ÉCRIVAINS D'AUTREFOIS ET AUTEURS MODERNES
diiBcilenient conciliable avec les exigences de Thygiène, pour Tavocat consultant, le magistrat, le professeur, pour les savants, les hommes de lettres, les auteurs, les écrivains, les journalistes, etc., pour tous ceux, en un mot, dont le travail, non délimité dans sa mesure et sa durée par une formule imposée, ou un cadre tout tracé, échappe à toute réglementation, et semble destiné à subir, sans trêve ni merci, le joug brutal des exigences professionnelles.
IV. — Écrivains d'autrefois et auteurs modernes. On écrit aujourd'hui avec son sang. — Sainte-Beuve a bien compris ce caractère de la vie du travailleur intellectuel dans les temps modernes. Traçant le portrait de Balzac, il dit : c M. de Bakac avait le corps d'un athlète et le feu d'un artiste épris de la gloire; il ne lui fallut pas moins pour suffire à sa tâche immense. Ce n'est que de nos jours qu'on a vu de ces organisations énergiques et herculéennes se mettre en quelque sorte en demeure de tirer d'elles-mêmes tout ce qu'elles pourraient produire et tenir, durant vingt ans, la rude gageure. Quand on lit Voltaire, Racine, Montesquieu, on n'a pas trop l'idée de se demander s'ils étaient ou non robustes de corps et puissants d'organisation physique. BufTon était un athlète, mais son style ne le dit pas. Les écrivains de ces âges plus ou moins classiques n'écrivaient qu'avec leur pensée, avec la partie supérieure et tout intellectuelle, avec l'essence de leur
être. Aujourd'hui, par Timmense travail que Técrivain s'impose et que la société lui impose à courte échéance, par suite de la nécessité où il est de frapper vite et fort, il n'a pas le temps d'être si platonique ni si délicat. La personne de l'écrivain, son organisation tout entière s'engage et s'accuse elle-même jusque dans ses œuvres ;t7 ne les écrit pas seulement avec sa pure pensée ; mais avec son sang et ses muscles K »
On ne saurait mieux dire, ni rendre avec plus de vérité, et en traits plus exacts et plus frappants, la rude tâche qui s'impose aujourd'hui à certains travailleurs de la pensée.
Encore, s'ils y étaient préparés, ou s'ils savaient diriger leur vie, au milieu de ces pénibles labeurs!
Mais, d'une part, qui songe à consulter ses forces au moment de choisir une carrière? Qui fait entrer cette considération en ligne de compte, à cette heure importante delà vie?
D'autre part, et pour beaucoup de raisons, les hommes livrés aux travaux de l'intelligence, loin d'être choisis parmi les plus robustes, sont, en général, à leur entrée dans la carrière, des sujets plus ou moins délicats. La vie sédentaire, le travail intellectuel, la suppression presque absolue de tout exercice physique, l'inactivité musculaire, le régime étiolant
1. Sainte Beuve, Causeries du lundi, t. II, p. 4i2. M. de BaUacx
CR lUTEVR TROP VIGOUREUX. 117
el anémiant da cabinet et de !a vie de travail, exagèrent encore cette disposition et celte faiblesse. Un jour vient où il faut, avant Theure, se résigner à ne pins continuer sa profession, si ce n'est en valétudinaire, ou à briser tout à fait sa carrière pour raison de santé.
V. — Un auteur trop vigoureux. Un drame charpenté et écrit en huit jours. — Quand le hasard fait que l'homme de lettres se trouve être doué d'une constitution vigoureuse, c'est une coïncidence dont il ne faut pas tirer un aipiment pour ceux qui ne sont pas aussi favorisés. Encore, ceux-là même qui devraient trouver, dans leurs aptitudes organiques, d'exceptionnels avantages, compromeltent-ils souvent ces dons si heureux par l'abus qu'ils font de leurs forces.
Alexandre Dumas père n'usait que trop de sa vigueur physique pour faire des tours de force inlel. lectuels. Ne disait-il pas avoir écrit les cinq actes de Christine en quelques heures? Et ce drame de Napoléon^ promis depuis si longtemps à un directeur de théâtre, ne rapporte-t-il pas plaisamment l'avoir, bon gré malgré, écrit en huit jours!
Harel, impatienté d'attendre en vain le manuscrit, s'empare de l'auteur, et le met sous clef, une nuit, après une représentation suivie d'un souper; la prison d'aiUeurs était une chambre excellente, où tout avait été prévu pour que Dumas s'y trouvât bien
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à l'aise : i Deux bougies brûlaient sur une table. chargée de livres de toutes les dimensions, de plumea de toutes sortes. Un excellent lit, dont la couvertun était faite, resplendissait dans l'ombre, sous le con-f traste de ses draps blancs et de son édredon pourpre, Il y avait, sur la descente de lit en peau d'ours, des pantoufles toutes préparées. D'ua côté de la cheminée était une causeuse de velours; de l'autre côtéj un grand fauteuil en lapisserie.
— Tiens, dis-jo, voici une bonne chambre, biett confortable : on doit bien y dormir et bien y travailler.
— Ah! dit Harel, ma foi! je suis enchanté qu'elle vous plaise.
^ Pourquoi cela?
— Parce que c'est la vôtre.
— Comment, la mienne?
— Oui... Et, comme vous n'en sortirez pas que vous n'ayez fait mon Napoléon, il faut que vous vous trouviez bien pour ne pas ôlre de trop mauvaise bu- p meur pendant votre emprisonnement.
n Le même soir, ou plutôt le même matin, je rae rais au travail... Dès le lendemain, j'écrivais. Au fur et à mesure que les tableaux étaient faits, Ilarel les donnait à copier à Verteuil.
e Au bout de huit jours, le drame était achevé; il se composait de vingt-quatre tableaux, et comportait neuf mille lignes.