DIO GL1 PERDONIE A PECCATA
ANNO D.MCCCSVII
Ci-gît Salvino Àrmato d'Armati, de Florence, inventeur des lunettes. Dieu lui pardonne ses péchés. Année 1317.
Ainsi donc, gloire àSalvino, le bienfaiteur de l'humanité, l'inventeur des lunettes !
Mon père avait toujours eu l'idée de faire rechercher le tombeau d' Armato. Enfin, il y a quelques années, il pria M. Tito Puliti, savant florentin, de faire des recherches à ce sujet. Quelque temps après, il recul une épreuve photographique d'après laquelle mon père fit faire la gravure placée en tête de ce volume. L'ancien tombeau a été détruit; mais, à la même place, il a été refait non pas du même genre, mais qu'importe ! après trois siècles, on peut encore voir, sur un point de la terre, un petit monument élevé à un homme qui devrait avoir sa statue dans l'univers entier.
C'est donc à mon père, Charles Chevalier, et à
l'obligeance du savant Tito Paliti, que Ton doit la reproduction fidèle du tombeau d'Armato. On est si heureux de rendre hommage aux grands génies !
Les premiers bons verres de lunettes furent faits par des amateurs et par des moines. Peu de temps après des fabricants spéciaux s'en occupèrent et prirent le titre de lunetiers. A Milclebourg, en 1590, il existait deux artistes lunetiers, Jean Lapprey et Zacharie Jansen, celui qui inventa le microscope composé. Cependant il faut dire que c'est à Venise, dans les environs de Murano, que l'on fabriqua les meilleurs verres. Du reste , les Vénitiens ont, de prime abord, excellé dans tout ce qui se rattachait à la verroterie.
Parmi les gens célèbres qui fabriquèrent des verres de lunettes, on peut citer le célèbre Spinosa, né à Amsterdam et mort le 23 février 1677. Spinosa vécut longtemps à La Haye, chez de pauvres gens. Il avait appris, pour gagner son pain, à faire des verres de lunettes, et il excellait dans ce genre de travail.
Il était aussi très-habile pour faire à la plume des portraits de fantaisie, qu'il vendait pour vivre ; du reste, Spinoza était d'une économie sans pareille, et il ne dépensait pas plus de cinq à six sous, par jour. Son honnêteté mérite d'être remar-
quée. Un de ses amis1 lui légua en mourant une fortune immense. Spinoza la refusa, et restitua la somme à des parents éloignés de son ami. — On a voulu faire passer Spinosa comme athée, mais c'est une grave erreur, car Spinosa était un vrai croyant.
M. Emile Saisset, dans sa traduction des œuvres de Spinoza2, nous donne les détails suivants sur sa vie et sa personne :
« Transportons-nous sur le Pavilioengragt, à la Haye, et entrons dans la maison de Yan der Spyckoù habite Spinoza. Que fait-il, sans famille sans culte, sans appui extérieur, dans cette cellule prise sur l'étroite demeure des pauvres gens? Il passe le temps, dit son hôte, à étudier et à Iravailler ses verres. En effet, Spinoza, chassé de sa synagogue, exilé de sa patrie, pauvre et décidé à ne dépendre de personne, avait appris un art mécanique, en quoi, du reste, il demeurait fidèle aux traditions de sa religion et de sa famille. L'art qu'il choisit fut celui de faire des verres pour des lunettes d'approche 3. Il était bon opticien , dit quelque part Leibnitz, se taisant discrètement sur le reste.
1 Simon de Vriès.
2 Charpentier, 1M31.
3 Et pour les lunettes qui servent à lire, A. C.
« Mais Spinoza n'avait pas besoin d'être si habile pour gagner sa vie. C'est une chose incroyable, s'écrie le bon Colerus *, combien Spinoza était sobre et bon ménager. On voit, par différents petits comptes trouvés dans ses papiers, qu'il a vécu un jour entier d'une soupe aulait accommodée avec du beurre, ce qui lui revenait à trois sous, et d'un pot de bière d'un sou et demi. C'est tout ce qu'il fallait pour soutenir le corps languissant et chélif où. habitait cette pensée puissante. Colerus décrit Spinoza très-faible de corps, malsain et attaqué de phthisie depuis sa jeunesse. C'était un homme de moyenne taille ; il avait les traits du visage bien proportionnés, la peau un peu noire, les cheveux frisés et noirs, les sourcils longs et de même couleur, de sorte qu'à sa mine on le reconnaissait aisément pour être descendu des juifs portugais. Pour ce qui est de ses habits, il en prenait fort peu de soin, disant qu'il est contre le bon sens de mettre une enveloppe précieuse à des choses de néant ou de peu de valeur.
« Le 23 février 1677, un dimanche, les hôtes de Spinoza étaient allés à l'église faire leurs dévotions. Au sortir du sermon, ils apprirent avec surprise que Spinoza venait d'expirer. Il n'avait pas
1 Ministre de l'église luthérienne, contemporain de Spinoza.
quarante-cinq ans ; quoique tombé en langueur depuis quelques mois, rien ne faisait présumer une mort si prompte. Tout prouve qu'il mourut en paix comme il avait vécu. »
Salvino Armato inventa d'abord les lunettes à verres convexes; il est probable que les verres concaves furent inventés presque à la même époque, mais il n'existe aucune trace de cette application. Sans doute un myope essayant des verres convexes, et voyant qu'il y voyait encore moins bien, eut l'idée d'essayer les verres contraires. Du reste, les recherches historiques à ce sujet seraient de peu d'importance.
Il parait que la bienfaisante invention de Salvino se répandit dans le monde avec la rapidité de l'éclair; en France, elle devint d'un usage général. Le poëte Eus tache des Champs les cite comme d'un usage commun, et il ajoute : on en portait dans la rue.
Il paraît aussi que le bon roi Henri était presbyte et qu'il s'accommodait fort bien des lunettes; car, lorsque le président Jeannin, ambassadeur à la Haye, lui écrivit, le 8 janvier 1609, qu'il lui présenterait l'ouvrier qui venait d'inventer les lunettes d'approche, et qui devait être Zacharie Jansen, Henri IV lui répondit : « J'aurai plaisir de voir les lunettes dont votre lettre fait mention,
OU BESICLE S
encore que j'aie à présent plus grand besoin de celles qui aident à voir de près que deïoin. »
La réunion du verre concave et du verre convexe, placés à distance dans un tube, devait produire le premier télescope , l'idée première en revient à Zacharie Jansen,mais ce fut Galilée qui compléta l'œuvre, en faisant des instruments parfaits.
Suivant M. de Nelli qui a écrit une histoire de Galilée (Florence 1820), il paraît que cet homme illustre passait les vacances à Venise. En juin 1609, il apprit que Jansen avait présenté au comte Maurice de Nassau un appareil qui faisait voir les objets éloignés comme s'ils étaient voisins. On ne lui en dit pas davantage. Il revient de suite à Padoue, il médite, et au bout de vingtquatre heures, il fait une lunette d'approche médiocre d'abord ; mais supérieure à celle du Hollandais. (Il parait qu'il se servit d'un tuyau d'orgue pour fabriquer sa première lunette).
Le bruit du succès de Galilée parvint bientôt à Venise, où il fut appelé le 23 août 1609 ; il présenta au doge sa première lunette, l'accompagna d'un Mémoire sur sa théorie et ses applications. Le surlendemain, il sortit du Sénat un décret qui nommait, dans les termes les plus honorables, Galilée professeur à vie avec un traitement annuel
de 400 ducats. On le relint à Venise plus d'un mois pour montrer sa lunette à toute la République, métier qu'il déclare avoir été très-fatigant.
Bien que cette anecdote sorte un peu de notre sujet, nous l'avons transcrite, car il nous a semblé qu'elle pourrait faire plaisir à nos lecteurs.
Passons maintenant à l'histoire des verres colorés, dont l'usage est si précieux pour les vues que la lumière fatigue, et dans une foule d'affections de l'organe visuel.
Il n'y a pas bien longtemps que Ton croyait que la teinte verte était la meilleure pour atténuer les lumières vives. Réveillé Parise, dans son Hygiène oculaire (1816), la cite comme la plus parfaite: « La couleur verte, dit-il, est donc celle qui l'emporte sur les autres, sans contredit. Qui ne sait que ce rayon, qui occupe le milieu de l'échelle optique, est le plus doux et le plus agréable de tous ? La couleur verte est la couleur favorite de la nature ; elle l'a tellement prodiguée et variée dans son inépuisable fécondité, qu'on ne trouve pas deux plantes dont le vert soit parfaitement identique, etc. » Béer, médecin oculiste, dans un livre qu'il publia en 1802, indique aussi la teinte verte, bleue ou jaune, mais il remarque
que toutes ces teintes sont mauvaises ; car elles changent la teinte des objets, l'observation de Béer est donc fort judicieuse.
En 1746, on portait des verres de toutes couleurs. Gela devait être ma foi singulier, de voir passer les gens avec des lunettes de teintes si différentes. En effet, il y en avait avec des verres des couleurs suivantes : vert céladon, vert de pré, vert de mer, bleu clair, gros bleu, jaune, violet, couleur de vin, rose. Toutes ces couleurs se trouvent notées dans un excellent ouvrage sur les lunettes, publié en 1746, par Thomin, maître et marchand miroitier-lunetier, au Miroir ardent, entre la fontaine Saint-Benoit et le collège du Plessis, rue Saint- Jacques à Paris. Thomin publia aussi un très-bon traité d'optique. Nous aurons plusieurs fois l'occasion de parier de cet artiste clans le cours de cet ouvrage, car ses conseils sur l'usage et le choix des lunettes sont tout à fait justes et propres à éclairer les esprits. En ce temps-là, on portait aussi des demi-masques à deux verres, pour aller en campagne et se garantir les yeux du froid, du vent et de lapoussièreen courantla poste. Thomin était sans doute contemporain du père de mon grand-père; car, en 1765, sur le quai de l'Horloge, non loin des deux tours qui existent aujourd'hui, on voyait une petite boutique avec l'enseigne de :
Louis -Vincent Chevalier, maître et marchand miroitier, lunetier, himbeloiier. A cette époque, tons les miroirs étaient faits par des opticiens, et certes ils étaient meilleurs qu'aujourd'hui, les glaces des carrosses rentraient ainsi dans la spécialité.
En 1765, le nom de Chevalier apparaissait pour la première fois sur le quai de l'Horloge ; de là date la fondation de la maison que je dirige aujourd'hui, continuée par Jacques-Vincent Chevalier (fils de Louis -Vincent) jusqu'en 1841, époque de sa mort, où elle fut réunie à celle que mon père, Charles Chevalier, fonda en 1830 au Palais-Royal. Aujourd'hui que les titres sont changés, l'opticien miroitier, bimhelotier, est devenu tout simplement opticien ou ingénieuropticien; nous expliquerons plus loin l'origine de ce titre.
Revenons aux verres colorés, et spécifions que l'application des premiers verres à teinte neutre, c'est-à-dire de ceux qui atténuent les vives clartés sans changer la couleur des objets, résulte des recherches de l'abbé Rochon, Vincent Chevalier et Charles Chevalier (1816).
Voici, du reste, comment ce service fut rendu à l'humanité :
L'abbé Rochon avant un ami dont la vue était
d'une faiblesse extrême, vint consulter Vincent Chevalier qui pensa que des verres colorés lui seraient favorables ; mais n'ayant point trouvé dans les verres verts, communément employés, un résultat satisfaisant, Vincent Chevalier, assisté de son fils Charles Chevalier, chercha dans un grand nombre de morceaux ; enfin l'on s'arrêta à un fragment de verre dont la teinte était bleu noir; mais, par malheur, il n'existait que ce fragment, et il était impossible de s'en servir pour faire les verres nécessaires. M. l'abbé Rochon pria alors M. le marquis d'Etampes de faire fabriquer du verre conforme à l'échantillon à la manufacture des glaces, ce qui, étant fait, remplit parfaitement le but. Dès cette époque, ces verres furent répandus dans le commerce et rendus d'un usage général.
En 1817, Vincent Chevalier perfectionna encore ces verres et adopta définitivement la teinte noirgris, c'est-à-dire la seule vraiment bonne ; on appelle aussi cette couleur teinte fumée de Londres, le certificat suivant fera voir qu'il n'y a rien d'anglais dans cette utile application :
« Je soussigné, propriétaire de la manufacture d'émaux, maire de la commune de Sèvres, certifie que dans le courant d'août 1817, sur la demande de M. Chevalier (Vincent), et par l'entremise de
M. Delaunay, j'ai fait une teinte de cristal noir gris pour lunettes, que M. Chevalier a mis le premier en usage.
Fait à Sèvres, le 23 septembre 1823.
Signé : Lambert.
A propos des verres colorés et des limettes, mon père (Manuel des myopes et des presbytes) cite un passage d'un ouvrage de J. F. Davis, ancien président de la Compagnie des Indes en Chine, et qui nous donne quelques détails sur l'usage des lunettes chez les Chinois. Voici ces détails dont on appréciera l'intérêt :
« Ce peuple ignore complètement les lois de la réflexion et de la réfraction, cependant il se sert de cristaux convexes et concaves pour aider la vue. Les Chinois n'emploient à cet usage que le cristal de roche.
« On serait tenté de croire qu'ils tiennent des missionnaires la connaissance de cet instrument ; toutefois, cette opinion tombe d'elle-même lorsqu'on voit la grandeur, la forme singulière .de leurs lunettes et la manière curieuse dont ils les ajustent; elles sont maintenues par des cordons de soie passés derrière les oreilles et terminés par des glands fixés à leurs extrémités. Pour diminuer
or BESICLES. 29
l'éclat des rayons lumineux, ils se servent d'un minéral nommé tclia-cki ou pierre à thé, à cause de ia ressemblance qui existe entre sa couleur et celle d'une faible infusion de thé noir i . »
Terminons maintenant ces notes historiques par l'origine du titre d'ingénieur-opticien. A ce propos, j'extrairai du Manuel des myopes- et des presbytes (1841), ce que mon père a écrit sur ce sujet :
« Le nombre des fabricants ne tarda pas à augmenter proportionnellement au débit de l'instrument, mais la qualité des verres ne pouvait que perdre à cette progression et l'étranger eut longtemps le privilège de nous fournir de bonnes lentilles, tant pour les besicles que pour les autres instruments d'optique, lorsqu'on 1784 Cassini obtint de Louis XVI la restauration de l'observatoire de Paris, et l'ordre de faire construire par des artistes français de nouveaux et grands instruments d'astronomie.
« Bientôt un corps d'ingénieurs- opticiens et constructeurs d'instruments de mathématiques fut créé par lettres patentes. L'Académie des sciences fut chargée des examens et de la nomination de ces ingénieurs. De là datent nos premiers efforts pour
5 Nous pensons que le tcha-chi n'est autre chose1 que du quartz- enfumé (cristal de roche).
rivaliser avec les artistes de la Grande-Bretagne1. »
L'influence de cette nouvelle organisation ne tarda pas à se faire sentir, des ingénieurs vinrent siéger parmi les membres de l'Institut et du bureau des longitudes ; néanmoins ces ordonnances ne furent pas maintenues; les moindres fabricants et même les marchands qui ne fabriquaient rien, usurpèrent le titre cV ingénieur-opticien, et sans doute si les colporteurs ne s en parèrent pas également, cène fut que faute cV enseigne. Aujourd'hui tout le monde peut être ingénieur-opticien, et la routine ne permet pas qu'on retranche cette qualification. Nous faisons des vœux ardents pour qu'une nouvelle organisation vienne rendre aux constructeurs habiles la considération que leur avait donnée l'ancienne ordonnance et pour que des épreuves spéciales leur permettent seules de prendre justement le titre cVingènieur- opticien.
Les hommes qui consacrent leurs veilles à l'étude des sciences ont reconnu depuis longtemps l'importance de notre art et ont cherché à récompenser nos efforts par l'autorité de leurs suffrages transmis au monde savant. En Angleterre, Dollond, Ramsden furent dignement rémunérés par
i C. Dupin, Rapport du jury central sur les produits de l'industrie française en 1834.
leurs concitoyens pour les progrès qu'il firent dans l'art de construire des instruments d'optique et de précision. La manufacture de Munich, fondée par Reichenbach et Frauenhofer, fut placée sous le patronage immédiat du gouvernement qui lui accorda de larges subventions. En France, l'institution du corps des ingénieurs en instruments pour les sciences, la nomination de plusieurs de ses membres à l'Institut et au bureau des longitudes, les rapports rédigés par l'élite de la science, les décorations et les médailles d'or accordées aux lauréats, indiquent assez le prix que Ton attache à cette branche de l'industrie nationale. Cependant, il faut l'avouer, c'est dans notre pays, si jaloux d'obtenir la prééminence en toutes choses, que les fabricants doivent s'imposer les plus grands sacrifices, car il n'existe point en France d'établissement analogue à ceux de Munich, de Vienne, etc., et un constructeur habile est parfois arrêté dans ses travaux par un obstacle qui a souvent entravé la marche des plus grands génies. Les membres du jury, dans leur rapport sur 'les produits admis à l'exposition de 1839, ont parfaitement caractérisé notre position par cette phrase remarquable : — C'est une inchùstrie pleine de dévouement que celle de nos grands opticiens. Malgré les vœux formés par mon père, le titre
d'ingénieur-opticien est toujours à la merci de chacun, il reviendrait pourtant de tout droit à ceux qui ont fait leurs preuves. Un examen devrait être subi et un diplôme délivré. A défaut de ces deux choses, ce titre n'est pas déplacé à côté du nom de ceux qui ont reçu des médailles d'or dans nos expositions, de ceux qui fabriquent dans leurs ateliers des produits justement appréciés. Mais- que peut penser le monde du titre d'ingénieur-opticien placé sur les maisons qui ne fabriquent rien, dont le nom ne figure jamais dans nos expositions, et dont l'absence de travaux est évidente? C'est encore au public à être juge de tout cela, en attendant qu'une sage organisation vienne confirmer ce que M. le docteur Magne a si bien dit dans son Étude sur les maladies des yeux : Nul ne devrait être admis à porter le titre d'ingénieur-opticien qu'après avoir subi un examen théorique er, pratique sur les diverses branches auxquelles se rattache Voptique.