LE CHOLÉRA ET LA PRESSE LOCALE
Quand l’épidémie se fut un peu calmée et que chacun put espérer, avec quelque apparence de raison, qu’il vivrait le lendemain, les esprits s’agitèrent pour connaître la cause de tant de malheurs.
Nous sommes au 20 octobre 1865, la santé est bonne dans la ville de la Pointe-à-Pître. Un navire arrive de France, un homme est mort pendant le voyage; sa literie a été jetée à la mer pour éviter la contagion ; le mot sinistre de choléra sort, on ne sait d’où, au moment où ce navire jette l’ancre sur la rade de la Pointe-à-Pître. Un danseur de cordes va à bord de ce bâtiment et meurt le lendemain du choléra ; une bande de blanchisseuses et la plupart des personnes qui approchent des malades meurent de la même maladie: cette maladie s’avance de proche en proche, et prend toujours ses victimes auprès des malades; quand, par exception, elle frappe au loin, sans loucher les lieux intermédiaires, c’est que ceux qui la transportent, ont traversé ces lieux sans s’arrêter ; elle va partout où vont les malades et s’arrête à toutes les portes qui leur sont fermées; estce là une maladie inconnue, est-ce une fièvre pernicieuse ? Non.
Le bon sens du peuple a prononcé dès les premiers jours le mot choléra, et tout ce qui a suivi lui a donné raison. Un rapport officiel sur les causes du fléau oublie le danseur de cordes, sa mort extraordinaire, ses relations avec le bâtiment venu de France et les relations qu’ont eues avec ce premier malade ceux qui l’ont immédiatement suivi. II n’en fallait pas davantage pour faire descendre les passions dans l’arène, le mal était trop grand pour qu’on se contentât d’hypothèses inadmissibles sur les causes qui l’avaient produit, ou qu’on renonçât à rechercher ces causes. La presse du pays a donné quelques épisodes de la triste histoire des témoignages, des pièces justificatives, qui ont leur utilité, leur moralité, parce qu’ils nous montrent les faits sous leur véritable jour, avec les couleurs qui leur sont propres, et en même temps que les faits, les idées et les passions qu’ils ont suscitées. Il y a dans cette lecture un sujet de tristes réflexions, en voyant combien l’erreur est facile en médecine, combien elle est opiniâtre, et à quel prix la vérité triomphe.
Les discussions qui ont passionné l’opinion vers la fin de l’épidémie pourraient fournir la matière d’un long chapitre, mais je ne veux m’en occuper ici que pour repousser, en ce qui me concerne, certaines responsabilités imputées à la médecine officielle, pour enregistrer des faits qui appartiennent désormais à l’histoire, et qui justifient le point de vue critique auquel j’ai dû souvent me placer dans cet écrit.
C’est d’abord la non-contagion du choléra représentée à la Guadeloupe par M. le docteur Gustave de Poyen entre autres, qui a cru devoir jeter la pierre au choléra, considéré comme une fièvre pernicieuse.
Entendu comme médecin des épidémies, dans la séance du conseil municipal de la commune de Sainte-Anne, du 10 décembre 1865, M. Gustave de Poyen déclarait que « le choléra n’est pas contagieux et qu’il est bien désirable de voir enfin s’éteindre une si funeste opinion , que la science a déjà repoussée. i> Cet honorable médecin, sacrifiant ses intérêts au Moule où il exerçait la médecine, était venu au commencement de l’épidémie se vouer au service médical de la commune de Sainte-Anne, qui manquait de médecin. A la même époque, M. Gustave de Poyen plantait résolûment le drapeau de la non-contagion dans le numéro du 9 décembre 1865 du journal le Commercial, de la Pointe-à-Pitre. Un peu plus tard, il essayait de défendre
cetle opinion dans le même journal contre M. le docteur Jaspard et contre un correspondant anonyme de Marie-Galante, écrivain soigneux et élégant, qui soutenaient tous deux la contagion par des arguments irréfutables.
Obligé de quitter un terrain où la lutte n’est plus possible, M. de Poyen se tourne contre l’opinion qui voit dans le choléra une fièvre pernicieuse, et lui renvoie les reproches qui avaient été adressés à l’opinion de la non-contagion du choléra.
Voici sur ce sujet une lettre, datée du 2 décembre 1865, qui a été publiée par le journal le Commercial, dans son numéro du 9 décembre 1865, par laquelle M. de Poyen affirme, dans les termes les plus explicites, la non-contagion du choléra.
Monsieur le Rédacteur,
C'est avec une bien vive et bien pénible émotion que je lis dans votre numéro de ce jour, 2 décembre, la lettre qui vous est adressée par votre correspondant anonyme de Marie-Galante.
Je suis bien loin de douter des bonnes intentions de l’auteur de cette lettre. Convaincu de la nature contagieuse du choléra, de cet épouvantable lléau qui ravage notre trop malheureux pays, il dénonce des faits en apparence bien probants en faveur de l’opinion des contagionnistes; il dénonce ces faits afin que les moyens préservatifs soient multipliés et répandus sur tous les points de la colonie et de ses dépendances pour atténuer autant que possible les effets de cette affreuse épidémie.
Mais je prierai l’auteur de cette lettre de vouloir bien me permettre une réponse... pardon... me permettre de lui témoigner mon regret de n'avoir pas vu son nom au bas de sa lettre.
Quand il s’agit d’un sujet aussi grave, quand il s’agit d’exposer des faits qui viennent à l’appui d’une opinion aussi importante que celle de la nature contagieuse d’une épidémie régnante et dont tous les esprits sont préoccupés, il faudrait que le nom du narrateur fût connu, il faudrait que les faits relatés fussent revêtus de la plus incontestable authenticité et entourés de toutes les circonstances qui les ont accompagnés. Dans ces conditions mêmes, les faits seraient encore discutables. Le post hoc, ergo propler hoc est une manière de raisonner bien facile et bien séduisante en effet, mais souvent bien trompeuse et bien dangereuse : de ce que deux faits coïncident, vouloir toujours que l’un soit cause et l’autre effet, n’est pas d’une logique sévère.
Les faits dont le récit vous est envoyé de Marie-Galante, monsieur le rédacteur, fussent-ils parfaitement authentiques, seraient sujets à discussion et contestables, il faudrait en effet être bien certain que la cause épidémique répandue dans notre atmosphère n’ait pas éclate à Marie-Galante en meme temps que l'arrivée des marins malades; il fan-
lirait être certain que cette île si rapprochée de nous n’êtail pas, comme nous-mêmes , sous l’influence épidémique.
Je ne me fais pas illusion, celte distinction paraîtra subtile; néanmoins je ne crains pas de la faire. L'opinion de la contagion me paraît déplorable, et tous les faits qui paraissent la soutenir doivent être examinés avec la plus grande attention. L’idée de la contagion terrifie les esprits; les conséquences sont immenses, puisqu’elle est cause de l’interruption de toutes les communications, de toutes les relations commerciales, et propre à affamer des populations entières. La peur! voilà le mal réellement contagieux, qui se communique rapidement de proche en proche et prédispose singulièrement aux atteintes du choléra. Qui ignore l’influence de la peur sur notre système nerveux, et par suite surtout notre organisme? Qui ignore que la peur elle seule produit tous les symptômes cholériformes : refroidissements du corps, vomissements, déjections alvines? Qu’y a-t-il donc d’étonnant que la peur prédispose particulièrement au choléra? Oh! que je voudrais faire passer dans l’esprit de tous mes chers et malheureux compatriotes ma profonde conviction que le choléra n’est pas contagieux! Toute 1 histoire de cette affreuse maladie dépose en faveur de mon opinion. Assurément le cadre de cette lettre ne permettra pas de citer tous les faits : je dirai que partout où a passé le choléra on a reconnu l’impuissance de tous les moyens, de tous les prétendus cordons sanitaires mis en usage pour le prévenir. Tous ces moyens n’ont jamais servi à rien, absolument à rien. L’atmosphère, voilà le domaine du choléra qui plane sur nos têtes, et qui, au moment où nous nous y attendons le moins, fond sur nous comme le vautour sur sa proie. Il déjoue tous les prétendus obstacles. Il franchit toutes les barrières : c’est du mal qui nous vient d’en haut et qui n’a rien de commun avec les effluves terrestres, quels qu’ils soient1. Chose bien digne de remarque, on a vu des villes, fatiguées de prendre les mesures sanitaires les plus multipliées, reconnaître l’insuffisance de tous ces moyens et y renoncer, et, lorsque toutes ces précautions ont été mises de côté, le choléra, qui paraissait sévir en raison directe de tous les efforts de 1 hygiène publique, se retirer de lui- même.
Au petit nombre de faits isolés, comme ceux rappelés, monsieur le rédacteur, par votre correspondant, j’oppose les faits les plus authentiques, les faits de tous les jours qui frappent tous les yeux et qui auraient dû faire raison de la prétendue contagion. Je citerai l’impunité avec laquelle tous les hommes dévoués, les personnes charitables qui soignent les cholériques, affrontent sans relâche le redoutable fléau. Dans toutes les épidémies de choléra en Europe, des relevés très-attentifs ont été faits pour savoir si les prêtres, les médecins, les infirmiers et sœurs de charité qui se sont trouvés constamment en contact avec les cholériques, ont été frappés dans de plus grandes proportions que le reste de la population, et ces enquêtes ont répondu par la
1. Nous verrons bientôt M. de Poyen réfuter lui-même toutes ces théories, en admettant la contagion. L’exactitude des faits de contagion observés à Marie- Galante a été surabondamment prouvée.
négative, ont déposé de la manière la plus formelle contre les contagionnistes.
Contagionnistes delà colonie, ouvrez donc les yeux. Ne voyez-vous pas le dévouement illimité des médecins de notre malheureuse Guadeloupe, le dévouement de nos prêtres, des sœurs infirmières, de tous les religieux qui en ce moment sur tous les points du pays se consacrent à soigner les malades? Sur quel point du globe a-t-on jamais vu une si complète abnégation de soi-même? Eh bien, combien ont été victimes de leur zèle, de leur dévouement à la chose publique ?
Dans cet exemple qui frappe en ce moment même tous les regards et qui parle si haut, ne trouvez-vous pas un motif suffisant pour vous rassurer contre la contagion, pour vous donner ce calme d’esprit si nécessaire pour vous soigner vous-mêmes, si, ce qu’à Dieu ne plaise, vous veniez à être atteints, et pour soigner tous ceux qui vous entourent? Savez-vous quelle Providence protège ces hommes courageux et si dignes de la reconnaissance du pays ? Cette Providence, c’est leur courage. Constamment occupés à soigner les malades, n’ayant pour égide que leur âme forte et généreuse, ils sont bien moins exposés que ceux qui s’isolent et tremblent.
Je terminerai cette lettre, monsieur le rédacteur, en mettant sous les yeux de vos lecteurs le passage suivant, extrait par deux honorables et savants médecins, MM. Gérardin et Guaimard, de l 'Observateur Autrichien, journal officiel.
« L’opinion publique demandait protection contre le fléau. L’Empereur d’Autriche fit établir des cordons autour de ses États ; mais tous les sacrifices, tous les efforts sont restés sans fruit. Le choléra pénétra dans la Gallicie. Pour protéger les cercles occidentaux de cette province encore épargnée, un cordon sanitaire a été établi sur la Visloka, et un autre sur la Sola. Ces nouveaux efforts n’ont pas été moins inutiles. On chercha encore à protéger la Gallicie contre une nouvelle irruption du choléra venant de Russie et de Pologne, en établissant des cordons militaires, mais bientôt il se développa derrière ces cordons : preuve de l’inanité de toutes les barrières qu'on tente d’opposer à ce fléau. »
Mêmes exemples en Pologne, en Hongrie, en Prusse, en Russie. Partout les cordons sanitaires furentétablis avec la plus grande rigueur et la plus grande persévérance, sans qu’on en ait pu reconnaître le moindre bienfait, et comme je l’ai dit dans cette lettre, c’est précisément lorsque toutes ces précautions rigoureuses ont été abandonnées que le fléau a diminué rapidement, ne tardant pas à disparaître définitivement. Des commissions de médecins français chargés d’aller étudier la maladie dans ces pays furent toutes unanimes sur l’inutilité de ces mesures sanitaires, plus propres à effrayer les populations en entretenant l’idée de la contagion, et par conséquent à augmenter les ravages de la maladie, qu’à en atténuer les effets.
Après des faits aussi authentiques et si éloquents, je me demande, monsieur le rédacteur, à quoi peuvent servir toutes ces demi-mesures employées en vue de la contagion. Je me demande comment 1 administration, éclairée par l’opinion des célébrités médicales, reste contagionniste.
Un dernier mot, monsieur le rédacteur, et ce dernier mot est 1 expression de ma profonde tristesse. Oui, je suis profondément attristé en voyant les conséquences que j’appellerai cruelles de l’opinion des contagionnistes. Le cœur n’esl-il pas navré, les sentiments d’humanité ne sont-ils pas affreusement blessés, en pensant que les malheureuses victimes du choléra sont même privées d’une sépulture régulière!... Non, non, le cadavre du cholérique n’est pas plus dangereux que le cadavre de celui qui aura succombé à toute autre maladie : non, de ce cadavre, pourvu qu’il soit inhumé dans les conditions ordinaires, vous n’avez rien à craindre ; fossoyeurs, ne craignez donc pas d’ouvrir à ces victimes leur dernière demeure; parents et amis, ne craignez pas de les accompagner au lieu de l’éternel sommeil : quant à vous, prêtres, je le sais, vous avez le regret de ne pas les recevoir toutes dans le temple du Seigneur~et de ne pas leur donner vos dernières bénédictions : le nombre est si considérable que votre bonne volonté ne saurait y suffire; mais que la crainte de la contagion ne vous arrête jamais.
Mon désir le plus vif, monsieur le rédacteur, est que ces idées, que j’émets ici avec la confiance la plus absolue, soient approuvées par tous mes honorables confrères, et qu’ils m’aident, par une profession de foi publique, à apaiser la frayeur qui résulte de l’opinion de la contagion.
Si, monsieur le rédacteur, cette communication vous paraît digne de votre estimable journal, veuillez lui accorder une place et agréer l’expression de ma haute considération.
Le 2 décembre 1865.
Gustave de Poten.
Nous venons de voir M. de Poyen adversaire décidé de la contagion, à la date du 9 décembre 1 865- Il l’était encore plus tard dans plusieurs communications qu’il adressait au même journal.
Voici maintenant ce qu’on lit dans le journal l'Avenir du 23 janvier 1866. Après avoir affirmé cette proposition : « Partout où il existe en dehors de l’Inde, le choléra est importé » qui se trouvait déjà contenue dans une lettre adressée par lui, le 3 janvier 1866, au journal le Commercial , M. de Poyen ajoute ce qui suit ;
11 me reste à faire une dernière observation, tant pour ceux de mes amis qui ne m’ont pas compris que pour les personnes moins bien- . veillantes qui n’ont pas voulu me comprendre. J’ai dit : Le choléra n’est pas contagieux. Je l'ai dit en pleine épidémie, dans un moment où on ne trouvait personne pour soigner les malades et enterrer les morts, et je l’ai dit, non-seulement dans le but d’encourager les dévouements, mais parce qu’ aussi, en vérité, le choléra n’est pas pour
moi contagieux dans l’acception du mot, comme la gale, le typhus, le vaccin, etc., etc.; mais en môme temps j’ai dit : il se transporté et tout ce que j’ai écrit a tendu à établir qu’il n’était point né à la Pointeà-Pitre, mais bien qu’il y avait été transporté1.
Nous le prenons par l'air que nous respirons. Oui! mais un objet dans lequel l'air ne circule pas, comme une balle de coton par exemple, peut très-bien traverser la mer dans la cale d’un navire, sans infecter l’équipage et quand on l’ouvrira au lieu du débarquement, y répandre la maladie.
Qu’on ne vienne donc pas reprocher à ceux qui en pleine épidémie disent: Le choléra n’est pas contagieux, d’inspirer une confiance fallacieuse. Ceux qui l’ont inspirée, cette confiance fallacieuse, ce sont ceux qui au début de l’épidémie ont dit : Ce n’est pas le choléra, c’est une fièvre algide. 11 est vrai qu’on a ajouté après le mot cholériforme. On touchait à la vérité, mais ou prenait... des formes !
Eh bien, si au début on avait dit : Nous avons le choléra, cette maladie débute ordinairement par une diarrhée ; soignez vos diarrhées et vous aurez une grande chance de vous en préserver, on aurait sauvé beaucoup de personnes qui ont été victimes de l’épidémie, parce qu’on
1. Rien n’indique dans la première lettre de M. de Poyen, ni dans d’autres qui l’ont suivie, la moindre restriction à l’opinion de la non-contagion.
Peu importe l’époque où l’honorable médecin du Moule est devenu contagionniste, mais il est certain qu’il ne l’était pas à l’époque où il écrivait ses premières lettres et qu’il l’était déjà le 3 janvier quand il disait : • Partout où il existe en dehors de l’Inde, le choléra est importé. » Nous trouvons dans la première lettre de M. de Poyen le passage que j’y ai souligné, qui admet l’épidémicité vague des non-contagionnistes, l’origine aérienne primitive. C’est un mal qui nous vient d'en haut et qui n’a rien à faire avec nos effluves terrestres. S’il y a transport dans cette théorie, ce ne peut être que le transport par cet air primitivement altéré ou comme le dit M. le professeur Tardieu par la mobilité des foyers épidémiques, non le transport par les hommes ou les choses contaminées, c’est-à-dire la contagion; car enfin, on ne peut pas être à la fois non-contagionniste et contagionniste. Ce sont deux idées absolument contradictoires, qui ne peuvent habiter ensemble la même cervelle. Mais on peut fort bien devenir contagionniste après avoir été non-contagionniste convaincu. On le peut et on le doit quand des faits nouveaux vous en imposent l’obligation logique et morale.
L’honorable médecin du Moule ne nous dit pas quelle apparition l’a frappé sur cette route de Damas qui l’a conduit de la non-contagion à la contagion ; mais s’il ne le dit pas, il n’est pas difficile de le savoir : ce ne peut être que la lumière des faits qui se produisaient de toutes parts à la Guadeloupe. La bienveillance à son égard que réclame M. de Poyen, et que je suis autant que personne disposé à lui accorder ne permet pas d’autre explication que celle-là du fait d’avoir affirmé la non-contagion du choléra et combattu la contagion au commencement de l’épidémie. Abjurer une erreur devant l’évidence des faits est toujours honorable. Dire au peuple, au milieu d’une épidémie de choléra, le choléra n’est pas contagieux, quand on est convaincu qu’il l’est, c’est dire à l’aveugle qui marche, sans le savoir, vers un précipice : allez, la route est sûre.
avait dit: C’est une fièvre algide, de sorte que tout le monde se méfiait du froid et personne ne s’occupait de la diarrhée. Je suis en mesure de prouver que les choses se sont ainsi passées à la Basse-Terre.
Le reproche d’inspirer une confiance funeste doit donc retomber tout entier sur ceux qui ont nié le choléra, et qui par là ont conduit l’autorité à prendre une mesure à jamais déplorable : celle de la liberté des détenus pour amendes, et leur libre dissémination dans toutes les communes, car partout ils ont porté la maladie, et dans toutes les communes elle a commencé par eux.
A ceux donc qui nient le choléra par ignorance ou par parti pris, je renvoie tous les reproches qu’on adresse aux non-contagionnistes.
Ces lettres prouvent donc qu’un médecin instruit, adversaire convaincu jusque-là de la contagion du choléra, est devenu contagionniste par l’évidence des faits de contagion qui se sont produits à la Guadeloupe. Bonne conquête de plus pour la cause de la vérité, et bonne preuve en même temps, quoique preuve indirecte, de la contagion du choléra.
Je n’aurais rien à dire de l’attaque portée par l’honorable médecin du Moule contre l’opinion que l’épidémie était une fièvre pernicieuse, s’il n’avait généralisé un reproche qui ne devait pas l’être et s’il n’avait peut-être montré une sévérité qui pouvait être retournée contre l’opinion de la non-contagion, car déclarer que le choléra n’est pas contagieux ou le prendre pour une fièvre pernicieuse, ce sont, au fond, des opinions qui se valent. Heureusement qu’elles ne sont plus guère aujourd’hui que des anachronismes. Le choléra n’est pas plus une fièvre pernicieuse qu’il n’est une gastro-entérite, comme on l’a prétendu à une autre époque. Ce qui rend surtout importante sa distinction d’avec ces deux maladies, c’est qu’il est foncièrement contagieux, tandis qu’elles ne le sont pas.
Quant à la circonstance de pleine épidémie que M. de Poyen semble considérer comme justifiant l’affirmation que le choléra n’est pas contagieux, je ne saurais partager cette manière devoir. C’est au contraire pendant les épidémies, quand la contagion moissonne ses victimes, qu’il importe de la dénoncer, afin que chacun puisse se mettre en garde contre elle. Affirmer la contagion et indiquer en même temps les moyens de s’en préserver est le seul parti raisonnable à prendre, et le seul humain en présence d’une épidémie contagieuse. L’expérience a prouvé d’ailleurs que cette manière de faire rassure le peuple au lieu de l’alarmer. Les mesures prises ostensiblement dans le royaume
de Bavière contre la contagion du choléra, pendant l’épidémie de 1865, eurent partout pour effet de raffermir le moral des populations. Elles se rassuraient en voyant que les administrateurs de la santé publique connaissaient la nature du mal et les moyens de le combattre. L’affirmation de la fièvre pernicieuse et celle de la non-contagion, à la Guadeloupe, n’ont servi qu’à épouvanter le peuple qui, en présence des faits, ne pouvait ajouter foi à ces affirmations.
Il faut ajouter que ce n’est aucun membre du jury médical, ni aucun médecin de la Basse-Terre, qui a le premier qualifié l’épidémie de fièvre pernicieuse.
C’est ensuite le doyen de la magistrature de la Guadeloupe, l’honorable M. Dreveton, juge de paix à la Pointe-à-Pitre, qui prend la médecine à partie dans le journal l’Avenir , et l’accuse d’avoir, seule, causé tout le mal, pour ne pas avoir dit au commencement de l’épidémie que cette maladie était le choléra et que le choléra est contagieux.
Il faut qu’un juge trouve toujours un coupable. Mais la médecine était-elle bien coupable? Si elle ne savait pas que c’était le choléra, elle ne pouvait pas le dire; quand Hippocrate dit oui et que Galien dit non, la médecine sait-elle? Telle était la situation à la Guadeloupe. L’épidémie était pour les uns une fièvre pernicieuse, pour les autres le choléra, sans compter d’autres opinions moins nettes qui y voyaient une maladie sui generis, une maladie encore inconnue. Il n’était cependant pas difficile de savoir à quoi s’en tenir quand on avait vu des malades.
« Je n’incrimine personne autre que la médecine, dit M. Dre- » veton, c’est elle, elle seule qui doit répondre du désastre, car » l’erreur initiale et l’inanité de ses mesures d’action ont en- » traîné toutes les fautes qui ont été commises. » (L’Avenir de la Guadeloupe, 30 mars 1866. )
M. Dreveton met l’administration complètement hors de cause, il lui décerne même la palme de tous les mérites. C’était prudent, mais était-ce bien juste?
Le ministre de la marine lui-même et son conseil médical, si le dicton ; Qui ne dit mot consent, est vrai, ils approuvaient donc, et s’ils n’approuvaient pas, à quoi songeaient-ils pendant que se déroulaient, sans un désaveu de leur part, les douloureux événements de la Guadeloupe? Jamais désaveu d’en haut ne fut
plus nécessaire pour remettre chacun et chaque chose à sa place, pour rendre justice à ceux qui avaient défendu la vérité et essayé de soutenir à la Guadeloupe, dans la triste affaire du choléra, l’honneur humilié de la médecine.
La justice regrettera toujours que MM. les docteurs Jouannet et l’Herminier, de la Pointe-à-Pître, qui ont les premiers affirmé le choléra dans cette ville, M. le docteur Raiffer, qui a toujours défendu la même idée à Marie-Galante, M. le docteur Gustave de Poyen, celui-là même dont je viens de combattre les idées anticontagionnistes, qui fut, a-t-on dit, suspendu ou révoqué de ses fonctions de médecin sanitaire au Moule, pour avoir déclaré sur une patente de santé que la maladie régnante était le choléra, n’aient point reçu la haute récompense honorifique qui a été accordée aux services rendus pendant l’épidémie.
Enfin le Journal des Antilles, de la Martinique, dans son numéro du 18 mars 1866, renchérissant sur les accusatiohs de M. Dreveton, précise encore davantage et rejette toute la responsabilité des malheurs de la Guadeloupe sur la médecine officielle. Voici le passage le plus accentué de cet article relatif à l’épidémie et à la médecine officielle ; on y remarque une tendance, qui ne se produit pas là pour la première fois, à déplacer les responsabilités les plus graves.
« Pour nous, nous restons ébahis en face des hauts faits » scientifiques de la médecine officielle de la Guadeloupe, qui, » en octobre dernier, découvrait et dénommait la fièvre algide » cholériforme, qui, en novembre, faisait naître dans la gre- » nouillère des Abymes le fléau des Grandes-Indes, que l’im- » mense estuaire marécageux du Mississipi, le plus vaste du » monde après celui du Gange, est cependant impuissant à » engendrer, et qui, au présent mois de mai, spécifie comme cas » sporadiques les cas de choléra qui continuent avec une dé- » croissance marquée, grâce à Dieu, mais continuent l’action » d’une épidémie, dont les coups ont, en six mois, couché » douze mille victimes. »
Pour réfuter les assertions du journal les Antilles , il n’y a qu’à leur opposer le procès-verbal de la délibération qui a eu lieu au sein de la commission réunie à la Pointe-à-Pitre le 29 octobre 1865, sous la présidence du maire, que j’ai rapporté page 132.
Les mesures prises les jours suivants contre l’épidémie prou-
vent que le nom de fièvre pernicieuse algide n’était point un euphémisme destiné à voiler pour un temps de tristes réalités, mais qu’on croyait en effet avoir affaire à une fièvre pernicieuse.
Quant au mot sporadique employé pour indiquer la situation sanitaire au premier mai, il doit être abandonné à la critique.
La pensée du jury ne pouvait d’ailleurs être douteuse, et personne ne pouvait se méprendre sur la véritable situation sanitaire du pays, car le jury décidait en même temps que les patentes de santé indiqueraient la date des derniers décès de choléra, il décidait de plus que les passagers et les colis provenant des communes où il y avait eu des cas de cette maladie depuis moins de dix jours ne pourraient point quitter la colonie et que la mention serait faite sur les patentes délivrées aux bâtiments qu’ils n’avaient reçu à bord aucun de ces passagers ni de ces colis. Ces déclarations de fait ôtaient toute importance à l’emploi du mot sporadique, car elles donnaient aux pays qui pouvaient recevoir des bâtiments venant de la Guadeloupe, les indications nécessaires pour se préserver sûrement. Cette explication donnée, je n’entends nullement me faire le défenseur du mot sporadique dans le cas dont s’agit.