EXPLORATIONS ET VOYAGES
Bien des règles d’hygiène établies déjà à propos du colon et du soldat exposés aux sévères influences de la zone torride, sont applicables aux hommes intrépides que n’effraient pas les dangers de toute nature multi-
pliés sous leurs pas, dans les explorations et les voyages. Les femmes elles-mêmes n’ont pas reculé devant une pareille tâche, et c’est avec orgueil qu’à côté des noms de Mungo-Park, de Barth, de Livingstone, de Stanley, Gameron, J. Grevaux, Mage, Ballay, et de tant d’autres, l’humanité inscrit ceux de lady Baker, d’Ida Pfeiffer, de lady Blunt et de la digne compagne d’Agassiz.
Il me reste à formuler ici quelques-unes des règles plus spécialement propres à préserver la santé de ceux qui seront tentés d’imiter ces héros de la géographie, de l’ethnologie et de l’histoire naturelle, phalange calme et intrépide que le danger mûrit, mais n’arrête pas.
Il ne faut pas seulement à l’explorateur une intelligence vive, déliée, éclairée sur toutes ses faces, un cœur plein d’indulgence et de bonté comme celui de Livingstone, une âme intrépide comme celle de Cameron' de Stanley, de Crevaux; il lui faut, en outre, une santé parfaite au début du voyage, et les moyens de la ménager pendant l’action.
L’explorateur a particulièrement à craindre les maladies palustres, la variole, la dysenterie, la diarrhée, les tentations de la soif, le coup de soleil, le coup de chaleur, les excès de fatigue, les animaux vulnérants et toxiques, les plantes qui blessent, celles qui empoisonnent. Tel voyageur sort d’un fourré de l’Afrique australe cruellement blessé par les épines d’un acacia, tel autre s’arrête dans sa course, le long des affluents de l’Amazone, mordu par la femelle du pulex pénétrans, un troisième passe un marais et s’y laisse piquer par de nombreuses sangsues : le lion, le tigre, l’hippopotame, le caïman, le crocodile, le buffle sauvage, le vampire, les vipères, le scolopendre, les mygales, les
ACCLIMATATION
mouches, les abeilles, les moustiques, les fourmis de cent espèces et de toute taille, le pou d’Agouti, la chique, la tique, le garapatte et mille autres animaux de la zone tropicale, sont les adversaires de tous les jours, sans compter le sauvage lui-même qui ne s’adoucit guère que devant les présents de l’explorateur.
Tous ces ennemis ne sont cependant pas ceux que l’explorateur doit redouter le plus: ce n’est pas sous la dent des fauves que Livingstone et tant d’autres ont péri, c’est parla fièvre, la dysenterie et l’épuisement. Comme dans nos guerres bruyantes, l’homme qui voyage lutte surtout contre la maladie dans ce combat quotidien dont on ne connaît que plus tard les émouvants détails. Les blessés sont rares, les malades et les épuisés sont communs, les morts sont nombreux. Comment notre âme ne serait-elle pas émue en pensant à tous ces héros !
L’explorateur défend sa santé par la nature de son vêtement, par son régime, par le bon emploi de ses forces, par la connaissance des maladies qui le menacent, par l’emploi des moyens propres à s’en préserver. Au-dessus de tous ces soins qui protègent le corps, plane l’énergie qui soutient les cœurs.
Le costume de l’explorateur sera celui du soldat en campagne dans les climats brûlants, du coton léger et poreux sur la peau, une chemise du même tissu, une blouse de toile grise ou de flanelle suivant l’heure de la journée, ample, courte, à larges poches, une culotte de même étoffe, large à la cuisse, rétrécie à la jambe. La chaussure sera le brodequin à quartiers élevés audessus des chevilles ou la bottine haute, toutes deux lacées par devant; des molletières de toile écrue recouvriront la partie supérieure des chaussures et la culotte étroite qui descend sur la jambe. Gomme coif-
fure, Stanley et Gameron ont adopté le casque léger anglais; Livingstone, la simple casquette blanche de marin ; Crevaux, le chapeau de paille à bords relevés en gouttières, sans doute pour recueillir l’eau pluviale au moment de sa chute; Alfred Marche, le chapeau de paille à larges bords. Le casque me paraît préférable à toute autre coiffure : il est léger, garantit bien du soleil, ne donne pas prise au vent et se garnit aisément d’un voile couvre-nuque.
La nuit, l'explorateur bien outillé dresse sa tente. Serpa Pinto a traversé l’Afrique australe muni d’une tente marquise de 2m,85 de large sur lm,90 de long. Si la tente fait défaut, on choisit un campement à l’abri, et on suspend les hamacs aux arbres des bois, à des piquets qui s’étayent l’un par l’autre. Dans d’autres circonstances, on imite Livingstone. « Le docteur, dit Stanley, est un voyageur accompli, il a sur toutes choses un savoir étendu : il connaît les rochers, les arbres, les animaux, les terrains, la faune et la flore, et possède, en ethnologie, un fonds inépuisable. Avec cela, très pralique : il a pour le camp mille ressources, pour la marche, pour les rapports avec les indigènes, mille moyens: il est au fait de tout. Son lit, à la confection duquel il préside tous les soirs, vaut un sommier élastique. Deux perches de sept à dix centimètres de diamètre, sont d’abord placées parallèlement, à soixante centimètres l’une de l’autre ; sur ces perches, il fait poser, en travers, des brins souples de quatrevingt dix centimètres de longueur, espèce de sangle qui reçoit une couche d’herbe très épaisse : on recouvre celle-ci d’une toile imperméable sur laquelle s’étend la couverture, et le lit est digne d’un roi (1). »
(1) Stanley, Comment fai retrouvé Livingstone , traduction de madame H. Loreau, notes de Belin de Launay. Hachette, 1877.
Livingstone, dans son dernier voyage, se garantissait de la morsure des insectes au moyen d’une moustiquaire disposée en angle dièdre à la façon d’une toiture et soutenue par deux piquets et des cordes allant de l’un à l’autre. Stanley a improvisé un lit avec quatre planches, des feuilles de palmiers en guise de plumes, un sac de cuir pour reposer la tête. Gomme chaise de repos, Livingstone s’est souvent accommodé d’une banquette de terre recouverte d’un paillasson et celuici d’une peau de chèvre: une peau du même animal, clouée à la muraille, garantissait ses épaules du froid et de l’humidité des murs de terre.
Le régime des explorateurs est sujet à être profondément modifié par les circonstances heureuses et malheureuses du voyage: cependant il n’est pas inutile de dire ici que les règles que nous avons posées ailleurs, à propos du colon et du soldat, devront servir de base aux voyageurs de la zone torride. En général, ce n’est pas par le manque d’appétit que pêche l’explorateur: il est plutôt exposé à voir les vivres lui manquer, ainsi qu’à ses compagnons. Tantôt le gibier succulent vient combler le vide des provisions, tantôt une boisson indigène calme une soif de plusieurs heures. Dans l’Afrique australe, l’antilope, le zèbre, la gazelle, les coqs de bruyère, les cailles, les perdrix, sont tombés sous les coups de Serpa Pinto: Grevaux a mangé du tapir, de l’iguane, des poissons de l’Oyapok et du Parou, pour ménager ses provisions de bœuf salé, de pois, de thé, de café. Serpa Pinto parle d’une plante africaine, le moncouri, qui assure le voyageur contre les dangers de mourir de soif : « c’est, dit-il, un vrai trésor pour celui qui traverse les déserts arides du sud de l’Afrique centrale. Le moncouri est un arbuste de soixante à quatre-vingts centimètres, produisant à Nielly. 17
l’extrémité de ses radicelles, des tubercules spongieux qui fournissent un liquide insipide, mais propre à désaltérer (1). » Crevaux, mourant de soif, a savouré plusieurs fois avec délices le cachiri des Indiens de l’Amazone et Schweinfurt, la bière du pays des Niams- Niams (2).
11 ne faut compter qu’avec prudence et réserve sur ces ressources sujettes à l’aléa. L’approvisionnement de l’explorateur doit être abondant et constitué au moyen des conserves éprouvées par l’expérience. Le café, le thé, le chocolat, le vin de Bordeaux, l’eau bien filtrée, seront ses boissons, le sel, son condiment.
L’explorateur doit aussi lutter contre les accidents et les maladies. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet que j’ai traité dans un autre ouvrage (3) tant au point de vue de la préservation que de la thérapeutique. L’explorateur est souvent médecin lui-même ; ou bien, il a pour ami et compagnon de voyage, un médecin qui s’est muni, avant le départ, des instruments nécessaires aux opérations de la chirurgie d’urgence et des médicaments qui conviennent au traitement des maladies torrides et à la préservation des endémies.
(1) Comment j'ai traversé V Afrique, par le major Serpa Pinto. Tour du Monde , 1881, 2e semestre, p. 222.
(2) Au cœur de l’Afrique, par le Dr George Schweinfurt. — Cette bière provient de la fermentation de l’Eleusine Coracana, céréale très répandue dans le pays des Niams-Niams.
(3) Eléments de Pathologie exotique. Delahaye et Lecrosnier, 1881.
ACCLIMATATION
ARTICLE IV