trois mois, augmentation des prmcipes solides. Bouchut dans un autre, a rencontré une diminution du chiffre des globules.'
Les cas de grossesse survenant dans le cours de
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l'allaitement ne sont pas très rares. Roberton de Manchester est arrivé à cette conclusion que, sur 100 femmes, 50 conçoivent dans le cours de l'allaitement. Laycock, sur 135 femmes observées ayant fait 766 allaitements, a relevé 209 grossesses avant le sevrage du nourrisson, soit 27 fois sur 100; chez 19 de ces 135 femmes, la conception durant l'allaitement était la règle.
L'apparition d'une grossesse dans le cours de l'allaitement est fâcheuse pour la mère et pour l'enfant. Elle devient pour la mère, une cause sérieuse d'affaiblissment, si elle n'interrompt pas la lactation. Elle expose l'enfant à la diarrhée, aux convulsions, et entrave son développement.
Avec Tarnier, Delore et la plupart des accoucheurs, malgré l'assertion contraire de Lamotte, Puzos, Van Swieten, et Joubert, il faut regarder la grossesse comme cause d'interruption de l'allaitement. Van Swieten , Camérarius , Bouchut et d'autres auteurs citent, il est vrai, des faits de femmes enceintes qui ont continué d'allaiter leur enfant jusqu'au terme d'une seconde grossesse, mais de pareils cas sont exceptionnels et ne doivent point être pris pour exemples dans la pratique.
Menstruation. — La proportion de femmes réglées pendant l'allaitement est de 33 0/0 d'après Seux fils, et de 10,6 0/0 pour Paye (de Christiania). Pour expliquer la différence considérable qui existe entre les résultats obtenus par ces deux observateurs, Depaul et Gueniot supposent que Seux fils aura compté comme femmes réglées, toutes celles qui lui ont affirmé avoir eu quelque apparition sanguine dans le cours de l'allaitement, tandis que Paye n'aura rangé dans cette catégorie, que
les femmes chez lesquelles l'écoulement avait été répété et assez abondant.
Chez les nourrices de la campagne venant habiter les villes, Donné croit que le retour prématuré des époques est favorisé par le régime abondant et substantiel qu'elles suivent; en même temps, par la transition d'une vie active et en plein air à une vie d'oisiveté, sans exercice et renfermée.
Sur 100 nourrices interrogées par Mayer, les règles sont revenues : chez 25, 63 dans les six semaines qui ont suivi l'accouchement; chez 20,4 de la 7® à la 12^ semaine; chez 35, 84 dans le reste de la première année.
Sur 1 2 5 femmes examinées par Faye, 40 étaient mariées et 85 filles.
67 ont été réglées pendant la lactation après la 1''^ grossesse.
27 — — — — 2® grossesse
4 — — ge 2 — 10e
Le nombre des primipares réglées pendant l'allaitement est donc considérable, et chez 45 0/0 le retour de couches se fait avant la 1 2^ semaine consécutive à l'accouchement. Cette fréquence relative oblige à étudier l'influence exercée par la menstruation sur la sécrétion lactée et sur la santé de la nourrice et du nourrisson.
Effets de la menstruation sur la sécrétion lactée. — Les connexions intimes des glandes mammaires et de l'utérus expliquent pourquoi toute fluxion produite sur les premières retentit nécessairement en sens inverse sur le second, et réciproquement. Il faut donc
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établir des catégories bien distinctes dans les nourrices, et séparer celles chez lesquelles la diminution de la sécrétion lactée a précédé le retour des règles, de celles chez lesquelles cette sécrétion continue à être abondante malgré la menstruation. Dans le premier cas, le retour des règles suffit en général à supprimer définitivement la fluxion mammaire. Dans le second, les fluxions se contrebalancent, mais le plus souvent la fluxion mammaire demeure plus accusée que la fluxion utérine. La perte sanguine est diminuée de quantité, et au lieu de revenir périodiquement à des époques régulières, elle se manifeste à de longs intervalles.
Pendant l'époque menstruelle, la sécrétion lactée subit une diminution de quantité en rapport avec l'abondance du flux cataménial. Elle est légèrément altérée dans sa composition : la proportion de crème diminue (Raciborski ), la moyenne des globules graisseux s'abaisse (Bouchut), ainsi que celle du sucre; les autres principes solides s'accroissent notablement.
Effets sur le nourrisson. — Ces modifications du lait n'ont d'importance pour le clinicien qu'autant qu'elles agissent sur la santé du nourrisson. L'enfant, dans mainte circonstance, représente un réactif plus délicat que les réactifs chimiques et peut révéler dans la constitution du lait qui lui sert d'aliment, l'existence d'altérations que les procédés chimiques ou l'examen microscopique seraient encore impuissants à démontrer (Depaul et Gueniot), ou à apprécier à leur juste valeur.
L'apparition des règles chez une nourrice ne semble avoir aucune influence sur la santé de quelques enfants, ils continuent à téter comme à l'ordinaire; mais, dans la
majorité des cas, certains troubles apparaissent. Pfeiffer résume ainsi ses nombreuses observations à ce sujet. Plusieurs jours avant le début des règles, les seins contiennent peu de lait, et le nourrisson a des selles rares, fermes, couleur jaune d^œuf, et sans mélange de flocons, ce qui est l'indice d'une alimentation insuffisante. Au moment de l'apparition des règles, ou déjà quelques heures ou même un jour auparavant, les seins se gonflent, leur lait est plus abondant, l'enfant s'agite, crie, et a des selles plus fréquentes et plus liquides, tout d'abord encore jaunes, mais mêlées de flocons, et plus tard, verdâtres et presque diarrhéiques. Pendant ce temps, le poids des enfants augmente davantage que dans la période précédente, où parfois il a diminué. Les selles verdâtres mélangées de nombreux flocons sont assez communes chez les enfants qui tètent abondamment et prospèrent ; mais lorsque les évacuations d'un nourrisson présentent brusquement ces caractères, il faut immédiatement soupçonner que la mère ou nourrice va avoir ses règles, si elle ne les a déjà(Pfeiffer).
Aux symptômes précédents, il faut ajouter l'insomnie, la pâleur des téguments et la tendance à l'anémie.
L'arrêt de croissance ou la perte de poids, revenant chaque mois à la même date, ont permis à Budin et à Segond d'acquérir la certitude que certaines nourrices, malgré leurs dénégations, avaient leurs règles.
La période menstruelle passée, tout rentre dans l'ordre.
Effets sur la nourrice. — Le retour irrégulier et peu abondant de la perte menstruelle, cas le plus fréquent, n'altère pas la santé de la nourrice. La scène
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change, si le retour périodique et abondant de la menstruation coïncide avec l'allaitement. Ici, la chandelle se consume par les deux bouts; la nourrice résistera un certain temps, mais dans cette lutte, elle doit inévitablement succomber, épuisée par cette double déperdition de forces.
Conclusion. — Le retour des règles est un phénomène fâcheux lorsqu'il apparaît dans le cours de l'allaitement, surtout au début, mais il ne suffit pas généralement pour qu'on l'interrompe, car il n'est pas réellement pernicieux pour l'enfant (L. Mayer, Becquerel et Vernois, Tarnier, Schulze, Wegselseider ). On devra cependant surveiller plus minutieusement la santé de la nourrice et du nourrisson pour intervenir immédiatement en cas de besoin. Cette surveillance sera plus active à l'époque menstruelle, pour mettre les nourrices à l'abri de toutes les impressions morales vives, qui pourraient réagir plus vivement sur le système nerveux des nourrissons ( Raciborski).
Le rut chez les animaux produit dans le lait des modifications analogues à celles de la menstruation chez la femme (Marchand).
Castration. — On n'est pas d'accord sur l'influence de cette opération chez les animaux, sur la sécrétion lactée. Les uns croient qu'elle diminue la quantité du lait (Desbans), d'autres qu'elle l'augmente (Charlier), en lui laissant sa composition normale (Bouchardat et Quévenne ) ou en lui donnant temporairement les caractères du colostrum (Marchand).
Saison. — L'influence de la saison se rattache à celle de l'alimentation. En France et en Europe, le lait est plus abondant et moins concentré en été et
particulièrement de juin à septembre (Boussingault, Tarnier). Il en est de même en Syrie.
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