V. — MARCHE ET PHASES DE L’ÉPIDÉMIE
La période ascendante de l’épidémie s’étend du 7 novembre, jour où le premier cas de choléra a paru à la Basse-Terre, au 19 inclusivement; elle a duré douze jours. La période d’état en a duré onze; elle s’étend du 20 au 30 novembre inclusivement. Le 30, la mortalité a atteint son maximum, cent trente et un décès; c’est le chiffre officiel, mais on a dit cent cinquante et même cent quatre-vingts. L’incertitude du nombre exact des morts se comprend à cette époque, car la plupart des décès qui avaient lieu à domicile, n’étaient pas enregistrés à l’état civil ; mais le plus faible lui-même de ces nombres, cent trente et un, représente encore une formidable proportion de morts qu’on n’a peut-être jamais vue dans une ville ravagée par le choléra, car il ne restait pas plus de 4,000 habitants à la Basse-Terre, le 30 novembre. Pendant les onze jours qu’a duré la période d’état, plus d’un cinquantième de la population disparaissait chaque jour. Avec le mois de novembre finissent les mortalités extraordinaires. Le 1er décembre les décès descendent à quatre-vingtseize, et ils diminuent rapidement les jours suivants. Le 13 décembre, un mois juste après la date officielle du début de l’épidémie à la Basse-Terre, il n’y a plus que treize décès.
Au mois de janvier, on en a compté douze seulement dans tout le mois; trente en février, un seul et le dernier le 19 mars. Il y a encore eu quelques cas de choléra après cette époque : j’en ai rapporté un qui s’est déclaré le 2 avril (9° observation) et paraît avoir été le dernier à la Basse-Terre.
LE CHOLÉRA l)E LA GUADELOUPE.
Une légère recrudescence s’est déclarée au mois de février, tout à fait à la fin de l’épidémie ; sa cause mérite d’être signalée, Beaucoup de personnes qui avaient émigré se pressaient un peu trop de rentrer en ville; quelques-unes payèrent cette imprudence de leur vie. On vit des gens qui n’avaient pas quitté la ville et avaient traversé l’épidémie sans rien éprouver, être atteints du choléra auprès de ces nouveaux malades, j’en ai rapporté un exemple page 190 (10° observation).
Si des retours prématurés en ville ont causé quelques décès, les fuites tardives, au commencement de l’épidémie, ont eu quelquefois aussi de funestes conséquences. Plusieurs personnes, parties de la Basse-Terre en pleine santé , pendant les deux ou trois premières semaines de l’épidémie, sont mortes en arrivant dans leur nouvelle résidence ; c’est le cas de rappeler le précepte de l’illustre Sydenham : cito,’longè, tardé, fuyez de bonne heure, allez loin, revenez tard, qui résume la règle la plus sûre de la prophylaxie individuelle en temps d’épidémie. Un sage avis publié dans la Gazette officielle, sous la forme d’une lettre adressée au gouverneur, par M. le médecin en chef Walther, informait les émigrants des dangers d’un trop prompt retour en ville.
C’est selon moi une faute, pour ceux qu’un devoir impérieux ne retient pas au milieu d’une épidémie, de vouloir y rester, ils exposent inutilement leur vie, et si la maladie est contagieuse, comme le sont la plupart des grandes épidémies, ils compromettent en même temps cel|e des autres, car chaque malade répand autour de lui de nouveaux germes de maladie. Je ne vois, de même, que des inconvénients à retenir dans le foyer de la contagion les fonctionnaires ou les employés dont les services sont suspendus par le fait de l’épidémie. Presque tous les services publics chômaient à la Basse-Terre, pendant l’épidémie, et il y a eu plusieurs morts regrettables qui auraient peut-être été évitées si ceux qui n’avaient rien à faire sur ce champ de bataille, où tout le monde était exposé, avaient pu s’en éloigner sans encourir des reproches ou peut-être des mesures de sévérité. Il est beau, sans doute, de donner l’exemple du courage moral en présence des dangers qui menacent tout le monde, mais, pour que cet exemple ait toute sa vertu, il a besoin d’être inspiré par un sentiment qui ne se commande pas, et il doit être le résultat d’une détermination libre et volontaire. Ceux qui
éprouvent les défaillances de la peur font bien de s’en aller c’est un service qu’ils rendent ; leur présence est plus à craindre qu’à désirer.