RELATIFS A L’ÉPIDÉMIE
Je reproduirai ici, à titre de pièces justificatives, quelquesuns des documents officiels qui ont été publiés sur l’épidémie. Il en est qui manquent au dossier, telles que les pièces de l’enquête extrajudiciaire, celles de l’enquête faite par le commissaire de police, il y en a quelques autres dont je ne parlerai pas, parce quelles nécessiteraient des discussions trop personnelles, sans apporter aucune nouvelle lumière.
La seule importance des documents qui ont reçu de la publicité, c’est qu’ils montrent comment ont été entendues et conduites toutes ces enquêtes. Il faut bien qu’une sorte de politique s’en soit un peu mêlée, sans quoi ces enquêtes n’auraient jamais pu être aussi parfaites qu’elles l’ont été. Ceux qui croient que les enquêtes officielles ne sont pas le meilleur moyen de découvrir la vérité, il n’y a qu’à les renvoyer à celles qui ont été faites à la Guadeloupe sur l’origine de l’épidémie de choléra, ils seront convaincus de leur erreur. Quel art admirable que celui de la politique, comme il est bien fait pour amener parmi les hommes le règne de la vérité, de la justice et de la paix !
N° 1 . — On lit dans la Gazette officielle du 8 décembre 1865 :
L’opinion ayant été émise et s’élant répandue que l’épidémie qui sévit si cruellement sur la colonie avait été importée, le rapport suivant fournit sur cette question, dont l’administration s’est tout d’abord préoccupée, des renseignements importants et qui semblent péremptoires contre la supposition de l’introduction du mal.
Pointe-à-Pitre, le 18 novembre 1865.
Monsieur l’ordonnateur,
Vous m’avez fait savoir que le fléau qui désole en ce moment la colonie était attribué, par quelques personnes, à l’importation qui eu
aurait été faite par un navire de commerce venant de la métropole. Ces personnes ajoutaient, pour justifier ce bruit, que le navire accusé d’infection avait perdu un de ses hommes en rade et que te linge du décédé, lavé par une des blanchisseuses de la ville, aurait d’abord communiqué le typhus à cette ouvrière, qui, au moment de mourir, aurait fait connaître celte circonstance à M. le curé de sa paroisse.
Je n’ai pas hésité à vous faire connaître aussitôt, monsieur l’ordonnateur, que les faits principaux sur lesquels reposait la version dont il s’agit étaient dénués de fondement, en ce que, depuis le 22 octobre, date à laquelle la maladie a fait son apparition, il ne m’avait pas été signalé un seul décès parmi les équipages du commerce présents sur rade. Néanmoins, et sur votre invitation, j’ai compulsé avec soin les doubles rôles et le registre des décès de l’hôpital militaire, et je viens aujourd’hui vous faire connaître le résulta t de mes investigations, ainsi que les faits réels qui ont peut-être pu donner naissance aux bruits qui ont circulé dans la population, j’ai fait remonter mes recherches au 9 octobre dernier et elles m’ont permis d'arriver aux résultats constatés au tableau ci après.
(Suit un tableau, duquel il résulte : 1° que les navires Virginie, parti de Marseille le 29 août, Alma, de Saint-Pierre (Terre-Neuve), le 12 septembre, Jeune Aimée, de la Martinique, le 9 octobre, Vera-Cruzana, de Bordeaux, le 28 août, et Jules, de Bordeaux, le 15 septembre, arrivés à la Pointe-à-Pitre les 9, 11, 12, 15 et 20 octobre, n’ont pas eu un seul malade à bord, n’en ont pas évacué sur l’hôpital, et n'ont pas compté de décès, soit pendant la Iraversée, soit pendant le séjour sur rade; 2° et que quanta la Sainte-Marie, partie de Bordeaux le 14 septembre, arrivée à la Pointe-à-Pitre le 20 octobre, le rapport d’arraisonnement a constaté un décès en mer, en ajoutant ce qui suit :
« L’homme qui est mort est tombé malade trois jours après son départ de Bordeaux et est mort le 9 octobre, sa maladie a duré quinze jours. Il a présenté des symptômes qui, mal observés par le capitaine, ne permettent pas de décider d’une manière certaine quelle a été sa maladie. Je suis porté à croire que c’est à une fièvre typhoïde que cet homme a succombé, i
« L’homme malade présentement a pu se présenter à moi ; il m’a semblé, d’après ce qu'il m’a dit, être en proie à des accès de fièvre intermittente, se compliquant de gastralgie et de diarrhée. »
J’ajouterai que, le navire devant relever pour Matamoros (Mexique) et continuer sa campagne longtemps encore peut-être, je consentis, à la demande du capitaine, à ce que le coffre contenant les effets du mort soit déposé à mon bureau, afin de pouvoir l’expédier pour la France, par première occasion. En agissant ainsi, je me conformais aux instructions du département et je n’avais à prévoir aucune cause d’infection, puisqu’en présence des conclusions du médecin visiteur le président de la commission sanitaire avait autorisé la libre pratique immédiate de ce navire. Les effets dont il s’agit ont donc été déposés à mon bureau le 21 octobre : je fis ouvrir le coffre, afin d’arriver au récolement de l’inventaire dressé à bord, lors du décès ; j’en constatai la parfaite exactitude. Le linge sale y était compris, et tous ces vête-
ments sont demeurés à mon bureau jusqu’au 3 novembre courant, date à laquelle je les ai fait partir pour la France sur la Vera-Crus an a.
Après la Sainte-Marie, les navires qui suivent sont successivement arrivés :
(Suit un second tableau, duquel il résulte : 1° que les navires Pascal, parti de Saint-Pierre (Terre-Neuve), le 20 octobre, Michel-Émile, du même point, le 20 octobre, Marie-Cécile du Havre, le 11 août, et Lèonie, de Bordeaux, le 19 août, arrivés à la Pointe-à-Pitre, les 22 octobre, 20 octobre, 26 septembre et l«r octobre, n’ont donné lieu à aucune observation; et 2° que V Ardent parti de New-Castle, le 31 août, arrivé au Port-Louis le 20 octobre, a fourni, à la date du 15 novembre, un d.écès à l’hôpital de la Pointe-à-Pitre.)
Dans le relevé qui précède, j’ai dû comprendre le navire /’ Ardent, quoiqu’il ne se soit pas présenté à la Pointe-à-Pitre, parce que, lors de son mouillage au Port-Louis, il avait évacué, le 9 novembre, sur l’hôpital militaire de notre ville, un homme de son équipage gravement atteint de dysenterie aiguë et qui n’a succombé à cette affection que le 15 du même mois.
Le matelot de V Ardent présente donc le seul décès survenu à la Pointe-à-Pitre parmi les marins des équipages du commerce, depuis le 1er octobre jusqu’à ce jour; il n’a été dirigé sur la Pointe-à-Pitre que lorsque l’épidémie actuelle y sévissait depuis longtemps déjà. Sa maladie a pu être diagnostiquée avec certitude; sa mort n’a pu donc provoquer les bruits qui se sont répandus.
Il ne s’agit plus dès lors que de rechercher si les faits qui se sont produits à bord de Sainte-Marie seraient de nature à justifier les bruits dont il s’agit.
A cet égard, la solution ne peut être que négative ; le décès survenu à bord de ce navire a eu lieu le 9 octobre en mer, c'est-à-dire onze jours avant son arrivée, et le malade avait succombé après une maladie de quinze jours. Le second malade est arrivé convalescent et a pu suivre le navire au Mexique. Le linge du mort n’a pas été lavé, puisque tous ses vêtements ont été déposés au bureau de l’inscription maritime. Enfin M. le curé de la paroisse, qui a bien voulu me donner à cet égard quelques renseignements, m’a fait savoir qu’il n’avait jamais dit qu’une blanchisseuse administrée par lui à l’article de la mort lui aurait fait connaître qu’elle attribuait la maladie dont elle était atteinte au lavage du linge d’un matelot décédé en rade après quelques heures de maladie. M. le curé incidemment, et dans une conversation où il était question de la marche du fléau, a seulement dit que les parents de cette blanchisseuse lui auraient fait connaître qu’elle était revenue chez elle malade après avoir lavé dans les bassins situés au pied du morne du cimetière.
Les explications qui précèdent ne font donc que corroborer en tous points mes premières déclarations. 11 est d’ailleurs établi que le fléau qui décime la population a pris justement naissance dans les quartiers soumis à l’influence des miasmes provenant des mares fétides qui existent principalement dans la partie des boulevards comprise entre la
route du cimetière et le pont des Abymes. Les premiers cas de la maladie se sont donc déclarés chez les individus habitant ou séjournant dans ce rayon, et on s’explique, dès lors, que les laveuses qui y passaient une grande partie de leur journée aient été les premières atteintes.
Veuillez agréer, monsieur l’ordonnateur, etc.
Le chef du service maritime,
Signé : Morau.
On voit si ce rapport justifie les critiques dont il a été l’objet. Les hiérarchies imposent quelquefois le devoir d’accomplir des actes dont la responsabilité doit remonter jusqu’au plus haut sommet de la hiérarchie.
Il est probable que M. le chef du service maritime n’a pas fait la lumineuse enquête dont je viens de rapporter le compte rendu sans avoir reçu des instructions ad hoc. Cette enquête nous laisse sur l’origine de l’épidémie avec les renseignements sommaires fournis par l’arraisonnement.
N° 2. — Lettre adressée par S. Exc. le ministre de la marine et des colonies à M. le gouverneur de la Guadeloupe, publiée par la Gazette officielle de la colonie, le 5 janvier 18G6.
« Monsieur le gouverneur,
» J’ai reçu la lettre en date du 8 novembre dernier, n° 2o, par la- » quelle vous me rendez compte de l’apparition è la Pointe-à-Pitre
* d'une épidémie de fièvre pernicieuse algide qui a fait un assez grand
* nombre de victimes.
* Je déplore bien vivement cette nouvelle calamité qui vient d’affli- » ger la Guadeloupe déjà si rudement éprouvée.
» Je m'associe aux éloges que vous donnez à la conduite de M. le » Maire de la ville comme au concours dévoué du personnel médical » et hospitalier.
» Je désire que vous me teniez, par chaque courrier, au courant de » la marche de l’épidémie.
» Il doit y avoir des travaux à exécuter pour modifier la situation du » milieu marécageux dans lequel l’épidémie s’est produite. Je désire » que vous prescriviez des éludes dans ce but et que vous me fassiez » connaître, aussitôt que possible, le parti auquel on se sera arrêté.
» Recevez, etc.
» Le ministre secrétaire d’Étal de la marine et des colonies,
» Signé : Comte P. de Chasseloup-Laubat. »
N» 3. — La Gazette officielle de la Guadeloupe du 2 février 1860 a publié la uole suivante :
« Dès l'apparition de l’épidémie dont la colonie n’est pas encore » délivrée, l’autorité s’est appliquée à rechercher si cette cruelle ma- » ladie n’avait pas été introduite dans le pays, et spécialement si l’in—
» troduction devait être imputée au bâtiment la Sainte -Marie.
a Une enquête extrajudiciaire a été ouverte. Celte enquête n’a con- » firmé aucune des suppositions ayant trouvé créance qui pouvaient « avoir quelque gravité, telles, par exemple, que l’enterrement clan- » destin d’un cadavre, la mort des gabariers qui auraient eu des » rapports avec la Sainte-Marie, ou des lessivières qui auraient lavé a des linges provenant de ce bâtiment, et enfin le conflit qui se serait a produit entre le maire et le chef du service maritime à la Pointe-àa Pitre, sur l’opportunité de l’admission à la libre pratique de la Sainte a Marie. Aucun désaccord ne s’est élevé sur ce point qui n’a pas fait a question, et’ quant aux autres faits, nul des témoins entendus n’a » rapporté que des on dit sans consistance aucune et comme il s’en a répand en si grand nombre dans de semblables circonstances. Après » cette enquête, on ne sait donc de la Sainte-Marie rien qui confirme » ou aggrave les renseignements consignés dans le rapport du chef a du service maritime et qui a été publié, si ce n’est qu’il a omis de » mentionner dans ce rapport, parce qu’il s’agissait d une pratique a banale en quelque sorte, que l’inventaire des effets du matelot mort a pendant la traversée portait, en caractères d’ailleurs pareils à l’écria ture de tout le document1, que la literie du mort avait été jetée à » la mer.
a Dans cette situation, il n’y avait plus qu’à attendre les renseigne- » ments demandés au Mexique sur l’état sanitaire de la Sainte-Marie » après son départ de la Pointe-à-Pitre, et l’enquête a pu être close » et remplacée par un autre mode et un autre ordre d’informations.
a L’épidémie n’a-t-elle pas été introduite par un autre bâtiment, et a notamment par la Virginie, partie de Marseille en plein choléra, dont » la traversée, il est vrai, a été de 41 jours, et qui n’a pas eu de ma- » lades à bord ; qu’aucun motif, par conséquent, ne permettait de sus- » pecter, mais qui, suivant certaines données actuelles de la science, » pouvait renfermerlegerme cholérique dans quelques-uns de ses colis? a Enfin, s’il est vrai, comme la science encore en aurait cité récemment » des exemples, que l’incubation du mal peut durer 20 jours, l’impora tation ne se serait-elle pas faite par quelque passager, correspona dance ou colis arrivés par le paquebot transatlantique, ayant coïna cidé à la Pointe-à-Pitre avec l’existence accidentelle de conditions » propres au développement du miasme?
» Telles sont deux des données sur lesquelles se poursuivent les ina formations de l’administration, sans parti pris aucun, et avec le vif a désir d’arriver à la découverte de la vérité. Toutes les personnes qui
1. Le journal l'Avenir avait dit que cette note était dente en petits caractères.
» auraient des renseignements à fournir, soit sur ces données, soit sur » toute autre, qu’il s’agisse de la Sainte-Marie, de la Virginie ou de » n’importe quel bâtiment, sont priées de les adresser à M. l’ordonna- » teur, en ayant soin, quand les faits ne seront pas à leur connais- » sance personnelle, soit de les vérifier, soit de fournir les informations » qui permettent à l’autorité de faire cette vérification. »
J1 est certain que personne n’a eu de renseignements à donner sur la Virginie . ni sur les paquebots à l’endroit de l’origine du choléra. Quant à la Sainte-Marie, l’autorité n’a pas dû en manquer, car il est difficile d’admettre qu’elle n’ait reçu, à l’égard de ce bâtiment, d’autres communications que le rapport du chef du service maritime, tel qu’il a paru dans la Gazette officielle. Rien cependant n’a été publié qui puisse satisfaire l’opinion publique.
Nous avons, dans la maladie de Charles Tudor, l’origine du choléra ; pourquoi donc l’avoir fait mourir d’une pleurésie aiguë au lieu de rechercher comment cette première victime avait pu contracter le choléra et l’introduire dans la ville?
N° 4. — On lit dans la Gazette officielle du 6 avril 1866 :
« L’admission en libre pratique dans le port de la Pointe-à-Pilre du » navire la Sainte-Marie a été le sujet de polémiques qui ont imputé » à ce navire l’introduction du choléra à la Guadeloupe et ont cherché » à rendre l’honorable maire de celte ville responsable de ce malheur. » L’administration a déclaré et elle déclare de nouveau qu’en aucun » cas une semblable responsabilité ne pouvait peser sur le maire de la » Pointe-à-Pitre, qui, en donnant l’entrée, comme président de la » commission sanitaire et conformément aux conclusions du médecin » arraisonneur, n’a fait qu’exercer une délégation consacrée par une » pratique constante, tolérée par l’autorité et reconnue par la justice. » Une enquête minutieuse a été d’ailleurs ouverte sur les allégations » qui incriminaient la Sainte-Marie. Aucune de ces allégations, ayant s quelque gravité, n’a été confirmée jusqu’ici. Un nouveau document » vient d’être ajouté au dossier de cette enquête. On attachait avec » raison une réelle importance à savoir dans quelles conditions de santé » la Sainte-Marie avait poursuivi son voyage; c’est ce que fait con- » naître une communication officielle de M. le vice-consul de France » àMalamoros. En publiant cette lettre par ordre de M. le gouverneur, >. il n’est pas inutile de rappeler que la Sainte-Marie, arrivée à la » Pointe-à-Pitre, le 20 octobre dernier, en est repartie le 24, et qu’elle » y a renforcé son équipage d’un matelot créole.
» Nul n’ignore les graves événements politiques auxquels fait allu- » sion la lettre dont il s’agit.
» Quoique ce document semble péremptoire, les informations con-
» tinuent, et, si elles modifient dans un sens quelconque 1 état présen » de la question, elles seront immédiatement rendues publiques. »
Le journal l’Avenir de la Guadeloupe fait suivre la reproduction de cet article de la Gazette officielle des réflexions suivantes :
Le document que nous venons de reproduire nous inspire quelques réflexions que nous allons exposer avec toute l’attention dont nous sommes capable, avec tout le respect que nous devons à une pièce portant à son sommet ces mots : Gouvernement de la Guadeloupe, mais avec toute la liberté que réclame un sujet aussi grave.
Nous commençons par la fin.
Telles sont deux des données sur lesquelles se poursuivent les informations de l’administration, sans parti pris aucun et avec le vif désir d’arriver à la découverte de la vérité.
Mais qui donc accuse, qui oserait accuser le gouvernement de n’avoir pas le plus vif désir d’arriver à la découverte de la vérité, dans une affaire qui a coûté déjà la vie à onze ou douze mille personnes et dont la colonie n’est pas encore délivrée, ainsi que le déclare en débutant le document lui-même? Épouvantable hécatombe, et par elle-même, et par ses conséquences, sur notre malheureux pays.
Quant à nous, nous avons la conviction profonde que le gouvernement n’a pas de parti pris, et c’est parce que nous avons cette conviction que nous faisons ces observations. Nous croyons de plus que la déclaration d’impartialité faite par le gouvernement était superfétative.
La Gazette officielle dit que le chef du service maritime a omis de mentionner dans son rapport que la literie du mort avait été jetée à la mer pour éviter la contagion, avait ajouté le capitaine. La Gazette officielle, en rappelant l’omission faite par M. le chef du service maritime, omet à son tour de compléter la phrase du capitaine.
Cette omission n’a peut-êlre pas une grande importance, mais voici qui devient plus sérieux et plus digne d’attention.
L’enquête (c’est toujours la Gazette officielle qui parle), l’enquête n’a pas confirmé le conflit qui se serait produit entre le maire et le chef du service maritime.
Il est possible qu’il n’y ait pas eu conflit dans toute l’acception du mot, mais il est certain qu’il y a eu divergence d’opinions au sujet de la Sainte-Marie entre ces deux autorités, puisque M. le chef de service maritime duten référer à M. l’ordonnateur, à la Basse-Terre, après l’échange des lettres entre lui et le maire.
Quant aux autres faits, aucun des témoins entendus n’a rapporté que des on-dit sans consistance aucune.
Mais alors on n’a donc pas entendu le brigadier des douanes qui le premier s’est rendu à bord de la Sainte- Marie; mais alors on ne s’est donc pas enquis de l’importance du chargement de la Sainte-Marie ? (Suit un passage déjà cité, p. 106.)
Il est de toute justice que la responsabilité incombe à qui n’a pas craint de l’assumer. On ne peut, nous le savons, donner de la publicité à une enquête au sujet des crimes et délits, mais celle dont il s’agit n’est pas de cette nature.
Voici ce document que la Gazette officielle paraît considérer comme péremptoire :
Matamoros, le io février 1866.
Monsieur le gouverneur,
Je m’empresse de répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser le 12 décembre 1865, laquelle, par suite des coups de vent du nord, qui n’ont cessé de battre la rade de Bagdad, et, par conséquent, ont empêché toutes communications, ne m’est parvenue que le 8 de ce mois.
Depuis le 11 novembre, le navire Sainte-Marie, capitaine Mouflet, était en rade. A son arrivée, tout l’équipage, me disent les consignataires (je n’étais pas à Matamoros à l’cpoque), était dans de bonnes conditions de santé.
Quant à des précautions de quarantaine, c’est chose presque inconnue à Matamoros. Il faut qu’il y ait une série de cas de mortalité pour qu’on y ait recours, et je ne sache pas que, depuis l’arrivée à Bagdad de la Sainte-Marie , il y ait eu, ni dans celle place, ni à Matamoros, plus de décès par suite dejmaladie du genre de celle dont les symptômes me sont signalés dans votre lettre, que d’habitude. Les consignataires, enfin, n’ont point été informés, et ne pensent pas qu’il y ait eu à bord aucun cas de maladie durant le séjour en rade.
Je ne puis, monsieur le gouverneur, vous fournir de plus amples ou de plus précis renseignements. Le capitaine Mouflet, fatigué sans doute de son long séjour en rade, a profilé des tristes événements de Bagdad pour partir sans se faire expédier ni eu douane ni au consulat, et j’ai dû renvoyer ses papiers de bord à Son Exc. monsieur le ministre de la marine.
Veuillez agréer, monsieur le gouverneur, l’assurance de tout mon dévouement.
Le vice-consul de France,
Signé : Ch. Frossard.
Pourquoi aller chercher l’origine de l’épidémie dans ce qui a pu se passer à bord de la Sainte-Marie après son départ de la Pointe-à-Pitre ?
Il n’échappait à personne que si le choléra eût continué de sévir à bord de ce bâtiment, après son départ de la Pointe-à- Pître, ceux qui croyaient fermement à l’origine locale de l’épi-
démie auraient toujours eu la ressource de penser et de dire qu’il avait pris la maladie dans sa relâche sur la rade de cette ville. Si, au contraire, la maladie avait disparu, cela ne pouvait prouver qu’elle n’avait pas existé à bord ; car, comme le fait justement observer M. Marchai (de Calvi), il n’est pas nécessaire que tout un équipage soit exterminé pour prouver que le choléra a régné à bord d’un bâtiment.
Le journal le Commercial, du 11 avril 1866, fait précéder des observations suivantes la reproduction de cet article de la Gazette officielle :
« L’enquête à laquelle l’épidémie a donné lieu n’a fourni d’ailleurs » aucune lumière. Seuls, ses épouvantables effets nous ont été révélés. » 11,435 décès étaient officiellement constatés à la date du 8 mars der-
* nier. En tenant compte, par une évaluation approximative, de ceux » qui sont survenus depuis, et surtout des déclarations omises, on est » amené à penser que nous n’avons pas perdu moins de 13,000 per- » sonnes (9 pour 100 de notre population totale!).
» Cependant, si les doutes sur l’origine et les causes de noire épi- « démie subsistent toujours, il est du moins à peu près démontré que » la Sainte-Marie , si suspecte naguère, doit être aujourd’hui mise en- » tièrement hors de cause. En effet, sans parler de la correspondance » du capitaine Moufïïet avec son armateur de Bordeaux ni de celle » échangée par ce dernier avec la maison Roubeau, un document
* émanant du vice-consul de France à Matamoros, que nous publions » plus loin, et une lettre adressée, le mois dernier, à notre autorité « municipale par un honorable habitant de la même ville, ont donné, » sur l’état sanitaire de la Sainte-Marie, à son arrivée et pendant son » séjour à Bagdad, des renseignements qui semblent ne plus laisser » place au doute. »
Le journal V Avenir, du 13 avril, répond :
* Le Commercial de mercredi dernier, renchérissant sur la Gazette » officielle de vendredi, déclare dans sa revue du mois, que la Sainte- » Marie, si suspecte naguère , doit être aujourd’hui mise entièrement hors » de cause.
» Et pourquoi, s’il vous plaît?
» Parce que le capitaine de ce navire aurait profité des événements » de Bagdad pour partir sans se faire expédier, même au consulat » français, où il n’y avait aucun événement.
» En vérité, c’est à ne pas y croire, et la logique de notre confrère » nous semble reposer sur une base bien fragile.
» Il est vrai qu’on ajoute comme preuve de l’innocence de la Sainte-
* Marie, qu’elle n’a pas eu de morts ni de malades pendant son séjour
» en rade de Bagdad; mais depuis quand un fait négatif inlirme-t-il, » anéantit-t-il un fait, plusieurs faits positifs?
« Est-ce que les raisons qui nous ont amenés à suspecter la Sainte- » Marie se sont évanouies comme ces songes de la nuit que le jour « dissipe?
i Est-ce que ce navire, qui venait parfaire son lest à la Poinle-à- » Pitre, ayant dans ses flancs neuf cent quatre-vingt-cinq colis divers, » n'a pas perdu un homme pendant sa traversée de Bordeaux à la » Pointe-à-Pitre et n’en a pas eu un malade (gasiralgie et diarrhée)?
» Est-ce qu’il n’arrivait pas le 20 à la Pointe-à-Pitre?
» Est-ce qu’à ce moment la situation sanitaire de noire pays n’était » pas des meilleures?
» Est-ce que le choléra n’éclatait pas le 24, jour même du départ de • la Sainte-Marie ? »
L ’ Avenir du 2 mars 1866 réfute un autre article de son confrère, qui a paru dans le numéro du 28 février 1866, par ce piquant dialogue, qui peint une des faces de la situation et mérite à ce titre d’être rapporté :
Le Commercial.
* Un mal inconnu
* Nous a frappés.
» Est-il venu de dehors ?
» A-t-il pris naissance au milieu » de nous?
» Question bien difficile.
» Et que nous n’osons résoudre.
» Prenons donc une double pré- » caution.
x Gardons-nous contre le dehors.
» Veillons aussi à l’intérieur 1
» Comblons ces marécages
» Accusés par quelques-uns
» D’avoir engendré l’épidémie.
> Ce faisant,
» Après avoir soulagé les misères, » nous aurons du moins sauvc- » gardé l’avenir. »
L’Avenir.
Hélas! il n’est que trop connu!
Ça, c’est bien vrai et il nous frappe encore.
Assurément oui.
Assurément non.
Pourceuxqui ne veulent pasqu’elle soit facile.
Il fallait oser, osez!
C’est un peu tard malheureusement.
C’était bien là mon avis.
Oh! oui, veillons surtout à ['intérieur.
Comblons, comblons avant tout la source de tant de larmes.
Calomniés par quelques autres.
Laquelle? fièvre algide ou choléra ?
Où est-il ce faisan? qu’on le mette à la broche.
Soulageons, soulageons.
Oui, sauvegardons l’Avenir, c’est ce qu’il y a de mieux dans la tartine.
No 5. - ENQUÊTE FAITE A BORDEAUX.