‹ Hygiène des pays chaudsChapitre 15 sur 49 · IV. — DE QUELQUES INFLUENCES SECONDAIRES QUI ONT MODIFIÉ · texte numérisé non relu

IV. — DE QUELQUES INFLUENCES SECONDAIRES QUI ONT MODIFIÉ

l’intensité DE l’épidémie.

Les personnes attachées au service des malades, médecins et autres, ont été fort inégalement maltraitées, mais elles n’ont point présenté cette immunité dont aiment à se prévaloir les non-contagionnistes qui aurait été, dit-on, si souvent observée dans d’autres épidémies. Nous retrouvons ici les effets de cette influence de l’hygiène qui est si puissante pour préserver des atteintes du fléau et pour les atténuer, quand on n’y échappe pas. Ces personnes se partagent en deux catégories distinctes, par les conditions différentes d’hygiène dans lesquelles elles étaient placées.

Dans la première catégorie, les conditions hygiéniques sont bonnes, à part la fatigue que tout le monde a eu plus ou moins à supporter; nous y trouvons les médecins, les prêtres, les membres des communautés religieuses, frères et sœurs. Sur un total d’environ deux cents personnes qui composaient cette catégorie, il est mort un médecin, deux prêtres, trois frères et deux sœurs, en tout huit personnes, soit environ quatre pour cent.

La seconde catégorie comprend les infirmiers et infirmières et les militaires qui ont été employés au même service, auprès des malades ou aux inhumations. Ce sont presque toujours des femmes noires ou de couleur qui font le service domestique auprès des malades des deux sexes dans nos colonies. La mortalité a été énorme parmi ces femmes, ainsi que parmi celles qui étaient employées à laver le linge des malades. C’est celle effrayante mortalité qui faisait qu’on ne trouvait plus personne de bonne volonté pour soigner les malades et qu’il fallait, par-

tout où on le pouvait, remplacer ces femmes par des militaires ou par des Indiens, car les hommes noirs ou de couleur ne résistaient pas mieux que les femmes à ces périlleux travaux ; c'est aussi ce fait si caractéristique, que tous ceux qui approchaient des maladesou des morts étaient bientôt frappés eux-mêmes, qui jetait l’épouvante dans toutes les communes et faisait les populations s’enfuir des lieux envahis. On se cachait quelquefois, pour éviter les réquisitions auxquelles l’autorité était obligée de recourir, afin d’assurer le service des ambulances et celui des inhumations. Aucun des militaires employés dans les ambulances ou au cimetière n’était mort ni n’avait été malade à la Pointe-à-Pitre. A la Basse-Terre, l’épidémie s’est montrée beaucoup plus violente, tout le monde a été plus ou moins éprouvé ; sur deux cents militaires environ qui ont été affectés aux divers travaux de l’épidémie, il en est mort dix-huit ou vingt, soit à peu près un dixième, proportion deux fois plus forte que celle qu’ont fournie les Européens de la première catégorie, qui étaient soumis également à l’influence immédiate des foyers de contagion, mais placés dans des conditions d’hygiène plus favorables.

En dehors de ce terrain commun, le voisinage des malades, il est difficile d’apprécier exactement l’influence des diverses conditions physiologiques, comme la race, le sexe, l’âge, la constitution, ou hygiéniques, telles que la profession, l’habitation.

Ce que j’ai dit des influences météorologiques s’applique à toutes ces conditions ; elles ont agi comme causes secondaires ou indirectes, et dans la mesure où elles ont exposé ceux qui les présentaient à subir l’action plus ou moins immédiate, plus ou moins prolongée de la seule cause effective du choléra épidémique, la contagion.

Il y a cependant deux de ces conditions, l’une physiologique, la race, l’autre hygiénique, la misère, qui ont eu par elles-mêmes, la seconde surtout, une très-grande influence que j’ai déjà fait connaître et qui a été confirmée par la statistique de toutes les communes l.

1. Ce serait une erreur que d’attribuer à l’influence seule de la race les différences si grandes que la statistique nous montre dans la mortalité des différentes races. U y a encore ici un fait complexe, car chaque race a son hygiène particu-

Les autres circonstances physiologiques ou hygiéniques ont agi surtout selon le mode que je viens d’indiquer, en exposant plus ou moins à contracter la contagion. Ainsi les femmes ont fourni, partout, plus de victimes que les hommes, parce que ce sont surtout les femmes qui soignent les malades; de même pour les professions, les blanchisseuses en ont fourni plus que les autres professions, parce que les blanchisseuses étaient particulièrement exposées à absorber le miasme cholérique que le linge des malades a la propriété de conserver si longtemps dans un haut degré d activité. Un autre genre d’influence également nuisible a été, pour les personnes de cette profession, l’action du froid humide. Les canotiers, les pêcheurs ont subi cette même influence fâcheuse du froid et de l’humidité, et ont également donné une proportion de morts plus forte que la moyenne générale.

Le sexe féminin a paru être, par lui-même, une condition défavorable, indépendamment des circonstances qui l’exposaient plus directement que le sexe opposé à contracter la maladie. Le clavier nerveux de la femme, plus facile à ébranler que celui de l’homme, recevait du lugubre spectacle de l’épidémie des commotions profondes, des secousses émotionnelles fréquentes, qui brisaient l’énergie morale, agitaient le sommeil, troublaient la nutrition et favorisaient ainsi les effets, peut-être même l’absorption de l’agent délétère. Ce que j’ai dit (2e observation) de la période menstruelle, qui a paru être quelquefois'une circonstance prédisposante, rentre dans ce genre d’influences, car l’impressionnabilité nerveuse est alors plus développée chez la femme.

Les deux extrémités de la vie, la première enfance et la vieillesse avancée, ont été frappées par la mort plus que les autres âges. J’ai vu réchapper peu de vieillards et de très-jeunes en-

tière. Prenons les Hindous, par exemple, que nous savons avoir été bien plus épargnés que les nègres par l’épidémie. Leur régime alimentaire n’esl pas meilleur que celui des nègres, mais, sous d’autres rapports, les conditions ont été pour eux bien différentes et bien plus avantageuses. D’abord ils logent à part et fréquentent peu les nègres, ce qui les a tenus éloignés des foyers les plus actifs de la contagion, car les nègres sont en même temps la classe la plus nombreuse et celle qui a été la plus éprouvée; ensuite les logements des Indiens sont en général moins encombrés que ceux des nègres; mais surtout, il y a parmi eux peu de femmes, très-peu d’enfants, et pour ainsi dire point de vieillards, catégories d’dgo et do sexe qui ont été les plus maltraitées dans toutes les races.

fants atteints du choléra. L’épidémie s’est comportée, en ceci, comme les maladies ordinaires, qui sont toujours plus giaves aux périodes extrêmes de la vie qu aux autres âges.

Les professions qui mettaient en rapport frequent avec les malades, ont été, comme nous 1 avons vu, ravagées, quand il s’y joignait une certaine insuffisance hygiénique. Les travaux qui entraînent de grandes fatigues ou qui ont lieu la nuit et amènent, avec la privation de sommeil, des alternatives de chaleur et de froid humide, comme ceux de la roulaison ou fabrication du sucre, ont aussi fourni un grand nombre de victimes à l’épidémie. Sur la plupart des habitations, on a remarqué que le nombre des malades augmentait quand on reprenait les travaux de la roulaison, et qu’il diminuait quand on suspendait ces travaux.

Mais chacune de ces circonstances prédisposantes ou occasionnelles est très -complexe. Celle qui résulte des travaux de la fabrication du sucre, par exemple, peut tirer une partie de l’influence fâcheuse qu’elle a paru exercer sur la santé des travailleurs de l’habitude qu’ont ceux-ci de boire des quantités plus au moins grandes de jus de canne à sucre. Cette substance est à la fois alimentaire, désaltérante, dépurative, mais légèrement laxative, et il est probable que l’usage quelquefois peu mesuré qui en a sans doute été fait, a dû contribuer à accroître le nombre des malades, parmi les hommes qui étaient en même temps exposés à l’action des miasmes cholériques. Cette action d’ailleurs était elle-même favorisée par la réunion d’un grand nombre de personnes dans un même lieu.

J’ajouterai un mot à ce que j’ai dit des habitations dans la première partie.

On a remarqué, particulièrement dans les villes et les bourgs, que les personnes qui habitaient des rez-de-chaussée étaient en général frappées en plus grand nombre que celles qui occupaient des logements situés à une plus grande hauteur audessus du sol. II y a encore ici un fait très-complexe, qui ne peut être bien apprécié qu’après examen de chaque cas particulier. Il faut surtout tenir compte du degré d’aisance, en général moins grand, des personnes qui habitent les rez-de-chaussée; cela n’empêche pas que l’humidité de ces logements et la facile imprégnation du sol par les liquides cholériques ont dû contribuer aussi à y accroître le nombre des malades.

L’habitation dans un rez-de-chaussée, surtout s’il n’est pas planchéié, est une condition peu favorable à la salubrité. Il règne ■ toujours là, comme je l’ai précédemment expliqué, une grande humidité, et il n’est pas étonnant que les alfections miasmatiques, quelles quelles soient, fièvre ou choléra, qui paraissent avoir l’eau pour véhicule de l’agent qui les produit, soient plus fréquentes dans ces logements que dans ceux qui sont plus élevés au-dessus du sol. C’est, en partie, parce qu’ils occupent presque tous des rez-de-chaussée, que les habitants des faubourgs de la Pointe-à-Pître sont plus sujets aux fièvres que ceux des autres parties de la ville.

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