‹ Hygiène des Européens dans les pays intertropicauxChapitre 35 sur 41 · EXPÉDITIONS MILITAIRES · texte numérisé non relu

EXPÉDITIONS MILITAIRES

Les expéditions militaires, dans les pays torrides, sont, à l’heure qu’il est, susceptibles d’être soumises à des règles hygiéniques assez précises. Les guerres des Anglais en Abyssinie et dans le pays des Ashantis, les observations accumulées des généraux et des médecins pendant les campagnes d’Algérie, 1 histoire de nos expéditions intertropicales, les relations d’un grand nombre de médecins de l’armée des Indes, nous permettent de formuler aujourd’hui un certain nombre de règles d’hygiène et d’acclimatation applicables aux troupes, et dont le commandement aidé du service médical doivent, le cas échéant, surveiller l’exécution sous peine de désastre. Ces prescriptions importantes peuvent être rangées sous les chefs suivants (3) :

(1) Mélange de blanc et d’indien d’Amérique. Ladinos, latinos, latin.

(2) De Bizemont, Amérique centrale et Panama. Librairie de la Société bibliographique.

(3) A l’appui de ces règles d’hygiène militaire appliquée à la zone torride, il me paraît utile de retracer, en quelques lignes, l’historique de l’expédition si bien conduite par les Anglais, en 1874, contre les Ashantis, en Guinée septentrionale, et de laquelle lord Derby

1. N’arriver avec les troupes que pendant la saison salubre, c’est-à-dire attendre, au besoin, l’époque favorable au débarquement.

disait : « c’est une guerre d’ingénieurs et de médecins, an engineers and doctors war. »

Les Anglais acquirent des Hollandais, avant 1873, la possession des postes que possédaient ces derniers à la Côte d’Or : ce fut l’occasion d’un soulèvement des Ashantis contre le nouveau protectorat. Ce peuple envahit le territoire anglais, défit les Fantis, peuplade alliée aux Anglais, occupa le poste maritime d’Elmina et menaça Cape Coast Castle, chef-lieu des établissements. Les 3 ou 400 hommes de garnison noire de ce dernier poste courant des dangers sérieux, les Anglais y firent rallier des troupes noires des Antilles et 110 soldats de marine expédiés de Portsmoutli. Ce détachement européen pour lequel on ne prit pas toutes les précautions dont je parlerai tout à l’heure au sujet des troupes de l’expédition, a beaucoup souffert, au Cape Coast, pendant la saison chaude, et son personnel s’est décomposé de la manière suivante : 12 décès, 77 rapatriés hors d’état de continuer la campagne, 21 valides, total 110.

11 fallait en finir par une action vigoureuse et aussi exempte de dangers que possible.

Le pays est l’un des plus insalubres de la côte occidentale d’Afrique ; nous avons parlé des causes de cette insalubrité à propos des climats partiels de l’Afrique torride. Le littoral se compose de terres basses, palustres, alluvionnaires, de collines ravinées par les pluies. En s’éloignant des rivages, on trouve des demi-hauteurs plus saines, élevées de 350 à 500 mètres, puis si l’on passe la rivière Prah, on peut se diriger à travers un plateau salubre de 5 à 600 mètres d’altitude, de manière à atteindre Coomassie, capitale Ashantïe située à 270 kilomètres du Cape Coast.

La température du pays, sur la côte, est excessive en toute saison ; la moyenne du mois de décembre peut atteindre 29 degrés. L’humidité y est extrême. Les saisons sont au nombre de quatre, deux sèches et deux humides, mais à proprement parler, il n’y a pas de saison absolument sèche. Les mois les plus chauds et les plus pluvieux sont compris entre mai et novembre ; les moins accablants par la chaleur et en même temps les plus secs prennent le reste de l’année,

Il fallait donc choisir la saison, vêtir et équiper les soldats d’une manière spéciale, leur faire traverser rapidement la zone maritime, assurer le service des vivres et de l’eau, veiller à la préservation des troupes relativement à la variole, à la fièvre jaune, à la fièvre palustre, aux maladies graves de l’intestin et du foie ; marcher rapidement sur Coomassie en confiant les traînards et les malades à des

ACCLIMATATION

2. Choisir un point de débarquement aussi salubre que possible. Si on ne peut séjourner sans danger au point de débarquement, les côtes étant en général in-

gîtes d’étape ; faciliter le rapatriement, avoir des troupes de réserve ; se réembarquer au plus tôt après le succès. Ce programme a été exécuté de point en point.

Sir Garnet Wolseley, commandant en chef de l’expédition, arriva au Cape Coast à la fin de septembre 1873, précédant de plus d’un mois le corps expéditionnaire. Aidé par un personnel de 84 médecins, il fit établir dans les postes de la côte un règlement sévère de quarantaines et de visites sanitaires afin de préserver les troupes de la fièvre jaune endémique en Gambie et à Sierra-Leone, et de la variole très répandue sur la côte et dans l’intérieur du pays, parmi les indigènes. Il obtint de la métropole, malgré l’objection de la houle, le bâtiment-hôpital, le Victor-Emmanuel, vaisseau à deux ponts bien emménagé pour 142 malades. Le service médical, de son côté, s’était muni d’une grande quantité de vaccin et de préparations de quinquina.

Les troupes destinées à l’expédition, partirent d’Angleterre dans les premiers jours de décembre 1873. L’uniforme réglementaire fut remplacé par un costume approprié aux climats torrides : tunique courte et ample en flanelle ou serge grise, munie de larges poches de côté ; pantalon de même étoffe, serré sur la jambe par des molletières de toile écrue ; casque léger à ventilation recouvert d’étoffe blanche. C’est à peu près le costume de guerre que nous recommandons plus haut comme nous paraissant le plus satisfaisant dans la zone torride. Chaque homme devait, en outre, être porteur d'une pièce de toile imperméable feutrée pour couvrir le sol de la tente, d’un petit filtre formé d’une pierre poreuse garnie d’un tube en caoutchouc avec embout de buis : la pierre poreuse étant plongée dans l’eau, le soldat obtenait par aspiration de l’eau filtrée susceptible d’être bue sans danger ; d’une instruction hygiénique clairement rédigée relative à l’hygiène personnelle du soldat.

Avant d’agir avec les troupes qu’on attendait pour la fin de décembre, sir Garnet Wolseley se servit de celles dont il pouvait disposer et dégagea Elmina, ainsi que les abords de Cape Coast Castle. Il se rendit ainsi maître du pays jusqu’au Prah et fit commencer une route partant de Cape Coast et dirigée vers Goomassie. Le long de cette route, il fit préparer des haltes distantes de 20 kilomètres. Chacun de ces gîtes d’étape était constitué par des huttes de bambou avec lits de camp improvisés, par des hangars, des magasins, une baraque pour les malades. Un approvisionnement d’eau, un grand filtre, complétaient l’installation.

Pour les soins à, donner aux malades et pour le rapatriement, on

salubres, conduire les troupes sur une demi-hauteur, sur une hauteur. Là, les faire reposer et leur fournir un vêtement et un équipement appropriés au climat. Ce vêtement, cet équipement pourront parfois être

disposait des moyens suivants : l'hôpital du Victor-Emmanuel, bâtiment spécial : les batteries des bâtiments-transports V Himalaya, le Tamar , le Sarmattian, dépôts de malades destinés à seconder le Victor- Emmanuel : deux paquebots rapatriant directement les malades de Cape Coast à Liverpool : un navire rapide transportant tous les dix jours les rapatriés à Saint-Vincent du Cap Vert pour les remettre aux trois paquebots mensuels du Cap et aux deux paquebots mensuels du Brésil.

Toutes ces dispositions ayant été prises, la campagne commença dans les premiers jours de janvier. Le 5 février, Sir Garnet Wolseley entra dans Coomassie qu'il brûla immédiatement, le roi Koffi s’étant enfui et ayant refusé de traiter. Le 6, les régiments anglais reprirent la route de Cape Coast et partirent le 23 pour l’Angleterre. Le 30 mars, ils furent passés en revue par la reine.

Quelles ont été les pertes des troupes blanches pendant cette courte et instructive campagne? Les troupes engagées se décomposent de la manière suivante :

Soldats blancs 1.578

Marins anglais de la compagnie de débarquement 250

Deux régiments noirs non indigènes »

Un régiment noir indigène »

Total des troupes blanches 1 .828

Les officiers ne figurent pas dans cet effectif.

Les pertes ont été les suivantes pour la race blanche.

1° par les maladies. — Officiers 7

Soldats et marins 31

2° par les blessures de guerre. — Officiers 4

Soldats et marins 4

Les pertes par maladies, les seules qui nous intéressent au point de vue de l’hygiène, ont donc été de 31 soldats et marins de race blanche sur 1,828. Il suit delà que le chiffre de la mortalité pour 1(!0 est de 1,68, argument éloquent en faveur de l’influence énorme que peuvent avoir sur la santé des troupes, dans la zone torride, de bonnes dispositions hygiéniques prises par le commandement et le service de santé. — V. pour plus de détails : Arch. de Mêd. nav., 1874, 1er et 2e semestres. Étude médicale sur l'expédition anglaise contre les Ashantis, E. Rochefort, médecin de première classe.

ACCLIMATATION

distribués immédiatement avant le débarquement.

3. Le vêtement se composera : d’un caleçon de coton léger, d’un gilet pour la peau et de bas de même tissu ; d’une chemise de coton, d’une tunique courte et ample, de toile ou de serge grise pour le jour, de flanelle ou de drap pour la nuit ; de pantalons faits de l’une et de l’autre de ces étoffes, l’un pour le jour, l’autre pour la nuit, étroits au niveau de la jambe pour être susceptibles d’être recouverts par des molletières de toile souple.* La couleur grise du vêtement à adopter le jour est, avec le brun, la moins propre à révéler à l’ennemi la présence du soldat et à rendre moins sûr le tir de l’adversaire. Les étoffes grises sont en outre faciles à se procurer.

La coiffure sera le casque de liège ou de moelle d’aloès, recouvert d’une toile blanche et entouré près de sa base par un voile de même étoffe pouvant servir de couvre-nuque. Il faut proscrire le bonnet de travail dont la cavité s’échauffe très rapidement, le képi ou la casquette qui n’offre aucune résistance contre les pluies, le chapeau de paille qui se déforme et dont les bords peuvent gêner le mouvement du fusil, le salacco cochinchinois qui donne prise au vent, etc.

La chaussure se compose d’une paire de brodequins à quartiers montant au-dessus des malléoles, pouvant être lacés rapidement par-devant et d’une paire de molletières en toile souple écrue. La botte serait trop lourde : elle se tire d’ailleurs parfois difficilement. Le soulier ne garantirait pas suffisamment le bas de la jambe. Les brodequins lacés en avant ont le grand avantage de pouvoir être légèrement délacés dans le cours des grandes marches et de permettre au pied d’augmenter librement de volume sans étranglement ou sans compression. Les molletières en toile n’expo-

sent pas aux excoriations comme les molletières ou les guêtres en cuir, moins souples en général.

4. L’équipement sera aussi réduit que possible. Le choix de l’arme n’intéresse l’hygiène qu’au point de vue de la légèreté qui doit être l’un de ses avantages. Chaque homme de l’expédition devra être muni d’un filtre portatif et d’une instruction hygiénique. Tout le reste de l’équipement, spécialement la pièce de toile imperméable et la couverture de laine qui composeront le couchage, sera, autant que possible, remis aux bagages.

5. On prendra pendant les marches des précautions spéciales :

a. Contre la fatigue. On fera des marches moins longues que celles d’Europe.

b. Contre les météores. Les marches de jour sont dangereuses à cause de la température atmosphérique : elles exposent au coup de soleil et au coup de chaleur. Le danger des marches de nuit réside dans l'humidité atmosphérique souvent chargée d’infectieux. Les marches du matin et celles du soir sont donc, en général, préférables. On préviendra le coup soleil et le coup de chaleur par le choix des vêtements dont nous avons indiqué la nature, par le soin défaire des haltes à l’ombre sans qu’il soit permis aux hommes de se coucher sur le sol, en défendant aux soldats de marcher en rangs serrés, la colonne compacte transportant parallèlement à elle-même une couche atmosphérique échauffée par le rayonnement corporel.

e. Contre la soif. — Assurer le service important de l’eau : ne pas permettre que l’on boive les eaux saumâtres : filtrer toutes les eaux, avoir des voitures filtres.

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