COLONISATIONS
Pour le succès d’une colonisation, il ne suffit pas de l’acclimatement individuel : on ne peut se contenter de celui-ci que pour le marin, le soldat, le voyageur, l’explorateur, qui passent un temps déterminé dans un climat nouveau, pour y remplir des rôles souvent très pénibles, mais temporaires. Pour fonder une colonie, il est de toute nécessité que le colon se perpétue, soit par sa race pure, soit par le métissage. Mais
(1) C’est à dessein que je m’abstiendrai de parler ici de tout ce qui a trait à l’hygiène navale, science si souvent mise en cause, cependant, dans la zone torride. A cet égard, la 2e édition du Traité d’Hygiène navale du professeur Fonssagrives répond à toutes les exigences. Le présent livre s’adresse avant tout aux hommes de race blanche qui ont à subir, à terre , les influences des climats intertropicaux.
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cet acclimatement de race impliquant nécessairement l’adaptation individuelle des premiers colons au climat, il va sans dire que les moyens d’arriver à la colonisation définitive concerneront l’un et l’autre mode d’acclimatement.
Pour vivre dans la zone torride, les trois grandes races humaines ont reçu de la nature des aptitudes inégales. La race blanche est incontestablement celle qui possède cette faculté au degré le plus faible , et cependant c’est elle qui a fait le plus de tentatives de colonisations, parce qu’elle est intelligente, enthousiaste ou avide de richesses. Elle a conduit ses entreprises d’adaptation avec ardeur toujours, avec une légèreté et un aveuglement inouïs trop souvent, et elle n’a réussi qu’en raison de l’aptitude originelle de certains des groupes qui la composent, à subir les influences torrides, des conditions heureuses du climat de certaines régions, de son penchant au croisement, qu’il fût nié ou franchement avoué.
Les Espagnols préparés par leur origine aux climats chauds excessifs, ne répugnant guère aux croisements, et trouvant d’ailleurs dans les pays qu’ils ont colonisés un grand nombre de régions où l’altitude corrigeait les défauts de la latitude pour la constitution du climat, les Espagnols, dis-je, se sont implantés dans toute l’Amérique torride, aux Antilles, au Mexique, en Nouvelle-Grenade, au Venezuela, dans l’Equateur, au Pérou, aux Philippines.
Les Portugais n’ont trouvé sur les côtes du Brésil qu’un paludisme mitigé ; ils n’y ont été frappés-par la fièvre jaune que de loin en loin, accidentellement, par importation, enfin ils ont peuplé toutes ces côtes de leurs métis. Si on ajoute à ces faits celui d’une adaptation météorologique naturelle, analogue à celle des
Espagnols, on se rendra compte de leur succès dans toute la région civilisée du grand empire brésilien. S’ils ont échoué sur les deux côtes de l’Afrique torride, c’est que dans ces régions, l’acclimatement individuel leur a été tout d’abord refusé, à cause d’un paludisme trop intense, de la fièvre jaune et de la difficulté des croisements.
Les Français, les Anglais, les Hollandais, ont échoué partout où ils ont trouvé la fièvre palustre grave et le typhus amaril. Leur répugnance au croisement leur a en outre beaucoup nui. En dernier lieu, obligés le plus souvent à prendre la côte insalubre pour base d’opération, ils s’y sont succédé sans y faire souche et trop souvent pour y mourir.
La race jaune a une faculté d’adaptation tout autre: elle paraît réussir partout, et sous quelque climat qu’elle aille s’établir. Les Chinois, pour parler du groupe le plus remuant parmi les « jaunes », se sont répandus dans les pays les plus malsains de la terre, les îles de la Malaisie. Dans ces régions, rassurés par leur faible éloignement de la mère-patrie, ils tendent aujourd’hui à y créer, tantôt par leur race pure, tantôt par le croisement fécond, un peuple qui menace d’absorber un jour toute l’attention à Sumatra, à Java, à Luçon et dans d’autres îles océaniennes.
La race noire n’a jamais colonisé dans le sens propre du mot : c’est par la force qu’elle a accepté les exigences des peuples colonisateurs : mais le choix fait par ces derniers, quelque barbares que fussent les moyens, était heureux. Le nègre remplissait une des conditions cardinales de l’adaptation au climat. Transplanté en Amérique par la traite, le noir ne faisait que changer de place sous la zone torride, et trouvait souvent, sous un nouveau ciel, des influences hygiéniques
beaucoup moins sévères que celles de l’Afrique, la mère-patrie éthiopienne. En fait, la race noire a prospéré et multiplié sa descendance partout où elle a été appelée à vivre sans sortir des climats brûlants; c’est encore le nègre, qui, de tous les habitants de l’Amérique du Sud et du Centre-Amérique, a le bras le plus vigoureux.
L’Indien de l’Amérique torride, dont la place anthropologique n’est pas encore rigoureusement fixée, mais que l’on rattache plus volontiers au tronc mongolique, n’a pas plus colonisé que le nègre : il a vécu sous les cieux qui l’avaient vu naître, naturellement adapté au climat, couvrant parfois le sol de ses villes de monuments dont nous admirons aujourd’hui les restes ensevelis, libre tant que les hommes de race blanche n’ont pas traversé l’Atlantique. Depuis la conquête, il a contribué à créer par son croisement avec les Européens, l’Espagnol et le Portugais surtout, une race métisse, Ladinos du Centre-Amérique, Cholos de l’Équateur, etc. Ces métissages ont une importance bien grande dans l’histoire de la colonisation, car les Ladinos en particulier ont entre leurs mains, s’ils le veulent, l’avenir de la région du nord de l’Amérique méridionale et de tout le Centre-Amérique.
Des trois grandes races humaines, c’est donc la blanche qui est douée de la plus faible aptitude à l’acclimatement sous la zone torride: c’est elle cependant, qui, poussée par son intelligence, son rang anthropologique, ses besoins et son goût de jouissance, trouble dans leur quiétude les hommes jaunes, noirs et rouges, et leur demande d’entrer de gré ou de force dans le grand concert de l’humanité. C’est donc elle surtout qui doit le mieux connaître les dangers qu’elle affronte et les difficultés qui se dressent devant elle,
dans ces pays qu’on a trop longtemps dépeints comme des printemps éternels.
Pour mener une colonisation à bonne fin, il faut choisir les colons et les placer ensuite dans de bonnes conditions de départ, de séjour et de durée par la descendance.
I. Choix des colons. — 1. Les groupes nationaux de la race blanche ont une aptitude assez inégale à la co- Ionisation dans la zone torride. Les Espagnols, les Portugais, les Juifs sont, pour des raisons différentes, ceux qui s adaptent le plus aisément.
Il y a déjà près de vingt ans que Bertillon a formulé les motifs probables de la grande facilité d’adaptation des Espagnols. Ce peuple, a dit ce savant anthropologiste, est très vraisemblablement le produit du mélange d’auto tcbtbones : 1° avec les Ibères quel’on croit généralement avoir passé par l’Afrique avant d’occuper 1 Espagne, et auxquels certains anthropologistes donnent même une origine mongole, c’est-à-dire, par ce fait, une souplesse native pour le séjour facile dans les climats brûlants ; 2° avec les Syro-Arabes qui sont des Sémites, et qui, par l’intermédiaire de Tyr et de Carthage avaient noué des relations de tous genres avec 1 Espagne; 3° avec les Maures d’Afrique, maîtres de 1 Espagne pendant plusieurs siècles et peuplant leurs harems de femmes espagnoles. Ne doit-il pas à ces sources africaines « une entente plus cordiale avec la négresse (1) », fait évident dans l’Amérique espagnole ?
Les Portugais n ont pas sous la zone torride du Centre-Amérique, des colonies assez étendues pour qu on puisse comparer leur aptitude à vivre dans cette région à celle des Espagnols. Mais ils se sont accli-
(1) Bertillon, Acclimatement, Did. cncjcl. des sc. méd.
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matés à merveille au Brésil, dont la partie septentrionale est cependant traversée par l’équateur: cet acclimatement, ils l’ont obtenu, tantôt en conservant leur race pure, tantôt par le croisement avec le nègre et l’Indien d’Amérique. Ils ont échoué, il est vrai, sur les deux côtes torrides de l’Afrique et dans l’archipel malais ; mais dans ces régions, ils ont trouvé un paludisme tellement intense et une difficulté telle pour les mélanges de race que leur aptitude originelle a été insuffisante pour les soutenir dans leur lutte contre ces obstacles. Quelle que soit la variété de la race blanche qui s’expose à ses coups, la malaria torride intense décime sans pitié colons, voyageurs, explorateurs, soldats, marins, et l’on peut affirmer que si les Antilles et tous les États actuels de l’Amérique tropicale s’étaient trouvés infectés de paludisme au même degré que les deux côtes de l’Afrique torride et que les grands archipels de la Malaisie, aucune race blanche ne s’y serait implantée. L’Amérique intertropicale est ce qu’elle est, malgré la fièvre jaune, parce que le paludisme y est relativement mitigé, et parce que les races y ont mélangé leur sang.
Les Juifs présentent une aptitude analogue à celle que l’on constate chez les Espagnols. Cette race a résolu, disait Boudin, le problème de l’ubiquité. Or les Juifs sont des Sémites du rameau syro-arabe ; ils ont ce point de contact originel avec les Espagnols. En outre, comme l’a fait remarquer Bertillon, ils ont commencé en Égypte l’histoire de leur développement, puis ils ont occupé les bords de la Méditerranée tout entière, multipliant leurs rejetons de race pure, se croisant parfois dans les villes avec les indigènes africains, et donnant ainsi à leurs métis une aptitude à vivre dans une zone chaude, voisine des régions tor-
rides. En fait, transportés plus tard dans un grand nombre de pays intertropicaux, ils ont prospéré partout où ils se sont fixés, et cela par des moyens qui appartiennent tous à la technique de l’acclimatation : origine favorable de la race, choix de climats relativement salubres, abstention des travaux de la terre, existence tranquille, retirée, hygiène sévère du corps et de l’esprit (1).
Les Français viennent après ces trois groupes caucasiques, au point de vue de leur aptitude à l’acclimatement. On a souvent dit combien elle était faible ; et les faits le prouvent, si on envisage en bloc et sans se rendre compte des détails, les événements qui se sont déroulés dans les régions où le sort des guerres, les vicissitudes de la politique, les caprices du gouvernement parfois, l’ignorance coupable de certains fondateurs de colonies, la soif des richesses, ont conduit les enfants de notre race. Mais si l’aptitude à la colonisation est en partie un don de nature, elle est surtout le prix d’efforts divers parmi lesquels l’hygiène et l’acclimatation jouent un rôle puissant.
En matière de colonisation, la race française a souvent été très imprévoyante : cela est incontestable. Elle n’a pas choisi dans son sein les populations qui, par leur origine, pouvaient lui offrir des garanties sérieuses de vitalité sous l’équateur, elle n’a pas distingué, dans les localités torrides, l’importance relative énorme des zones basses et des altitudes, points si différents au point de vue de l’acclimatement à obtenir; elle a fondé les villes principales, les établissements importants de ses colonies sur le littoral, points
(1) On ne trouve pas les Juifs sur les deux côtes de l’Afrique torride, à Madagascar, en Malaisie, en quelques autres régions insalubres moins importantes.
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généralement insalubres, au lieu de concentrer immédiatement tous ses efforts à se fixer dans les altitudes, toutes les fois que celles-ci étaient accessibles ; elle a fréquemment laissé s’éloigner de France, sans ressources durables, des émigrants, eux-mêmes pleins d’insouciance au sujet de leur avenir; elle a formulé sans rigueur, pour les gens qu’elle expédiait au loin, des règles insuffisantes d’hygiène et d’acclimatation ; elle a nourri contre les croisements des préjugés qui ne sont pas encore éteints aujourd’hui. Trompée enfin par les sollicitations du commerce, et parfois mal inspirée par de fausses doctrines médicales, elle a laissé la fièvre jaune entrer par la voie de l’importation dans certaines de ces colonies et y décimer la population de race blanche.
Au début de ce siècle, les climats chauds n’étaient dans l’opinion générale, autre chose que des régions de printemps éternels ou d’étés splendides, dont il suffisait d’exagérer les caractères météorologiques pour s’en faire une idée hygiénique suffisante. Du climat tellurique il n’était pas question, de l’aptitude des races encore moins; la doctrine du cosmopolitisme répondait à tout. Les médecins, les climatologistes, les colons éclairés ont protesté depuis. Mais les gouvernements ! mais le public ! Avec cet enthousiasme trop facile qui, par contre-poids à tant de nobles qualités que nous possédons, nous fait un tort réel et mérité dans l’esprit des races plus positives, nous avons réalisé des plans de colonisations sans avenir et entrepris, sous la zone torride, des campagnes militaires lamentables, comme Saint-Domingue et le Mexique par exemple. Ges fautes, il faut les avouer et ne plus les commettre. Les efforts que fait aujourd’hui la France pour assurer la colonisation en Algérie démontrent, du Nielly. 14
reste, que nous avons fait de grands progrès sous ce rapport.
En présence des résultats obtenus par les Espagnols et les Portugais, il est logique de penser, à priori, que les Provençaux, les Languedociens, les Béarnais, les Basques, toutes races déjà accoutumées à subir des influences météorologiques qui tendent à rappeler celles des climats brûlants, supporteront plus aisément les conditions excessives de ces derniers. L’acclimatement plus rapide de ces mêmes groupes méridionaux en Algérie et à laPlatale démontre d’ailleurs, car bien que ces régions n’appartiennent pas à la zone torride, elles s’en rapprochent déjà par leur météorologie. Les Français chez lesquels domine le type celtique ne jouissent, au même point de vue, que d’une aptitude moins bonne, et ceux qui dérivent du type ymro-germanique sont dans des conditions moins bonnes encore que les Celtes, sous le rapport de l’aptitude originelle,
Cette souplesse d’adaptation des races méridionales se borne d’ailleurs à supporter avec moins de difficulté que les autres groupes la radiation solaire et ses effets.
Si l’on cherche à leur attribuer une plus grande résistance à l’infectieux palustre et à la fièvre jaune, on tombe dans l’erreur. S’il y a une différence à cet égard, elle se réduit à des nuances insignifiantes, plutôt fortuites ou individuelles que susceptibles d’être attribuées à l'ensemble du groupe. Il n’y a qu’un seul acclimatement contre la fièvre palustre et encore n’estil pas absolu : c’est celui qu’ont obtenu, là où le paludisme n’est pas trop intense, les Européens créoles nés dans ces régions et luttant contre la malaria par l’hygiène, par l’habitation choisie surtout. Les étrangers qui abordent dans les rivages palustres sont tous égaux devant le paludisme, ou peu s’en faut.
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Le fait d’adaptation possible des créoles est plus manifeste pour la fièvre jaune. Une atteinte antérieure chez l’adulte et l’enfant créoles, ou mieux un peu de sang nègre, voilà les vrais préservatifs, bien plus efficaces contre la fièvre jaune que le « mithridatisme » palustre contre les maladies paludéennes. Quant au lieu d’origine des groupes français, il ne fait rien. Il suffit qu’un homme de cette race, quelle que soit sa provenance régionale, soit transporté dans un milieu épidémique de typhus amaril pour qu’il contracte le plus souvent cette terrible maladie. Depuis un siècle, nos collègues de la marine ont été frappés par la fièvre jaune, au Sénégal, aux Antilles, à la Guyane, qu’ils fussent Provençaux, Bretons, Lorrains, Aquitains, Alsaciens. Les uns ont succombé, les autres ont survécu, sans que l’issue heureuse ou fatale ait paru dépendre de leur origine régionale.
L’acclimatement météorologique doit donc être seul en cause quand il s’agit de régions très chaudes de la zone torride, il n’y a pas à hésiter : on agira dans le sens indiqué par l’origine des immigrants et l’on prendra des méridionaux : si la colonie peut être rapidement fondée dans une altitude, cette dernière condition corrigeant rapidement et profondément les conditions fâcheuses de la latitude, il pourra y avoir lieu de ne pas prendre les mêmes précautions. On peut être assuré d’avance que tel Lorrain, tel Alsacien prospérera aussi bien sur les hauts plateaux de Madagascar que le Provençal le mieux organisé pour la vie tropicale. Il est clair, d’autre part, que tous les groupes français pouvant être exposés à un désastre par le séjour sur les côtes insalubres, le secret de l’acclimatement et de la colonisation est bien plus dans le lieu choisi pour un établissement définitif que dans la race à choisir.
Les Anglais, les Hollandais, les Allemands sont dans le même cas que nos races septentrionales de France • ils supportent moins bien les influences torrides que les Français du Midi, que les Maltais et que les Grecs, et sont, à ce compte, moins aptes à coloniser entre les tropiques. Ils sont, en outre, souvent plus que décimés par les maladies palustres et par la fièvre jaune : c’est surtout aux atteintes du paludisme que succombent les Anglais dans l’Hindoustan, les Hollandais dans l’Océanie malaise.
Les Allemands ne sont pas très répandus dans la zone torride, malgré leur désir ardent et légitime d’ailleurs d’y prendre pied, comme les autres nations maritimes de l’Europe, malgré leurs efforts pour y parvenir. Si l’on s’en rapportait à l’un de leurs essais de colonisation lointaine, bien souvent mis en avant pour vanter leur adaptation aux latitudes chaudes, on serait tenté de la considérer comme démontrée. En 45 ans, a-t-on dit, 120 familles allemandes ont créé une population de 120,000 âmes dans la province brésilienne de Rio Grande-do-Sul. Mais jetons les yeux sur la carte et montrons dans quelles conditions a été fondée cette colonie. Le Rio Grande-do-Sul est situé par 30 degrés de latitude australe, c’est la région la plus méridionale du Brésil, insérée entre la province impériale de Parana et la République de l’Uruguay: ce n’est donc déjà plus une latitude torride, c’est une zone chaude, presque tempérée même, car elle confine au bassin de la Plata. En outre, point important, le Rio Grande-do-Sul est un pays d’altitudes, et s’il a quelques-uns des inconvénients attachés à ces régions, le développement du goitre par exemple, il en a les immenses avantages au point de vue de la colonisation. Le Rio Grande, enfin, est une province dans laquelle
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le paludisme, sévère à Rio-Janeiro, a une très faible intensité. N’est-ce donc pas encore ici la région choisie et non la race qui a permis à la colonisation de se développer d’une façon prospère ? Placez, au contraire, des Allemands — ils l’ont essayé — et, comme nous l’avons fait, des Alsaciens, dans une région chaude et non torride, mais palustre comme les mauvais districts de l’Algérie, ils ne coloniseront pas.
En résumé, lorsqu’il ne s’agit que de la lutte contre les influences thermiques excessives, il convient de faire appel aux hommes du midi de l’Europe de préférence à tout autre groupe : s’il est de toute nécessité, pour arriver à un établissement définitif dans un point de la zone torride, de traverser des zones insalubres ou d’y séjourner quelque temps avant de gagner des régions saines, le choix de la variété importe peu et la question de lieu domine tout. Aucun groupe de la race blanche ne séjourne impunément dans les zones insalubres, dont la population ne peut être fournie que par les indigènes et les métis. L’Européen, quelle que soit son origine, n’a d’avenir que dans les régions élevées des pays insalubres. Je sais qu’un pareil programme est plus facile à formuler qu’à mettre en pratique : mais si on réfléchit aux efforts qui ont été accumulés depuis des siècles pour arriver à une fixation impossible de la race blanche dans certaines de nos colonies, on ne peut s’empêcher de penser que dirigés d’une autre façon, ils eussent donné des résultats autres que ceux que nous constatons.
2. Les hommes destinés à la colonisation devront avoir de trente à cinquante ans ; c’est la période de la vigueur physique, de l’énergie morale, des résolutions viriles, de la persévérance dans le but à atteindre. A eux, aux plus jeunes surtout, incombera le travail ma-
nuel si le climat le permet, et si les conditions de la colonie naissante ne rendent pas possible le travail des indigènes ; à eux, les fatigues des explorations, de la construction des abris, de la chasse parfois. Aux moins jeunes, l’organisation du travail, sa surveillance, son fonctionnement. Pour remplir tous ces devoirs, il faut la santé, vigueur du corps, l’énergie, vigueur de l’esprit, et le ferme désir de sauvegarder l’une et l’autre.
Les femmes seront choisies entre vingt et trentecinq ans, c’est-à-dire à l’époque de leur jeunesse et pendant la période la plus active de leur vie sexuelle. Leur rôle sera de fonder la famille, de s’occuper des soins que demandent les premières années de l’enfance, de surveiller ou d’accomplir les travaux domestiques. Sans elles pas de colonisation durable, à moins que le croisement des colons avec les femmes indigènes ne vienne suppléer à leur absence.
Les enfants doivent avoir au moins douze ans pour pouvoir s’éloigner de la mère patrie, sans courir de grands risques. Les enfants en bas-âge supportent très difficilement les grands déplacements, dans quelque sens qu’ils se fassent ; ces grands voyages impriment fréquemment à leur constitution un choc dont ils ont de la peine à se relever ; les familles des ports de mer en ont souvent fait la triste expérience. Mais à douze ans, l’organisme a suffisamment de ressort, si la santé par ailleurs est satisfaisante, sans compter qu’une fois entré dans la vie coloniale, l’enfant se créolise peu à peu et acquiert un acclimatement météorologique qui devient, dix ou quinze ans plus tard, un bienfait pour sa descendance.
3. L’homme marié est préférable au célibataire, d’une manière générale dans l’établissement d’une co-
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Ionie : soucieux des intérêts des siens, il tend davantage; en améliorant leur bien-être et le sien propre, à fournir les éléments d’une meilleure colonisation. Le second toutefois peut jouer un rôle des plus importants pour la prospérité d’une colonie, à condition qu’il fonde une famille, soit dans sa race, soit dans la race indigène. L’avenir d’une colonisation peut quelquefois dépendre exclusivement de son concours par le croisement.
II. Conditions de départ. — Elles se résument en quelques règles qu’il est urgent de ne pas enfreindre.
Choisir une colonie exempte de paludisme intense, non pas en bloc, il n’y en a guère qui soit dans ce cas, mais au moins dans la localité qu’il s’agira d’habiter.
Compter par-dessus tout sur l’altitude, condition presque assurée de la salubrité.
Se renseigner, d’une façon aussi précise que possible, c’est-à-dire sur enquête faite par des personnes compétentes, géographes, explorateurs, hygiénistes, ingénieurs, des productions, des ressources, de la nature du terrain, des mœurs, des usages de telle ou telle localité, de l’avenir probable de la colonisation.
Entretenir avant le départ, avec des colons déjà fixés, des relations préalables qui permettent de compter sur un accueil bienveillant et sur un repos nécessaire, avant toute tentative d’installation.
Avoir des ressources suffisantes en argent ou en objets d’installation, qu’elles soient personnelles ou concédées par le gouvernement qui colonise.
Arriver dans la colonie après l’arrière-saison de l’hivernage, c’est-à-dire en décembre ou janvier pour le Sénégal, l’Inde, la Cochinchine, les Antilles ; au mois de juin et de juillet pour la Réunion, Maurice et toutes les colonies de l’hémisphère sud. Les quelques mois
de saison fraîche pourront dès lors être employés pour les premiers soins de l’installation.
III. Conditions de séjour. — 1. Le colon ne peut compter le plus souvent sur la jouissance immédiate d’une habitation confortable, placée, orientée, construite et installée conformément à toutes les règles de l’hygiène combinée avec les nécessités locales, salubre et agréable en un mot ; pour en arriver là, il lui aura fallu le plus souvent attendre et se contenter d’une baraque improvisée, d’un abri temporaire qui pare, pendant les premières semaines, aux inconvénients des intempéries atmosphériques, des aggressions des moustiques, des mouches, des scolopendres, des fourmis, voire des ophidiens venimeux. Plus tard, quand il sera à même de construire sa maison, il le fera dans les conditions suivantes :
Le sol devra être sec ou susceptible d’être asséché.
L’habitation, placée sur une colline ou sur une hauteur, sera exposée par une de ses façades, aux vents les plus fréquents dans la région, s’ils sont purs et frais ; fermée, au contraire, pour ces météores, s’ils ont passé sur des surfaces marécageuses ou sur des sables torrides.
Elle sera orientée de manière à ne présenter au soleil que ses deux pignons et non ses deux façades, de telle sorte que les rayons de cet astre ne pénètrent que le moins possible dans les pièces habitées.
Le rez-de-chaussée, quand cela sera possible, devra être construit en pierres, tant pour édifier la maison sur une base solide, que pour lutter victorieusement pendant l’hivernage contre l’absorption, par les murs de terre, des pluies qui inondent le sol, et contre la pourriture des murailles de bois imprégnées d’humidité à leur base.
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Les autres étages seront en bois si les tremblements de terre sont à craindre ; en pierre, en moellons, en briques, dans le cas contraire, si les ressources du pays et les circonstances locales le permettent.
La maison aura deux façades opposées l’une à l’autre et par conséquent deux pignons opposés.
L’opposition des deux façades facilitera l’établissement des courants d’air destinés à la purification de la maison ; mais ce balayage aérien ne devra être provoqué que pendant de courts instants, le matin par exemple, et évité avec le plus grand soin le jour à cause de réchauffement de la maison, la nuit à cause de son trop grand rafraîchissement, de l’humidité infectieuse des nuits, et de l’entrée des insectes ailés.
Une galerie extérieure ou vérandab devra être établie, soit autour de l’étage unique de la maison, soit devant les deux façades seulement : une grande saillie sera donnée à la toiture pour garantir la vérandah du soleil et de la pluie.
Le patio ou cour intérieure, commune en pays arabe et espagnol, devra être adopté pour les habitations de grande dimension. Ses proportions devront être en rapport avec celles des murs, de manière à donner de l’ombre sans constituer une sorte de puits aérien intérieur où l’air stagnerait : il devra être en communication avec les ouvertures aératoires de la maison et ventilé naturellement de cette manière.
Des galeries intérieures, analogues aux vérandahs du dehors, pourront parfois être disposées à la hauteur des étages, quand le plan de la maison comprendra le patio.
Le plancher sera de briques au rez-de-chaussée, de bois dans les étages supérieurs.
La meilleure toiture est celle de briques et de mor-
tier : elle ne devra jamais rendre impures les eaux pluviales, si nécessaires dans les pays chauds, tant pour les bains et les ablutions, que pour les autres usages domestiques.
La couleur blanche des maisons concourt sans doute à rendre leur température intérieure plus supportable, il faut l’éviter cependant et la remplacer par des demiteintes, grise ou jaunâtre, pour obéir à une exigence d’une autre nature des climats torrides, l’hygiène de la vision. La réverbération du soleil sur les maisons blanches porte une atteinte directe à l’intégri'é des milieux oculaires, liquides et membranes.
Les fenêtres seront larges, fermées de persiennes de bois, à lattes mobiles. Jamais elles ne devront être closes par des vitres.
Chaque maison devra posséder sa provision d’eau et ses baignoires, placées en lieu frais.
La maison devra être fermée la nuit, car c’est l’heure à laquelle les vapeurs atmosphériques, quelquefois chargées d infectieux, se précipitent sur le sol.
Le système de la fosse mobile sera appliqué à la vidange des eaux domestiques et des déjections. La tinette hermétique sera en bois dur, en fonte émaillée, en tôle de fer suivant les facilités locales. Elle devra être enduite sur sa face intérieure d’une couche de poussière végétale bien sèche, destinée à absorber les liquides en même temps qu’à désinfecter les déjections. La tinette pleine sera transportée sur les terrains à cultiver, et remplacée par une tinette préparée de la même manière (1).
(1) C’est là le système Goux dans les détails duquel je n’ai pas à entrer ici et qui m’a toujours paru le meilleur pour ménager la salubrité de la maison et les intérêts de l’agriculteur. Toutes les poussières végétales, de feuilles, de bois, etc., bien sèches sont bonnes pour l’absorption et la désinfection.
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2. L’hygiène du vêtement dans les pays torrides peut être formulée en règles précises, dont l’observation d’ailleurs, quelque humble que paraisse au premier abord le rôle hygiénique du costume, a réellement une très grande importance en acclimatation.
Gomment le colon doit-il se vêtir?
Distinguons les vêtements directement appliqués sur la peau, et ceux de dessus, en rapport avec l’air extérieur. Ils ont les uns et les autres des buts différents et jouent un rôle hygiénique qui n’est pas le même.
Les vêtements de dessous s’adressent directement aux fonctions principales de la peau, la sécrétion de la sueur et celle de la matière grasse. Qu’on se reporte à ce que nous avons dit de 1 intensité de ces sécrétions dans les pays torrides et l’on appréciera l’importance de l’application sur la peau d’une enveloppe absorbant et spongieuse en même temps que légère.
La sueur domine, comme quantité, si on compare les deux sécrétions; étant de nature aqueuse, elle imbibe facilement un tissu doué d’une bonne porosité. La matière sébacée, au contraire, étant de nature grasse, pénètre difficilement dans les tissus de vêtement, quels qu’ils soient, de telle sorte que ce sont surtout les lotions corporelles, le bain journalier et le savon qui doivent en prévenir l’accumulation sur les téguments.
Le vêtement direct devra donc, avant tout, parer aux inconvénients de la sueur ; il devra absorber ce liquide à mesure qu’il est sécrété; il devra, en outre, ne pas être bon conducteur du calorique afin de ne pas former des plaques froides, comme le fait la chemise de toile de lin, par exemple, lorsque la sueur qui l’aura imprégné, se sera refroidie par évaporation. La
flanelle s’imbibe mal des sécrétions, elle se gomme, elle prend rapidement une odeur acide, et irrite en quelques jours des téguments déjà influencés par la température élevée des pays chauds. Restent donc le gilet et le caleçon de coton blanc, vêtements précieux pour la peau, s’ils ont été choisis minces, légers, poreux, et s’ils sont fréquemment renouvelés. Le lavage en est facile, le prix peu élevé; leur contact n’a rien d’agressif; ils absorbent bien les sécrétions sudorales et ne se refroidissent que lentement à cause de leur faible conductibilité.
La chemise ne devra donc jamais être portée à nu. Elle sera d’ailleurs de coton pour venir en aide au rôle absorbant du gilet et du caleçon qu’elle recouvre. Elle aura sur la chemise de toile de lin, outre l’avantage du bon marché, celui de faire disparaître plus rapidement et plus complètement entre ses fibres, sans réfrigération de la peau, la sueur qui aura traversé les vêtements directement appliqués sur le corps. La chaussette de coton complétera ce costume de dessous et remplira un office analogue (1).
Les vêtements extérieurs ne s’adressent pas aux mêmes fonctions organiques, aux mêmes influences nuisibles des climats. Distinguons ici les vêtements de jour et ceux de la nuit.
Le jour, il faut combattre l’action des rayons solaires et protéger l’organisme contre leur effet agressif. Gomment y parvenir? Par le choix du tissu, sous le double rapport de sa nature et de sa couleur.
Des expériences précises de Coulier, portant a la fois sur ces deux propriétés de tissus de vêtements mili-
(1) Nous pouvons garantir, par expérience personnelle, le rôle hygiénique que nous attribuons aux vêtements légers de coton pour le vêtement de dessous.
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taires, nous permettront de poser à cet égard des con- .clusions absolument pratiques.
1. Coulier (4) prend un certain nombre de tubes de verre à parois minces et à diamètre sensiblement uniforme. Il les garnit d’enveloppes de tissus différents dont on trouvera l’énumération dans le tableau qui suit, et il expose à la radiation solaire les appareils ainsi enveloppés. Or, voici le résultat de l’expérience :
Thermomètre à l'ombre
Thermomètre exposé au soleil. , . .