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A PROPOS DES LUNETTES A LIRE

En résumé, il serait à désirer que la vente des verres de lunettes fût réglementée et qu'on les considérât comme des médicaments; il faudrait donc interdire toutes les fabrications vicieuses, et ne permettre la vente des lunettes qu'à des fabricants sérieux, auxquels un diplôme de capacité serait délivré. De cette façon, l'humanité y gagnerait, et cette réforme serait une des plus importantes de notre siècle.

L'histoire de l'origine des lunettes ne se trouve bien complète que dans le Manuel des Myopes et des Presbytes de mon père ; à force de persévérance il est parvenu à recueillir tout ce qui se rattachait à ce sujet. Montucla, Molineux, Manni, Rédi,-etc, furent tour à tour consultés par lui, et il finit enfin par produire un travail sérieux et intéressant, au lieu de notes éparses qu'il fallait chercher dans les ouvrages précédemment cités,

Nous esquisserons ici cette histoire en ajoutant quelques notes que nous avons recueillies.

On n'est pas d'accord sur l'étymologie du mot besicles ; les uns veulent qu'ils viennent de bis et oculus (deux yeux), les autres de bis (deux fois) et

de cyclus (cercle). Quant au mot lunette, il a été adopté , d'après l'avis de certaines personnes, parce que les verres ont à peu près la forme de deux petites lunes.

De nos jours les Anglais nomment les lunettes, spectacles sans doute de spectare (regarder) , les Italiens les appellent lunettes de nez (occhiali di naso), et les Espagnols anleojo. Ménage a défini ce dernier mot en le faisant dériver de ante oculos (devant les yeux).

Les anciens ne connaissaient pas les lunettes, puisqu'ils ne se servaient que de globes de verres remplis d'eau, ou de sphères en verre. Les personnes qui veulent que tout ait été connu dans l'antiquité n'ont pas manqué d'invoquer Plante, mais dans ses ouvrages il n'indique rien qui soit en faveur des lunettes. Pline ne parle que des boules de verre avec lesquelles on brûlait les habits, et les chairs des malades qu'on voulait cautériser. Dans ses Nuées, Aristophane parle d'un certain bouffon nommé Strepsiade, faisant part à Socrate d'une belle invention qu'il a imaginée pour ne point payer ses dettes. Àvez-vous vu, ditil, chez les droguistes, la belle pierre dont ils se servent pour allumer du feu ? — Veux-tu dire le verre, dit Socrate? — Oui, répond Strepsiade. — Eh bien, voyons ce que lu en feras, réplique Socrate. — Le voici,

dit le bouffon. Quand l'avocat aura écrit son assignation contre moi, je prendrai le verre, et me mettant ainsi au soleil de loin, je fondrai toute son écriture.

Cela ne prouve encore rien pour les verres lenticulaires et les lunettes; du reste, les sphères servant à brûler devaient être approchées de trèsprès, et pourquoi Strepsiade se met-il de loin? aussi il faut voir, dans cette farce, le résultat de l'imagination d'un poète dont on ne peut tirer aucun argument solide.

Sénèque , liv. II, chap. lxxxiii, indique aussi l'emploi des globes de verre remplis d'eau, servant à grossir les objets. Gicéron, Cornélius Nepos, Suétone, disent que lorsque la vue perdait de sa force, on se faisait faire la lecture par des serviteurs. Gomme moyen curatif, les anciens ne se servaient que de collyres, et lorsqu'ils leur manquaient, ils étaient presque dans les ténèbres, par rapport aux petits objets. On parle bien dans les histoires des miroirs ardents d'Archimède qui brûlèrent les vaisseaux de Marcellus à une grande distance des murs de Syracuse, mais si le fait est vrai, ce qui semble par trop invraisemblable, il n'est pas dit qu'il fit ce prodige avec des verres lenticulaires. Du reste, les anciens devaient avoir quelque connaissance de la catoptrique; il paraît même qu'Archimède avait écrit un livre sur ce

sujet, mais jamais il n'a paru. — Il n'est pas douteux que les anciens connaissaient la manière de grossir les petits objets, car les Grecs n'auraient pas pu graver des pierres fines telles que celles qui nous sont parvenues, mais c'était toujours avec la sphère, et non avec le verre lenticulaire ; du reste, parmi les antiquités recueillies, jamais on n'a trouvé la moindre trace de lunettes ou de verres s'y rapportant ; de même dans les sculptures et les peintures, on ne trouve rien qui soit relatif à ce sujet.

Les expressions faber ocularius ne prouvent rien, car elles désignent tout simplement un fabricant d'yeux, et l'on sait que les statues antiques en possédaient en verre ou en pierres fines.

Mon père, dans le Manuel des myopes et presbytes, raconte que le médecin Rigordus, chapelain de Philippe II, écrit dans la vie de ce roi, qu'en 1215 il fut tué d'un coup de couteau qui l'atteignit à la tête à travers l'ouverture du casque. Occiditur, etc., cultello recepto in capite per ocularium galese. « Il périt d'un coup de poignard qui atteignit la tête à travers la visière du casque. »

Dante écrivait en 1300 :

E si corne visière di cristallo !.

i Comme des visières de cristal.

Mais cela ne doit pas se rapporter aux lunettes, car elles venaient d'être découvertes, et étaient peu connues.

Passons maintenant à une époque plus rapprochée, alors nous pourrons trouver des preuves irrécusables.

En "1303, Gui de Chauliac, dans sa Grande Chirurgie ajoute, après l'indication d'un spécifique : « Si cela ne suffit pas , il faudra recourir aux lunettes. »

En 1305, Bernard Gordonius, célèbre médecin, écrit dans son Lilium medecinse des lignes qui signifient, en parlant d'un collyre qu'il avait composé : Il est si efficace qu'il met le vieillard à même de lire de petits caractères sans lunettes.

Il paraît qu'au début on les attachait au bonnet par un crochet. Dans un discours sur la mort, écrit par Jérôme Savonarole (1490), on trouve à ce sujet la phrase suivante : « Mais comme les lunettes tombaient il devint nécessaire de mettre la barrette, ou quelque crochet pour les fixer et les empêcher de tomber.

A Pavie, il paraîtrait que l'on conservait la barrette et les lunettes de Saint Bernardin de Senis qui vivait en 1440. Ce n'est qu'à la fin du xve siècle que l'on fixa les lunettes sur le nez comme cela se fait aujourd'hui. La preuve de ce perfection-

nement se trouve dans un manuscrit du couvent Saint-Marc à Florence, écrit à cette époque et orné d'une miniature représentant un frère avec des lunettes fixées sur le nez.

Le premier auteur qui se soit occupé de recueillir les faits relatifs à l'histoire des lunettes est le savant François Redi, dans son IVe volume (1724).

D'après lui, il existait au couvent de Sainte- Catherine de Pise une chronique latine, contenant le récit de la mort du frère Spina(1313); on y remarquait une phrase dont la traduction signifie : « Frère Alexandre de Spina, homme bon et modeste, avait le talent de reproduire tous les travaux qu'il voyait ou qu'on lui décrivait. Il fit des lunettes dont l'inventeur ne voulait pas enseigner la fabrication , et communiqua de bon cœur ses procédés. »

Il paraît qu'il vit par hasard une paire de lunettes entre les mains d'une personne qui refusa de lui donner des explications; mais il avait vu, et il ne lui en fallait pas davantage pour arriver au but de ses désirs.

Donc, ce n'est pas Spina l'inventeur , pas plus que Roger Bacon ; car à l'égard des moyens de lire les petits caractères, il proposa seulement l'emploi des segments sphériques placés près des objets;

En 1299, dans un traité de conduite écrit par Sandre- di Popozo di Sandro, on lit aussi : Je suis tellement accablé par l'âge, que je ne puis lire ni écrire sans des verres nommés lunettes, nouvellement découverts au profit des pauvres vieillards dont la vue s'affaiblit.

François Redi, dans une lettre adressée par lui à Paolo Falconieri, ajoute : « De plus, écrit-il, dans le discours de frère G-iordano de Rivalto , d'après le texte manuscrit de Philippe Pandolfmi, rapporté dans le Dictionnaire de l'Académie délia Crusca, il est dit clairement au mot occhiale: Il n'y a pas encore vingt ans qu'on a découvert l'art de faire des lunettes. » Et cela était écrit en 1305. Giordano mourut en 1311, il habitait près d'Armati, et il a dit dans ses ouvrages : J'ai vu celui qui les découvrit et les fabriqua le premier et je m'entretins avec lui.

Gomme preuve évidente, on peut lire dans la Florence illustrée de Leopoldo del Migliore, antiquaire florentin, le passage suivant : « Mais il est un autre souvenir d'autant plus précieux que, par son moyen, nous parvenons à savoir que le premier inventeur des lunettes fat un gentilhomme florentin, le seigneur Salvino Armato, petit-fils d'Armati, de noble origine, qui laissa le nom de séjour des Armati , encore en usage aujourd'hui,

à la petite ruelle située derrière le Centaure... et l'on peut voir l'effigie de ce personnage, étendue, en habit civil, sur une grande dalle, avec l'inscription suivante :

QUI DIACE

SALVINO D'ARMATO DEGLI ARMAT!

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