III. — DESCRIPTION GÉNÉRALE DE LA MALADIE
Les prodromes ont paru manquer souvent, au début de l’épidémie, mais j’ai reconnu qu’ils existaient à peu près dans tous les cas où j’ai pu obtenir des renseignements complets.
La perte de l’appétit, une languepâle ou saburrale, une diarrhée liquide ou simplement des coliques sourdes, des nausées ont alors précédé l’invasion. La diarrhée prodromique suivie de choléra a presque toujours eu, à la Guadeloupe, une très-courte durée. Un jour, c’était beaucoup le plus ordinairement, elle ne dépassait pas quelques heures. Il est arrivé souvent que les prodromes se sont bornés à des nausées de quelques instants, à un malaise obscur, puis les symptômes caractéristiques se succédaient rapidement.
L’invasion, presque toujours subite ou rapide, s’annonçait par un grand malaise, un sentiment d’accablement ou même de défaillance, des douleurs abdominales d’une intensité variable, des nausées, des évacuations alvines liquides blanchâtres , et souvent des vomissements. Ceux-ci précédaient quelquefois, plus souvent ils suivaient les évacuations intestinales. Quelques malades ont éprouvé, dès le début, un trouble général des sens, vertiges, bourdonnements d’oreilles, éblouissements, la maladie estdéclarée.
Première période ou de dépression des forces, caractérisée par un flux gastro-intestinal d’une nature spéciale, la chute du pouls et de la chaleur, période phlegmorrhagique ou phlegmorrhéique . Les évacuations continuent et deviennent tout à fait caractéristiques, elles sont liquides, blanchâtres, remplies de petits corps blancs opaques. Comme je l’ai fait remarquer ci-dessus (9e obs.), la couleur blanche et l’opacité des corpuscules tenus en suspension dans les déjections cholériques sont dues à ce qu’ils sont vus en m$sse et par réflexion, des vomissements de même nature les accompagnent; la langue pâle, humide, sans chaleur augmentée au début, devient plus tard froide et sèche, à mesure que les évacuations se multiplient, l’abdomen s’aplatit, se creuse et donne au toucher la sensation d’une masse pâteuse. Le pouls faible plutôt que fort, rare plutôt que fréquent, continue à tomber, pour la force et la fréquence, puis il devient petit, filiforme, tantôt rare, tantôt fréquent, bientôt insensible aux extrémités et se supprime tout à fait. Période asphyxique. La peau se refroidit d’une manière continue, elle devient à un moment froide comme celle d’un cadavre, période algide. Elle prend une teinte rosée, pourpre, lilas, qui se prononce davantage dans les parties les plus vasculaires, à la face, aux mains, période cyamque, choléra bleu. En même temps qu’elle se refroidit, la peau se
couvre d’une sueur visqueuse; plus tard, quand l’algidité a atteint ses dernières limites, la sécrétion de la sueur cesse comme les autres et la peau devient sèche, rugueuse, dépourvue de tonicité. Des crampes persistantes se montrent aux extrémités d abord, puis elles envahissent quelquefois les muscles du tronc, particulièrement ceux de l’abdomen et ceux du dos. Un amaigrissement rapide, l’altération des traits, l’enfoncement des yeux, qui sont cernés de noir, même chez les nègres, donnent à la figure un cachet tout spécial, faciès cholérique. L’urine se supprime de bonne heure, anurie ; la voix s’affaiblit et change de timbre, voix soufflée, aphonie; l’haleine est froide, la respiration profonde et oppressée. Le malade, tourmenté par des étouffements, une soif ardente, une chaleur interne qui le dévore et des douleurs viscérales, est en proie à une grande anxiété. Les sens s’obscurcissent; l’intelligence s’altère peu, jusqu’à une époque avancée, mais elle finit par s’éteindre dans le coma, aux approches de la mort.
Cette première période constitue toute la maladie, dans ce qu’on nomme très-justement le choléra foudroyant qui se termine presque toujours par la mort. Le choléra foudroyant est le vrai type de la maladie; il a été extrêmement fréquent à la Guadeloupe, particulièrement à la Basse-Terre, pendant les périodes ascendantes et d’état de l’épidémie; les trois quarts au moins des cas mortels lui appartiennent, de sorte qu’on peut dire que l’épidémie de la Guadeloupe a été une épidémie de choléra foudroyant. Je comprends sous le nom de choléra foudroyant: 1° les cas où la maladie, extrêmement violente, se termine par la mort sans aucune trace de réaction; 2° il convient d’y joindre aussi les cas qui, offrant au début le même degré d’intensité, sont néanmoins suivis d’une période de réaction, que la mort ou la guérison en soient d’ailleurs le résultat. Ces cas me paraissent devoir être souvent regardés comme une atténuation du vrai choléra foudroyant, amenée par l’intervention de l’art. La seconde période, alors, n’est nullement proportionnée à la première pour l’intensité des phénomènes. On voit des malades conduits à la porte du tombeau par l’algidité, l’asphyxie et les troubles profonds de l’innervation, qui se relèvent en traversant une période fébrile exempte de congestions graves, de complications, et de dangers éminents. Cet heureux résultat m’a paru être souvent dû à la promptitude des secours,
à la prudente économie des moyens thérapeutiques, appliqués au traitement de la première période.
Seconde période ou d’excitation. — Période de réaction, caractérisée par de la fièvre des états irritatifs, des congestions ou des phlegmasies.
Quand la maladie passe à la seconde période, la transition a lieu, dans les cas légers, à la fin de la période phlegmorrhagique; dans les cas plus graves, elle se fait au milieu ou à une époque plus avancée de la période algide ( celle-ci manquant dans les cas légers). Le cœur se ranime, le pouls revient, la chaleur renaît, la pâleur s’efface, l’oppression se dissipe, la respiration devient plus libre et plus ample, la voix recouvre de la force et, peu à peu, son timbre normal, bientôt le pouls est fébrile, la peau chaude, le visage se colore et s’anime, des signes d’irritation gastro-intestinale se manifestent.
La réaction s’arrête souvent à ce point, un mouvement fébrile, modéré, un état gastrique fort léger, voilà tout. Les phénomènes fébriles de la réaction ont rarement présenté une grande intensité à la Guadeloupe ; je ne les ai jamais vus non plus s’accompagner de congestions violentes ni de phlegmasies aiguës du côté des viscères. Les congestions lentes, les états phlegmasiques obscurs, avec phénomènes typhoïdes et adynamiques, ont néanmoins formé le caractère essentiel de la réaction, dans les cas graves ; mais si le choléra foudroyant a été très-fréquent et naturellement très-meurtrier, le choléra suivi de réaction, au contraire, s’est presque toujours terminé d’une manière heureuse.
La durée de l’incubation a varié depuis un jour à six ou sept, rarement plus, dans les cas où la transmission a été évidente: mais on comprend qu’il est impossible de fixer avec précision les limites extrêmes de cette durée. C’est le 20 octobre, qu’arrivait à la Pointe-à-Pître le navire qui avait perdu un homme en mer, le 21 et le 22 que Tudor allait à bord, selon les témoignages les plus sûrs, et le 22 au soir qu’il était atteint : voilà une incubation de moins de 48 heures. Nous verrons plus loin l’incubation durer sept jours, dans un cas observé à Marie- Galante. Quant à la durée de l’activité des principes contagieux renfermés dans des linges ou objets de literie, elle paraît pouvoir aller jusqu’à trois ou quatre mois au moins.
La période prodromique a paru toujours exister, plus ou moins caractérisée, c’est ce que je crois devoir conclure du grand
nombre de faits où elle a été bien constatée, et de cette circonstance, que je ne connais pas un seul exemple d’invasion subite, survenue sans aucun phénomène précurseur chez un malade qui a pu donner sur son état antérieur des renseignements précis. Les prodromes ont consisté en ce que M. Jules Guérin a appelé cholérine, c’est-à-dire des selles liquides avec quelques autres signes d’irritation gastro-intestinale. Cet état n’a rien de bien spécial, toute diarrhée est suspecte en temps de choléra. L’état de la langue, qui d’après Gibert serait large et blanche, dans la vraie cholérine, est un signe de peu de valeur, et il en a encore moins dans les pays chauds qu’ailleurs , parce que cet état de la langue y est plus fréquent. Il est ordinaire chez les gens habituellement mal nourris, qui ont été si cruellement éprouvés par l’épidémie. L’exemple de ce savant médecin, se faisant illusion à lui-même sur la maladie qui le frappait mortellement et qui n’était autre que le choléra, parce que sa langue n’avait pas présenté l’aspect particulier auquel il attachait une valeur diagnostique qu’il n’avait pas, cet exemple suffit pour prouver qu’on ne peut s’en rapporter à ce seul signe. L’existence des nausées, en même temps que celle de la diarrhée, m’a paru être le signe prodromique le plus constant du choléra à la Basse-Terre. Mais la cholérine, elle-même, a des débuts ou des prodromes qui sont du malaise, de la tendance au. refroidissement et une disposition aux nausées, de l’anorexie, une bouche mauvaise. J’ai dit que la diarrhée prodromique a presque toujours eu, à la Guadeloupe, une très-courte durée. Il est permis, il est consolant de penser que la maladie est susceptible de s’arrêter à ce degré, soit sous l’influence d’un traitement convenable, soit même spontanément chez les personnes qui, aptes à subir l’imprégnation contagieuse, le sont peu à en éprouver des effets graves, une heureuse idiosyncrasie les préserve, l’autocrasie organique détruit chez elles l’agent délétère ou en neutralise les effets. Il est peu de personnes, à la Basse-Terre, qui n’aient éprouvé, pendant l’épidémie, quelques-uns de ces symptômes qu’on peut regarder comme des signes menaçants. Ceux qui ont pu combattre, de bonne heure, ces premières manifestations, ont été moins souvent atteints de choléra confirmé que ceux qui ne l’ont point pu ou qui ont négligé de le faire. La supposition la plus légitime qui en ressort est toute en faveur de l’efficacité du traitement initial.
Remarques sur les principaux symptômes présentés par les divers appareils,
organes et fonctions.
Je m’arrêterai dans cette analyse à la première période, celle qui est vraiment caractéristique et qui constitue seule le choléra foudroyant. La seconde période n’a plus rien de bien spécial, si ce n’est de venir toujours à la suite delà première et d’en être une conséquence nécessaire dans les cas qui ne sont pas trop rapidement mortels. Ce caractère suffira toujours et aurait toujours dû suffire pour distinguer les divers états pathologiques qui appartiennent à la seconde période du choléra, de toute maladie, fièvre ou autre avec laquelle on pourrait les confondre.
1° Appareil digestif. — Les selles, d’abord stercorales , bilieuses ou non, sont en même temps très-délavées, bientôt elles ne contiennent plus qu’un liquide pâle ou blanchâtre, tenant en suspension des flocons demi-solides; des grumeaux, des corpuscules. C’est aux plus petits de ces corps, aux granulations, qu’est due la couleur blanchâtre des déjections. Ces petits corps sont des amas de vibrions, cercomonas ou cercomonades des micrographes, tout à fait caractéristiques des déjections cholériques. Les malades mal nourris, les enfants surtout, ont presque toujours rendu une grande quantité de vers intestinaux dans leurs déjections, le plus souvent des lombrics, quelquefois des ascarides vermiculaires.
L’abdomen est toujours le siège de douleurs qui commencent avec la maladie et qui, sans être très-aiguës, ont un caractère particulier, essentiellement dépressif et énervant. C’est une sensation profonde, mêlée de coliques, de gastrodynie, de nausées, une chaleur brûlante étendue du fond des entrailles jusqu’à la gorge, un sentiment d’oppression précordiale, avec des exacerbations passagères, qui provoquent alternativement des sueurs froides, des défaillances, des étouffements, des mouvements désordonnés, des gémissements et même des cris. Ces manifestations de la douleur sont toujours rapportées par les malades aux symptômes qu’ils éprouvent dans le ventre et dans la poitrine; quand ces douleurs sont très-violentes elles constituent un signe très-grave. La pression du ventre donne, à une époque avancée, une sensation d’empâtement caractéristique.
2° Appareils circulatoire et respiratoire. — Le pouls, sans fré-
quence au début, diminue de force et de volume, à mesure que les évacuations deviennent plus nombreuses. Ces changements sont à peu près constants, les autres ne le sont pas autant. Le plus souvent le pouls se ralentit, quelquefois sa fréquence ne s’altère pas d’une manière notable; il est rare de la trouver accrue au début. Quand j’ai rencontré la fréquence du pouls au commencement de la maladie, j’ai presque toujours trouvé qu’elle tenait à un état fébrile antérieur, à des excitations psychiques, aux mouvements du malade, ou à une stimulation alcoolique exagérée. A une époque plus avancée, le pouls devient petit, filiforme, puis il disparaît de la circonférence au centre. Dans les derniers temps, le malade est sans pouls. La respiration est, à une époque avancée, profonde, suspicieuse, entrecoupée par le hoquet. Le malade éprouve toujours une sensation pénible d’oppression, d’étouffements et d’ardeur brûlante dans la poitrine qui lui fait désirer de l’air frais.
3° Calorification. —La chaleur du corps suit une marche sensiblement parallèle à celle du pouls; comme lui, elle ne cesse de diminuer du commencement à la fin. On peut constater, dans le choléra comme dans beaucoup d’autres maladies, une légère élévation de la température du corps aux approches de la mort. Ce phénomène est dû, ainsi que l’a montré M. le professeur Péter, en se basant sur des expériences de M. Claude Bernard, qui prouvent que le sang se refroidit en traversant les poumons et que sa température s’élève un peu quand il traverse le foie et les reins, non pas à ce qu’il se développe plus de chaleur dans l’organisme aux approches de la mort, mais à ce qu’il s’en perd moins alors par la voie pulmonaire, à cause de l’imperfection de l’hématose.
Au début, la peau est moite et sèche, mais sans chaleur anor-* male, la chaleur, au contraire, paraît déjà diminuée dans la plupart des cas. Plusieurs malades ont éprouvé, au nombre des premiers symptômes, et même comme avant-coureur, une sensation de froid général ou bornée aux extrémités, mais cette sensation n’est jamais allée jusqu’à exciter le frisson. Le refroidissement ressenti au début du choléra correspond à un abaissement réel de la température du corps, tandis que, dans le frisson de la fièvre, au contraire, cette température est considérablement accrue. Le malade est tourmenté plus tard par une sensation de chaleur insupportable, bien que le refroidissement péri-
phérique ne fasse que s’accroître et se généraliser. La manière dont se comportent la chaleur et le pouls diffère donc profondé- 1 ment dans la fièvre et le choléra.
4° Fonctions sécrétoires. — Toutes les sécrétions se tarissent peu à peu. La fonction urinaire se supprime de bonne heure ; j’ai toujours trouvé la suppression des urines, avant que les évacuations alvines fussent arrêtées. Les urines restent supprimées pendant trois ou quatre jours, et peut-être plus longtemps. Les premières urines rendues pendant la réaction contenaient presque toujours du pigment biliaire et quelquefois seulement de l’albumine. La durée de l’anurie a été beaucoup plus longue à la Guadeloupe qu’elle ne l’est ordinairement en France. Peut-être y a-t-il un rapport entre la longue durée de l’anurie et les phénomènes cérébraux qui caractérisent les formes les plus graves de la réaction? Dans le seul cas de cette espèce que j’aie eu à l’hôpital, l’urine a été supprimée pendant quatre ou cinq jours ; les premières urines de la réaction contenaient de la matière colorante, de la bile, mais point d’albumine; elles contenaient probablement aussi un peu d’urée; mais cette dernière recherche n’a pu être faite, non plus que celle de la présence de l’urée dans le sang* La dessiccation des muqueuses et des surfaces én suppuration, l’opacité de la cornée ont été observées dans tous les cas, à des degrés divers. J’ai vu une hydrocèle volumineuse disparaître presque complètement. M. le docteur l’Herminier a vu des épanchements ascitiques se résorber ; tous les liquides du corps, interstitiels, épanchés ou en circulation, fournissent aux éliminations qui se font par les surfaces libres de l’intestin et de la peau.
5° Habitude extérieure, physionomie , organes des sens , facultés intellectuelles. — La peau, en se refroidissant, ne tarde pas à présenter d’autres modifications dans sa couleur, son aspect, ses propriétés. Elle pâlit, prend un ton terne, et perd sa rétractilité. La pâleur du visage, un air d’accablement, une certaine altération des traits qui ne trompaient jamais pendant l’épidémie, sont au nombre des premiers symptômes ; une coloration plombée, lilas, violacée chez les personnes blanches, terne et bistrée chez celles de couleur, apparaît en même temps que le refroidissement général ; elle se montre d’abord à la lace, autour des yeux, aux mains, puis elle s’étend à presque toute la surface du corps, c’est la cyanose.
L’abondance des évacuations amène la fonte rapide du tissu adipeux; le sac cutané, devenu trop grand pour son contenu et dépourvu en même temps de sa contractilité, forme des rides et des plis apparents, surtout au visage et aux mains; la peau conserve, comme celle d’un cadavre, le pli qu on lui fait, la circulation y est à peu près anéantie, la sensibilité obtuse et engourdie.
La physionomie est tout à fait caractéristique, les yeux s’enfoncent dans les orbites, le regard se voile, la cornée se dessèche et perd sa transparence ; les globes oculaires, renversés en haut, se cachent sous la paupière supérieure, le contour osseux des orbites se dessine en saillie vive sous la peau; les paupières, colorées en noir , l’entrent dans les cavités orbitaires; les narines s’affaissent et deviennent poudreuses, le nez s’effile, les joues se creusent, les pommettes font saillie, la figure coule en quelques heures plus qu’elle ne le fait dans une longue maladie d’épuisement; c’est le faciès cholérique, la cadave'risation des traits, véritable photographie de la maladie, par laquelle se dessinent et se résument, dans la prosopose faciale, les changements opérés dans tout le corps.
La vue est obscurcie, l’ouïe affaiblie, la parole basse, et comme on dit soufflée, la voix rauque et éteinte, aphonie cholérique. Le dessèchement des milieux et des surfaces de l’œil, de l’oreille ou du larynx, causé par la perte des liquides nécessaires à l’accomplissement de leurs fonctions, entraîne toutes ces perturbations.
L’intelligence se conserve, en général, sans désordre, mais elle s’obscurcit et s’affaisse à mesure que la maladie fait des progrès, et elle finit par s’éteindre tout à fait quelque temps avant la mort. Presque tous les malades ont succombé dans le coma, qu’il y ait eu réaction ou non.
6° Innervation, sensibilité , mouvements. — La sensibilité générale est engourdie; en pinçant la peau, on n’éveille que peu de douleur; les vésicatoires les plus actifs sont à peine sentis; des douleurs viscérales intenses se développent, au contraire, sous l’influence de la maladie : l’abdomen et les lombes, la région précordiale, la tête et les membres en sont le siège ordinaire. Ces douleurs entretiennent une grande agitation et excitent des mouvements désordonnés quelquefois très-violents. Outre ces mouvements volontaires, qui dépendent beaucoup de l’organi-
sation nerveuse propre au patient et s’observenUsurtout chez les femmes, il y a des mouvements réflexes, comme les coliques, les crampes, qui se montrent de bonne heure, les soupirs, le hoquet à une époque plus avancée. Les coliques sont un des premiers symptômes, elles se prolongent, dans les cas graves, au delà de la période phlegmorrhagique et sont quelquefois trèsviolentes; c’est sans doute à la violence des coliques, c’est-à-dire des contractions spasmodiques de l’intestin, qu’il faut rapporter la triple invagination, constatée dans la 3° observation. Les muscles des extrémités sont atteints de crampes excessivement douloureuses et persistantes ; elles commencent après les premières évacuations par les orteils et les mollets et atteignent de nouveaux muscles, à mesure que l’algidité progresse, ceux de l’abdomen et des lombes en sont souvent le siège. Ces contractions spasmodiques des muscles de la vie de relation et de la vie nutritive ont été, par leur multiplicité, leur constance et leur durée, un des traits spéciaux de la maladie.
Formes de la maladie. — Les deux périodes du choléra tel qu’il s’est présenté à la Basse-Terre, se prêtent peu à une division commune; c’est cependant là une nécessité de méthode à laquelle il faut satisfaire. J’admettrai donc pour l’ensemble de la maladie deux formes principales ; la forme abdominale ou gastro-intestinale et la forme cérébro-abdominale ou méningogastrique.
1° Forme abdominale ou gastro-intestinale. — Les symptômes d’irritation inflammatoire de l’estomac et des intestins se développent en même temps que le mouvement fébrile, c’est-à-dire au commencement de la réaction. Dans les cas légers, ils consistent simplement dans une sorte d’état catarrhal des voies digestives, il y a quelques vomissements aqueux ou seulement des nausées, une diarrhée muqueuse, tout au plus avec quelques tracas de bile ; ces phénomènes ne survivent guère au mouvement fébrile qui , dans ces cas légers, n’a lui-même qu’une durée d’un ou deux jours.
A un degré plus élevé, les voies biliaires participent d’une manière plus marquée à l’état irritatif des intestins qui, luimême, est plus intense, il y a des douleurs épigastriques, des vomissements bilieux , une diarrhée de même nature ; le mouvement fébrile, plus développé, prend, après les premiers jours, un type rémittent à paroxysmes réguliers, le
soir ; la céphalalgie est plus forte, il y a de l’agitation , de l’insomnie, une légère tendance â la stupeur, lantôl c est la diarrhée qui domine et dure le plus longtemps, ordinairement ce sont les vomissements; ils persistent avec opiniâtreté, après la disparition des autres symptômes, et s’accompagnent de gastralgies qui durent quelquefois longtemps. Il m’a semblé reconnaître qu’une médication stimulante trop active ou des remèdes intempestifs, administrés soit pour combattre la fièvre ou rappeler les urines, soit pour satisfaire à toute autre indication banale ou grossièrement empirique, n’étaient pas toujours étrangers à la production de ces accidents. Je n’ai vu qu’une fois la mort suivre cette forme de la réaction, c’est dans un cas où la maladie dura environ un mois, encore fut-elle due à des complications du coté du cerveau qui peuvent faire rapporter ce cas à la seconde variété de la forme suivante :
2° Forme cérébro- abdominale ou méningo-gastrique. — Celle-ci pourrait être aussi justement appelée ataxique ou adynamique, n’était l’inconvénient des dénominations purement symptomatiques, car elle a toujours revêtu l’une ou l’autre de ces phénoménisations ; j’admettrai donc dans cette forme deux sous-divisions: a — forme cérébro-abdominale ataxique, b — forme cérébro-abdominale adynamique. Les symptômes gastro-intestinaux existent aussi dans cette forme, mais ils ne sont pas les seuls, et ce n’est pas de ce côté que vient le plus grand danger; les phénomènes cérébraux se montrent de bonne heure et tiennent constamment sous leur dépendance les manifestations symptomatiques les plus graves.
a — Forme cérébro-abdominale ataxique, caractérisée par un grand malaise dès le début, une phlegmorrhagie abondante et précipitée, l’apparition rapide des phénomènes graves, des étouffements continuels, des mouvements généraux brusques et désordonnés, des mouvements convulsifs, des douleurs vives, desplaintes continuelles et des cris, une excitation cérébrale qui touche au délire, le délire même. Cette variété a été la plus fréquente dans les cas les plus rapides et tout à fait foudroyants.
b — Forme cérébro-abdominale adynamique. Marche, en général, moins rapide, évacuations moins abondantes, quelquefois peu d’amaigrissement et d’altération des traits, cyanose légère, partielle, limitée, par exemple, aux paupières et aux ongles, quelquefois nulle. Le malade est plongé dans une torpeur profonde;
la résolution des forces, le collapsus général succèdent à l’algidité. Pour s’annoncer par des symptômes moins violents que la ,[ forme ataxique, celle-ci a été quelquefois aussi promptement mortelle; j’ai vu des malades succomber en douze ou quinze heures, presque sans amaigrissement, sans altération des traits. Le mouvement fébrile de la réaction n’est jamais très-développé ; au milieu d’une réaction languissante, interrompue, quelquefois, par le retour d’un commencement d’algidité, le faciès présente un air d’indifférence et de stupeur. Il y a, comme dans la forme gastro-intestinale simple, des vomissements et de la diarrhée au début, de la réaction, des douleurs épigastriques, quelquefois des vomissements sans diarrhée. La fièvre peu développée, quelquefois à peine appréciable, s’est toujours montrée soumise à la règle des exacerbations vespérales, qui est à peu près générale dans toutes les maladies fébriles, autres que les fièvres d’accès. La voix reste longtemps altérée, l’urine longtemps suspendue. L’affaiblissement de la mémoire, les rêvasseries, un délire tranquille, marquent les progrès de l’affection cérébrale ; la langue se dessèche et devient fuligineuse ; le malade reste immobile dans le décabitus dorsal. Vers la fin, on voit survenir le hoquet, le météorisme gastrique ou intestinal, enfin le malade s’éteint lentement dans le coma. Quelquefois l’agitation et le délire se prononcent davantage, les mains et les avant-bras sont agités de tremblement ; la terminaison est la même, le coma succède au délire et le malade succombe comme dans le cas précédent.
Malgré le peu d’intensité du mouvement fébrile, au début de la réaction, l’apparence modérée des congestions, le caractère peu prononcé des phénomènes d’ataxie ou d’adynamie, presque tous les malades qui ont présenté cette forme de la réaction ont succombé.
La forme pectorale avec congestions étendues ou phlegmasies des poumons n’a pas existé dans l’épidémie de la Guadeloupe, du moins je n’en ai observé aucun cas. Dans la seule autopsie que j’aie eu l’occasion de faire, après une réaction à tonne méningo-gastrique adynainique (8e obs.), la maladie avait duré dix jours ; il y avait une légère congestion hypostatique des poumons, qui était un phénomène des derniers temps de la maladie.
Je n’admets non plus, que pour mémoire, la forme fébrile du choléra. Tantôt la fièvre existait comme maladie antérieure dans
le cours de laquelle estsurvenuele choléra ( observations 7e et 8e), tantôt, mais plus rarement encore, le pouls fébrile et la chaleur de la peau ont paru en même temps que les premiers symptômes cholériques, ou peu de temps auparavant. Dans ces deux cas, la marche et les symptômes de la maladie n’ont pas été sensiblement modifiés et je ne vois aucune raison sérieuse de nommer ces derniers cas lièvre cholérique, parce que le choléra est toujours resté la maladie principale et qu’il est essentiellement apyrétique au début; la fièvre ne s’y mêle, pendant la première période, qu’à titre de maladie indépendante ou de complication insolite; ces derniers cas ont été extrêmement rares à la Basse- Terre, mais cette forme eût-elle été aussi fréquente qu’elle a été rare , que cela ne changerait rien à la nature de la maladie qui est toujours le choléra et non pas une fièvre, on ne peut pas s’y tromper.
Rechutes. — Très-rares dans les classes aisées , elles ont été fréquentes, pendant la première période de l’épidémie, dans la classe pauvre. Presque toujours occasionnées par des écarts de régime, une mauvaise alimentation ou bien l’action prématurée du froid chez des gens gravement débilités par la maladie, ces rechutes ont été ordinairement funestes. — il en a été de même des récidives dont quelques exemples ont aussi été observés.
Complications. — On peut regarder les congestions, les phlegmasies de la seconde période comme des affections symptomatiques du choléra. Il n’en est pas de même des diverses éruptions qui se développent quelquefois pendant cette période; celles-ci, à raison de leur rareté dans l’épidémie delà Basse-Terre, me paraissent devoir être considérées comme de simples complications. L’érythème de la bouche et du pharynx, les éruptions érythémateuses, rubéoliques, ortiées, etc., toujours peu confluentes, ont été des épiphénomènes de la période de réaction beaucoup moins fréquents qu’en France. De ces diverses éruptions je n’ai vu que la première, elle se montrait quelquefois au commencement de la période de réaction, avait peu d’intensité et une trèscourte durée. L’érythème de la bouche s’est quelquefois montré, dans des cas graves, associé à l’irritation gastro-intestinale; il parissait alors plus tard et durait plus longtemps. Je n’ai vu aucun cas de phlegmons ni d’abcès métastatiques, à la suite du choléra, pendant l’épidémie de la Guadeloupe.
Anomalies. — La maladie a presque toujours eu une marche très-régulière ; les cas graves surtout étaient en quelque sorte la répétition l’un de l’autre, les anomalies ont été extrêmement rares, je n’en ai point vu qui méritent une mention particulière.
Terminaisons. — La mort a été la terminaison du choléra confirmé dans les deux tiers des cas, en prenant l’épidémie en bloc, mais si on la partage dans ses phases d’augment, d’état et de déclin, la proportion des morts n’est pas la même pour chacune de ces phases, elle s’élève aux cinq sixièmes au moins pour la première période, à la moitié pour la deuxième et elle descend au quart dans la troisième qui va du commencement de janvier jusqu’à la fin du- mois d’avril. Ces évaluations ne reposent pas sur une statistique vigoureuse dont les éléments n’existent nulle part, je ne les donne que comme une approximation déduite de ce que j’ai observé en ville et de ce qu’il a été possible de savoir des décès dans les ambulances.
L’effrayante mortalité des deux premières périodes est due en partie à la rapide diffusion, à la violence de l’épidémie qui a multiplié extraordinairement le nombre des mafades et l’a mis, tout d’un coup, hors de toute proportion avec les ressources hygiéniques et médicales. L’état de dénûment de la plupart de ceux qui se refusaient à aller aux ambulances, rendait trop souvent illusoires les tentatives faites pour les ravir à la mort.
Mais la proportion des morts a singulièrement différé selon que des secours convenables ont pu être donnés à temps ou qu’ils n’ont pu l’être. Sur 74 malades, vivant dans l’aisance, j’ai eu une mortalité de 27, soit 0,377.
Dans la classe indigente de mon quartier, le traitement à domicile a eu, comme partout ailleurs, des résultats peu satisfaisants, qu’il faut attribuer, en partie, à ce que le traitement a presque toujours été tardif ou insuffisant, par suite des fatalités attachées à la misère. Sur 174 malades de cette classe que j’ai soignés du 13 novembre au 1er janvier suivant, il y a eu 138 morts ou 0,79. Je n’ai pas de données complètes sur les résultats du traitement dans les ambulances, mais il est certain qu’il a été encore moins satisfaisant. Voici un lait : 47 prisonniers, jeunes gens ou adultes des deux sexes, qui jouissaient tous d’une bonne santé et travaillaient la plupart en ville, ont été atteints du choléra et envoyés aux ambulances, dès que les premiers symptômes se sont déclarés. Sur ces 47 malades, il y a eu
38 morts ou 0,80. La proportion générale des morts a certainement de beaucoup dépassé ce chiffre, car la plupart des malades qui allaient aux ambulances y arrivaient à une époque avancée de leur maladie, c’est-à-dire quand les secours étaient devenus à peu près iuutiles, et tous se trouvaient dans des conditions d’hygiène antérieure les plus déplorables. Le maire d’une des communes de la Guadeloupe, l’honorable M. Rollin4, a eu la franchise de me dire qu’il n’est sorti de l’ambulance 'de sa commune, au bourg des Vieux-Habitants, que deux malades guéris du choléra. Le coefficient de la mortalité générale a été à la Casse-Terre, d’.après les documents officiels, 0,203216 ou 20,32 pour cent de la population, à un centième près. Il est certain que la mortalité a été un peu plus forte, comme nous le verrons, mais j’ai dû adopter ce chiffre pour avoir des termes de comparaison, puisés tous à la même source.
Anatomie pathologique. — J’ai rapporté (3e observation) une autopsie faite dans un cas de choléra foudroyant, qui montre la complète identité des lésions cadavériques avec celles du choléra observé en Europe. Seulement, la rate était grosse, parce que le sujet avait eu souvent la fièvre. Le rapprochement des symptômes et des lésions, dans ce cas, montre combien le choléra est une maladie différente de la fièvre, lors même que celle-ci a laissé ses traces empreintes dans l’organisme. Les symptômes n’avaient rien présenté de commun avec ceux de la fièvre; du côté des lésions, il y avait l’engorgement considérable et ancien delà rate qui attestait la maladie antérieure et les altérations récentes du choléra, qui ne ressemblent en rien à celles de la fièvre.
Une seconde autopsie (8° observation), faite sur un homme qui a succombé, onze jours après l’invasion, aux accidents de la réaction, ne présente, pour ainsi dire, plus rien de spécial au choléra. On aurait pu croire, si la maladie n’eût pas été observée, que le sujet avait succombé à une autre affection. 11 n’existait ici que les lésions propres à une affection cérébrale, tant il est vrai que la seconde période du choléra n’est qu’une sorte de deuléropathie opposée à la première période, qui constitue essentiellement la maladie.
D’autres autopsies ont montré la psorentérie très-développée