IV. — A l'âge adulte, les choses se passent un peu diffé
remment. En général, les attitudes professionnelles n'entraînent plus par elles-mêmes les difformités dans le squelette; elles sont passives, c'est-à-dire obéissant avant tout aux inégalités d'action, de force et de tension que le travail professionnel entraîne dans la contraction musculaire. Il peut en résulter des déformations plus ou moins prononcées ; et ces déformations, qui sont le plus souvent le résultat d'une diminution dans la tonicité des muscles, sont favorisées par la facilité avec laquelle l'organisme les accepte; disons plus, par l'habitude qu'il en prend. — Un muscle tenu le plus souvent en état de contraction reviendra plus difficilement à ses dimensions normales ; et d'un autre côté, le muscle antagoniste, toujours sollicité à s'allonger, ramènera de moins en moins la partie à sa situation naturelle. Il en résulte une disposition habituelle de l'innervation à maintenir pendant le repos l'attitude prise pendant le travail.
Ce sont là des résultats auxquels on peut encore remédier par la volonté et l'attention. Mais, à la longue, le redressement de l'attitude professionnelle ne peut s'opérer sans souffrance : des modifications profondes s'accomplissent dans la nutrition musculaire et viennent rendre due le raccourcissement des muscles qui n'étaient resserrés que par l'effet de la rétractilité de leur tissu ou par l'exercice de leur contractilité propre. — C'est cette brièveté constante acquise qui constitue la rétraction musculaire permanente.
A son tour la rétraction musculaire peut amener la rétraction articulaire; la brièveté anormale des muscles ne permettant plus le mouvement opposé de la jointure, celle-ci demeurera infléchie dans le sens des miiscles affectés.
Mais la rétraction musculaire peut aussi se produire consécutivement à l'inflexion articulaire : dans ce cas, les
dimensions des muscles passifs s'accommodent à celles des espaces qui les renferment, et il se produit à la longue des inégalités de nutrition dans les éléments locomoteurs (tissus musculaire et ligamenteux) qui viennent assurer et maintenir Tattitude vicieuse primitive, nécessitée par le travail professionnel. — C'est ainsi que les déviations latérales du rachis résultent le plus souvent de l'inégal développement des côtés droit et gauche des ligaments intervertébraux; inégalité de nutrition produite par la différence de pression des vertèbres sur ces ligaments, liéo elle-même à l'inégalité d'action des muscles des deux côtés de la colonne vertébrale.
V. — Le mouvement professionnel a d'autres effets encore : soit par leur répétition continuelle, soit par leur violence, les contractions musculaires deviennent, dans l'exercice de certaines professions, une cause fréquente d'inflammation des gaines synoviales tendineuses. C'est généralement aux muscles extenseurs que cette affection se montre, et c'est moins encore la violence que la répétition de leurs mouvements qui enflamme par frottement leur gaîne tendineuse.
Cette synovite tendineuse est caractérisée par un bruit de crépitation que l'on perçoit seulement pendant les mouvements qui font glisser le tendon dans sa gaîne. — Ce bruit particulier, que dans beaucoup de professions les ouvriers nomment le rossignol, s'accompagne le plus souvent d'un peu de gonflement, d'une douleur plus ou moins vive et d'une légère rougeur de la peau. Mais tout s'arrête là en général, et l'affection guérit par résolution.
La plupart des professions dites manouvrières ressentent le rossignol au poignet; plus rarement, comme chez les facteurs ruraux et les briquetiers qui marchent la pâte, on l'a rencontré dans les tendons des muscles du çied.
VI. — La fatigue des muscles, caraclérisée par des douleurs contusives et répuisement fonctionnel momentané, est une conséquence naturelle de la violence de leurs contractions. Elle se présente dans les muscles de l'épaule et du bras chez les ouvriers marteleurs en général, chez les bûcherons, les charpentiers, etc., et dans les muscles des lombes et du dos chez les forgerons, les portefaix, etc.
Quelquefois, mais rarement, il y a rupture musculaire. Elle est toujours due à un effort subit mettant en contraction forcée certains muscles ou certaines parties de muscles, comme dans Faction de soulever de terre un pesant fardeau. On Ta constatée le plus souvent dans les muscles lombaires et le biceps. — Pâtissier parle de la rupture de fibres des muscles du mollet chez les danseurs de corde.
Une contraction volontaire, mais trop énergique du muscle, peut devenir, dans certaines circonstances, la cause de la rupture de son tendon. J. L. Petit {Trailé des maladies des os, 1735) rapporte le fait d'un sauteur de profession qui s'était rompu les deux tendons d'Achille pendant qu'il s'élançait, les pieds joints, du sol sur une table élevée de plus d'un mètre.
Mourlon (Essai sur les hernies musculaires, 1861) raconte l'histoire d'un cavalier qui vit se développer subitement, à la partie supérieure et interne de la cuisse, une tumeur, pendant un exercice d'équitation où, voulant retenir avec la bride son cheval qui devançait les autres, il fit un effort musculaire considérable en comprimant fortement les flancs de l'animal entre ses deux cuisses. Il s'était fait là une hernie du premier adducteur.
VII. — On a vu enfin la contraction musculaire déterminer la fracture des os. C'est surtout dans les fractures de la clavicule que cette cause a été signalée le plus
souvent. Suivant Delens (Arch, génér, de médec.y 1873), plus d'un tiers des cas de fracture de l'extrémité interne de la clavicule seraient dus à cette cause. On a affaire alors à une véritable fracture par arrachement produite par la contraction du faisceau claviculaire du sternomasloïdien; et c'est en p^énéral dans Faction de soulever un corps pesant de terre qu'elle a lieu. — Il est curieux qu'on l'ait observée aussi dans d'autres circonstances toujours semblables entre elles. Ainsi on a vu un cavalier se briser la clavicule en donnant un violent coup de cravache à sa monture. WildboreclWillard-Parke, cités par Malgaigne, l'ont tous les deux vue se produire chez des cochers au moment où ils donnaient un coup de fouet.
YIII. — Par l'action répétée et alternative de muscles antagonistes, le mouvement professionnel peut amener rallongement des ligaments, l'effacement des saillies osseuses périarticulaires ; d'où la production de certaines subluxations professionnelles (aux doigts, au genou, aux orteils, etc.) — Chez les bateleurs exercés dans l'enfance à des attitudes forcées en divers sens, des manœuvres étrangères et des contractions musculaires excessives déforment le squelette, mais sans difformité apparente, par la seule exagération des mouvements dans toutes les directions. — Chez les pianistes, ily a une distension de tous les ligaments sus et intracarpiens aux deux mains.
IX. — Nous venons d'étudier le mouvement professionnel dans les éléments locomoteurs eux-mêmes; il nous faut maintenant en constater les effets au point de vue de la pression qu'il peut déterminer sur les téguments extérieurs, pression qui est provoquée ordinairement par la préhension des instruments ou outils, et certaines habitudes de travail.
Ces effets sont, par ordre de fréquence ; le durillon,
l'ampoule, le bourrelet calleux, le durillon forcé ou ampulaire, le bourrelet dermique papillaire, la dermite papillaire professionnelle, la rétraction aponévrotique palmaire et les bourses séreuses accidentelles.
X. — Le durillon est formé- par l'accumulation de cellules épidermiques tassées les unes sur les autres dans un point soumis à quelque pression répétée. C'est là un signe professionnel par excellence. On l'observe surtout à la paume de la main chez des individus habitués à presser sur des instruments à manche dur.
Le durillon est toujours le résultat d'une irritation hyperplaslique ; l'ampoule est un effet de la mortification de l'épiderme comprimé, c'est une affection de début que l'on rencontre chez les apprentis plutôt que chez les anciens ouvriers. L'épiderme est en général soulevé par* une exhalation séreuse louche qui se produit entre cette membrane et la partie papillaire du derme. Quelquefois il y a résorption du liquide, et l'épiderme se détache plus tard; d'autres fois l'ampoule se crève et le contenu s'échappe au dehors. Il faudra enlever avec des ciseaux l'épiderme malade, et déterger la partie irritée.
Mais le durillon à son tour, par suite de pressions trop rudes et trop souvent renouvelées, devient la cause d'une inflammation prononcée du derme. Il se forme alors un abcès sous-épidermique avec tendance au ramollissement et à la perforation des parties du derme enflammées; le pus devient sous-cutané, fuse dans le tissu cellulaire, et peut être, si on ne lui fraye pas à temps une issue au dehors, le point de départ d'une inflammation phlegmoneuse qui se termine souvent par un abcès plus ou moins étendu de la main. C'est à la première période de cette affection que les ouvriers donnent le nom de durillon forcé.