POUR LA MYOPIE ET LA PRESBYOPIE
MSle °U presb^°pieJ90, 76, 66, 54, 42, 33, 27,
Tir ' < x. ■ )22, 19, 17, 15 1/2, 14 1/2,
Myopie ou presbyopie }g ^ 12 U'i. /o*
moyenne et forte. j |q 1/2
\9 1/2, 8 1/2, 7 1/2, 6 1/2, Myopie ou presbyopie { 5 1/2, 4 3/4, 4 1/4, 3 3/4, trës-forte. i 3 1/4, 2 3/4, 2 1/4, 1 3/4,
Dans la série pour la myopie ou la presbyopie forte, nous graduons souvent par lignes; ainsi nous faisons du 48, du 49, 50, 51 lignes, etc. Avec cette manière de procéder, on peut, nous le répétons, arriver à adapter à la vue le numéro qui convient, tandis qu'avec la série employée, on peut à chaque instant donner ou trop fort ou trop faible. MM. les médecins nous sauront gré, je l'espère, de cette innovation, car elle leur permettra d'indiquer avec exactitude le numéro qu'ils jugeront à propos d'ordonner, tandis que jusqu'à présent on était obligé de prendre souvent à peu près, et l'on sait, d'après ce que j'ai dit, combien cela est funeste pour la vue.
Nous espérons que les conseils que nous avons donnés dans ce chapitre pourront être utiles à un grand nombre de personnes, dont le numéro est mal choisi et qui ne savent souvent pas la cause de la fatigue visuelle qu'elles éprouvent.
Nous indiquerons en terminant le moyen dont nous nous servons pour trouver le foyer des verres , et qui semble souvent incompris par beaucoup de personnes. Chacun sait que si on place sur un verre convexe d'un foyer donné un verre concave du même foyer, cette réunion produit un verre ne grossissant ni ne rapetissant les objets; donc, étant donné un verre convexe ou
QUE i/ON DONNE AUX TERRES. L97
concave dont le numéro est inconnu, on cherche un verre qui, lui étant juxtaposé, constitue un verre qui produise l'effet cité, et comme les verres qui servent d'expérience sont numérotés, il n'y a plus qu'à lire le foyer.
On pourrait, pour les verres convexes, chercher le foyer au soleil, et le mesurer, mais pour les verres concaves, la chose est plus difficile, aussi nous ne l'indiquerons pas, car elle n'est pas pratique pour les personnes étrangères à l'optique.
On trouve quelquefois des lunettes dans lesquelles on a placé des verres plans convexes ou plans concaves ; cette forme de verres est vicieuse ; et celle qui résulte de courbures inégales ne formant pas un ménisque ne me semble pas non plus convenable pour la vue.
Il nous reste à parler des verres à surfaces cylindriques imaginés par Galland de Chevr eux. Cette forme de verres, tout àfait impropre à la construction de n'importe quel instrument d'optique, est tout à fait pernicieuse pour les verres de lunettes, et nous ne saurions trop indiquer que leur usage peut altérer la vue d'une façon tout à fait complète.
Comme il n'est pas juste d'avancer un fait sans donner des preuves, nous allons tâcher de faire
comprendre à nos lecteurs pourquoi les verres cylindriques sont détestables pour la vue.
Il est évident que les lentilles sphériques sont plus ou moins entachées du défaut capital nommé aberration sphérique, qui entraîne la déformation des objets suivant le plus ou moins de courbure que l'on donne aux verres. Mais que Ton sache que les verres cylindriques possèdent l'aberration de cylindricité, d'autant plus grande qu'elle existe horizontale et verticale dans ces sortes de verres.
Pour comprendre comment sont faits les verres cylindriques, je supposerai un cylindre que l'on coupera par moitié, dans le sens de la hauteur, de la même façon que l'on fend une bûche de bois ; ayant obtenu les deux moitiés, on laisse l'une dans le sens de la hauteur, puis on x\ient y appliquer l'autre horizontalement ; si Ton suppose un verre fait avec telles courbes, on aura donc une lentille cylindrique à surfaces croisées, c'est-àdire que dans l'une des parties l'axe sera vertical et dans l'autre l'axe horizontal; les deux axes doivent se couper à angle droit.
Tout verre biconvexe cylindrique ou autre peut être considéré comme formé par la réunion de deux verres plans convexes juxtaposés.
Supposons donc deux verres cylindriques plans convexes de même courbure, et pouvant
s'accoler par leurs côtés plans , si on les réunit à angle droit on aura un verre semblable aux verres cylindriques employés.
Supposons que l'on prenne le verre plan convexe cylindrique et qu'on le tienne horizontalement, en regardant à travers une page d'imprimerie ; les caractères seront agrandis dans le sens perpendiculaire à l'axe de la courbure et plus ou moins troubles.
Maintenant, si l'on applique sur le côté plan de ce verre l'autre moitié à angle droit, en plaçant cette moitié du côté de l'œil, les caractères reprendront une forme assez régulière. Mais on remarque déjà que l'on aperçoit les objets comme si l'on se servait de deux verres plans convexes, dont l'un, celui de l'œil, a sa convexité tournée de ce côté, tandis que dans l'autre, c'est l'effet inverse.
Or il n'en est pas dans les verres cylindriques comme dans ceux sphériques; dans ces derniers, l'axe des deux courbures est unique, tandis que dans les autres il y a deux axes, l'un horizontal et l'autre vertical. Donc dans les verres spliériques une coupe horizontale présentera deux courbures opposées , tandis que dans les verres cylindriques la section présentera une ligne plane opposée à une courbure, puisque les axes ne sont pas semblables.
Ajoutons aussi que dans les verres sphériques l'axe du verre est toujours retenu au milieu des pinceaux de rayons, tandis que dans les autres il leur sont perpendiculaires, l'un en avant du verre et l'autre en arrière. Dans les premiers, les réfractions autour du centre sont symétriques ; dans les seconds, la surface convexe dont l'axe est horizontal ayant son côté plan tourné vers l'objet, et celle dont l'axe est vertical ayant son côté plan du côté de l'oeil, il en résulte que les aberrations ne sont pas du même ordre ; l'effet de chaque surface est dissemblable, les grossissements horizontaux et verticaux ne sont pas pareils ; aussi, si l'on tourne un verre cylindrique devant un objet droit, tout paraît déformé, oblitéré.
Ainsi, si Ton regarde un grillage disposé en carreaux réguliers; on voit que ceux qui sont dans un sens parallèle à l'un des axes sont plus ou moins agrandis, que ceux qui leur sont perpendiculaires apparaissent sous la forme de carrés longs ; plus ils sont éloignés du centre du verre, plus ils deviennent irréguliers : un cercle paraît ovale ; aussi pour les verres de lunettes on ne doit pas les employer, car des déformations continuelles se présentent à cause de l'obliquité des rayons qui parviennent à l'œil, dans les mouvements de rotation du globe.
Ajoutons aussi que les verres cylindriques ne peuvent être construits qu'avec des courbures plus fortes que les autres, pour le même foyer ; ils sont donc plus lourds ; et, outre l'inconvénient de leur forme , ils présentent encore plus d'aberration que ceux sphériqucs.
Du reste, le cristal in, les surfaces des milieux de l'œil appartiennent à des courbures sphériques et Ton ne voit pas pourquoi la forme cylindrique serait utile. C'est dans un but d'utilité publique, que nous avons signalé ces faits. Que l'on demande aux physiciens, que Ton s'informe près de nos savants, on verra que leur opinion ne saurait être douteuse à ce sujet.
Nous allons maintenant nous occuper du choix du numéro des verres.
Voici un des chapitres les plus importants à consulter, car le sujet que je vais traiter est indispensable à connaître pour les personnes qui ont besoin de recourir aux lunettes, ou pour celles qui en font usage.
En effet, ce n'est pas tout que d'avoir décrit les moyens de fabriquer les meilleurs verres, leur classement par numéros, leurs formes, il faut maintenant préciser le choix du numéro pour telle ou telle vue, de façon à ce que l'adaptation soit parfaite pour le vice visuel à corriger.
Un verre serait-il mille fois . excellent, s'il est mal adapté au genre d'affection qu'il doit corriger, il peut devenir le plus pernicieux des instruments. Aussi on ne saurait prendre trop de
précautions pour le choix du numéro des verres.
Ûuand on pense que pour un numéro mal choisi on peut devenir amblyope, amaurotique ou aveugle, c'est-à-dire avoir la rétine ou partie nerveuse de l'œil émoussée ou paralysée, il doit sembler que la plus grande attention doit être portée sur le choix du numéro des verres, et pourtant cela est tout à fait négligé.
Le numéro des verres ne doit être ni trop fort ni trop faible : trop fort, il fatigue vite ; trop faible, on arrive au même résultat, mais plus lentement. Du reste, avec l'échelle des numéros intermédiaires que j'ai indiquée, on peut arriver à adapter pour chaque vue le numéro qui lui convient, en suivant les précautions que j'indiquerai plus loin.
Gomment, dira-t-on, un numéro trop fort peutil faire que l'on devienne aveugle ? La chose est facile à expliquer.
Supposons un presbyte et donnons-lui un numéro trop fort, ce dont il ne s'apercevra pas aussi facilement qu'on le croit, surtout s'il n'est pas habitué aux lunettes; les premiers jours il ressentira un peu de fatigue, puis l'œil s'accommodera au terrible instrument; mais une congestion interne de l'œil sera la conséquence du numéro employé ; cette congestion apportera bientôt un
trouble dans la vue, puis on aura recours à un numéro plus fort, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'une amaurose survienne ou encore une cataracte, car cette dernière maladie est fréquente chez les myopes et les presbytes qui ont fait usage de numéros trop élevés; tel est le tableau fidèle de la marche de la perte de la vue dans le cas d'emploi de numéros trop forts.
Si le numéro est trop faible, l'œil fera des efforts pour voir ; ici la congestion se formera plus lentement, mais elle se formera. Un numéro bien choisi ne cause aucune fatigue ; bien au contraire, il conserve la vue et empêche l'altération de l'organe visuel. Ainsi donc on devra prendre le numéro qui convient , ni trop fort ni trop faible.
La méthode qui sert à appliquer aux différentes vues le numéro qui leur est nécessaire consiste dans des tâtonnements, des essais, qui doivent être faits par un docteur oculiste ou un opticien expérimenté.
On a construit pour l'adaptation du numéro différents optomètres, parmi lesquels celui d'Young occupe la première place; mais il faut une grande habitude pour se servir de ces instruments ; aussi dans l'usage, on ne les adopte pas. On peut par le calcul déterminer le numéro convenable; ainsi
on déduit de certaines formules la conséquence suivante :
Pour un presbyte, on mesure la distance à laquelle il lit sans verres ; puis, connaissant la distance à laquelle il doit lire, on multiplie les deux nombres l'un par l'autre, on divise le produit par leur différence, et le quotient sera le numéro convenable. Exemple : Un presbyte qui lit à 24 pouces et qui veut lire à 8, on obtient
8x24 = 192 192 divisés par 16 = 12
foyer du verre que l'on devra employer.
Pour un myope qui voit nettement à 4 pouces, on aura 4, distance de la vision, multiplié par 1 1 , distance de la vision distincte, produisent 44, que l'on divisera par 7 , ce qui indiquera environ le n° 6 .
Tous ces calculs donnent des numéros à peu près exacts, mais il sera toujours bon de les vérifier par l'expérience, car il arrive souvent que l'on s'en écarte.
Cependant, ils peuvent servir à donner des lu^ nettes à des personnes éloignées, qui n'ont qu'à mesurer la distance de leur vision distincte pour un caractère imprimé de moyenne grandeur, et qui peuvent de la sorte obtenir des lunettes en rapport avec leur vue.
Voyons, maintenant, comment on doit essayer des verres.
Pour un presbyte, on lui mettra sous les yeux un livre imprimé en caractères de moyenne grosseur, soit celui que Ton nomme le neuf en imprimerie , et qui est le plus généralement employé pour les livres, les journaux; on lui demandera à quelle distance il lit sans lunettes, on aura soin de ne pas se placer à un jour trop éclatant, le presbyte reculera alors instinctivement le livre ; si la presbytie est très-forte, la vision se fait confusément à toutes distances, mais dans la généralité, le presbyte trouvera une distance où il pourra lire parfaitement. D'après la distance, un homme exercé peut déjà savoir à peu près le numéro qui conviendra, ou du moins la série dans laquelle il se trouve. Cela n'a rien de certain, c'est pour cela que les charlatans sont seuls à dire qu'ils peuvent donner des verres convenables à la seule inspection de la distance visuelle.
On présentera alors des verres au presbyte, on le verra rapprocher le livre, puis on lui recommandera de l'approcher et de l'éloigner, jusqu'à ce qu'il trouve une distance où la perception des objets soit la plus nette.
Si cette distance est d'environ 30 centimètres,
on pourra se contenter du numéro avec lequel on aura vu. Il faut beaucoup insister vis-à-vis de certaines personnes pour leur faire comprendre qu'il est de la plus haute importance de déterminer la distance visuelle distincte, car cela seul peut fixer le praticien qui fait essayer.
Afin de choisir fructueusement un numéro, il faut aller doucement, se reposer de temps à autre ; une fois un numéro adopté, on l'essayera à loisir, et, au bout de deux ou trois jours, on sera complètement fixé sur ses qualités ou ses défauts. On le voit; bien que l'on ait affaire à un praticien habile, il ne peut vous dire avec une certitude parfaite si le numéro est tout à fait adapté à la vue; l'usage de quelques jours est indispensable, afin de fixer complètement une opinion à ce sujet.
Les lunettes presbytes, bien choisies, doivent faire voir nettement les objets à la distance de trente centimètres, ne pas grossir les objets, et ne causer aucune fatigue. Souvent les personnes qui essayent des verres, après que le praticien leur affirme que le numéro est bien adapté, trouvent que les objets sont plus gros ; c'est là une illusion dont il faut se méfier, cela vient tout bonnement de la netteté des images qui est plus parfaite, et de la facilité de perception. Il faut aussi se persuader
qu'il faut quelques jours avant de s'habituer à l'usage des lunettes.
Gomme il y a moyen, à l'aide de l'échelle de numéros intermédiaires que nous venons d'introduire, d'arriver au choix exact du numéro, on peut préciser qu'il faut prendre exactement le numéro qui convient; cependant s'il y avait malgré cela de l'indécision, on devrait choisir, entre deux numéros, le plus faible.
Rien n'est plus pernicieux, à notre avis, que l'usage de plusieurs numéros ; lorsque la preshyopie est moyenne, un seul numéro bien choisi peut servir à lire, à écrire , aussi bien le soir que le jour. Mais lorsque la presbyopie est forte, qu'il existe de Vhyperpresbyopie, alors deux numéros sont indispensables, et souvent un troisième devient utile pour les distances intermédiaires; seulement, il faut être sobre de numéros, et ne les multiplier qu'avec une extrême prudence.
Dans la presbyopie commençante, on se sert généralement des nos 60, 66, 72, 66, 60, .54, 48, 4?, 36, 33, 30 et même 27. — Sans avoir lutté longtemps, on peut débuter par le numéro 4-8, car si l'on faisait attention à sa vue, on pourrait avec quelques soins éviter -l'usage des nos 90 et 80, c'est-à-dire que nous ne croyons guère à
l'utilité de verres aussi faibles, excepté dans le cas d'asthénopîe.
Il faut avoir soin aussi, lorsque le numéro est choisi, de faire lire aussi bien de petits caractères que des gros, nécessairement en approchant ou éloignant le livre, de façon avoir s'il y a facilité d'accommodation, ce qui arrive dans de certaines limites avec un numéro bien choisi, et d'autant mieux que la presbyopie est moins forte.
Lorsqu'il s'agira de changer un numéro, il faudra prendre les plus grandes précautions. C'est ordinairement le soir que l'on s'aperçoit que les verres, qui jadis donnaient une vision nette, donnent au bout d'un temps inimitable une vision plus ou moins trouble, accompagnée de symptômes de presbytie, semblables à ceux que l'on éprouvait avant de porter des lunettes. Il devient alors nécessaire de prendre un numéro plus fort ; il est, disons-le, inutile de passer à des numéros beaucoup plus forts, et souvent le numéro suivant de l'échelle adoptée est trop fort. C'est là l'immense avantage de notre série intermédiaire, et personne ne saurait le contester. Nous sommes nous-même un exemple frappant de cette vérité, et comme presbyte, nous avons été à même d'étudier complètement la question. Ainsi, il y a huit ans environ, nous avons été obligé de recou-
rir à l'usage des verres convexes, et après de nombreux essais faits à des reprises différentes, nous avons adopté le n° 30. Il y a six mois environ, ce numéro devint trop faible ; nous en trouvâmes la cause dans l'exercice immodéré de nos yeux pour la vérification de nos instruments d'optique; de toutes façons, notre n° 30 nous devenait insuffisant ; nous essayâmes alors le numéro suivant qui est le n° 24 ; alors tous les symptômes du numéro trop fort nous assaillirent, et nous dûmes renoncer à en faire usage. "Le parti à prendre était fort simple, nous fîmes tailler dans nos ateliers des verres au numéro 27, et nous eûmes justement le numéro qui nous convenait. Il va sans dire que si nous n'avions pas eu les moyens indiqués ci-dessus, nous aurions été obligé de garder le n° 24; mais aux dépens de notre vue ; certes il y aurait eu effort, légère congestion de la choroïde ; au bout de peu de temps, notre n° 24 serait devenu insuffisant ; force nous aurait été de prendre le n° 20, puisqu'il n'y a pas de 22 dans la série ordinaire, et ainsi de suite, jusqu'à des troubles visuels qui nous auraient averti trop tard de notre erreur. Voici des faits concluants, et qui prouvent que l'usage des numéros intermédiaires , dans toute la série employée, est indispensable.
Lorsque l'on veut changer son numéro, il faut examiner si les verres ne sont pas rayés ; car souvent on change des verres qui, étant remplacés au même degré de force, seraient suffisants.
Si Ton a des doutes sur l'inégalité des yeux, on les masquera simultanément, on se rendra compte de la différence, puis on essayera des numéros de degrés non pareils, après quoi, on les fixera dans une monture, puis on fera regarder, et, en masquant séparément chaque œil, on s'assurera si la personne fixe toujours à la même distance et voit nettement l'ohjet qu'elle regarde. On peut, pour l'essai des yeux dépareillés de force, avoir un verre noir que l'on place #, volonté dans une monture, du côté où l'on veut intercepter la vision. Les séries de numéros des verres déterminés suivant l'âge ne constituent pas, à mon avis, un moyen rationnel ; l'essai seul peut fixer.
Les lunettes à la Franklin seront surtout utiles pour les presbytes qui ont besoin de deux paires de lunettes. Voici comment Franklin s'exprime à ce sujet:
« On conviendra généralement, je suppose, que la convexité propre à la lecture ne peut convenir pour voir à des distances plus éloignées. J'avais
1 Œuvres posthumes de Benjamin Franklin, p. 173. Édition publiée par W. T. Franklin, son petit-fils.
donc d'abord deux paires de lunettes que je changeais suivant l'occasion, parce qu'en voyageant, tan tôt je lisais et tantôt je regardais le pays. Trouvant ce changement ennuyeux. et ne pouvant presque jamais le faire assez promptement, je fis couper les verres et réunir dans la même monture une moitié de chacun des deux ainsi qu'il suit (fig. 41). Parce moyen, comme je porte constam-
Fig. 41.
ment mes lunettes, je n'ai qu'à lever ou baisser les yeux selon que je veux voir de loin ou de près. Je trouve cela d'autant plus commode depuis mon séjour en France, que les verres qui me conviennent le mieux à table pour voir ce que je mange ne peuvent me servir à voir les figures des personnes qui me parlent de l'autre côté de la table, car lorsque l'oreille n'est pas bien accoutumée aux sons d'une langue, le mouvement de la physionomie de celui qui parle aide à comprendre ; ainsi je comprends mieux le français grâce à mes lunettes. »
Cette disposition si utile à tout le monde est surtout précieuse pour les peintres myopes qui ne sauraient copier un paysage sans faire usage de lunettes à la Franklin. On a encore imaginé pour les artistes d'enlever un segment du cadre qui contient le verre (fîg. 42), de telle sorte qu'en
Fig. 42.
plaçant les lunettes dans un sens, on peut voir acilement par-dessus les cadres, et par-dessous en les retournant à l'envers ; on peut par ce moyen appliquer cette innovation aux myopes comme aux presbytes1. Pour que les lunettes à double foyer remplissent le but qu'on se propose, il ne^faut pas les construire comme le font certains fabricants, qui se contentent de couper un verre en deux parties dont ils forment les deux segments de chaque cercle. En suivant ce procédé, on est assuré de faire constamment de trèsmauvaises lunettes. Chaque segment des besicles à la Franklin doit être taillé dans un seul verre,
i Je viens d'appliquer cette disposition aux pince-nez.
de telle manière que le centre optique se trouve au centre du segment; ainsi, ces lunettes ont quatre axes, deux pour les segments supérieurs, deux pour les inférieurs.
M. Elkington a fait subir aux besicles à la Franklin une modification assez utile ; les deux segments forment en se rencontrant un angle plus ou moins ouvert et Taxe optique vient toujours couper la surface du verre à angle droit (fig. 43).
Fig. 43.
On a souvent remarqué les grimaces que font quelques personnes pour voir par-dessus leurs lunettes ; les besicles à la Franklin ou tronquées éviteront ces contorsions pénibles et permettront de maintenir les verres exactement à la même place; car pour voir par-dessus, on porte le*s lunettes sur la pointe du nez, il est impossible que daus cette position, les verres placés trop bas et trop loin de l'oeil, puissent avoir leur centre optique dans la direction de Taxe visuel et donner une image à la distance convenable. Les person-
nés qui voudront voir distinctement à toutes les distances et ne pas fatiguer leurs yeux devront avoir deux paires de lunettes, ou mieux des lunettes à la Franklin ; si la myopie n'est pas trèsprononcée, elle retireront leurs besicles pour voir de près.
Beaucoup de personnes craignent de prendre des lunettes trop fortes et, dans cette appréhension, ne veulent se servir que de numéros faibles, beaucoup trop faibles pour leur vue et qui ne leur donnent qu'un demi-résultat. Qu'elles se persuadent donc bien que de bonnes lunettes, bien choisies, doivent autant que possible rendre à la vue son énergie primitive. D'ailleurs On sait déjà que l'application immédiate des numéros convenables retarde les progrès de la myopie, favorisés par les efforts que l'œil doit faire pour remplir ses fonctions; dès lors, il est clair qu'en diminuant l'altération sans y remédier complètement, on laisse subsister en partie les causes qui peuvent l'augmenter. Les numéros choisis par un opticien habite doivent toujours correspondre exactement au degré de myopie qu'on cherche à corriger. Trop fort ou trop faible, le verre ne saurait convenir1.
1 Ces derniers paragraphes sont extraits du Manuel des Myopes et des Presbytes, de mon père, Charles Chevalier.
Abordons maintenant la question du choix des verres pour les myopes. Les myopes, comme nous l'avons déjà dit, recourent moins vite aux lunettes que les presbytes, et ils commencent toujours par des numéros un peu plus élevés, tels que ceux 24 ou 20.
Il est important de prendre les plus grands soins pour choisir des verres quand on est myope, surtout si la myopie est causée par l'habitude de regarder de près, ce qui constitue une myopie acquise ; dans ce cas, il faudra choisir des numéros très-faibles, et être dirigé par un praticien capable. En se procurant des verres au hasard, on risquerait certainement de s'altérer la vue. Le plus souvent, pour se guérir, il suffira de s'exercer à voir de gros objets ou de gros caractères que l'on éloigne progressivement.
Dans la myopie congénitale, le myope a été souvent obligé, dès sa jeunesse, de recourir aux lunettes, et dix-neuf fois sur vingt, un numéro trop fort est adopté; de là vient l'augmentation progressive de la myopie, causée par l'abus des verres concaves; cette augmentation ne cesse de faire des progrès, et Tamaurose, les staphyîomes et la cataracte sont la terrible fin de cet excès fatal.
Tout le mal vient des premiers verres que Ton
prend; si Ton a affaire à un praticien capable, il donnera un numéro convenable, conseillera un exercice approprié des yeux, et l'on pourra conserver longtemps la vision aussi parfaite que possible.
C'est dans la myopie que l'utilité des numéros intermédiaires est évidente, et l'on peut, par leur usage, arriver à diminuer la myopie d'une façon notable. Aussi un myope qui se sert du numéro 10 peut encore voir avec le 10 1/2, puis quelque temps après avec le numéro 1 1 ; avec un peu de patience, il peut devenir moins myope dans un temps très-court.
Cette sorte de gymnastique oculaire et optique réussit très-bien pour la myopie.
J'ai connu bien des personnes dont la vue s'est améliorée par cet exercice, et M. G..., l'un de mes employés, qui portait il y a six ans du numéro 9, voit parfaitement aujourd'hui avec du numéro 20. C'est là que l'utilité d'un atelier se fait sentir; et comment feraient donc ceux qui ne fabriquent rien pour exécuter des travaux si délicats !
Dans la myopie moyenne, si le numéro est bien choisi, on se servira des verres lorsqu'il y aura nécessité absolue, et cela pour voir de loin ; pour lire, on ne fera pas usage de verres. Le mieux est
donc d'avoir un pince-nez dont on fait usage de temps à autre.
Dans la myopie faible, on essayera de s'en priver, et on exercera sa vue comme nous l'avons indiqué ; dans la myopie forte, on devra ne faire usage des verres concaves que lorsque Futilité en sera absolue; à cet effet, on aura un pincenez dont on se servira lorsqu'il faudra indispensablement regarder des objets. Pour lire, on pourra se servir d'un numéro ad hoc , en suivant les mêmes précautions. Dans la myopie encore plus prononcée, on supprimera le numéro pour lire. Du reste, il est très"-difficile de donner des numéros convenables aux myopes ; il faut pour cela une grande habitude et des connaissances fort étendues, car les myopes veulent avec leurs verres voir plus que la vision normale ne permet, et c'est cela qui fait quils prennent toujours desifiuméros/'h~ trop forts. On devra donc, en leur faisant essayer des verres, être en garde contre cette tension qu'ils ont à vouloir trop voir; on dirait vraiment que pour les myopes les verres concaves devraient faire l'office de lunettes d'approche. Du reste, nous Favons dit, les verres concaves ne- peuvent . ramener la vision normale qu'en prenant des numéros trop forts.
Chez les myopes , les yeux sont souvent dépa-
reillés ; si on a l'habitude du lorgnon, cela arrive presque toujours. Souvent un œil est très-myope, et l'autre assez faible; on devra alors ne pas se servir de verres pour l'œil très-myope.
Les myopes feraient bien de porter des besicles à verres colorés, lorsquils sortent au soleil ou à la lumière; car leur vue sensible a grand besoin d'être ménagée. Cette remarque est de la plus haute importance, car l'excès de lumière n'est pas favorable à la myopie. >
L'important pour les verres de myopes, c'est qu'ils ne rapetissent pas les objets , qu'ils n'éblouissent et qu'ils ne fatiguent nullement la vision; s'ils sont dans ces conditions, on peut les considérer comme bien choisis.
En terminant ce chapitre, nous insisterons pour que les myopes fassent la plus grande attention au choix de leurs verres, et qu'ils ne s'adressent pour cela qu'à un docteur oculiste ou à un opticien de mérite. Nous ajouterons aussi que les verres doivent être essuyés avec du linge de hl (batiste) et jamais avec de la soie qui raye les verres, ou encore avec de la peau qui les graisse.
La question du choix et de l'usage des verres colorés est on ne peut plus importante à connaître, d'autant plus utile qu'aujourd'hui encore on se méprend sur ce sujet , et que bien des personnes se gâtent les yeux en croyant se les conserver.
Dans le chapitre qui traite de l'historique des lunettes, nous avons dit que la teinte la meilleure était celle dite neutre, ou celle dite enfumée ; que l'on prenne Tune ou l'autre de ces teintes, on peut être assuré d'avoir de bons verres colorés. Nous avons dit aussi que c'était aux recherches savantes de l'abbé Rochon , Vincent Chevalier et Charles Chevalier que l'on doit l'indication de cette précieuse découverte.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, la teinte verte ou bleue doit être totalement bannie : la teinte verte est mêlée de jaune et donne une teinte verdâtre et rougeâtre à tous les objets; la teinte bleue est mêlée de rouge et rend bleues ou jaunâtres les chosçs que l'on regarde à travers. Du reste , il est connu en verrerie que l'on ne peut faire de verre vert sans teinte jaune , ni de teinte bleue sans rouge. Les verres bleus sont encore plus répandus aujourd'hui, et rien n'est aussi pernicieux pour la vue que cette soi-disant teinte bleu pur, qui, contenant du rouge, tend à détériorer la vue. Du reste, quand bien même on obtiendrait des verres bleu pur, on n'aurait rien qui vaille pour la vue.
Les recherches précitées ont eu pour but de trouver une nuance qui affaiblisse la couleur des objets sans en changer la teinte ; et, quoi de plus rationnel ? Gomment espérer une amélioration avec des verres qui changent la couleur des objets, qui blessent par conséquent la rétine ?
On a cru devoir préconiser la teinte bleue, en disant que cette teinte détruisait les rayons jaunes; mais où se trouvent ces rayons. Le jour, les rayons colorés sont peu répandus ; le soir nos lumières nous donnent du jaune, du rouge, de l'orangé; comment combattre tout cela à l'aide de teintes
complémentaires. On le voit, la teinte qui affaiblit la lumière sans changer la couleur clés objets est la meilleure , et cela ne souffre aucune difficulté pour être saisi.
A propos de l'emploi des verres bleus et verts, je citerai deux exemples que j 'emprunterai au docteur Szokalski. Ainsi il cite un malade qui, après s'être servi quelque temps de lunettes portant des verres bleus, pendant les jours nébuleux de l'hiver, fut convaincu pendant deux jours qu'un beau soleil éclairait l'horizon. — Un albinos, qui usait des verres verts, voyait tous les corps rouges dès qu'il quittait ses lunettes.
On pourrait multiplier ces faits; ils se présentent à chaque instant.
Dans certains ouvrages on voit encore des citations singulières; on conseille la teinte bleuâtre ou verdâtre : c'est là une erreur dont il faut se défier et bien y regarder lorsqu'on prend des verres teintés. Un bon moyen pour éprouver la teinte des verres et voir surtout s'ils ne contiennent pas de ronge, c'est de pencher les verres de façon à ce que l'une des surfaces réfléchisse la lumière; on voit alors, si le verre contient du rouge, une teinte bleue violacée, qui dévoile de suite le défaut que j'ai signalé.
Il existe aussi une importante réforme à faire
pour les verres colorés , et nous sommes le premier à l'indiquer.
Signalons d'abord un grand défaut, celui de la multiplicité des teintes; car il faut Lien le dire, il existe des verres colorés de mille et mille teintes différentes, et c'est cela qui fait la confusion et qui trompe si souvent le public. Pourquoi cela arrivet-il? Le pourquoi, le voici : les verres teintés sont tous faits en verre à vitre ordinaire coloré plus, ou moins grossièrement. Certains verriers, de temps à autre , font des vitres de ce genre , et les opticiens , et les faiseurs de verres sont obligés de s'arranger de ces grossiers vitraux pour faire leurs verres colorés. Tel est l'état déplorable des choses; aussi dans l'état actuel, est-il impossible de se procurer des verres colorés parfaits.
Pénétrés de cette triste vérité , nous avons engagé un de nos plus savants verriers à s'occuper de la question, et nous pouvons espérer que nous ne tarderons pas à avoir du crown pur enfumé, avec lequel nous pourrons faire des verres parfaits sous tous les rapports. Nous avons aussi adopté quatre teintes différentes , fîg. 1,2, 3, 4. (V. la planche ci-contre.) Gomme on le voit, la teinte n° 1, la plus foncée , sera employée dans les cas de photophobie prononcée, pour .les pays couverts de neige, ou pour les contrées où le soleil
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est intense. La teinte n° 2 sera aussi employée dans les mêmes cas , suivant les contrées. La teinte n° 3 et celle n° 4 pour la lecture ou le travail, le jour et le soir. Cette innovation de quatre teintes uniques pour les verres colorés à teinte, enfumée, de la substitution du crown pur au verre à vitres, résoudra parfaitement la question. Alors MM. les docteurs pourront, à coup sûr, prescrire telle ou telle teinte, sans craindre les erreurs.
Les teintes représentées sur la planche ci-contre sont celles dites enfumées, et sont coloriées suivant leur valeur observée par transparence.
Les fig. 5 et 6 montrent la teinte neutre qui peut aussi, à tous égards, être recommandée et que nous avons reproduite pour bien préciser qu'elle est tout à fait bienfaisante pour la vue.
L'usage des verres colorés est indispensable dans certains cas : dans les contrées couvertes de neige , dans les pays où la lumière solaire est intense, on ne peut s'en passer, et la teinte 1 et 2 est recommandée. — Du reste, les peuples qui ne connaissent pas les verres colorés se garantissent très-bien de l'influence de la lumière. Ainsi les Esquimaux se peignent le pourtour des yeux en noir. Ils se servent aussi de pièces de bois en forme de coque , au milieu desquelles se trouve une fente ; ils appellent ces instruments grossiers
des yeux de neige (snoiv blindness) , et cela les garantit très-bien de l'éclat de la neige, et empêche l'altération de leur vue.
Outre ces cas particuliers, les verres colorés sont utiles pour les yeux sensibles à la lumière (photophobie), dans les choroïdites, les iritis, après l'opération de la cataracte, et dans une multitude de cas. Seulement il faut bien observer que si dans tel ou tel cas les verres colorés sont utiles, qu'ils peuvent altérer la vue s'ils sont pris inconsidérément. Dans la myopie, ils sont presque toujours indispensables, et généralement on fera bien d'avoir des verres colorés pour le jour et pour le soir ; nécessairement ces derniers seront beaucoup moins foncés. Gomme M. Desmarres, nous pensons qu'ils sont nuisibles dans la presbyopie.
Mon père a indiqué une excellente précaution pour les verres colorés ; la voici telle qu'elle se trouve dans son Manuel des Myopes et des Presbytes ;
« Quelle que soit l'espèce de verre coloré dont on fait usage, il faut fermer les yeux au moment où l'on retire les lunettes , parce que l'organe éprouve toujours une sensation très-pénible lorsqu'on l'expose à la transition trop brusque dune douce clarté aune lumière éclatante. Cette observation est encore applicable aux lunettes ordinaires. »
Les verres colorés, de teinte légère, seront encore utiles clans certaines professions, où la lumière est réfléchie sur des corps polis et brillants; ils seront surtout indispensables aux verriers , fondeurs , etc. Ces derniers n'y font pas attention, et dans les verreries que nous avons visitées, Les ouvriers travaillent sans verres colorés; ce sont autant d'amblyopies et d'amauroses qu'ils se préparent, et qui viendront un jour fondre sur eux et réclamer la science de nos célèbres docteurs. Combien MM. Desmarres, Magne, Blanchet, Desormeaux, ne voient-ils pas d'amblyopies causées par le mépris des bons avis, des données basées sur la science. Le nombre des amauroses acquises par incurie est incalculable. On devrait pourtant y regarder de plus près. Puisse ce bref exposé profiter, comme nous l'espérons.
Relativement aux verres colorés, nous citerons encore ce que dit ~ ju père dans le Manuel des Myopes et des Presbytes.
« Si l'on voulait empêcher les rayons lumineux de parvenir à l'œil, il faudrait placer un verre noir entre la lumière et V organe ; 'puisqu'on ne cherche qu'à diminuer plus ou moins Vintensitè des rayons, il suffira d'employer des nuances moins fortes , mais dérivant toujours de la couleur primitive ; c'est ce qui
conduisit l'abbé Rochon à faire des tentatives pour obtenir des verres de diverses teintes combinées, et notamment du bleu avec le noir. Après avoir consulté mon père, Vincent Chevalier, pour un de ses amis affecté de photophobie et que les verres colorés ne pouvaient satisfaire, M. Rochon parvint à décider les directeurs de la manufacture de glaces, puis M. Lambert, alors maire de Sèvres, à faire des expériences pour obtenir une coloration convenable. Après de nombreux essais , M. Lambert réussit parfaitement, et mon père construisit des lunettes à verres de couleur bleue, qui laissaient aux objets leurs véritables nuances et leur donnaient seulement l'apparence d'être exposés à un beau clair de lune. Une foule de personnes qui voulurent jouir des avantages que présentaient ces nouveaux verres succédèrent à l'ami de l'abbé Rochon , et bientôt à l'étranger et surtout en Angleterre, on en fit exclusivement usage. Aujourd'hui on a presque entièrement abandonné les autres nuances pour la teinte bleue associée au noir; elle est connue sous la dénomination de neutre , parce qu'elle n'altère pas les couleurs des objets en se combinant avec elles. On vend cependant encore des verres à teinte bleue pure ou violacée, et quelques personnes, trompées par l'éclat de la couleur, se servent de lunettes garnies de
ces espèces de trompe-vue qui leur montrent tous les corps environnants revêtus de nuances blafardes. D'ailleurs la supériorité de la teinte neutre est suffisamment constatée par les suffrages de MM. Gay-Lussac, Dumas et autres personnes éclairées qui l'emploient exclusivement.
« Les Anglais ont construit des lunettes garnies de toile métallique très-fme et diversement colorée, mais nous ne signalons cette invention bizarre que pour la rejeter aussitôt comme un moyen propre seulement à altérer avec promptitude la vue la plus robuste.
« Quelquefois il est nécessaire d'associer, à la puissance des lunettes convexes ou concaves, Faction bienfaisante des verres colorés; on a donc imaginé d'adapter aux lunettes ordinaires des cycles ou cadres supplémentaires articulés à charnières et garnis de verres bleus. Ces cadres viennent s'appliquer contre les tempes, empêchent l'introduction des rayons latéraux, et il suffit de les rabattre sur le corps de la lunette, pour obtenir l'effet combiné de la teinte bleue et du verre destiné à rétablir l'énergie de la vision. Ordinairement les cadres sont en forme de fer à cheval, c'est la meilleure disposition pour ces lunettes, mais elles ont l'inconvénient d'être plus lourdes , et lorsqu'elles ne sont pas indispensables , on préfère générale-
ment réunir dans un seul et même verre la teinte et la forme convenables, soit en employant du verre coloré, soit en soudant le verre bleu au blanc ainsi que l'a proposé M. Lerebours père. Cette dernière méthode a l'avantage d'éviter la coloration trop foncée et inégale des lentilles à fortes courbures. »
Comme mon père l'a indiqué, on fabrique des lunettes à quatre verres (fig. 44), mais elles sont
Fig. 44.
lourdes. Si la lumière latérale fatigue , on peut facilement ajouter sur les côtés des lunettes des goussets en crêpe noir (fig. 45), et surtout
Fig. 45.
bannir le taffetas, car il ne laisse pas passer l'air, et l'œil , emprisonné entre l'étoffe et les verres, contracte petit à petit nne ophthalmie souvent sérieuse. Le crêpe laisse passer l'air et intercepte suffisamment la lumière.
Nous ne parlons ici des lunettes coquilles (fig. 46)
Fig. 46.
que pour indiquer qu'elles sont tout à fait mauvaises. La forme de ces verres empêche d'avoir un parallélisme parfait, à moins d'employer des soins infinis qui souvent restent infructueux.
Du reste, en tenant une lunette-coquille à une certaine distance des yeux , et en faisant remuer doucement les verres , on verra , en regardant à travers, que tous les objets semblent bouger, preuve certaine du manque de parallélisme et du fâcheux effet que cela peut avoir sur la vue. Les lunettes dites Chemin de
fer (fig. 47) peuvent être recommandées et sont
Fig. 47.
utiles pour garantir de l'éclat de la lumière, du vent et de la poussière.
En terminant, je parlerai de Tabat-jour ou garde-vue. L'abat-jour de nos ancêtres ne serait pas un mauvais moyen s'il ne comprimait pas les tempes, et s'il n'échauffait pas un peu les yeux ; il a de plus l'inconvénient d'être fort laid ; cependant, dans certains cas, on peut le recommander, car il peut rendre des services.
DES IVrONTURES DE LUNETTE8
De bons verres mal montés seraient tout à fait nuisibles; aussi doit-on apporter la plus grande attention dans le choix des montures.
Les montures peuvent se diviser en lunettes, pince-nez, binocles, faces à main et lorgnons ou monocles.
Les lunettes se composent du corps et des branches ; le corps est formé par les cercles qui tiennent les verres, puis le pont réunit les cercles et vient reposer sur le haut du nez. Les branches servent à fixer les lunettes aux tempes et sur les oreilles.
Les cercles se font de forme ronde ou ovale. La forme ronde est peu gracieuse ; bien mieux vaut adopter celle ovale, en ayant soin de lui donner
234 DES MONTURES DE LUNETTES
une grande dimension, car la plupart des lunettes
ont des cercles trop petits, et en regardant dans
les lunettes on ne doit pas apercevoir les cercles.
Les branches sont simples, fîg. 48, ou doubles,
Fig. 48.
fig. 49 ; les branches se terminent par une spa-
Fig. 49.
tule, fîg. 50, ou une raquette, fig. 51. Les dernières tiennent mieux, mais elles ont Tinconvénient d'arracher les cheveux, ce qui n'arrive pas avec celles à spatule. On fait aussi des branches
DES MONTURES DE LUNETTES
terminées par un crochet, fig. 52; elles sont assez employées.
Fig.50. Fig. 51.
Fig. 52.
Gomme chacun n'a pas un nez de même forme , le pont doit varier suivant les individus ; ainsi les personnes dont le nez ne présente pas de courbure sensible, feront usage d'un pont en X, fig. 53 ;
Fig. 53.
celles dont le nez présente une courbure pronon-
DES MONTURES DE LUNETTES
cée feront usage d'an pont en forme de K, fig. 54
fFig. 54.
ou d'un demi-cercle, fig. 55. Le choix des montu-
Fig. 55.
res est on ne peut plus important ; le mieux est d'en essayer plusieurs, et d'être guidé par un bon opticien. Mon père résume ainsi les précautions à prendre :
« On comprendra actuellement que les mêmes montures ne peuvent servir indifféremment à tout le monde ; elles doivent varier avec la saillie plus ou moins prononcée du dos du nez, l'écartement des yeux et celui des tempes. Si le nez est fortement aquilin et le pont peu échancré, le centre des
DES MONTURES DE LUNETTES
verres se présentera au-dessus de Taxe optique ; l'écartement des verres n'est-il pas exactement le même que celui des yeux , Taxe optique sera en dehors ou en dedans du centre des lentilles ; enfin, si la largeur des tempes force Técartement des branches, les lunettes tiendront mal, le corps de l'instrument fléchira, et le parallélisme des yeux et des verres n'existera plus ; dans tous les cas, la vision distincte sera impossible. »
Signalons d'une manière absolue que les montures doivent être faites de telle sorte que le centre de chaque verre corresponde à l'axe visuel (figure 56), car sans cela on s'expose à gâter sa vue.
Fig. 56.
Une chose importante à signaler, c'est de ne pas éloigner les verres des yeux; car alors, le
238 DES MONTURES DE LUNETTES
foyer des verres change, et Ton peut s'affaiblir la vue. On voit pourtant des personnes méprisant cet avis, porter, pour ainsi dire, leurs lunettes sur le bout de leur nez.
Les matières employées pour les lunettes sont : l'acier, l'argent, l'or, récaille, le buffle. L'acier, à cause de sa flexibilité, est, parmi les métaux, le plus employé. On doit employer l'acier trempé et avoir des lunettes dont les branches soient munies de charnières à double vis, suivant l'idée de mon père; car, ainsi faites, elles sont bien plus solides.
L'argent et l'or sont de bons métaux pour les lunettes, mais celles ayant la face en écaille et les branches en argent ou en or sont préférables, car elles ne fatiguent pas le nez.
Dans les montures les plus généralement employées, les verres, se plaçant dans une rainure pratiquée dans les cercles de la lunette, quelquefois on pratique une rainure sur les verres, et les cercles de la lunette viennent s'y fixer; c'est ainsi que sont faites les lunettes à poulie, employées par les myopes.
Les lunettes, sont les meilleurs moyens de fixer les verres près des yeux, car si elles sont bien faites on est sûr du parallélisme et du centrage. Cependant, dans beaucoup de cas, le pince-nez à
DES- MONTURES DE LUNETTES-
pont élastique (fig. 57) convient pour les lectures
peu prolongées, les examens rapides, etc. Ce n'est plus, à vrai dire, le vieux pince-nez de nos grand'mères, qui ne tenait qu'à la condition de pincer réellement le nez. Le pince-nez de nos jours est plus élégant, et s'il est fait en écaille avec ressort en or ou en acier, il peu rendre des services réels ; les pince-nez en or, argent, acier, etc., sont aussi très-employés; disons seulement que les dames se servent peu du pince-nez et qu'elles préfèrent le binocle (ûg. 58) que Ton fait si élégant, et se
DES MONTURES DE LUNETTES
mariant si bien avec les bijoux dont elles se parent. La face droite (fig. 59) est utile pour rester
Fi g. 59.
sur un bureau, et est fort commode à la main.
Les lorgnons ou monocles (fig. 60 et 61) sont d'un usage réellement mauvais, car ils tendent toujours à donner de l'inégalité aux yeux; nous sommes bien loin de les conseiller.
Nous dirons en terminant que nous nous occupons de construire un instrument pour la mesure
DES MONTURES D JS LUNETTES
des lunettes, de façon à être sur de déterminer
Fie. 60.
Fi g. 61,
•exactement les montures qui peuvent convenir à telle ou telle personne. Cet appareil rendra, nous l'espérons, de grands services, car ce n'est toujours qu'à peu près que l'on arrive à adapter les montures.
Dans ce chapitre, nous examinerons les soins qu'il faut prendre pour conserver la vue. Si chacun faisait un peu plus attention, et ne se figurait pas que Ton peut impunément ahuser de ses yeux , certes les maladies de ces précieux organes seraien t plus rares, et l'on ne verrait pas tant de personnes dont la vue est complètement perdue faute de soins et d'attention. Nous tâcherons ici , dans l'intérêt général , de donner des conseils basés sur l'expérience et la pratique. Puissions-nous être utile à l'humanité !
Chacun connaît la force de ses yeux , ou , en d'autres termes, chacun peut apprécier si ses yeux sont faibles ou forts, se fatiguent facilement, ou supportent sans difficultés la lumière, la lecture, etc.
244 de l'hygiène de la vue.
On doit donc régler l'exercice de sa vue sur la force de cette faculté. Il en est des yeux comme de tous les organes. Aussi doit-on en diriger l'emploi suivant leur plus ou moins de santé". On me pardonnera cette expression, mais elle m'a semblé rendre nettement ce que l'on doit entendre par l'idée que l'on doit se faire sur la force de sa vue.
Un des préceptes les plus importants comme hygiène de la vue est de se reposer les yeux pendant le travail. Ainsi, en lisant, en écrivant, on devra de temps à autre suspendre son occupation et promener les yeux sur les objets environnants. Réveillé-Parise fait une observation fort juste lorsqu'il dit : « Qu'on lise cent pages de suite ou qu'on suspende sa lecture pendant un moment ou deux, après en avoir parcouru vingt-cinq ou trente, et l'on verra la différence , en admettant des yeux faibles. » Je pense que l'on peut appliquer cette remarque à des yeux forts , si je puis m'exprimer ainsi.
On ne peut prévoir le temps que Ton doit employer au travail, car cela est subordonné à trop de causes ; mais cependant pour des yeux faibles, une heure de travail partagée en deux intervalles, est le maximum que l'on doit exiger de la vue.
Du reste, dès que l'on sent les yeux picoter, qu'il y a de la rougeur, et que Ton éprouve des douleurs
dans le globe oculaire , on doit de suite cesser tout travail et se bassiner les yeux avec de l'eau fraîche.
La désolante habitude qu'ont certaines personnes de vouloir trop exiger de leur vue est la cause d'une foule de maladies. N'enlend-on pas souvent dire : Je m'exerce à voir de très-loin , je puis voir l'heure aux Tuileries lorsque je suis à la place de la Concorde? Je suis arrivé à déchiffrer des caractères microscopiques? A ce sujet, 'un pari s'engage souvent, on force sa vue, on recommence de semblables épreuves, puis vient un certain jour où des troubles visuels se manifestent, et l'on vient payer cher un funesle exercice. Qu'une vue de très-longue portée appartienne à certains presbytes, cela est connu ; mais que des personnes douées d'une vue ordinaire se fatiguent en efforts pour arriver à deviner, à surprendre la forme d'objets placés au loin et qu'elles aperçoivent avec peine, c'est un jeu fatal dont il faut bien se garder, sous peine de perdre, ou au moins de gâter sa vue.
Vouloir pendant le travail s'obstiner contre des symptômes qui avertissent de la fatigue est encore une erreur dans laquelle on tombe communément. Aussi que d'hommes de lettres , de gens d'état, que de bureaucrates ressentent pendant le travail,
246 de l'hygiène de la y te.
des picotements, des maux de tête, de la lourdeur des paupières, et, méprisant ces avertissements de la nature, n'en continuent pas moins, jusqu'à ce que l'impossibilité arrive. Hélas ! cette obstination est une pente fatale qui conduit à l'amblyopie, à l'amaurose, et le plus souvent aux taches noires qui apparaissent sur les objets; pourtant il serait facile d'éviter cela, en suivant les préceptes que j'ai indiqués plus haut.
Nous spécifierons ici que les jeunes personnes blondes sont très-sujettes au larmoiement, à larougeur et au gonflement des paupières dès qu'elles travaillent ; elles devront donc redoubler d'attention, et, s'il y a lieu, se servir de lunettes à verres p^ns légèrement enfumés.
Béer, dont les idées sont fort justes, s'exprime ainsi :
« Ne peut-on , à raison de ses affaires domestiques, s'arracher entièrement à des travaux assidus, on pourra, du moins , diversifier ses occupations.
« On ferme de temps en temps les yeux ; on se donne quelque mouvement par la chambre , ou, ce qui est mieux, on prend le grand air un instant, quand ce ne serait que quelques minutes, on n'en sentira pas moins le bon effet.
« On a soin d'entretenir la transpiration par des
de l'hygiène de LA TUE. 247
bains de pieds à l'eau tiède où Ton fait fondre du gros sel, ou jeter du vinaigre.
« Un exercice modéré du corps, une promenade en plein air, où l'on puisse être réjoui par le tableau varié des ouvrages de la nature, sont tellement nécessaires au relâche des yeux et à la réparation de leurs forces , que les gens les plus simples même ne l'ignorent pas.
« Que celui qui est une fois convaincu qu'il met une trop grande confiance en ses yeux soit attentif à s'abstenir de tout travail attachant, aussitôt après son réveil, après le repas, ainsi que le soir à la lumière.
« On lavera ses yeux souvent le jour avec de l'eau froide, remède qui, quoique simple en luimême, ne laisse pas, en tous cas, de produire insensiblement de bons effets. J'ai déjà remarqué que tous les bains d'eau tiède étaient nuisibles aux yeux, je le répète encore; il ne faut que les rincer, puisqu'on arrive pareillement au but proposé en ne se servant que d'eau froide, à laquelle l'action du laver donne une chaleur plus que suffisante. »
Une des choses importantes pour la santé de la vue est de ne pas passer brusquement de l'obscurité à la lumière et vice versa. Aussi le matin au réveil, on devra prendre beaucoup de précau-
248 de l'hygiène de la vue.
lions. Disons d'abord que la chambre à coucher doit être pourvue de rideaux qui laissent pénétrer un demi-jour; la nuit, il est indispensable d'avoir une veilleuse placée de telle sorle qu'elle n'offense pas la vue ; le lit ne devra jamais être placé de telle sorte que les yeux soient en face des fenêtres, ceci est de rigueur. Que de vues perdues pour avoir reçu au réveil les rayons d'une vive lumière! Béer, à ce sujet, rapporte un fait suffisant pour coni- vaincre les plus incrédules. « Il y a cinq ans qu'un voyageur jeune et d'une parfaite santé descendit le soir dans une auberge de cette ville (Vienne). Le lendemain matin, les rayons du soleil qui vinrent à réfléchir d'un mur de côté et du plancher sur ses yeux, le réveillèrent en sursaut. Il se lève pour fermer les rideaux, qui étaient blancs, et va se recoucher ensuite. Il ne tarda pas à être réveillé, encore plus désagréablement qu'auparavant, par les rayons du soleil, qui, pour l'instant, dardaient sur sa vue, à travers les minces rideaux. Un flux de larmes, accompagné d'une contraction d'yeux insupportable et de rougeurs aux paupières furent les suites inséparables d'un accident qui n'eût eu rien de fâcheux d'abord si, le matin suivant, le patient ne se fût exposé de nouveau aux mêmes dangers, qui lui occasionnèrent une inflammation longtemps rebelle à tous les
de l'hygiène de la vue. 249
remèdes, et qui ne put entièrement disparaître jusqu'à ce que j'en eusse découvert la vraie cause, et que le madade eût quitté tout à fait son appartement.
« Malgré tout , il conserva depuis une faiblesse d'yeux assez considérable et une disposition si grande à l'inflammation , que, tout guéri qu'il fût , il ne put de longtemps supporter le moindre vejit ou le moindre échauffement du corps sans être atteint bientôt d'une rougeur remarquable sur ses yeux faibles et larmoyants. »
On peut se convaincre de l'effet fâcheux du passage de la lumière à l'obscurité. Qui n'a pas, après avoir éteint une lampe , ressenti des étincelles dans les yeux? Gela prouve l'impression produite sur la rétine, impression fort vive, car elle laisse des traces évidentes.
Plusieurs personnes ont la funeste habitude de se frotter les yeux en s'éveillant; cette méthode est fort mauvaise, elle irrite les paupières, comprime le globe oculaire, et souvent détache des cils qui, se logeant entre la conjonctive et la sclérotique, donnent naissance à des ophthalmies dont on cherche longtemps la cause. Si le matin les yeux sont collés, on devra passer un peu de salive sur leurs bords, et les yeux s'ouvriront ensuite facilement et sans qu'il en résulte aucun effet fâcheux.
250 de l'hygiène de la vue.
Ce moyen fera rire peut-être, mais qu'importe si le conseil est salutaire !
On devra généralement éviter les lumières vives, la lumière fournie par le ciel couvert de nuages diaphanes est le meilleur jour. Il est fâcheux que certaines professions demandent un jour brillant : rien n'est plus pernicieux pour la vue que la gravure sur métaux, le travail de l'orfèvrerie, etc. Les négociants, qui toute la journée regardent du linge blanc, sont souvent exposés aux am= blyopies ; ils devront nécessairement faire usage de verres légèrement colorés. Les chapeaux à larges bords seront préférés , et la mode anglaise qui tend à en faire disparaître les bords est tout à fait contraire au bon sens. Je ne parlerai des chapeaux des femmes que pour dire qu'ils sont tout à fait mal compris. En effet, ils ne protègent nullement les yeux. Si les chapeaux ronds à bords, pouvaient être adoptés, ce serait un grand bienfait; mais, malheureusement, ils ont été trop prodigués par la femme du demi-monde, et la mère de famille a dû y renoncer. Nous faisons des vœux ardents pour que l'usage en devienne général, et bon nombre d'ophthalmies, d'iritis, etc., seront forcées de rebrousser chemin. Le caprice, la mode, voilà ce qui décide de tout, la santé passe après. Vieux monde, vieux peuple entaché d'erreurs,
la vérité luit partout et personne n'en profite. Certes, ce n'est pas la faute du Créateur, car sa bonté infinie nous avertit à chaque instant de ce qui nous est nuisible ; pourquoi donc refuser ses avertissements ? L'homme se croirait-il plus savant que celui qui l'a créé !
Pénétrons dans les appartements, voyons ces papiers, ces tentures bigarrées; le rouge, le bleu, le jaune, le vert, se jouent en dispositions fatales pour la vue, et l'on s'étonne si les yeux se fati guent ! L'un ferme tous ses rideaux et se place dans l'obscurité, l'autre laisse pénétrer la lumière en grande abondance, interpose des glaces, des dorures, des murs blancs, et se perd la vue pour vouloir trop y voir.
Evitons clone de devenir fous! Que les murs soient de teinte grisâtre, que les papiers soient verdâtres, brunâtres, et que le mélange des couleurs se fasse sobrement et avec raison. Arrière la multitude des dorures, la multiplication des glaces, etc. Vivons d'abord, ayons du confortable, c'est le meilleur luxe.
Je parlais tout à l'heure des appartements sombres; sans nul doute ils sont pernicieux , l'insuffisance de lumière est aussi une cause d'affaiblissement de la vue, V excès en tout est un défaut. Que ne se répète-ton à chaque instant cet axiome des
252 de l'hygiène DE LA "VUE.
axiomes ! Qui n'a pas rencontré des gens ayant les yeux malades, et dont la tête est entortillée, et dont les yeux sont emprisonnés et comprimés ; c'est encore là un chose absurde , et nos célèbres oculistes condamnent cette méthode. Dans les maladies graves, les ophthalmies, ils ordonnent un simple carré de linge flottant , afin de ne pas priver les yeux de l'élément utile à tout, de l'air.
L'insuffisance de la lumière peut occasionner la perte de la vue; il faut ménager ses yeux, lorsque Ton passe de l'obscurité à la lumière et vice versa. Que l'on reste un instant dans un endroit sombre et que l'on passe ensuite à la lumière, on verra quelles souffrances on endure, et combien l'organe de la vue se trouve blessé. On devra donc faire bien attention en sortant d'une cave ou d'un endroit mal éclairé, on sortira avec précautions en tâchant d'habituer les yeux peu à peu à la lumière. Imitons le créateur; car c'est par degrés que la lumière disparaît, c'est par degrés qu'elle arrive , tout a été prévu pour nos organes; malgré ces exemples frappants que de personnes négligent ce que la nature leur enseigne ! M. Sichel nous apprend à ce sujet et avec raison que les couturières, qui sont pour la plupart forcées de'travailler à une faible lumière , forment la huitième partie
du chiffre de ses malades ; ceci, je pense, est concluant.
La lumière du jour convient seule à la vue ; sa blancheur, . son éclat sont parfaitement adaptés à la fonction visuelle, aussi on ne peut craindre d'avancer que les lumières artificielles sont tout à fait pernicieuses pour les yeux. Si nous suivions les exemples de la nature, nous devrions nous coucher et nous lever avec le soleil, ou tout au moins faire le moins d'usage possible des lumières artificielles. On objectera que l'hiver l'obscurité arrive vite, que dans certains pays la lumière est à peine intense, il est certain que dans ce cas il faut user des lumières artificielles; mais il n'en est pas moins vrai que la lumière blanche est la seule qui convienne à la vue ; en d'autres termes , l'œil a été' fait pour percevoir à l'aide de la lumière blanche, et non avec celle rouge ou jaune fournie par les lumières artificielles.
La lumière artificielle est mauvaise, à cause de sa couleur qui est rouge et jaune ; vient ensuite la projection horizontale des rayons, la perception du foyer lumineux. Quant à son action, M. Michel Lévy, dans son Traité d'hygiène, résume parfaitement ses inconvénients.
« Quelle est l'action de la lumière artificielle sur l'appareil de la vision? Elle l'irrite et le fatigue
beaucoup plus que la lumière sidérale. Les veilles et le travail de nuit sur des objets de très-petite dimension contribuent puissamment à la production des hypérémies des membranes internes de l'œil, de l'affaiblissement de la vue (amblyopie) et de la paralysie du nerf optique (amaurose). Quand on subit longtemps l'action de la lumière artificielle, on éprouve des picotements et de la cuisson au bord libre des paupières et à l'angle interne de l'œil, une sensation de petits graviers entre la pau, pière et l'œil et de compression dans l'intérieur de cet organe : autant de symptômes d'hypérémies de l'organe, la pupille se rétrécit, plus rarement elle se dilate ; les muscles des paupières et des parties voisines se fatiguent de la contraction soutenue que leur impose leur office protecteur de l'œil, ou plutôt le retentissement de ce qui se passe dans l'œil se communique aux nerfs de la cinquième paire . Cette sorte d'exercice de la vision laisse au lendemain l'œil plus sensible à la lumière, les paupières rouges et plus impressionnables à l'air frais et les cils collés par une sécrétion plus abondante des glandes de Meibomius. » Dieu merci ! aujourd'hui nous n'en sommes plus réduits à l'affreuse chandelle ou à la bougie, et la plus mince bourse peut se procurer une lampe mécanique donnant une lumière fixe et égale. On
de l'hygiène de la vue. 255
devra donc, le soir, se servir d'une bonne lampe et bannir les chandelles, bougies, dont la lumière pâle et vacillante est tout à fait contraire à la vue. Il est une chose sur laquelle je ne saurais trop insister, c'est sur l'abus de la lumière du gaz. Que cette invention soit admirable pour l'éclairage de nos rues, de nos théâtres, de nos endroits publics, d'accord! mais l'usage que l'on en fait dans les appartements est tout à fait détestable. Aujourd'hui, ne voit-on pas des chambres à coucher, des salles à manger éclairées au gaz? Que de vues faibles altérées par la propagation de ce foyer lumineux! La lumière du gaz est détestable à tous les égards pour l'usage domestique. D'abord son pouvoir éclairant est trop considérable, la chaleur développée est fort intense, la couleur jaunâtre de cette lumière est pernicieuse ; ainsi clone on risque beaucoup sa vue et sa santé en voulant faire usage de la lumière du gaz. Les effets qui en résultent sont faciles à constater : irritation de la rétine, photophobie, inflammation de la conjonctive, etc., car il faut bien noter aussi que la combustion du gaz ne s'obtient qu'au détriment d'une masse énorme d'oxygène enlevé à l'air ambiant, ce qui transforme peu à peu l'endroit oùl'on se trouve en un foyer d'asphyxie, et si les congestions qui résultent de cet état de choses ne se tra-
duisent que par un malaise général, elles agissent tout au moins profondément sur l'organe visuel et lui occasionnent bon nombre de maladies diverses.
En résumé, il faut bannir totalement l'emploi de la lumière du gaz pour les appartements, si Ton tient à sa santé en général et à ses yeux en particulier.
Les lampes mécaniques alimentées par une bonne huile constituent donc le meilleur mode d'érclairage. La bougie donne une lumière inégale et trop faible ; on doit en proscrire tout à fait l'usage. Gomme lumière, une lampe mécanique ayant un bec de 20 millim. éclaire autant que onze bougies.
Je rapporterai ici le tableau de l'intensilé des diverses lumières d'après MM. Péclet et Briquet; cela pourra servir à chacun pour choisir la force de lumière qui lui convient.
La lampe Carcel de
Lampe Sinombre à
13 lignes de dia-
réservoir supé-
mètre étant prise
rieur
pour type
Lampe G irard 2-2 m.
Chandelle de 6
ty
Lampe Sinombre à
jÇ
réservoir annu -
Bougies de cire. . .
laire de 22 m. . . .
— blanc de ba-
Lampe hydrostati-
leine
que de
de 28 m
— d'acide stéa-'
rique ....
Lampe à mèche
plate
Lampe astrale de
Gaz de houille. . . .
— des huiles. . . .
Les lampes dont l'intensité dépasse 60 doivent être placées à une certaine distance des yeux; on devra avoir soin, en faisant usage des lampes, de se placer de telle sorte que l'on reçoive obliquement les rayons, et que l'on n'aperçoive pas le foyer lumineux. Les lampes doivent donc être munies d'un abat-jour en papier uni, vert ou bleuâtre, les abat-jour historiés doivent être rejetés. Pour les vues faibles, on fera bien de doubler Fabat-jour en papier bleu-noir, mat, d'une teinte légère; le papier qui sert à l'encadrement des anciennes gravures convient parfaitement pour cet usage. Les lunettes à verres colorés trouveront aussi ici leur emploi; pour récriture, le papier bleuâtre sera préféré au papier blanc. Les abatjour découpés sont nuisibles pour la vue, ainsi que les globes dépolis, dont l'usage doit être rejeté, car l'éclat de la lumière, bien que tamisé, irrite les yeux; du reste chacun sait combien il est pénible de regarder un globe dépoli renfermant un foyer lumineux.
L'éclairage des endroits publics est tout à fait fâcheux pour la vue, les foyers lumineux devraient être dissimulés.
M. Michel Lévy s'exprime à <se sujet de la manière la plus parfaite :
258 de l'hygiène de la vue.
« Combien l'hygiène oculaire gagnerait à ce que le système d'éclairage dans les lieux de réunion fût combiné de manière à placer hors de vue toutes les flammes, toutes les lumières directes, et à ne laisser arriver à l'œil que leur clarté dispersée par des réflecteurs disposés eux-mêmes à l'écart: tel est le système Locatelli, adopté dans quelques théâtres de Venise et dans l'une des galeries du palais de Fontainebleau. »
James Hunter décrit ainsi les effets nuisibles de la lumière artificielle :
« 1° La composition défectueuse de la couleur des rayons ;
2° La propriété qu'ont ces rayons de dégager plus de chaleur que de lumière ;
3° La formation et le dégagement d'acide carbonique agissant sur les yeux d'une façon défectueuse ;
4» L'instabilité et la position, ainsi que la direction désavantageuse que l'on donne généralement à la lumière artificielle. »
En résumé, nous dirons que les yeux faibles devront éviter tout travail, toute occupation à la lumière artificielle; pour des yeux bien consti-
de l'hygiène de LA VUE. 259
tués, deux heures de lecture ou de travail à la lumière ne devront pas être dépassées.
Tandis que nous en sommes à la question de lumière, parlons aussi de celle du feu, qui lui est étroitement liée. En peu de mots, nous dirons que le chauffage au charbon de terre doit être banni des appartements, les gaz qui se développent pendant sa combustion sont tout à fait nuisibles, nonseulement aux yeux, mais à l'économie en général. Que de conjonctivites, d'ophthalmies, d'affections catarrhales n'ont d'autre cause quele chauffage au charbon de terre! Que le bois, que le sarment pétille dans les cheminées de nos appartements, et nos yeux y gagneront. De toutes façons, il faudra faire usage d'un écran, de manière à protéger les yeux de la lumière et surtout de la chaleur du foyer; l'habitude qu'ont certaines personnes de se mettre pour ainsi dire la tête dans le feu peut occasionner la production de la cataracte, ou tout au moins de l'amblyopie.
Nous voici édifiés sur un des sujets les plus importants. Parlons maintenant de l'hygiène de la vue pendant le travail. Beaucoup de personnes placent au hasard la table sur laquelle elles écrivent ; pourtant il est à ce sujet plusieurs règles à observer. Ainsi la meilleure manière de recevoir la lumière serait d'en haut, mais comme cela est
260 de l'hygiène de la vue.
rarement possible, on devra par exemple la recevoir à gauche. La pièce où on travaille sera au nord, afin d'avoir une lumière égale, les murs seront verdâtres; on bannira les dorures et toutes choses donnant des reflets, surtout en face de soi.
Réveillé-Parise résume ainsi les conditions d'un cabinet de travail : « On observera que les murailles de l'appartement ou du cabinet où l'on est journellement ne soient pas d'un blanc éclatant. Il serait peut-être indispensable d'en bannir les glaces, les bronzes et tous les objets brillants qui réfléchissent la lumière dans toutes les directions. Un simple tapis vert posé sur la table où l'on écrit pour délasser de temps en temps les yeux ; des rideaux de taffetas d'un vert clair à la croisée, et qui répandent dans l'appartement un jour aussi doux qu'agréable ; tels sont les meubles les plus nécessaires aux savants et aux littérateurs dans leurs occupations. Le cabinet où Buffon a tracé ses immortels écrits n'était pas mieux orné. Et que faut-il de plus à l'homme studieux qui veut se livrera des travaux littéraires soutenus, et ménager l'organe qui lui procure les plaisirs délicats de l'esprit? C'est encore sous ce rapport, quoique le plus faible sans doute, qu'un modeste grenier convient mieux peut-être aux véritables gens de lettres
de l'hygiène DE LA VUE. 261
que ces cabinets magnifiquement dorés, souvent aussi funesl.es à leurs yeux qu'à leurs talents. »
Nous dirons, en terminant ce sujet, que l'on devra, pendant le travail, reposer sa vue, en regardant de temps à autre de gros objets, car un travail continu et opiniâtre est fort nuisible pour les yeux.
Il est bon de noter aussi que l'on ne devra se mettre à travailler qu'une heure après le réveil, et deux heures au moins après les repas.
Les veilles engendrent force maladies, et notamment celles des yeux; aussi l'hygiène oculaire doitelle en faire une mention spéciale, afin d'indiquer qu'il n'y a rien de plus fâcheux pour la vue que cette funeste habitude de lire ou de travailler jusqu'à une heure avancée de la nuit. Nécessairement, le jeu et tous les plaisirs analogues qui nous tiennent éveillés alors que c'est le moment du sommeil, sont pernicieux pour la vue ; et la masse des amblyopes et des cataractes vous apprendront que leurs maladies sont le résultat d'excès de ce genre.
Parlons maintenant de l'air et de son influence' sur la vue.
« L'air pur, dit M. Michel Lévy, est le meilleur topique ; chaud ou desséché, il irrite par l'évaporation des larmes; sec et froid, il la provoque;
262 de l'hygiène d:
froid et humide, il dispose aux ophtkalmies catarrhales. »
Dans ces quelques lignes, les modifications de l'air sont tracées. Si l'air est très-chaud, on devra fréquemment se bassiner les yeux avec de l'eau fraîche, s'il est froid ou humide, on se garantira les yeux en portant des lunettes à verres plans sans teinte, ou légèrement enfumés.
Combien ne doit- on pas faire attention quand on pense, ainsi que le remarque savamment M. Desmarres, qu'un courant d'air très-froid, au sortir d'un bal par exemple, peut déterminer une amaurose symptomatique d'un décollement de la rétine par congestion séreuse !
Il est de ces préceptes que Ton ne doit jamais oublier. Eviter surtout le froid humide; ne jamais laisser ses fenêtres ouvertes durant les nuits d'été, car une amaurose peut être la conséquence de cette imprudence. Avoir soin de ne pas s'exposer aux courants d'air, car on sait qu'il peut en résulter des ophthalmies souvent fort tenaces.
Nous n'avons pas encore parlé du régime; mais il est important, pour bien conserver sa vue, de suivre les règles que l'hygiène indique, aussi nous ne nous étendrons pas sur ce sujet, et nous renverrons aux livres spéciaux. Il en est de même de la question du sommeil, etc. Nous inviterons, à ce
de l'hygiène de la vue. 263
propos, nos lecteurs à lire les charmants traités d'hygiène et de médecine domestique , par M. le docteur E. Beaugrand. Ces deux ouvrages1, clairement écrits et mis à la portée de tous, sont indispensables, et leur auteur a certes rendu un service réel en popularisant des notions trop souvent méconnues. — On devra lire aussi l'excellent ouvrage du docteur Magne sur l'hygiène de la vue ; et si Ton tient à avoir ce qu'il y a de plus complet sur l'hygiène , c'est le savant traité de M. Michel Lévy qu'il faudra lire.
La couleur des yeux inclique-t-elle la force de la vue? Béer a remarqué que les yeux bruns étaient plus robustes que ceux gris ou bleus. M. Desmarres ne partage pas cette opinion; nous croyons qu'il a raison ; cependant j'ai rencontré quelques faits qui tendraient à accréditer l'opinion de Béer; mais n'ayant rien de bien concluant, il vaut mieux s'en rapporter à un maître, et c'est ce que nous faisons.
On ne trouvera pas étonnant que nous ne parlions pas ici des Innettes, puisque le plus grand nombre des chapitres du présent ouvrage est réservé à cette importante question; seulement nous spécifions ici que Ton ne doit pas faire usage de loupes, ou du moins en faire un usage très-res-
i Chez Hachette.
treint. Que dans la vieillesse, on soit obligé de s'en servir quelquefois, cela peut encore se comprendre, mais à tout propos, comme le font certaines personnes, regarder de petits caractères, faire des recherches sur de vieuxmanuscrits, est chose que l'on ne doit se permettre qu'avec la plus grande circonspection, sous peine d'altérer profondément sa vue.
Puisque nous en sommes sur la question des loupes, donnons donc le conseil aux horlogers, graveurs, etc., d'abandonner leurs mauvaises loupes biconvexes pour se servir de loupes vraiment achromatiques doubles. De cette façon, ils y verront nettement, les objets ne seront pas colorés, et ils pourront avec peu de fatigue poursuivre un travail que remploi des loupes ordinaires rend souvent impossible. On pourrait pour chaque profession écrire une hygiène de la vue, et certes ce serait un grand bienfait.
Insistons ici pour indiquer qu'il est on ne peut plus fâcheux pour la vue de lire en voiture, en chemin de fer, en se promenant ; les impressions multipliées qui se font sur la rétine finissent par fatiguer beaucoup l'organe de la vue. Répétons encore qu'il ne faut pas se placer trop près du feu et que l'on doit avoir soin de faire usage d'écrans qui garantissent la tête car, en s'écartant de ces préceptes, on risque d'avoir la cataracte.
de l'hygiène DE LA VUE. 265
La vue des vieillards réclame beaucoup de soins. M. le docteur Magne a fort bien tracé l'hygiène de cet âge. Voici le résumé de ses observations.— Faire usage d'aliments délayants, prendre une heure d'exercice après chaque repas, ne pas s'endormir après les repas, préserver la tête de l'action du feu lorsque Von se chauffe, proscrire tout abus de boissons, éviter tout plaisir contraire à la vieillesse, ne pas veiller et habiter la campagne.
C'est ainsi que l'on parvient, dit le docteur Magne, sinon à enrayer, du moins à retarder les opacités de l'appareil du cristallin.
Le docteur Magne conseille, si la vue diminue, bien qu'il n'y ait pas d'opacité, des frictions une ou deux fois par jour sur les régions temporales, avec le Uniment suivant :
Ammoniaque liquide 8 gr.
Alcoolé très-concentré de noix vo-
fffique 8
Alcoolé de safran , 2
Alcoolat de bergamote 2
Alcoolat de lavande 4
Ether acétique 4
La dose de chaque friction est d'une cuillerée
266 de l'hygiène de la vue.
à café. Si nous indiquons ce collyre, c'est pour faire voir qu'il y a encore des remèdes, même quand la vue diminue chez les vieillards, et que l'on ne doit pas hésiter à suivre les conseils d'un docteur oculiste.
Les corps étrangers qui s'introduisent dans les yeux y causent, comme on le sait, de vives douleurs. Si on a affaire à de petites parcelles de bois, de sable, etc., on pourra en baissant ou levant les paupières, les retirer à l'aide d'un morceau de papier roulé, on fera ensuite de fréquentes lotions à l'eau fraîche. — S'il s'agit de parcelles métalliques ou autres, il sera indispensable de recourir à un homme de l'art.
Nous dirons, en terminant, quelques mots sur l'hygiène de la vue des enfants, qui réclame des soins fort assidus. On devra avoir soin de placer les lits et berceaux de façon à ce que la lumière ne vienne pas blesser leurs yeux, car* il pourrait en résulter de graves accidents. Si le lit est placé en face la fenêtre, l'enfant recevant la lumière dans les yeux peut être frappé d'amaurose; si le berceau est placé de côté, l'enfant, dirigeant ses yeux du côté de la lumière, peut loucher. Une autre cause de strabisme ou loucher chez les enfants est la fâcheuse habitude que l'on a de leur tenir les cheveux longs; ceux-ci, venant alors à
de l'hygiène de LA VUE. 267
leur tomber sur les yeux, les masquent en partie et donnent une fausse direction à la vision.
On fera en sorte que les enfants ne se touchent ni ne se frottent les yeux; et on sera attentif à ce que, dans leurs jeux, ils ne se jettent pas de sable, dont les parcelles entrant dans les yeux finiraient, si cela est répété, par occasionner la maladie connue sous le nom de blépharite-ciliaire. — Le bord des paupières se gonfle, les cils se contournent, une sécrétion s'établit, et il faut recourir à de petits moyens thérapeutiques.
M. le docteur Magne, qui a décrit d'une façon charmante, dans son hygiène, ces petites maladies de l'enfance, conseille, lorsque l'affection survient, de laver les yeux plusieurs fois par jour avec de l'eau fraîche. Si les paupières sont collées le matin, on lavera les yeux cinq ou six fois par jour avec le collyre suivant :
Hydrolat de romarin 40 gr.
Hydrolat de laurier-cerise 40
Hydrolat de roses 40
Pierre divine 50 cent.
Mêlez et filtrez, puis ajoutez :
Alcoolé de quinquina 1 gr.
Le soir on mettra sur le bord libre des paupières, dans toute leur étendue, une petite quan-
268 de l'hygiène de la yue.
tité de pommade du Régent. Ordinairement la petite maladie cède; mais, dans tous les cas, le mieux est de ne rien faire avant d'avoir consulté un de nos bons docteurs oculistes.
La chose importante chez l'enfant, c'est de développer d'abord ses forces physiques; mais ordinairement c'est tout le contraire que Ton fait, et Ton s'extasie devant ces petits prodiges étiolés qui ne sont à mon avis que de pauvres êtres, dont l'intelligence tendra plutôt à décroître , si une maladie causée par la surexcitation des organes ne les enlève avant l'âge de la jeunesse.
Réveil! é-1'arise a exprimé tout cela, d'une façon éloquente et parfaite, dans son Hygiène oculaire; puissent ses bons et savants conseils profiter à tous :
« A peine les enfants commencent-t-ils à grandir, qu'on les force d'app^quer leurs débiles organes sur des livres qu'ils ne comprennent pas, et dont les couleurs tranchées fatiguent même les yeux des grandes personnes; on veut qu'ils soient éternellement occupés à lire, écrire, dessiner, faire de la musique, et, de plus, coudre, broder, si ce sont des filles. Qu'est-ce autre chose, sinon exiger d'un instrument à peine formé le même usage que s'il avait acquis son point de perfection? Faut-il encore le répéter? Il est bon d'exer-
cer de bonne heure les facultés de l'entendement ; mais il ne faut point trop fatiguer la tête des enfants par des études prématurées, qui, en altérant la constitution, affaiblissent également l'intelligence.
« Un des plus beaux principes de la philosophie est peut-être de favoriser, autant que possible, dans la jeunesse, le développement des forces physiques; et ce serait rendre un grand service à l'humanité, de persuader aux parents qu'une intelligence précoce est, en général, le signe d'un tempérament délicat, d'une disposition nerveuse qui devient tôt ou tard fatale à celui qui l'obtient de la nature.
« Chaque chose a son temps ! Pourquoi vouloir hâter la culture et la saison? Vouloir qu'un enfant soit grave, raisonnable et appliqué, c'est vouloir qu'une fleur fraîchement éclose soit, du jour au lendemain, un fruit mûr et savoureux.
« Remarquons encore que plusieurs jeux des enfants contribuent parfois à altérer leur vue. Les uns se défient à qui lira en approchant le plus possible les livres de leurs yeux; les autres veulent s'habituer à fixer le soleil, le bout de leur nez, etc. Il en est qui se servent d'un morceau de miroir pour refléter les rayons du soleil dans les yeux de leurs camarades ; il n'en faut quelquefois pas
270 de l'hygiène de la vue.
tant pour occasionner une goutte sereine ou tout autre accident grave. »
Une des choses les plus importantes à observer à l'égard des enfants, c'est de ne pas les laisser veiller ; car la lumière artificielle blesse infiniment leurs yeux, qui n'ont pas encore acquis la force nécessaire. En peu de mots, M. Michel Lévy résume parfaitement ce précepte, que nous engageons; les mères de famille à suivre en tous points.
« L'enfant dont la sensibilité oculaire est trèsgrande sera placé le soir dans son lit, à l'abri des lumières. »
La propreté complète des yeux chez les enfants est indispensable ; la plupart des maladies des yeux qui surviennent dans le jeune âge résultent du peu d'attention des parents.
Nous dirons ici quelques mots des collyres, afin d'indiquer comment on doit les employer. Nous dirons aussi les noms de quelques substances qui entrent dans leur composition, non pas pour en prescrire l'usage, mais afin d'intéresser nos lecteurs. Les collyres sont du domaine de la médecine, aussi nous ne nous permettrons aucune recommandation à ce sujet. La seule chose dont on puisse faire usage sans danger est l'eau pure ou additionnée d'une cuillerée à café d'eau-
de -vie par verre. Dans de petites inflammations du bord des paupières, et lorsque les yeux picotent légèrement, on pourra employer Peau de roses mélangée à parties égales avec l'eau de plantin ou l'eau de bluet. L'extrait de saturne ne doit être employé que sur une ordonnance de médecin. Pour les yeux faibles, nous croyons pourtant devoir indiquer une petite médication dont nous avons constaté sur nous les bons effets: c'est une légère infusion de thé noir, que l'on emploie à froid et dont on se bassinera les yeux matin et soir.
A l'égard des collyres, M. le docteur Desmarres, dont les conseils savants font autorité, s'exprime ainsi : « L'expérience nous a appris que les simples fomentations, avec les collyres liquides les plus faibles, faits sur l'œil au moyen d'un linge ou d'une éponge, sont de la plus grande utilité, et que l'on ne doit jamais permettre de baigner l'organe dans ces petits vases inventés par Fabrice d'Acquapendente et nommés œillères.
Le contact de cette manière est trop direct, trop prolongé, et à moins que le collyre ne soit excessivement faible, presque tiède, on aura des effets tout autres que ceux sur lesquels on aurait dû compter. »
Ces observations sont fort importantes à connaî-
272 de l'hygiène de la vue.
tre, ainsi que celles que le même docteur fait à 1 égard des pommades.
« Quand on emploie les pommades dans le traitement des maladies des paupières, on doit avoir soin, avant de les appliquer, d'enlever les croûtes, fixées entre les cils, sous peine de n'obtenir qu'un effet nuisible ou tout au moins nul. Rien •n'est plus simple que le mode d'application; il suffit de placer sur le bout du doigt, gros comme une tête d'épingle de la pommade, et, l'œil étant tenu fermé, de porter le médicament sur la marge ciliaire, et de l'y déposer au moyen de frictions légères pratiquées dans le sens horizontal. »
Les substances les plus employées dans les collyres sont : le nitrate d'argent, le sulfate de zinc, l'acétate de cuivre, le sulfate de cuivre, le sousacétate de plomb liquide, l'alun (sulfate d'alumine et de potasse), le borax ou borate de soude, le sulfate d'atropine (belladone).
La pierre divine est aussi très-employée à l'état solide ou liquide, pour cautériser légèrement. Ce composé s'obtient en fondant 90 gr. de chacune des substances suivantes : Sulfate de cuivre, nitre et alun, et en ajoutant un peu de camphre.
Les pommades se préparent avec plusieurs des substances déjà citées. Parmi les plus généralement employées et celles qui ont le plus de vogu
dans le public, nous citerons celles de la duchesse de Montebello, de la veuve Farnier et du Régent. Toutes ces pommades doivent leur effet à l'oxyde rouge d'hydrargire (mercure).
La pommade de la duchesse de Montebello contient de l'oxyde rouge et du camphre, celle de la veuve Farnier, analysée par M. Page, pharmacien à Paris, paraît devoir contenir pour 12 grammes de principe graisseux, 30 centigr. d'oxyde rouge et 80 centigr. d'alun.
La pommade du Régent est la conbinaison des deux précédentes et contient l'oxyde rouge, Falun et le camphre.
Ces diverses pommades, utiles dans certains cas, sont souvent employées inconsidérément, et nous insistons pour que leur usage ne soit adopté que sur l'ordonnance d'un médecin. Je ne parlerai ici ni des poudres, ni des autres moyens thérapeutiques relatifs aux maladies des yeux; voulant nous renfermer essentiellement dans notre sujet, dont l'optique fait la partie principale, relativement aux maladies des yeux, nous répéterons encore ce que Réveillé-Parise a si bien dit :
« Il faut ne s'en rapporter, dans les maladies graves des yeux, qu'aux gens de Fart les plus expérimentés, et non à cette foule de médicastres qui savent tout, hors qu'ils sont ignorants. »
Le mot cataracte vient de xxTappàacroj, je trouble^ ou de xaxappaxT-/]?, chute d'eau. La meilleure définition qui en ait été donnée est de M. le docteur Desmarres, qui s'exprime ainsi dans son savant Traité des Maladies des yeux :
« La cataracte est l'opacité partielle ou totale de Fappareil cristallin. »
Cette affection était connue des anciens, et on en trouve la description dans les ouvrages de Gelse et d'Hippocrate ; mais ils se trompaient grandement sur sa nature, car ils croyaient que la cataracte était le résultat d^une chute de liquide, qui venait troubler la vision.
1 Gutta opaca.àes Arabes, caligo lentis de Cullen, der k- grave staar des Allemands.
Cette fausse idée se maintint clans la science jusqu'après 1604, et il fallut que Lapeyronie et Morand montrassent à l'Académie des sciences des cristallins opaques obtenus par extraction, pour que la vérité se fît jour. C'est ici qu'il convient de rappeler que chaque vérité acquise est l'œ Livre de plusieurs siècles, et que ce n'est qu'à force de persévérance et de travail que l'homme parvient à épeler le livre de la nature.
Quelles sont les causes de la cataracte ? Jusqu'à ce jour, tout ce qui a été dit sur ce sujet est pure hypothèse ; il est prouvé cependant que les vieillards y sont plus prédisposés que les jeunes gens.
Cependant la cataracte peut exister à tous les âges, même dès les premières années. La cataracte est héréditaire; cette opinion est aujourd'hui tout à fait admise. Maunoir a vu toute une famille atteinte de cette maladie; tous les docteurs célèbres rapportent des faits semblables.
On a dit que les sujets robustes étaient plus disposés à la cataracte que les sujets faibles. M. le docteur Desmarres ne partage pas cette opinion, et le tempérament n'a rien à faire avec la cause de la cataracte.
Les femmes sont aussi sujettes que les hommes à la cataracte. Quant aux professions , on n'a
jusqu'ici rien pu établir de concluant, et malgré des statistiques bien exactes, il a été impossible de savoir si tel ou tel métier disposait plus à la cataracte que tel ou tel autre. Ainsi, à cet égard, règne la plus complète obscurité.
Toutefois on a remarqué avec raison que les coups, contusions, piqûres, sont une cause fréquente de cataracte; un conlre-coup peut aussi amener cette maladie; on fera donc bien de se tenir sur ses gafdes.
La marche de la cataracte est variable : chez quelques personnes le cristallin peut devenir opaque en quelques jours, taudis que chez d'autres il faudra quatre, six ou huit années pour arriver au même résultat; souvent une cataracte commençante cesse de faire des progrès et reste toujours à cet état.
Les symptômes qui annoncent la cataracte ont été fort bien décrits par M. le docteur Magne dans son savant livre sur les maladies des yeux ; voici comment il s'exprime :
« En général, lorsque nous sommes consultés pour les yeux atteints de cataracte, nous apprenons que depuis un temps plus ou moins long,quelques mois, quelques années, la vue, qui d'abord éprouvait un sentiment de gêne, est devenue de plus en plus difficile ; un léger brouillard,
un peu de fumée s'est interposée entre l'œil et les objets extérieurs. Ce nuage a fini par prendre la consistance d'un rideau de gaze, qui permet à peine de distinguer un ensemble, sans pouvoir en saisir les détails. Les malades s'aperçoivent aussi le plus souvent que la vision s'opère plus facilement de côté que de face au crépuscule et dans les journées sombres, que par une lumière vive. La flamme des bougies cesse d'apparaître aussi brillante, mais augmente singulièrement de diamètre, et semble entourée d'une large auréole.
« En même temps que la vue se trouble, les malades éprouvent la sensation de petits corps qu'ils supposent placés devant leurs yeux, et quils comparent tantôt à des mouches, tantôt à des stries rubanées, ou bien à des zigzags, ou des cheveux. »
La cataracte est une maladie qui ne se guérit pas souvent par des médicaments; il faut une opération pour faire disparaître le cristallin et rendre la vision parfaite. Cependant, dès les premiers symptômes, on peut encore espérer de certaines médications, et, au moindre avertissement, on devra se rendre chez un docteur oculiste. Du reste, disons-le, l'opération de la cataracte. n'est nullement douloureuse et exige seulement quelques minutes : sur vingt cataractes opérés, dixneuf parviennent à voir, l'essentiel est de s'adres-
ser à l'un de nos bons docteurs oculistes; et lorsque nous avons dit que la réussite de l'opération est presque certaine, il suffira, pour s'en convaincre, de consulter les statistiques de nos célèbres docteurs, MM. Desmarres, Magne, Blanchet, Desormeaux, Sichel, Velpeau, Nélaton, etc.
La cataracte peut tenir à une opacité de la lentille cristal tienne (cataracte lenticulaire), ou à l'opacité de la capsule (cataracte capsula-ire), ou encore à l'opacité de la lentille et de la capsule (cataracte capsulo-lenticulaire). La cataracte de l'humeur de Morgani n'est assurément, suivant M. Desmarres, que le ramollissement au plus haut degré du cristallin.
Le diagnostic de la cataracte, le moment de l'opérer, tout cela appartient à la chirurgie et à la médecine.
Nous indiquerons seulement, et cela comme simple observation générale, comment se pratique l'opération.
L'opération de la cataracte se fait par extraction ou par abaissement.
Suivant les sortes de cataractes, le chirurgien choisit l'un des procédés indiqués; c'est là une affaire de diagnostic facile pour nos célèbres docteurs.
Dans l'opération par extraction, on pratique une
incision (avec un kératome, couteau plat triangulaire) dans la cornée transparente (tig. 62), de façon à la détacher par moitié, tout en laissant un petit point d'attache (Desmarres) ; cela fait, à l'aide d'an petit instrument spécial (kystitome), on incise la capsule du cristallin, puis on coupe le petit point d'attache, on presse légèrement sur l'œil, on reçoit le cristallin qui sort sans difficulté, on enlève ensuite les débris de la capsule et l'opération est terminée.
Dans rabaissement, on introduit nne aiguille spéciale dans l'œil (fîg. 63), près de la cornée transparente; puis on incise la capsule et on abaisse le cristallin , en le refoulant dans le corps vitré , comme le montre la fi». 64.
•Fi g. 64.
L'opération faite, il faut suppléer à la disparition du cristallin ; c'est là que l'art est admirable, c'est là qu'il faut bénir Salvino Armato, ce grand
Fis. 62.