Il n'en est plus ainsi dans la respiration claviculaire
Les côtes supérieures, la clavicule, l'omoplate, les vertèbres et quelquefois môme le crâne sont déplacés par l'action de muscles nombreux, ce qui entraîne une dépense de forces très-considérable, car la résistance offei'te par ces diverses parties lixes et peu flexibles est très-grande. En effet, toute la moitié supérieure de la cage osseuse et cartilagineuse, dans laquelle, les poumons sont renfermés, doit se dilater pendant l'inspiration et acquérir des dimensions plus grandes. Ceci ne peut s'accomplir que par un effort plus ou moins considérable (p. 34). Lorsque survient ensuite l'expiration , la résistance offerte par les nombreux agents inspirateurs et par les parties osso-cartilagineuses rend la lutte vocale très-fatigante dans les divers organes qui concourent à la production de la voix.
a. La fatigue se manifeste d'abord dans le thorax, par le nombre et la masse des muscles antagonistes intéressés dans la lutte.
L'effort considérable fait que l'enflemenl du cou, le gonflement des veines (jugulaires) du cou, le renversement de la tête, forment le cortège babituel de ce mode de respiration. Il survient à la longue des fourmillements , des tiraillements, des points douloureux dans les muscles thoraciques. L'inspiration difficile occasionne de légères atteintes d'oppression; l'expiration devient précipitée, insuffisante pour l'achèvement de la phrase : l'artiste ou l'orateur ont l'haleine courte.
h. La fatigue se manifeste aussi dans le
larynx.
L'effort que l'on fait, pendant la lutte exagérée entre les muscles inspirateurs et expirateurs, amène une contraction à l'intérieur du larynx (p. 34), d'où résulte d'une part une inspiration bruyante, connue sous le nom de hoquet drama-
tiquo , et d'autre part l'impureté des sons qui se transforinoiU souvent en cris; les tissus eux-mêmes finissent par s'altérer et la voix perd toutes ses qualités naturelles; elle devient voilée, faible, criarde, inégale, baisse considérablement et acquiert surtout de bonne heure le caractère fatigant du chevrotement.
c. Pendant l'effort qui accompagne la respiration claviculaire, il arrive presque conslaiTimcnt que la langue se rétracte et que le larynx se tiwve abaissé, par conséquent (p. 31). Il en résulte une diminution dausles dimensions des cavités résonnantes du |j/tarynx dont la configuivation n'est plus capable maintenant de s'adapter à toutes les exigences des divers timbres, à cause de la position forcée de la langue. On comprend par conséquent aisément l'influencb fâcheuse qu'exerce la respiration claviculaire sur le timbre.
Cependant l'artiste, sentant le besoin de corriger les défauts du timbre, veut y suppléer par des contractions des couches musculaires du pharynx ; celles-ci se congestionnent alors, se gonflent, et nous voyons ainsi apparaître des affections diverses, telles que des granulations pharyngées, des irritations chroniques de la muqueuse, des amygdales gonflées, l'allongement de la luette, tout comme si une inflammation mal soignée avait ravagé ces tissus.
Au plus haut degré , ces efforts répétés peuvent déterminer l'emphysème pulmonaire et des maladies du cœur.
4. Dans la respiration latérale un plus grand nombre des muscles entrent en fonction etdes parties moins mobiles etmoins flexibles sont déplacées que dans la respiration abdominale. La respiration latérale amène donc plus facilement la fatigue que ce dernier type respiratoire, par la durée et par l'intensité de la lutte vocale.
Mais, comparééau typeclaviculaire, larespiration latérale déplace un nombre bien moins considérable d'os et de cartilages et s'accomplit à l'aide d'agents bien moins nombreux. Elle est par conséquent bien moins fatigante.
5. Il est donc évident que la respiration claviculaire amènera la fatigue, motivée par un surcroît de dépenses de forces par suite d'obstacles créés par les agents actifs dans l'inspiration et qui n'existent pas dans la respiration diaphragmatique. Qu'il me soit permis de citer ici un exemple donné par la nature et qui vient à l'appui des idées émises. Les oiseaux chanteurs peuvent, pendant des heures entières, moduler des sons sans éprouver de fatigue. Mais, chez eux, les parois abdominales seules se dilatent pendant l'inspiration, tandis que le thorax reste immobile dans toute sa partie supérieure, parce que leur construction rend impossible la respiration claviculaire.
L'expérience a confirmé notre manière de voir. Les voix se sont mieux et bien plus longtemps
conservées dans l'ancienne école italienne, dirigée par les Rubini, les Porpora, etc., que dans nos écoles modernes, qui enseignent ou du moins qui permettent la respiration claviculaire. Au surplus, ceux des professeurs qui adoptent le type abdominal en obtiennent aussi les meilleurs résultats.
Lorsque j'ai exposé pour la première fois ces idées {Gazette médicale, 1855), elles ont été vivement combattues' dans les journaux de musique. Je crois inutile de réfuter aujourd'hui les objections qui me furent faites alors, d'autant plus que je vois actuellement un grand nombre de professeurs de chant d'accord avec moi. Je ne crois pas qu'il existe encore beaucoup de partisans autorisés dn précepte suivant, donné par la Méthode de chant du Conservatoire de musique: « Quand on respire pour parler ou pour renouveler simplement l'air des poumons, le premier mouvement est celui de l'aspiration , alors le ventre se gonfle et sa partie postérieure s'avance un peu... Au contraire, dans l'action de respirer pour chanter, en aspirant il faut aplatir le ventre et le faire remonter avec promptitude, en gonflant et avançant la poitrine. »
C'est assurément le conseil le plus antihygiénique que l'on puisse donner. On défend à l'élève de respirer naturellement, suivant le mode adopté par la nature dans l'émission habituelle de la parole et dans l'accomplissement normal de la respiration, et on le place volontairement, de propos délibéré , dans les conditions les plus funestes. On veut que la production et le développement de la voix se fassent par des moyens factices, diamétralement opposés à ceux indiqués par la nature. Que l'on ne s'étonne donc plus de voir un grand nombre de voix tomber victimes de pareilles doctrines fatales.