CHAPITRE PREMIER
Avant de commencer son travail, le houilleur a déjà des fatigues et des périls à subir. Il doit pénétrer dans le sein de la terre à des profondeurs souvent considérables, pour parvenir au chantier auquel il est attaché.
Nous allons passer en revue les différents moyens par lesquels il a accès dans les travaux.
Dans les couches de charbon situées au-dessus du sol d'une vallée, dans le flanc d'une montagne, on pénètre quelquefois par des galeries horizontales qui ressemblent en petit, aux tunnels des cheminsde fer. Pour les couches situées au-dessous du sol, mais peu profondément, on y arrive par des galeries inclinées ou descenderies.
Je n'ai rien à dire de ces moyens de gagner les couches exploitées, qui sont peu fatigants, point dangereux, et par conséquent préférables à tout autre, si ce n'est que
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quand ils existent, les ouvriers doivent être sévèrement astreints à s'en servir exclusivement.
Quand on ne peut atteindre les couches en exploitation que par des puits, on se sert le plus souvent, pour y parvenir, d'une série d'échelles superposées, verticales ou inclinées, et que l'on applique contre les parois du puits. Il est ta désirer que ces échelles soient, de distance en distance, munies de paliers, qui permettent aux ouvriers de se reposer un moment, de reprendre haleine; et qui, en cas d'accidents, diminuent la hauteur des chutes et en atténuent la gravité.
Ce mode de trajet est souvent dangereux et toujours pénible , car il est quelquefois très difficile et même impossible de placer les échelles dans de bonnes conditions; ensuite les ouvriers portent des chaussures peu commodes, des sabots qui glissent sur les échelons ; ils sont en outre embarrassés par leur lampe et quelquefois par les outils qu'ils emportent. Aussi, pour une cause ou pour une autre, les chutes dans les descenderies à échelles verticales sont très fréquentes. ÀuxFerrières (Allier) j'eus, en 185/i, dans l'espace d'un mois, à soigner trois hommes victimes d'accidents de cette nature ; j'ai dit trois, j'aurais dû dire deux, car l'un a été tué sur le coup et les deux autres ont eu des blessures très graves et dont ils porteront toujours les traces. Or les paliers, pour peu qu'ils soient rapprochés, atténuent la gravité des chutes.
D'autre part, quand on remonte, à moins d'une grande habitude, on se fatigue vite; les bras s'engourdissent, perdent leurs forces3 l'essoufflement survient rapidement et au bout d'un temps très court les forces sont paralysées;
tout effort musculaire devient impossible et une chute est imminente. Un peu de repos est donc utile et môme indispensable, et on l'obtient avec les paliers.
Les échelles constituent, en outre, un moyen de descente préjudiciable à la santé des ouvriers.
En effet, rendons-nous compte de ce qui se passe dans l'action de monter une échelle : l'homme saisit les échelons avec ses mains, et tire à lui la partie inférieure du corps du côté des mains. Je ferai remarquer en passant que la position élevée des bras ne permet pas un accès facile au sang artériel qui est l'excitant des muscles, ce qui rend compte, à mon avis, de l'impuissance musculaire qui survient si rapidement aux bras, tandis que les jambes sont encore aptes à l'exercice. Je reprends : l'homme saisit les échelons, avec ses mains et tire à lui la partie inférieure du corps du côté des mains; les membres inférieurs ne restent pas inactifs; après s'être préalablement raccourcis et fixés sur un échelon, ils s'étendent et poussent ainsi le corps par en haut, tandis que les bras l'attirent. Or, les muscles des bras et des épaules, qui sont chargés d'enlever le corps, sont en contraction ; et c'est sur la cage thoracique que ces muscles prennent leurs insertions et leur appui. Cette cage appelée à changer de dimension à chaque respiration, va être en partie immobilisée; l'ampliation pulmonaire sera gênée et les phénomènes respiratoires ne s'effectueront plus qu'incomplètement. Aussi, après une ascension un peu élevée, opérée de cette façon, l'anhélation est-elle extrême.
Or, un exercice pareil répété plusieurs fois par jour, ne doit-il pas avoir une influence fâcheuse sur les fonctions
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respiratoires? n'est-il pas de nature à produire cette affection si fréquente chez les mineurs : Y emphysème pulmonaire, ou tout au moins à en faciliter l'évolution et à en aggraver la marche?
Hygiéniquement parlant, les échelles constituent une descenderie détestable.
Les échelles inclinées sont de beaucoup préférables aux verticales, eu ce qu'elles n'exercent, que les muscles des jambes. Aussi elles produisent moins vite l'essoufflement et la fatigue. Cependant elles présentent encore les inconvénients des verticales, quoique à un moindre degré.
En France, à part de très rares exceptions, on n'emploie pas les ouvriers au remontage du charbon. 11 n'en est pas de môme dans la partie orientale de l'Ecosse. J'emprunte à un excellent travail de M. Ducpetiaux (1) des détails très intéressants sur ce sujet : « M. N. Franks a vu une enfant, une petite fille âgée de six ans, portant sur le dos un demi-quintal de charbon, et faisant avec ce lourd fardeau quatorze longs et pénibles voyages par jour. «Pour apprécier, dit-il, ce genre de travail, il suffira de décrire les localités où il s'exerce. La pauvre petite fille dont je viens de parler (et des centaines d'enfants sont dans le même cas) , doit d'abord descendre , au moyen d'échelles, jusqu'à l'endroit où se trouve le puits d'extraction; là elle prend une espèce de panier qui s'emboîte sur le dos et s'aplatit en s'élargissant vers le cou, et, munie cle cet appareil, elle poursuit son chemin jus-
(I) Dm travail des enfants clans les mines et houillères de la Grande- Bretagne et de la Belgique [Annales d'hygiène publique, t. XXIX. Paris, 1843, p. 251).
qu'aux travaux de taille. On y remplit son panier qu'un homme a souventde la peine à soulever pour le recharger sur ses petites épaules. On passe sur le devant de la tète de l'enfant une bande de cuir qui est destinée à retenir le fardeau ; ou ajoute quelques morceaux de houille sur le cou, et la pauvre créature commence son pénible voyage, le corps courbé et presque affaissé sous cette énorme charge, après avoir attaché la lampe au bandeau qui recouvre son front. De la taille à la première échelle, il y a une distance de quatre-vingts pieds. Cette échelle a dix-huit pieds de haut; après l'avoir gravie, l'enfant fait de nouveau quelques pas et trouve une deuxième échelle, puis une troisième, une quatrième, etc., qu'elle gravit successivement, jusqu'à ce qu'elle atteigne le fond de la baie où elle jette dans le cufifat son fardeau.
« Ce trajet est ce qu'on appelle un voyage ; il dépasse la hauteur de la cathédrale de Saint-Paul à Londres (110 mètres), si l'on ajoute à la montée des échelles l'intervalle qui les sépare les unes des autres. Il arrive parfois que la bande de cuir qui retient le panier se brise pendant l'ascension, et que le fardeau, dans sa chute, écrase ou blesse grièvement les enfants qui se suivent à la file.
« Lorsque, dit en terminant M. Franks, on considère la nature de cet horrible travail, son extrême sévérité, sa durée excessive, qui est de douze à quatorze heures par jour, et qui même, au moins une fois par semaine, se prolonge pendant toute la nuit; l'atmosphère humide, chaude et malsaine dans laquelle travaillent les bouilleurs, le jeune âge, le sexe d'un grand nombre de ces derniers; lorsqu'on considère que ce travail, loin d'être une excep-
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tion, est, au contraire, le lot habituel et la condition journalière de plusieurs centaines d'individus de tout âge, l'esprit recule épouvanté. »
Il y a des houillères qui ne possèdent pas les deux moyens dont nous venons de parler pour pénétrer dans les couches en exploitation ; on y arrive par les bennes. Il n'y a pas bien longtemps que le guidage des puits esta l'ordre du jour dans les mines, et que les bennes non guidées étaient souvent le seul moyen disponible pour descendre dans les travaux.
Je ne crains pas d'avancer qu'il n'existe peut-être pas de vieux mineurs qui n'aient éprouvé des accidents plus ou moins graves (1), en se servant de bennes non guidées;
(1) A ce propos, je veux citer, entre mille, deux faits qui viennent appuyer mon dire, et que je tiens de l'ingénieur môme qui en a été l'acteur et le témoin.
On employait encore, dans le puits Saint-André de la concession de Méons, en 4 834, des bennes de 3 hectolitres seulement, assez basses par conséquent. Pour utiliser la force de la machine, on descendait et montait habituellement deux bennes à la fois à chaque câble, et l'on suspendait ces bennes, non l'une sous l'autre, mais l'une à côté de l'autre. I! en résultait qu'au point de rencontre, les quatre bennes occupaient presque toute la section du puits et s'accrochaient fréquemment. Pour monter et descendre les hommes, on ne mettait qu'une seule benne ; mais un jour que l'ingénieur et un maître mineur descendaient ensemble dans la benne vide, les chargeurs du bas, n'ayant pas compris l'ordre donné, avaient rempli doux bennes de gros charbon, et les avaient même surchargées, de manière que le charbon dépassait de beaucoup le Lord de In benne. A la rencontre, il y eut un accrochage, tellement violent que la benne qui portait les deux hommes tomba au fond du puits, laissant ceux-ci suspendus au câble et se retenant seulement par les mains, tandis que les deux bennes montantes, balancées par le choc, heurtaient contre les parois du puits en laissant échapper une grêle de charbon. Par un hasard providentiel, aucun de ces blocs n'atteignit les
et comme clans nombre de cas et notamment dans les puits de recherches, c'est, encore le seul et unique moyen de descendre, je veux insister sur les précautions qu'il ne faut jamais négliger de prendre.
Les ingénieurs ont bien soin de faire examiner très souvent et avec un soin minutieux les parois du puits, la machine et les câbles, les crochets et les bennes, avec recommandation de les faire réparer à la moindre avarie. Ils font construire des bennes d'une forme et d'une capacité convenables pour que les ouvriers puissent s'y placer commodément ; ces bennes sont munies de chapeaux ou couvercles assez solides pour résister à des chocs violents. C'est beaucoup déjà, mais ce sera insuffisant si l'on n'im-
deux hommes, qui eurent la force de rester suspendus au câble jusqu'à leur arrivée au fond du puits.
Dans les puits terminés par un puisard destiné à recueillir les eaux, on tient habituellement les câbles assez longs pour conduire les bennes d'eau jusqu'au fond de ce puisard. Quand on le ferme par un plancher au niveau des galeries qui amènent le charbon, la benne s'arrête plus haut, et une certaine quantité de câble se déroule encore lorsqu'elle est arrêtée. Pour remonter dans ces bennes quand elles sont de petite dimension, on ne peut y mettre qu'un seul pied, et il faut saisir le câble avec un bras au moment où, se relevant, il commence à se tendre. L'ingénieur se préparait à monter; il avait déjà un pied dans la benne et attendait que le câble fût tendu, lorsqu'un mécanicien inhabile l'enlève avec une telle rapidité qu'il n'a pas le temps de le saisir, et que la benne monte en le renversant, de telle sorte qu'il y reste suspendu par une seule jambe. Avant qu'on ait pu prévenir le machiniste et arrêter le mouvement, il a été entraîné ainsi à plus de 40 mètres de hauteur, la tête en bas, sans autre point d'appui que cette jambe, la benne ballottant d'i\ne paroi à l'autre. S'il fût monté jusqu'au point de rencontre, il était infailliblement perdu. Grâce à sa force et à son snng-froid, on put le redescendre au fond du puits, et il échappa ainsi à la mort la plus affreuse.
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pose pas des mesures rigoureuses pour l'entrée et la sortie des bennes, pour la place que doivent occuper les ouvriers durant le trajet. Le danger a véritablement un attrait fascinateur : c'est une chose dont on peut s'assurer facilement chez les mineurs.
Voyez-les quelquefois, au moment où la benne arrive au jour, sauter à terre, sans précaution et même avec une intention marquée de n'en pas prendre; ils voient le danger, ils le connaissent ; que leur pied vienne à glisser et les voilà dans l'abîme, voués à une mort horrible : cela ne les retient pas.
Les bennes guidées sont commodes et n'offrent pas les mêmes dangers. Dans un puits guidé, on n'a pas à redouter la rencontre des bennes ni leur accrochage contre les parois, mais il y aura les mêmes précautions à prendre pour ce qui concerne la solidité du matériel et les mesures relatives à la sûreté des ouvriers. • Machine Warocqué. — Le système des échelles mobiles pour le transport des ouvriers à une certaine profondeur est le moyen le plus précieux que possède l'art des mines. Je ne saurais donner ici la description détaillée de ces appareils, description qu'on trouvera dans les ouvrages spéciaux. Je me bornerai à dire qu'ils sont composés de deux tiges parallèles partant de l'orifice extérieur et aboutissant au fond du puits et portant de distance en distance des plates-formes ou paliers sur lesquels se placent les hommes. Ces tiges sont reliées à deux cylindres à vapeur qui fonctionnent en sens inverse l'un de l'autre, c'est-àdire qu'une tige monte pendant que l'autre descend. A l'extrémité de la course les paliers des deux tiges se trou-
vent exactement en face l'un de l'antre, de manière à former un seul plan horizontal. Il sufïit donc aux hommes de se transporter horizontalement d'un palier à l'autre, à chaque changement de mouvement, pour arriver en haut ou en bas, suivant qu'ils se placent sur le palier montant ou sur le palier descendant.
L'emploi de ce système demande cependant quelque habitude : il faut saisir le moment précis de la rencontre des paliers pour passer de l'un sur l'autre. Qu'on laisse passer le moment favorable pour enjamber la séparation, que le pied vienne à glisser, et l'on est en péril. Dans certaines machines le mouvement est continu et les paliers arrivent en face l'un de l'autre sans s'arrêter. A Rive-de- Gier, dans la machine construite par M. Warocqué, il y a un temps d'arrêt dont la durée se règle à volonté. Quoi qu'il en soit, le système des échelles mobiles est le moyen le meilleur pour l'ascension et la descente des ouvriers dans les travaux profonds.
Malheureusement toutes les mines ne sont pas assez importantes ni assez riches pour pouvoir faire les frais d'installation d'une aussi coûteuse machine.
Il est important que l'ouverture, quisertdedescenderie, ne soit pas destinée à la sortie du mauvais air. En d'autres termes, l'aérage d'une mine se fait de la manière suivante : l'air de l'atmosphère pénètre par un orifice quelconque dans la mine, tandis que l'air vicié sort par un autre orifice. Il est très désirable que ce dernier orifice ne soit pas celui par où les ouvriers doivent pénétrer dans les travaux.
En effet, quel que soit le mode de descenderie, il faut toujours un certain temps, variable entre cinq et vingt
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minutes, pour gagner les travaux souterrains; or, il est dangereux de respirer, pendant un espace de temps aussi long, des gaz délétères ; et le danger peut être immédiat si les ouvriers doivent faire un exercice fatigant, durant le trajet. J'ai déjà dit combien l'anhélation survient rapidement chez les gens qui gravissent les échelles; à bien plus forte raison, cette anhélation sera imminente, si l'air respiré est délétère.
Tels sont les divers moyens de pénétrer dans les mines.
La nature de l'exploitation, ses conditions d'existence, peuvent imposer aux directeurs des mesures qui ne sont pas toujours en rapport avec leur désir de ménager les forces et la santé de leurs ouvriers ; mais c'est à ceux-ci à ne pas se soustraire aux conseils qu'on ne leur prodigue que pour leur bien, et à ne pas braver des dangers inutiles et sans profit.
Malheureusement l'occasion ne leur manquera pas de faire preuve d'énergie et de résolution , et ils verront, quand il s'agira d'exposer sa vie pour sauver un camarade en péril, que ce ne sont pas les fanfarons qui s'offrent les premiers.
Du reste, il faut le dire à l'honneur des houilleurs, jamais, dans ces moments terribles, on ne fait appel en vain à leurs sentiments généreux.