AMÉRIQUE TORRIDE
I. Amérique centrale. — Géographiquement, le centre Amérique s’étend de l’isthme de Panama, qui appartient à la Nouvelle-Grenade, à l’isthme de Tehuantepec qui relève du Mexique. Politiquement, l’Amérique centrale est une région composée de cinq républiques, fédérées de nom, désunies de fait, parmi lesquelles quatre d’entr’elles, Costa-Rica, Nicaragua, Guatemala et le Honduras confinent aux deux Océans dans une étendue variable, tandis que le San-Salvador, la plus petite des cinq républiques, est exclusivement baignée parles eaux du Pacifique.
Tout le centre Amérique est traversé à peu près du S.-E. au N. -O., entre le 10° et le 15e degré de latitude nord, par la chaîne des Andes, et se divise en deux versants inégaux. L’oriental qui regarde la mer des Antilles est torride, brûlant, palustre ; toutes les endémies tropicales y déciment la race blanche; le versant occidental, qui descend brusquement du sommet de la chaîne montagneuse, est brûlant sur ses rivages, chaud et tempéré sur ses collines et ses altitudes, mais le paludisme y est incomparablement moins intense que sur le versant opposé et le climat beaucoup
moins sévère pour la race blanche, sauf dans l’État de Gosta-Rica.
Sur le versant atlantique, on constate deux saisons principales et deux périodes de transition. L’hivernage, grande saison chaude, avec pluies abondantes et orages quotidiens, s’étend d’avril à novembre ; la seconde grande saison, qui commence en décembre et finit au mois de mars, est moins torride, mais encore très pluvieuse. A l’occident, dans le San-Salvador et le versant pacifique de Gosta-Rica, les deux grandes périodes saisonnières sont plus nettement tranchées, les pluies y étant très rares de novembre au mois d’avril ; il y a donc là, pendant notre hiver, une véritable saison sèche.
En présence de ces conditions climatiques, tantôt funestes, tantôt bienfaisantes, la race blanche s’est comportée comme il était facile de le prévoir. Elle a en vain tenté de s’établir sur les côtes torrides et pestilentielles que baigne l’Atlantique et sur les deux rivages, aussi malsains l’un que l’autre, de la république de Gosta-Rica. Les blancs sont très rares dans le Honduras, aussi bien dans la république de ce nom que dans le Honduras anglais et à Rélize. Seuls les Ladinos (1) et les Noirs y peuvent travailler la terre, bien qu’y souffrant encore de la température torride, du paludisme et des autres endémies tropicales. Le Nicaragua n’est pas plus hospitalier pour la race conquérante ; les Blancs, qui y sont du reste peu nombreux, ont dû, dans cette région, fuir sur les hauteurs le climat énervant des zones basses, et abandonner aux métis, aux Indiens et aux nègres, la culture d’une terre d’ailleurs inépuisable dans sa fécondité. Au Guate-
(1) Métis d’Espagnols (Latini) et d’indiens.
mala (1), sans la fusion des races, sans les Indiens surtout, qui, dans cet État, sont plus nombreux que dans les autres, le sol fût demeuré infécond. Le San-Salvador eût peut-être permis à la race blanche de prospérer dans sa pureté ; cette bande étroite de terre a des pentes rapides, des rivages peu palustres, une température fraîche au moins pendant la moitié de l’année, un air sec et sans infectieux; mais le mélange des races conquérante et conquise s’y est opéré dès le début, et aujourd’hui, au grand bénéfice du San-Salvador, les Salvadoriens, presque tous Ladinos, voient leur population s’accroître avec rapidité (2).
IL Mexique. — C’est sans aucun doute au Mexique que la constitution orographique du sol tend à démontrer avec le plus d’évidence les influences de la hauteur des gradins terrestres sur la salubrité d’une région. Chacun sait que cette contrée se partage en trois vastes terrasses, qui par leur température, en rapport avec l’altitude de chacune d’elles, sont torrides près des rivages, chaudes à une hauteur plus grande, tempérées sur les plateaux les plus élevés. Les côtes maritimes, torrides sur les deux Océans, sont insalubres à un haut degré ; si Vera-Cruz a la fièvre jaune, Acapulco a la fièvre palustre et les blancs purs ne peuvent faire souche ni de l’un, ni de l’autre côté. A mesure que l’Européen monte vers les régions chaudes il s’acclimate plus aisément; dans les altitudes tempérées, il
(!) L’État de Guatemala occupe une superficie de 150,000 kilomètres carrés, pour une population de 1,259,000 habitants, sur lesquels un tiers à peine de race blanche (H. de Bizemont, Amérique centrale et canal de Panama).
(2) Les métis forment la plus grande partie de la population de cet État : après eux viennent les Indiens, descendants des Aztiques, puis les blancs qui ne sont que le quarantième de la nation (H. de Rizemont, ouvrage cité).
est acclimaté sans transition sensible, sans secousse organique. A Orizaba, dans la zone tempérée, nos soldats ont été peu éprouvés par les maladies. Aux Cumbres et sur le plateau de l’Anahuac, à 2,000 mètres d’altitude, ils ont trouvé une atmosphère pure, fraîche, qui, malgré sa faible densité, a assuré leur acclimatement individuel comme elle avait suffi pour donner à la race espagnole l’adaptation à travers les siècles. Cependant, « les Blancs sans mélange, dit O. Reclus, ne dépassent guère trois cent mille âmes (1) »; mais n’est-ce pas suffisant pour démontrer que leurs générations successives ont pu vivre et se perpétuer sur le sol mexicain, puisque l’Espagne, depuis qu’elle a perdu l’une de ses plus belles colonies, n’y renouvelle plus par le sang de nouveaux arrivants celui des premiers conquérants. D’un autre côté, si ces derniers, en admettant que cela leur eût été possible, avaient commis le crime d’exterminer la race indigène comme l’ont fait les Anglais en Nouvelle-Zélande, le climat ne leur eût pas refusé la facilité de faire du Mexique une nouvelle Espagne et de peupler par eux-mêmes tout le pays, sauf toutefois les régions du littoral. Ils ont agi avec plus de sagesse et d’humanité en créant une race métisse qui compte aujourd’hui plus de trois millions d’âmes et qui est apte à vivre presque aussi bien sur les rivages insalubres que dans les saines altitudes du pays. En respectant à dessein ou par nécessité, la vie de la race indienne pure, ils ont conservé par sa présence des éléments précieux de prospérité. En résumé, les Espagnols ont réussi au Mexique, parce qu’ils ont obéi aux trois lois cardinales de l’acclimatement : le choix de la race colonisatrice, la fixation de celle-ci
(l) O. Reclus, La terre à vol d’oiseau> 2e vol., p. 364.
dans les régions des hauteurs, le peuplement par le métissage.
III. Cherchons actuellement quel a été le sort des nations européennes dans les différentes îles qui constituent la chaîne des Antilles.
1. L’Espagne possède dans cette région Cuba, Porto- Rico et la petite île des Pins.
« Si nous consultons, dit Bertillon (1), le remarquable travail de Ramon de la Sagra sur Cuba, nous y voyons que la population blanche, dans la période de de 1849-57, s’est élevée par une crue régulière de 96,440 en 1774, à 793,484 en 1861. Quoique l’immigration entre pour une bonne part dans cette étonnante progression, ainsi que le prouve la relation un peu anormale des sexes, le mouvement intérieur de la population témoigne énergiquement son développement propre. En effet, dans la période de 1849-57, nous avons une mortalité dont le coefficient est de 0,024 (soit 24 décès sur 1000 population) et d’après le chiffre des baptêmes, un coefficient de natalité de 0,041 (soit 41 naissances sur 1000 population). Ainsi ces créoles espagnols ont une mortalité moindre qu’en Espagne (0,027) et à peu près égale à celle de la France, qui oscille de 0,023 à 0,024. Les naissances donnent un excès constant et très marqué sur les décès, et la natalité ou fécondité (0,041) est aussi supérieure à celle d’Espagne (0,036). De tels mouvements de population qui se confirment les uns les autres, ne peuvent laisser un moment de doute : la race espagnole s’acclimate à Cuba ! »
Je m’associerais volontiers à cette conclusion si je pouvais admettre, après avoir séjourné pendant trois
(1) Bertillon, Acclimatement. Dict. encycl. des sc. méd.
2i2 ÉLÉMENTS D’HYGIÈNE DES EUROPÉENS,
mois à Cuba, que ces chiffres si favorables à l’acclimatement des Espagnols se rapportent exclusivement à la race pure : Je ne le crois pas ; il me paraît, au contraire, certain qu’un grand nombre de métis figurent dans ces calculs sans qu’il me soit possible d’en fournir la preuve en chiffres statistiques,
Sur le littoral de Cuba, à la Havane, foyer de fièvre jaune, de maladies palustres et de dysenterie, à Santiago même, où le climat est cependant moins sévère, le sang castillan pur n’est pas apte à l’adaptation la plus simple, l’acclimatement individuel, à cause de la fièvre jaune, endémique dans çes deux ports. La mortalité annuelle des troupes espagnoles à Cuba le prouve suffisamment. Loin des rivages de l’île, l’Espagnol vit dans des conditions d’hygiène et de climat bien différentes, et bénéficie de l’aptitude qui lui a été donnée par ses origines anthropologiques à vivre, mieux que tout autre groupe européen, dans les régions torrides, quand il n’y subit que les influences météorologiques extrêmes. Aussi peut-on constater son acclimatement de race dans les villages et les habitations de l’intérieur de Cuba. Mais, à côté des familles pures, que de mélanges dont les états civils et les registres des baptêmes ne disent mot ; c’est cependant dans ce métissage que se trouve surtout, à notre sens, le secret du peuplement rapide de Cuba et non dans une adaptation de la race blanche pure. Il est d’ailleurs bien établi aujourd’hui que, dans toutes les colonies torrides, les Espagnols ont montré, ainsi que les Portugais, une répulsion peu accusée pour le métissage, si on la compare à celle de la race anglaise et, à un moindre degré, de la nôtre , pour ce puissant moyen de colonisation et de peuplement. S’il y avait d’ailleurs un reproche à formuler sur ce point, ce n’est pas aux Es-
pagnols et aux Portugais que nous l’adresserions.
Porto-Rico, vaste rectangle insulaire qui termine à l’Est la série des grandes Antilles, a vu les Espagnols, même en se conservant purs de tout mélange, prospérer sur toute sa surface. Est-ce à dire qu’au contraire de ce qui s’est passé à Cuba, au Mexique, dans les républiques sud-américaines et aux Philippines, ils n’aient pas cherché, dans les mélanges avec les autres races, un des éléments de leur fécondité? Gela n’est pas probable ; toutefois le climat de l’île ne leur imposait pas cette nécessité, et, en fait, ils paraissent être en majorité à Porto-Rico. Pourquoi donc cette exception dans une zone généralement sévère par sa pathologie ? par une raison climatique bien puissante. A Porto-Rico, il n’y a pas de paludisme ; dans cette île, l’atmosphère, malgré le remuement des terres qu’une culture très étendue a rendu nécessaire, n’est pas imprégnée de malaria. L’absence du paludisme, l’influence d’un climat presque exclusivement météorologique, la rareté des épidémies de fièvre jaune (1 à Pordo-Rico contre 27 à la Martinique et 12 à la Guadeloupe pour un même espace de temps) (1), l’aptitude originelle des Espagnols à vivre dans l’air torride quand il n’est pas infectieux, voilà les causes de leur acclimatement dans la belle colonie de Porto- Rico.
2. Saint-Domingue est la seule Antille politiquement indépendante. Sa population se partage aujourd’hui en deux grands groupes : les noirs qui dominent à Haïti, les mulâtres qui, peu nombreux dans cette « République noire », peuplent presque exclusivement la plus vaste région de l’île, l’État dominicain. Les blancs ont
(1) Lombard, Traité de climatologie , t. III, p. 4\>0.
presque complètement disparu de l’un et de l’autre de ces territoires, le climat leur refusant toujours un acclimatement que les circonstances politiques les invitaient à tenter. L’avenir y appartient, sans aucun doute pour nous, à la race de couleur dont la fièvre jaune, tout en l’éprouvant, n’arrête pas l’accroissement. Or Saint-Domingue vient immédiatement après la Martinique, c’est-à-dire au second rang, au point de vue de la fréquence de cette endémie. L’acclimatement de la race blanche à Saint-Domingue est impossible de ce fait.
3. Les Antilles anglaises sont nombreuses; une seule, la Jamaïque, est remarquable par son étendue ; toutes les autres, Tortola des Iles Vierges, Saint-Christophe, Néris, xMonserrat, Antigoa, la Dominique, Sainte-Lucie, la Barbade, la Grenade et les Grenadines, Tabago, la Trinité, jouissent en général d’un climat meilleur que la Jamaïque, sans accorder jamais à la race blanche une adaptation durable. La race anglaise pure n’a jamais pu se fixer et faire souche à la Jamaïque. Elle retrouve dans ce pays toutes les influences néfastes de l’Hindoustan, moins le choléra qui ne peut être ici qu’un accident, plus la fièvre jaune qui y a sévi aussi souvent qu’à la Guadeloupe. La garnison anglaise subit à Kingston une mortalité annuelle de 6 pour 100, année moyenne, en dehors des époques de typhus amaril. Les familles des fonctionnaires ne peuvent y séjourner que pendant un temps limité; elles font partir leurs enfants pour l’Angleterre comme le font les Anglais de l’Inde. En fait, sur 506,000 habitants, il y a 13,000 blancs, « tandis qu’il y en avait 28,000 vers la fin du siècle dernier. Et même les blancs ne sont pas réellement 13,000, car, à chaque recensement, beaucoup de nègres se font porter comme blancs
ACCLIMATEMENT DANS LES CLIMATS PARTIELS. 21o
pour peu qu’ils n’aient pas tout à fait la couleur de la suie (1) » (O. Reclus).
4. La Martinique, la Guadeloupe, les Saintes, Marie- Galante, laDésirade et la partie septentrionale de l’île de Saint-Martin constituent nos possessions coloniales dans les Antilles françaises.
La plus méridionale de ces îles, la Martinique, est située entre la Dominique et Sainte-Lucie, entre 14°, 23 et 14°, 52' de latitude nord, entre 63°, 6' et63,°31' de longitude occidentale. Partagée en deux versants, est et ouest, par une ligne de faîte qui a la forme générale d’une L ouverte à gauche (B. Féraud), et qui est à peu près dirigée du S.-E. au N. -O., elle est très découpée sur ses rivages, et ouvre à l’ouest, sous le vent des alisés, deux mouillages importants, la rade de Saint- Pierre et la baie de Fort-de-France. Des vallées, des mornes, des contreforts et des pitons remplissent la surface des deux versants et sont couverts d’une riche végétation qui monte jusqu’aux plus hauts sommets. Il semble donc, au premier abord, qu’on n’aura pas trop à compter à la Martinique avec le paludisme; il ne règne en effet que dans le sud de l’île, le long des plages vaseuses de la baie de Fort-de-France et dans les quartiers qui les avoisinent ; mais il constitue dans cette région de l’île un foyer actif de malaria. Malgré tout cependant, ce n’est pas ici la fièvre palustre qui est l’ennemi.
Des deux villes principales, l’une est Fort-de-France,
(1) Il est peu d’iles de la mer des Antilles et peu de points du littoral nord de l’Amérique du Sud où je n’aie séjourné pendant un temps plus ou moins prolongé : j’ai vu le même fait partout. C'est nous, les blancs, qui avons créé le préjugé de la couleur, nous en subissons les conséquences, très fâcheuses au point de vue de la statistique impossible désormais à établir nettement.
chef-lieu du gouvernement, bâtie sur un terrain plat et alluvionnaire. L’autre, plus septentrionale, Saint- Pierre, centre du commerce maritime et deux fois plus peuplée environ que Fort-de-France, s’appuie sur une série de mornes volcaniques et prend la forme d’un croissant à pointe méridionale plus saillante.
A la Martinique, la moyenne annuelle de la pression atmosphérique est de 757,8 d’après les calculs de B. Féraud. La température annuelle moyenne est, sur le littoral, de 27°, 15, la moyenne mensuelle la plus basse étant celle de février, et la plus haute celle du mois de septembre. Les pluies y sont très abondantes, surtout en août, mars étant le mois le plus sec. L’humidité, d’après les calculs de Moreau de Jonnès pour trois années, atteint à l'hygromètre de Saussure le chiffre élevé de 87,7, comme moyenne annuelle. Les vents les plus fréquents sont ceux qui partent de l’un des points de l’arc qui va du nord à l’est : ils soufflent surtout, pendant la saison fraîche; ceux qui viennent de l’est jusqu’au sud-est sont tièdes et s’observent surtout pendant l’hivernage; les vents les plus rares, ceux de sud et d’ouest, sont redoutés à la Martinique à cause de leur température énervante.
Deux grandes saisons se partagent' l’année avec des périodes intermédiaires ou de transition. L’hivernage, saison chaude et pluvieuse, commence, dit Rufz de Lavison, « trois jours après la pleine lune de juillet et finit trois jours après la pleine lune d’octobre » ; vient ensuite une sorte d’automne pendant le mois de novembre; puis la saison fraîche qui dure jusqu’au mois de mars; de mars à la mi-juillet. Cette sorte de printemps, dit le renouveau, précède les journées torrides de l’hivernage.
A la Martinique, ai-je dit, ce n’est pas le paludisme
qui est l’ennemi. Il ne règne en effet que dans une région limitée de cette île, et si de tout temps il a éprouvé nos garnisons, ce n’est pas à lui qu’il faut s’en prendre pour juger sévèrement le climat de cette colonie. Le plus grand nombre des décès dans la race blanche ne vient pas de ce fait, il s’en faut, car, d’après les relevés de B. Féraud (1866-1875), sur 1,000 décès généraux, il n’y en a que 47 au compte de cette infection, tandis que les décès par maladies catarrhales (catarrhes intestinaux, diarrhées, dysenteries, catarrhe des voies biliaires) sont représentés par le chiffre 311, et la fièvre jaune par celui de 307 sur 1,000 décès généraux.
Or, les catarrhes relèvent le plus souvent, à notre sens du moins, d’une mauvaise hygiène : ce sont les influences thermiques et les ingesta qui en sont le plus fréquemment la cause ; avec des précautions plus grandes et des habitudes d’hygiène individuelle plus rigoureuses, la race blanche s’en garantirait sans aucun doute et on ne verrait pas ce groupe de maladies, les dysenteries spécialement, se dresser comme un obstacle devant les tentatives d’acclimatement.
Mais pour la fièvre jaune, il n’en va pas de même. C’est elle qui, soit née sur place, soit importée, fauche les nouveaux arrivants, décime une partie de la population blanche flottante ou sédentaire et qui, détruisant ainsi notre race par coupes rapprochées, pose toujours à nouveau le problème de sa fixation dans la colonie.
Dans ces néfastes conditions, les blancs n’ont jamais augmenté en nombre quand ils ont été réduits à euxmêmes. Accrus par l’immigration française, de 1635 à 1740, aux premiers temps de l’occupation, ils ont diminué pendant les longues guerres du siècle dernier Nielly, 1 3
qui barraient la route de l’Atlantique. Plus tard, malgré cette immigration, leur race a encore diminué peu à peu sur le sol de l’île pour tomber au chiffre de 9,500 en 1848, bien qu’elle ait vécu dans l’abondance pendant de longues années, bien qu’elle ait renouvelé le sang de ses familles par des mariages avec des Européens, et la santé de ses enfants par les voyages en Europe.
Pendant ce laps de temps, la population de couleur a éprouvé un sort inverse et ce groupe fécond, bien défendu par son origine contre les atteintes de la fièvre jaune, a vu sa natalité dépasser sa mortalité. Pendant la période de 1830-1847, « la natalité est faible dans la population blanche (26 naissances pour 1000 de population blanche), plus élevée dans la population esclaves (33 naissances) et très forte parmi les libres
de couleur (37 naissances) La comparaison des
décès avec les naissances fait voir que la population blanche reste en déficit, d’où il suit que si elle s’accroît, ce ne peut être que par l’immigration. La population esclave compense ses pertes avec un excédant de 3 naissances sur 1000 de population ; dans la classe libre de couleur, cet excédant est d’environ huit natalités (1) ».
La population libre de couleur s’accroissait donc pendant la période indiquée, tandis que décroissaient les gens de race blanche. Actuellement que se passet-il ? Rey a fait justement observer qu’il est difficile de s’en rendre compte, parce que, depuis l’abolition de l'esclavage, les nouveau-nés ne figurent plus sur les registres de l’état civil avec leur origine de race, les naissances, aussi bien que les décès d’ailleurs, étant
(1) Rey, Etude sur la colonie de la Martinique. Revue maritime et coloniale , mai, juin, juillet, 1881.
groupés dans des calculs communs, quel que soit le sang. Mais nous savons que, depuis 1848, la population s’accroît chaque année sans que le fait de l’émigration africaine et indienne puisse rendre compte de cette augmentation ; nous ne pouvons pas l’attribuer à la race blanche qui n’a jamais pu obtenir, sans des artifices qui excluent l’acclimatement, la permanence de ses familles sur le sol de la colonie ; il nous faut bien avouer enfin qu’il suffirait d’une période d’épidémie grave de fièvre jaune pour y mettre en question l’existence même de notre race. Nous n’hésitons donc pas à conclure que c’est la population de couleur qui seule augmente par le nombre, et que c’est à elle qu’appartient, par droit d’adaptation au climat, la colonisation de la Martinique.
La Guadeloupe, située à 100 kilomètres dans le nord de la précédente colonie, comprend en réalité deux grandes îles, la Guadeloupe proprement dite et la Grande-Terre, séparée par un détroit marécageux, la rivière Salée. Le contraste est grand entre ces deux moitiés inégales de la Guadeloupe, au point de vue du sol et de l’orographie. La Grande-Terre, située à l’est de la rivière Salée, a des reliefs peu prononcés sur un soi généralement plat. Ses terrains profonds, d’origine volcanique, sont recouverts d’une couche de carbonate de chaux qui supporte l’humus et les alluvions. La Guadeloupe proprement dite est une ellipse montagneuse que dominent le piton de la Soufrière, haut de 1,484 mètres, et trois volcans moins élevés. La Grande-Terre est très palustre ; l’autre partie de l’île l’est sensiblement moins, mais les catarrhes intestinaux provoqués par ses causes ordinaires, vicissitudes atmosphériques, alcoolisme, écarts de régime, et par une cause spéciale, la mauvaise qualité des eaux réputées
potables, y sont par contre plus fréquents que dans la zone plate, la Grande-Terre. En somme, nous retrouvons à la Guadeloupe les deux endémies principales de la Martinique, avec cette différence que le paludisme y est beaucoup plus intense. « La Pointe-à-Pître est de beaucoup le foyer d’infection le plus intense des deux colonies (Dutrouleau). »
Les catarrhes intestinaux graves, moins sujets à la comparaison au point de vue de leur fréquence relative dans l’une et l’autre colonie, car ils ne dépendent pas* le plus souvent du sol, mais bien de l’hygiène individuelle, élément variable, sont également fréquents à la Guadeloupe. Quant à la fièvre jaune, elle y joue le même rôle destructeur de la race blanche, et c’est elle surtout qui rend inutile, jusqu’à nouvel ordre, les efforts de cette race pour fonder sur cette île une colonisation durable par elle-même. En fait, la population de l’île augmente, par l’immigration africaine, disent les uns, par les gens de couleur, d’après les autres, sans qu’il ait été possible de fixer exactement la part que prennent à l’accroissement de la population ces deux éléments démographiques. Dans tous les cas personne ne songe à attribuer cet accroissement à la race blanche pure, laquelle disparaîtrait fatalement si, rompant ses unions de sang avec les Européens, elle cherchait à obtenir par elle-même sa permanence dans les colonies. Là encore l’avenir paraît appartenir aux races métisses.
5. Les Antilles danoises sont représentées par trois petites îles dont le climat est funeste à la race blanche : Saint-Jean, dont la réputation d’insalubrité est notoire ; Saint-Thomas très fréquemment visitée par la fièvre jaune à cause de ses relations maritimes constantes avec les foyers de cette endémie, et Sainte-Croix* Les
Danois, en faisant de Saint-Thomas un port franc et un point de relâche de plusieurs grandes lignes de paquebots, ont tiré de cette petite possession un parti très avantageux au point de vue économique, mais ils n’arrivent pas à ce résultat sans des sacrifices d’existences qui pèsent sur la race blanche par dessus tout. Quant à l’acclimatement de cette race dans ces îles, il n’a pas été obtenu jusqu’à ce jour.
6. La Suède possède une seule Antille, la petite Saint-Barthélemy, qui manque d’eau potable.
7. Les Antilles hollandaises sont au nombre de six. Trois d’entre elles font partie des « Iles du Vent » : Saba, rocher à peine habité ; Saint-Eustache qui n’est guère plus grande et qui est privée d’eau potable ; Saint- Martin dans sa partie méridionale seulement, le reste de l’île appartenant aux Français. Ce que nous avons dit de la Guadeloupe et de la Martinique s’applique à Saint-Martin, quelle que soit la région de cette île que l’on envisage. Les trois autres Antilles hollandaises, dites « sous le vent » sont voisines de la côte du Venezuela. Oruba etBuen-Ayre ont peu d’importance, mais Curaçao, « vaste de 55,000 hectares », située à quinze lieues environ de la côte nord du Venezuela, par 12° de latitude nord et 71° de longitude occidentale, est exempte de paludisme par son sol granitique, à peu près exempte de fièvre jaune par un régime quarantenaire rigoureux, d’hépatite, de dysenterie, de diarrhée, par une hygiène urbaine et individuelle plus attentive que la nôtre, de maladies de misère par le bien-être de presque tous ses habitants (1). A tous ces titres, Curaçao est un climat d’une grande salubrité : c’est un
(l) Consultez l’article Ile de Curaçao, dans les Archives de médecine navale , 1875, 2e série, p. 317, d’après Van Leent et Constan.
sanatorium pour les malades de Maracaïbo, de la Guayra, du littoral de la Nouvelle-Grenade et du Venezuela; il est certain que les conditions climatiques que l’on subit à Curaçao, permettent au moins Pacclimatement individuel, car les soldats hollandais séjournent cinq ans dans cette colonie ; il est probable, enfin, que la nation néerlandaise y a acquis, par une exception bien grande sous les tropiques, racclimatement de race (1).
IV. Etats et colonies de V Amérique du Sud. — 1. Les États-Unis de Colombie, partie occidentale de la région du nord de l’Amérique méridionale, se partagent en trois zones distinctes, tant au point de vue du relief du sol que sous le rapport des influences climatiques : 1° les rivages qu’interrompt encore l’isthme de Panama et que laissera communiquer, avant la fin de ce siècle, le canal interocéanique : c’est une région insalubre, sur la surface de laquelle les blancs n’ont jamais pu se perpétuer, mais qu’habitent, en se multipliant, malgré la fièvre jaune, les métis de sang espagnol, nègre et indien d’Amérique, à Panama, àPuerto-Bello, à Carthagène, à Sainte-Marthe de Magdalena ; 2° les plaines ou llanos qui s’étendent à l’est, forment une partie du versant septentrional, torride et palustre, de l’Amazone, et dans lesquelles vivent presque exclusivement des groupes sauvages ou demi-civilisés d’indiens ; 3° les altitudes, c’est-à-dire les trois Andes Grenadines qui, courant du nord au sud, séparent les rivages des grandes plaines amazoniennes et supportent, à des hauteurs variables, plusieurs villes d’une extrême salu-
(1) Je ne puis à cet égard invoquer que des témoignages oraux recueillis par moi, à Curaçao, en 1867 : ils ont néanmoins, à mes yeux, une grande valeur, à cause des personnes qui me les ont fournis et qui avaient une profonde connaissance du pays.
brité. Parmi elles, Bogota, capitale de 60,000 âmes, située à 2,632 mètres d’altitude, jouit d’un climat tempéré, exempt de paludisme et de fièvre jaune, très salubre pour les blancs, dangereux pour les noirs s’ils ne se précautionnent pas contre l’influence du froid. Chaque race a donc sa place fixée dans le pays au point de vue de l’acclimatement : aux métis, le littoral dont ils bravent les funestes influences; aux blancs, les altitudes où leur population augmente d’une manière sensible; aux sauvages, les surfaces torrides des llanos.
2. Le Venezuela ne serait que la plaine de l’Orénoque, si un chaînon détaché des Andes Grenadines ne parcourait ce pays de l’est à l’ouest, à une faible distance des rivages que baigne la mer des Antilles. Comme en Nouvelle-Grenade, la surface du Venezuela se partage en trois régions bien différentes par l’étendue, le climat et leur rôle relatif au point de vue de l’acclimatement. Les côtes maritimes, torrides et palustres en tout temps, ont en outre été fréquemment visitées par la fièvre jaune. Puerto-Cabello et la Guayra, points de ces rivages que j’ai visités, ont toujours refusé aux hommes de la race blanche, et même aux Espagnols, tout acclimatement durable. Mais à une distance variable de ces localités maritimes insalubres, se dressent les altitudes. Caracas, capitale de la République, occupe l’un de ces points élevés, à quelques kilomètres de la Guayra (1) : les blancs n’y subissent guère que les influences météorologiques chaudes et non les torrides, d’où il suit que, si les familles de sang mêlé sont en majorité à Caracas, les Espagnols de race
(I) A quelques kilomètres à vol d’oiseau, mais l’altitude de Caracas est telle, relativement à la Guayra, que j’ai mis près de douze heures à franchir, par un chemin en lacet, la distance de ces deux villes, dans une bonne voiture du pays.
pure ont pu y faire souche et s’y perpétuer. Quant aux llanos vénézuéliens, elles sont comme celles de la Colombie, torrides et palustres : c’est dire que le séjour dans ces vastes plaines est funeste aux Européens.
3. La République de l’Equateur, que traverse au nord la ligne équatoriale, est, au point de vue des climats, disposée par la nature comme les deux pays dont nous venons de parler. Sur la côte du Pacifique s’allonge une bande étroite, la province de Guayaquil, dont le climat, assez peu salubre, a cependant laissé prospérer les races métisses, mulatos, zambos, cholos, mestizos, quitos, colorados, sivaros, etc., mélanges, à des degrés divers, d’hommes d’Europe, d’Afrique et d’Amérique indienne, sans permettre à la race blanche de traverser les âges, et en l’obligeant à subir, à Guayaquil notamment, toutes les endémies des pays torrides. Plus à l’est, s’élèvent les Andes Equatoriennes, dont les altitudes variables portent des villages et des villes, et parmi elles Quito, à 22 kilomètres seulement de l’Équateur. Cette ville très salubre, au climat tempéré, est peuplée de 80,000 habitants que quatre siècles ont singulièrement mélangé dans leur sang, mais parmi lesquels, quand ils l’ont voulu, les hommes de race blanche ont pu se perpétuer en toute pureté. Les llanos de l’Équateur qui terminent le pays à l’est sont parcourus par plusieurs affluents de l’Amazone, habités par les tribus indiennes la plupart sauvages, et insalubres pour la race blanche, comme les llanos amazoniens du Nord.
4. Les trois Guyanes occupent, du côté de l’Atlantique, une partie de l’espace qui sépare l’Orénoque inférieur du bas Amazone.
La région française, la plus orientale, s’étend de l’Oyapock au Maroni, du 6e au 8e degré de latitude
septentrionale. Le littoral de la colonie, seule région où aient été faites des tentatives de colonisation et d’acclimatement, est en général constitué par des plaines basses sur lesquelles se reproduisent à profusion les végétaux palustres, palétuviers et mangliers, et bordé, fort heureusement pour notre race, de quelques îles dont la salubrité, tout en n’étant que relative, l’emporte cependant de beaucoup sur celle des terrains bas du continent. Cayenne, chef-lieu du gouvernement et de la colonie, située à la pointe occidentale de l’île qui lui donne son nom, par 4», 56 de latitude nord et 54°, 5 de longitude occidentale, à l’embouchure d’un estuaire, est le point, le moins insalubre de toute la région. — A l’ouest des rivages, s’étendent de vastes régions alluvionnaires, sillonnées par un nombre considérable de cours d’eau, Maroni, Sinnamari, Kourou, Cayenne, Aprouague, Oyapock, etc., et interrompue par des criques, des canaux, des lacs, des prés immenses, dits pris-pris , des marais de vase molle dits savanes tremblantes , et, déplacé en place, par des rocs ferrugineux qui révèlent la nature du sol profond,
• ainsi que par de grands bois où la faune tropicale se multiplie en toute liberté. Au delà de ces plaines, et de gradins en gradins, on parvient à des altitudes tempérées et saines dont les monts Tumuc-Humac, situés dans le sud, fournissent des pics élevés de 1,000 à 1,200 mètres, pendant qu’une suite de collines, de 5 à 600 mètres d’altitude seulement, s’élevant perpendiculairement aux monts précédents, sépare, conjointement avec le Maroni, la Guyane française de la colonie néerlandaise.
La moyenne thermique annuelle, à Cayenne, est de 27°, 8; c’est dire qu’elle est sensiblement plus élevée dans les plaines basses du continent que n’influencent
pas les brises maritimes. L’humidité atmosphérique, dans la même ville, y atteint, à l’hygromètre de Saussure, les chiffres énormes de 95, 96, 97. Il pleut autant, à Cayenne, que dans les pays les plus inondés du globe, et, par une exception peu commune sous la zone torride, les pluies abondantes s’observent surtout dans la saison fraîche, au lieu de constituer l’un des caractères ordinaires de l’hivernage.
La salubrité de la Guyane, et par suite les chances d’acclimatement de la race blanche, sont très différentes dans ce pays, suivant les régions et les localités. Cayenne, bâtie sur un promontoire élevé de six mètres au-dessus du niveau de la mer, et rafraîchie par les brises pures de l’Atlantique, n’a d’autres causes d’insalubrité que celle qui dérive des conditions thermiques élevées de son atmosphère, si on fait abstraction de la fièvre jaune, laquelle, toujours importée, ne peut être considérée comme un élément de son climat. Aussi la mortalité, dans les années ordinaires, a-t-elle toujours flotté entre les chiffres de 2 à 3 p, 100, ce qui assure l’acclimatement individuel pendant une période variable d’une à deux années. Quant à l’acclimatement de la race blanche, il n’y a jamais été obtenu, à cause de l’anémie progressive, et les générations des familles de cette race ne s’y sont jamais succédé sans recourir au rapatriement temporaire. Le littoral et les plaines des gradins inférieurs du pays ont toujours, à fortiori, refusé impitoyablement, à la race blanche, le droit de s’y adapter, même pendant un temps limité : c’est la zone des maladies palustres sévères, de l’anémie rapide, des catarrhes intestinaux graves, des insolations mortelles. Aussi, malgré toutes les précautions prises par l’administration pénitentiaire pour préserver les gens condamnés à la déportation des endémies qui les
entouraient, la mortalité, parmi eux, a été telle qu’il a fallu renoncer à les employer, soit à la colonisation agricole, soit à l’exploitation des placers. Au contraire, dans la recherche des mines d’or, la mortalité qui a frappé les races exotiques a été relativement très faible. « J’ai pu me procurer, dit Dorvau, les renseignements suivants sur 4,437 immigrants débarqués à Cayenne et employés aux mines d’or. Ils se répartissent ainsi :
Africains 1,828
Indiens... 2,509
Chinois 100
Ils ont fourni une mortalité moyenne par an : pour les Africains, 4,01 p. 100; pour les Indiens, de 3,56; pour les Chinois, 1 ,58. La mortalité, sans distinction de race, a été de 3,7 p. 100(1). » Ce chiffre moyen de mortalité a été, en effet, assez faible, si l’on considère que les Africains, qui ont été celle des trois races qui a été la plus éprouvée, étaient seuls chargés des grands travaux de force, et que la résistance des Indous aux influences torrides, hors de l’Hindoustan, est médiocre. Bien que l’expérience ait été faite sur une bien petite échelle, pour les Chinois, ses résultats tendent à faire admettre, pour cette race industrieuse et intelligente, une bonne aptitude aux climats torrides, en dehors des grandes fatigues, physiques du moins.
Les deux autres Guyanes ne sont pas mieux partagées que leur voisine, au point de vue du climat et de la salubrité. Les possessions néerlandaises, étendues du Maroni au Corantyn, sont placées dans des conditions d’orographie, d’hydrologie et de constitution du sol, analogues à celles de la Guyane française ; leurs in-
(1) Hygiène et pathologie des chercheurs d’or à la Guyane. Th. P., 1876.
fluence endémiques sont les mêmes dans les régions voisines du littoral, leur salubrité la même dans les altitudes-. Tout l’espoir de la colonisation repose, en Guyane hollandaise, sur le travail par les nègres africains actuellement libres, par les Indiens indigènes, les créoles de couleur, les nègres guinéens et les indiens d'Asie immigrants. Toutes les tentatives de colonisation par les Européens ont misérablement échoué (1). Il est vrai qu’ils se sont toujours fixés sur le littoral. L’avenir de la Guyane anglaise, depuis l’émancipation des noirs, repose sur les mêmes bases, la mortalité qui frappe la race anglo-saxonne, dans les basses régions qu elle occupe, étant un obstacle insurmontable à son acclimatement.
5. Le Brésil, le plus vaste des empires, appartient à la fois aux zones torride, chaude et tempérée. Dans le bassin de l’Amazone, de la Guyane française à Bahia, c’est un climat équatorial; au-dessous de ce port jusqu’au 30e degré de latitude sud, le Brésil se trouve compris dans la zone des climats chauds : sa région méridionale enfin, que remplit la province de Rio Grande do Sul, jouit des influences météorologiques tempérées qui régnent dans tout le bassin de la Plata : le secret de l’acclimatement de la race allemande dans la province de Rio-Grande est contenu tout entier dans les conditions du climat de la zone où ils se sont fixés : il n’a rien de commun avec les difficultés que la même race rencontre dans la zone torride. L’Amazone naît des Andes par de larges affluents et court à travers l’Amérique méridionale sur une longueur qui dépasse 4,000 kilomètres. Sorte « d’équateur liquide », ce fleuve magnifique est bordé d’immenses forêts,
(I) Van Lecnt, Guyane néerlandaise. Arch. de Méd. nav ., 1880.
manteau protecteur d’eaux pluviales qui s’évaporeraient en miasmes fébrigènes si la hache venait un jour y pratiquer à l’aveugle de larges trouées : c’est là qu’est le plus grand danger pour l’avenir.
Le fleuve des Amazones lui-même n’est pas, pendant la saison sèche, une route dangereuse : « A Rio de Janeiro, dit Agassiz (1), si vous annoncez que vous allez remonter le grand fleuve, vos amis brésiliens vous regardent avec une admiration compatissante. On vous menace de la fièvre, de la chaleur accablante, de la famine, du manque de gîte, des moustiques, des Jacarès et des Indiens sauvages. Parlez-vous à un médecin, il vous conseille une bonne provision de quinine, et il vous engage fortement à en prendre une dose chaque jour pour prévenir la fièvre intermittente
et les frissons Durant un séjour de huit mois,
aucun de nos nombreux compagnons n’a souffert d’une sérieuse indisposition attribuable au climat et nous n’avons pas vu dans nos pérégrinations autant de cas de fièvre intermittente qu’on en rencontre infailliblement lorsqu’on navigue sur nos grandes rivières de l’ouest aux États-Unis. Le parcours de l’Amazone propre est devenu désormais chose facile à quiconque voudra se résigner à endurer la chaleur et les moustiques, pour jouir de la vue du plus grand fleuve du monde et de la splendide végétation tropicale qui croît sur ses bords. Juillet, août, septembre et octobre sont, dans cette région, les quatre mois les plus secs et les plus salubres ».
Mais si le grand fleuve, pendant une moitié de l’année, respecte la santé des blancs, il n’en est pas de même pendant l’autre moitié : la fièvre y règne alors
( I) Voyage au Brésil , annoté par Belin de Launay. Paris, Hachette.
sur des rives sujettes à de fréquents changements de niveau, à de vastes débordements qui s’étalent souvent, pendant la saison des pluies, en marais, en lagunes et en lacs, et il en est de même des affluents de l’Amazone à la même époque de l’année. Dans ces conditions, la malaria règne sur tous ces cours d’eau, grands et petits, et c’est ainsi que J. Grevaux, descendant la Yapura en janvier 1879, a fait diligence pour sortir de cette rivière, dont le séjour pendant quelques semaines, eût été mortel pour lui et ses compagnons.
Le sol du bassin de l’Amazone sera, je le répète, bien plus fécond en miasmes malariens, si l’on abat sans précautions les forêts qui le recouvrent : certes, la possession des végétaux précieux qui donnent l’acajou, l’ébène, le caoutchouc, la vanille, le cacao, le quinquina, des gommes, des huiles, des résines, des épices, des matières colorantes, des tissus, est bien faite pour tenter; mais malheur au pays amazonien et à ses défricheurs, si les terrains privés de leurs « selvas » abattues sans règle et à l’aveugle, s’imprègnent des pluies d’hivernage, s’assèchent ensuite sous un soleil torride et ne portent plus à l’Amazone les eaux qui les traversent aujourd’hui pour maintenir le niveau du fleuve. La salubrité future du pays, l’acclimatement de l’Européen dans cette zone que les explorateurs lui annoncent comme inépuisable dans ses richesses forestières, ne s’accommoderont pas de l’usage aveugle de la hache.
Le littoral du Brésil, de l’Oyapock à la province de Bahia inclusivement, eût été inhabitable pour d’autres colons que les Portugais et les Espagnols : c’est au premier de ces peuples que le destin a donné le Brésil : on ne peut que s’en louer. Gomme les Espa-
ACCLIMATEMENT DANS LES CLIMATS PARTIELS. 23 i
gnols, et pour les mêmes raisons originelles de race, les Portugais s’adaptent assez aisément aux climats torrides et se croisent avec les races qui leur sont étrangères sans répugnance marquée : soit purs, soit mélangés, ils ont créé au Brésil une population acclimatée qui n’occupe qu’une bien petite partie de 1 immense empire, mais qui du chiffre de 1,900,000 Brésiliens en 1776, a dépassé aujourd’hui II millions d’âmes. « Le croît annuel est de deux cents à deux cent cinquante mille âmes. » (O. Reclus.) Dix mille Portugais d’Europe immigrant chaque année au Brésil, viennent renouveler le sang des Brésiliens d’Amérique ou contribuer aux croisements féconds avec 1 Indien et le Nègre.
Immédiatement au sud de la Guyane, les deux bras de l’Amazone circonscrivent l’île de Marajo, formée d’alluvions apportées par le fleuve et presque exclusiment habitée à Brèves, village le plus important de l’île, par une population métisse ou par des Indiens. Les Portugais y sont en infime minorité : le pays étant très palustre, ils n’ont pas cru y mettre à l’épreuve leur souplesse d’adaptation.
Sur le bras méridional du grand fleuve, par 1°,21 de latitude sud, les Portugais habitent déjà avec moins de danger Para, quoique la température moyenne annuelle y soit de 27°, 6 avec des différences thermiques trimestrielles de deux degrés seulement.
Plus au sud, le climat de Maranhao a les mêmes caractères de température, d’humidité, de constitution palustre et d’insalubrité : cependant les Portugais et surtout leurs métis n’y périclitent pas.
Ils résistent encore mieux à Géara, autre ville brésilienne de la côte qui, au dire d’Agassiz « se transforme et s’accroît avec une rapidité merveilleuse : il y a cinq
ans (1), pas une seule rue n’était pavée ; toutes au jourd’hui ont d’excellentes chaussées et de beaux trottoirs : elles sont, en outre, soigneusement alignées en vue du développement futur (2). »
Mais c’est à mesure que l’on descend vers le sud que l’on peut se rendre compte de la facile adaptation du Portugais. Le Recife ou Pernambuco, est bâti sur un terrain d’alluvion. « Au nord (3) de la ville, dit Béringer, des marécages d’eau douce mélangée d’eau salée longent la côte. Des palétuviers indiquent la limite de cette zone dangereuse. Grâce à la direction et à l’intensité des vents régnants la salubrité de la ville ne paraît pas fortement altérée par cette source d’infection.» Quant aux conditions météorologiques, elles sont excessives. La température moyenne de l’année y est, d’après le même médecin, de 25°, 7, soit 26,4 pour la saison sèche et chaude et 24,9 pour la saison humide qui est fraîche relativement à l’autre; l’humidité y est considérable en toute saison ; la fièvre jaune est importée de temps en temps, etc. Malgré toutes ces fâcheuses influences de climat et de situation géographique, on doit admettre, avec Béringer, l’acclimatement des Portugais purs au Récife, en se basant sur ce fait que pendant le cours des années 1875 et 1876, la répartition des décès par race a été la suivante :
Population totale 1 décès sur 29,6 habitants.
blanche. . .
mulâtre. . .
nègre
(1) En 1860.
(2) M. et madame Agassiz, Voyage au Brésil. Paris, Hachette.
(3) Recherches sur le climat et ta mortalité de la ville du Recife ou Pernambuco. — Annuaire de la Soc. météor, de France , t. XXVI,
ACCLIMATATION
Or, toujours d’après l’auteur, la population blanche de cette contrée se compose à peu près exclusivement de Portugais récemment arrivés de la métropole et de descendants de Portugais.
Bahia, l’ancienne capitale du Brésil avant Rio, n’a pas plus refusé que Pernambuco l’acclimatement à la race lusitanienne, mais il ne faut pas s’en étonner, si on a égard, d’une part, aux aptitudes natives de cette race à la colonisation dans l’Amérique torride, et, d’autre part, aux croisements opérés à Bahia, depuis de longues années, dans une proportion beaucoup plus grande que dans toute autre ville du Brésil.
Nous avons successivement passé en revue les climats partiels de la zone torride au point de vue de leurs caractères distinctifs et de leur influence sur l’acclimatement. Plusieurs faits généraux nous paraissent ressortir de cette étude: l’influence heureuse des altitudes, du choix des groupes humains, des croisements sur l’avenir de l’acclimatement de la race blanche, et celle de l’hygiène personnelle sur l’acclitement de l’individu. Les développements dans lesquels nous allons entrer dans le chapitre qui va suivre, seront les conséquences pratiques des faits que nous venons de constater.