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TRAVAUX DE LA TERRE

Le défrichement et la culture des terrains palustres, ne peuvent être faits, sous la zone torride, par des mains européennes. L’homme de race blanche qui creuse la terre dans certaines régions de la zone intertropicale, creuse sa tombe, a-t-on dit justement. Il faut toutefois se hâter de dire qu’il y a de nombreuses conditions du sol, et parmi elles, la sécheresse des terrains et leur altitude qui permettent aux Européens de se livrer, non seulement sans danger, mais même avec avantage, aux travaux de cette nature. Les blancs qui défrichent ou cultivent dans les hauteurs de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Réunion, de Maurice, du Mexique, du Venezuela, de la République de l’Équateur et, en général, dans toutes les altitudes de la zone torride, ne portent, par ce fait, aucune atteinte à leur santé. Le défricheur, dans les pays intertropicaux, a deux ennemis, le marécage et le soleil. Contre le premier, il est impuissant, s’il habite la zone palustre ; il peut lutter avec avantage contre le second, dans les régions à température excessive, par des précautions hygiéniques ; mais il se soustrait à l’un et l’autre de ces deux adversaires en quittant la plaine pour la hauteur. Dutroulau a fait remarquer depuis longtemps que les travaux de fortifications exécutés dans les terrains volcaniques secs et salubres des Antilles, en 1840 et pendant les années qui suivirent, n’ont eu d’autre effet que d’améliorer la santé des troupes. Il en a été de même lors de l’établissement du camp Jacob à la

Guadeloupe. A l’heure qu’il est, une grande entreprise, le percement de l’isthme de Panama, excite l’intérêt de l’Europe et des États-Unis et pose, entre autres questions palpipantes, celle de l’hygiène et de la santé des travailleurs du canal. Cherchons, en toute sincérité, ce qui peut faciliter la solution du problème (1).

Ce que nous savons déjà des influences excessives et de toute nature des climats brûlants, nous permet d’entrevoir les difficultés qui se dressent actuellement devant les Européens pour le percement de l’isthme (2). Elles sont cependant loin d’être insurmontables, si l’hygiène prend dans cette œuvre grandiose autant d’importance que l’art des ingénieurs. Le canal projeté traversera l’isthme, à peu près comme le chemin de fer de Colon à Panama, tantôt parallèle au rail-way, tantôt le coupant sans s’en éloigner jamais d’une manière sensible : c’est une longueur de 80 kilomètres environ qu’il s’agit de creuser en détroit navigable. On sait quels sacrifices d’hommes, Américains, Irlandais, Chinois (3), nègres, hommes de couleur, a coûté la pose des rails du chemin de fer. Comment peut-on s’y prendre pour qu’ils ne se renouvellent pas pendant la construction du canal panamérien (4).

(1) On me permettra d’émettre un avis personnel à propos d’une région que j’ai parcourue plusieurs fois sur le chemin de fer de l’isthme pendant un séjour de trois semaines à Aspinwall-Colon, en 1865.

(2) V. l’intéressante relation d’Armand Reclus, lieutenant de vaisseau, Panama et Darien , dans le Tour du Monde , 1880, 1er et 2e semestres.

(3) Les Chinois cependant ont succombé beaucoup moins par le fait du climat, qui en réalité les épargnait, que par suite d’une épidémie de suicide dont ils sont en grande partie responsables. V. Reclus, ouvrage cité.

(4) Je saisis l’occasion de rappeler ici les remarquables conclusions du travail de L. Colin sur l’hygiène des ouvriers en pays marécageux, lequel a reçu la haute approbation de l’Académie de médecine dans

ACCLIMATATION

Aspinwall-Colon, point de départ oriental de l’entreprise, est un lieu de passage plutôt qu’une ville. Presque exclusivement assis sur une dune sablonneuse, Colon est situé sur la pointe nord-ouest de la petite île de Manzanillo. Celle-ci est à peine séparée de la terre ferme par un passage étroit et entourée sur plusieurs points par des coraux et des alluvions. C’est un climat assez malsain pour les blancs, tant au point de vue des infectieux telluriques que par les influences météorologiques excessives pendant la saison de l’hivernage. Il devra donc entrer dans le plan des direc-

sa séance du 15 novembre 1881. Il est facile d’en déduire ce qui est applicable à la zone torride bien que les conclusions visent surtout l’hygiène des ouvriers français.

A. A V égard des ouvriers en général.

1° Embauchage d’individus robustes, indemnes d’affection palustre antérieure, et autant que possible garantis par une certaine assuétude aux localités suspectes d’impaludisme;

2° Suspension des travaux pendant les mois de juillet, août et septembre sur les points d’une latitude plus méridionale que Bordeaux : du 15 juillet au 15 septembre plus au nord;

3° Installation des ouvriers, durant la nuit, dans les centres de population voisins des chantiers, ou dans des baraques vastes et bien closes ;

4° Allumage, matin et soir, de grands feux, au voisinage du chantier ;

5° Augmentation de la résistance individuelle par l’interdiction du travail à jeun, par l’usage de boissons toniques et d’eau de bonne qualité, par une alimentation substantielle, par l’emploi do vêtements de flanelle ;

B. A V égard des malades.

6° Envoi immédiat de tout malade à l’hôpital le plus voisin ;

7° Surveillance spéciale des sortants de l’hôpital, au point de vue des vêtements, de l’alimentation et de la continuation pendant quelques semaines de la médication spécifique ;

G. A l’égard du sol.

8° Utilisation de toutes les opérations de remblai et de déblai, et en général de tous les travaux, pour le nivellement du sol, pour son drainage, son amendement.

9° Ensemencement et culture intensive, variables suivant la latitude et les conditions géologiques des terrains nouvellement remués.

teurs de l’entreprise de n’y faire séjourner autant que possible les Européens que pendant la saison salubre, et de couper leur temps de séjour par l’envoi temporaire à Panama, à Caracas, à Porto-Rico, dans les altitudes de l’Amérique centrale ou du Mexique, au besoin en Europe. En bonne hygiène, l’hivernage qui sévit à Colon de mai à novembre, devra être évité par tous les ouvriers de race blanche, le travail, pendant la saison fraîche, n’en sera que plus assuré. Sur la surface de l’isthme le danger est beaucoup moindre. Les Andes panamériennes n’y subissent sans doute qu’une faible dépression puisqu’en aucun point la voie de fer ne monte au-dessus de 80 mètres d’altitude, mais la hauteur relative des terrains est déjà un avantage hygiénique précieux, et si le travail delà terre ne devait pas se faire souvent dans la forêt vierge, dans des terrains qui n’ont jamais été remués, dans un sol en quelques points palustre, il n’y aurait pas de grands risques à courir. J’estime, en somme, qu’il doit être accompli par un petit nombre d’Européens aidés du bras vigoureux du nègre et de la résistance du Chinois, des Indiens américains, des métis du blanc avec le nègre et l’Indien d’Amérique, aux influences torrides. L’Européen devra diriger les opérations, le nègre accomplir les travaux de force, les Indiens du Centre-Amérique, les Chinois et les gens de couleur, pourvoir aux détails les moins fatigants de l’œuvre.

Le vêtement, l’alimentation, les soins corporels, les mesures hygiéniques spéciales, peuvent être déduites facilement de ce que nous avons dit des mêmes éléments de l’hygiène à propos du colon, de l’explorateur, du soldat de la zone torride et des prescriptions établies par L. Colin pour les ouvriers travaillant dans les pays marécageux

Panama, point terminal du chemin de fer et du canal interocéanique, est, relativement à Colon, un climat très salubre. La ville occupe une position sensiblement plus élevée, au-dessus du niveau de la mer, que la dune d’Aspinwal ; elle n’est entourée d’aucun marais, les brises purificatrices du Pacifique en balaient chaque jour l’atmosphère; le climat, bien que torride, est sain pendant la plus grande partie de l’année, et surtout dans le cours de la saison fraîche.

Si donc l’acclimatement de race est difficile pour les blancs dans cette ville que peuplent en grande majorité les races métisses, l’adaptation individuelle au climat, seule nécessaire pour les ouvriers blancs du canal, leur y est assurée. C’est là une ressource précieuse pour le succès de l’entreprise qu’a conçue Ferdinand de Lesseps et dans laquelle le monde civilisé lui viendra en aide par ses vœux et par ses trésors.

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