CHAPITRE IL
Parvenus à l'intérieur de la mine, les ouvriers ont à exécuter des travaux très divers et variés par leur nature et aussi par la nature de la couche exploitée.
L'ouvrier piqueur est dans les meilleures conditions possibles, quand il a pour chantier une galerie horizontale, haute et large de 2 mètres environ, munie d'une rigole d'écoulement et n'ayant pas plus de 20 mètres de longueur, sans aérage direct, c'est-à-dire, sans aboutir à une autre galerie qui établisse un courant destiné à renouveler l'air; car, dans ce cas, l'aérage se faisant par diffusion est d'autant plus imparfait, que la galerie est plus longue. —Je dois ajouter, comme condition essentielle, qu'il ne doit pas y exister de grisou.
Ainsi bon air, pas d'humidité, commodité dans le travail; ajoutez que le houilleur est protégé, en été, contre les ardeurs d'un soleil brûlant et, en hiver, contre les rigueurs d'un froid excessif : voilà les conditions les plus favorables réunies.
Le piqueur, par la nature de son travail, est obligé de se tenir tantôt debout, tantôt couché, tantôt à genoux.
D'ordinaire, il se contente d'égaliser le sol avec du charbon menu pour se coucher. L'emploi d'une peau ou basane est indispensable pour le préserver contre l'humidité, cette source de tant de maux.
A ce moment surtout le piqueur est échauffé par un
12 HYGIÈNE DU HOUILLEUK.
exercice violent; il est souvent en sueur. Je dirai plus tard que c'est la cause des catarrhes pulmonaires, des rhumatismes, etc.
Il en est de môme quand il est obligé de travailler à genoux : c'est l'origine de l'hydarthrose du genou, affection qu'on observe communément chez les mineurs, et qu'on préviendra à l'aide de faciles précautions; car elle reconnaît pour cause l'humidité, l'humidité seule, et non pas la pression exercée par la masse du corps sur l'articulation. En effet, chez les gens d'église et chez les trotteurs, quelquefois la pression manifeste son action en déterminant l'hydropisie d'une bourse séreuse située audevant de l'articulation, c'est Thygroma; tandis que chez les mineurs, c'est l'articulation elle-même qui est le siège de l'épanchement.
Plus tard, je reviendrai sur ce sujet; mais, en passant, je recommande expressément l'usage d'un corps sec, quel qu'il soit : peau, étoffes, etc., sur lequel s'appuiera le genou.
Pendant les tailles latérales, l'ouvrier doit veiller avec soin aux tissures que l'on appelle crins ou tranchants ; quelquefois quand ces fissures existent, il se détache des blocs de charbon qui tombent subitement et peuvent déterminer des blessures très graves.
Enfin, quand on enfonce les coins à la partie supérieure pour faire tomber le bloc détaché sur une partie de ses faces, il faut être bien sur ses gardes, veiller à ce que rien, derrière, ne soit de nature à entraver la fuite, quand le moment sera venu. C'est là, peut-être, une des causes d'accidents les plus fréquentes. Le dernier coup de masse
est donné, le bloc va tomber, l'ouvrier fuit à temps, mais sa retraite est empêchée par un corps quelconque, et il est pris sous l'éboulement.
Nous venons de supposer le houilleur dans les conditions de travail les plus commodes et les plus sûres; mais les galeries ne sont pas toujours horizontales. Quand elles sont inclinées, le travail est ordinairement plus commode ; le charbon, à mesure qu'il est abattu, suit la pente et tombe de lui-même ; l'écoulement des eaux est plus facile et par conséquent l'humidité y est moinsà craindre; mais, en revanche, le travail est plus dangereux, les éboulements sont plus à redouter et l'aérage est plus lent et plus malaisé.
Quand il s'agit de burcks ou puits verticaux commencés par la partie inférieure, les inconvénients sont encore pins marqués que pour les galeries inclinées, surtout si l'on emploie la poudre. Il est alors indispensable d'établir un ventilateur pour faciliter le renouvellement de l'air. Je ne veux pas passer outre, sans signaler les dangers du travail dans les burcks et sans recommander aux ouvriers les plus grandes précautions. L'échafaudage, qui est destiné à être déplacé fort souvent, est en général très léger, et les éboulements sont fort à craindre. 11 faut donc une grande attention et des précautions qu'on ne saurait trop multiplier.
D'autres fois, le travail a lieu en sens inverse, les galeries sont inclinées, mais en descendant, ou bien môme c'est un puits qu'on creuse en commençant par la surface. L'humidité y est presque toujours considérable, et les ouvriers y travaillent les pieds et même les jambes dans
l'eau ; de plus, l'eau dégoutte des parois, de manière qu'elle tombe au fond comme la pluie.
Voilà un travail qui est loin de réunir de bonnes conditions hygiéniques.
L'humidité, on le sait, est la cause de presque tous les maux et notamment des rhumatismes et des affections de poitrine chez les hommes faits; mais ce n'est pas tout : cette eau est chargée, en très notable proportion, d'acide sulfurique et de sels irritants. Les ouvriers qui travaillent les jambes dans cette eau sont exposés, comme je le dirai dans un article à part, à des éruptions de nature furonculeusc. En outre, au fond, c'est-à-dire là où l'ouvrier travaille, l'air est le plus souvent mauvais, surtout quand la profondeur est grande ; l'acide carbonique exhalé parla couche de charbon, par la lampe du mineur, parles poumons du mineur lui-môme, enraison de sa pesanteur spécifique, reste clans les couches inférieures, etl'aérage,s'il n'a lieu que par diffusion, se fait d'une manière fort insuffisante.
ïl est donc très désirable que la durée du travail, dans ces parties soit plus courte; qu'au moyen de chapeaux à larges bords et de peaux imperméables , ils s'abritent le plus possible.
Le travail de dépilage est généralement facile ; les dangers à redouter viennent des éboulements.
Il y a des galeries d'une hauteur qui ne dépasse pas 60 centimètres. Le travail qu'y fait le piqueur a reçu le nom de travail à col tordu, parce qu'en effet il est obligé, par la position que nécessite l'entaillage, de courber la tète et le cou, étant couché et dans la position complètement horizontale.
Je ne sais pas de travail plus pénible, plus fatigant, plus répugnant; l'aérage s'y fait très difficilement; les ouvriers dansées chantiers sont, pendant la durée du travail, dans une position gênante, exposés à l'humidité, au mauvais air, et cependant ils tiennent à y rester. Je sais qu'on demande d'eux moins de travail ; c'est la cause, sans doute, qui les y retient, en dépit de la gêne et des souffrances qu'ils ont à y endurer.
M. Ducpetiaux a fait, d'après J. L. Kennedey, un tableau saisissant des inconvénients qui sont attachés à ce travail.
« Dans le district d'Halyfax, dit-il (1) , les couches de charbon, dans plusieurs mines, n'ont guère que ik et dépassent rarement 30 pouces d'épaisseur; il s'ensuit que les ouvriers adultes manquent d'espace nécessaire pour travailler même clans une position courbée; ils sont obligés, pour détacher ou arracher la houille, de se coucher tout du long sur le sol raboteux, la tête portée sur une petite planche ou une sorte de béquille courte. Lorsqu'ils ont un peu plus d'espace, ils travaillent appuyés sur un genou , l'autre étendu de manière à pouvoir balancer le corps.
» Pendant tout le temps qu'ils passent dans ces conduits étroits, obscurs, privés d'air, ils sont accablés de chaleur et dans un état de complète nudité. Dans le même district les petits wagons , à l'aide desquels on transporte le charbon dans l'intérieur des fosses, reçoivent une charge qui varie de 2 à 5 quintaux. Us sont portés sur quatre roues de fonte de 5 pouces de diamètre et roulent sur un
(I) Annales d'hygiène publique et, de médecine légale. Paris, 4 843, t. XXIX, p. Ihl.
16 HYGIÈNE DU HOUILLEUR.
sol mal aplani ; toutes les fois que des rails ne conduisent pas des travaux de taille aux points d'extraction, ce sont des enfants qui traînent ces wagons, en passant parfois par des galeries qui n'ont pas plus de 16 pouces d' élevation. — Il s'ensuit que, pour accomplir ce travail fatigant, ces petits malheureux sont obligés de ramper sur les pieds et sur les mains ; pour s'alléger, ils mettent autour de leur corps une large ceinture de cuir, a laquelle pend une chaîne, de k pieds de longueur environ, qui s'attache au wagon à l'aide d'un fort crochet. Dans les passages un peu plus élevés, ils traînent leur fardeau avec la ceinture et la chaîne , en marchant à reculons et le corps courbé. Lorsqu'enfin ils ont atteint les grandes galeries de communication , ils détachent la chaîne et changent déposition ; ils poussent alors le wagon en s'aidant de la tête et des mains. Il est vraiment extraordinaire de voir avec quelle adresse ces enfants dirigent les wagons au milieu des angles formés par les passages étroits, tracés sur un sol inégal couvert d'eau, de boue, de pierres. »
Dans certaines houillères, le roulage est réservé aux ouvriers les plus robustes. Ils font quelquefois dans leur poste un trajet de c20 à 22 kilomètres, en traînant une charge considérable. Il est indispensable que les galeries par où ils passent soient très bien aérées, autrement les efforts musculaires qu'ils sont obligés de faire les essoufflent, et, je l'ai déjà dit, dans ces cas, si l'air respiré est impur, l'asphyxie est imminente.