L'ENSEIGNEMENT DU CHANT DANS LES COLLÈGES
Le Conseil royal de l'instruction publique est préoccupé, en ce moment, de plusieurs questions sur l'enseignement de la musique dans les collèges. Peu de
personnes, je crois, contesteront l'importance de cette matière. Il s'agit de la moralisation de la jeunesse, et c'est le chant qui doit servir d'instrument à Inexécution de ce projet si éminemment philosophique.
Par l'exercice de cet art, peut-on se promettre un résultat aussi élevé? Le chant est-il appelé à jouer dans Téducation à notre époque, le rôle si principal qu'il a joué du temps de Platon et de Pylhagore? (Tétait, en effet, par l'étude de la musique, que les anciens Grecs formaient le goût des jeunes gens pour les sciences et les lettres.
Malgré toutes les fables qu'on rencontre dans les écrits de l'antiquité, il est impossible de se refuser à Tévidence et
de contester les effets de la musique sur le développement et le caractère des idées. L'influence salutaire et incontestable que le chant peut exercer sur le corps, suffirait d^ailleurspour établir Futilité de sa propagation dans les écoles* Aussi, la manière de diriger cet exercice doit-elle seule être l'objet d^une discussion. Il en est de la musique comme d^un bon médicament : sa vertu est incontestable ; mais elle a besoin d^être administrée sous une certaine forme et avec une parfaite opportunité pour produire un effet certain.
Ce n'est pas avec notre musique moderne que les anciens auraient conservé la chasteté aux femmes ; et il paraît que la leur avait ce pouvoir. Depuis que
Pharmonie est sortie de la tonalité grecque, la musique est arrivée à traduire des attractions jusqu'alors inconnues. Le seul accord de septième dominante a fait parler à cet art le langage de toutes les passions. Aussi que de circonspection ne doit-on pas avoir en mettant une arme semblable entre les mains de la jeunesse!
C'est en vain qu'on se préoccupe du sens moral des paroles : du moment où les modulations seront trop remuantes, les cadences trop tendres, Poreille n'entendra plus les maximes, tandis que le cœur sera vivement troublé par la mélodie.
On comprend donc toute Inattention qu?il sera nécessaire de porter dans le choix de la musique. Plusieurs personnes
doivent composer sur les paroles que la commission a adoptées ; je ne doute pas que leurs productions atteignent entièrement le but qu'on se propose; mais lorsque l'éducation des élèves sera assez avancée pour qu'ils puissent aborder les grands morceaux d'ensemble , il sera facile de trouver dans le domaine de Part des ressources d'une grande valeur. Je ne citerai que la collection des messes de Chérubini , cette œuvre inépuisable d'effets, tant elle est grande et parfaite. Un très-petit nombre de ces messes ont été publiquement exécutées , et ce n'est que dans la classe d'ensemble du Conservatoire qu'on apprend à les connaître. Tous les élèves de chant de cette école sont réunis une fois par semaine; dans ces
réunions, on les exerce uniquement à l'exécution de ces chefs-d'œuvre. C'est, sans contredit , la classe la plus intéressante du Conservatoire. L'habile professeur qui la dirige fait si bien reconnaître aux élèves toutes les beautés de ces ouvrages , qu'ils sortent de ces exercices animés du plus beau zèle et remplis du plus noble enthousiasme. Une telle musique ne peut pas manquer son effet, et celui qui commettrait une mauvaise action après avoir chanté une messe de Chérubini, serait le plus grand des coupables.
C'est un pareil aliment qui convient à la jeunesse. Chérubini a profité de toutes les richesses de l'harmonie; mais, dans ces œuvres sacrées , il n'a pas cessé un
moment d'être digne et élevé. Palestrina est grand , mais il est trop grand pour le collège.
On a puisé des paroles dans Piacine, dans J.-B. Rousseau, qu'on fasse un choix de musique dans Handel, Délia Maria, Marcello, et on aura tous les éléments de Péducation musicale la plus salutaire*
La question du genre de musique à adopter a dû naturellement venir après celle des méthodes. Dans Tétat actuel, il n^est pas douteux qu^il serait impossible d^imposer à tous la même route , et en supposant que la méthode de Wilhem soit la meilleure, il faudrait trouver assez de professeurs capables de renseigner* Dans chaque collège, on suivra la méthode du maître ; puis des hommes com-
pétents et éclairés viendront , chaque année, constater les effets, comparer les résultats, recueillir tous les faits capables de servir à la confection d'une grande méthode : car l'œuvre ne sera complète que lorsqu'il y aura unité dans l'enseignement; et une inspection sévère peut seule amener ce résultat.
Une question grave, celle de la détermination de l'heure des exercices, a dû certainement être l'objet d'un examen particulier. Cette heure, sans nul doute, aura été subordonnée au temps consacré aux études scientifiques et littéraires ; car, dans le cas contraire , les parents ne manqueraient pas d'objecter qu'ils envoient leurs enfants au collège pour qu'on développe et qu'on meuble leur esprit, et
non pour qu1on les fasse chanter : rien de plus juste. Peut-être un jour, lorsque la pratique aura prouvé que le chant exerce une immense et heureuse influence sur Pentendement , les familles serontelles satisfaites de savoir qu'on accorde plusieurs heures à Chérubini et à Handel, au détriment dlsocrate et de Démosthènes; mais, en attendant, il faut tout concilier, et ne pas heurter de front une grande partie du passé. Donc, le grec et le latin avant tout, et le chant ensuite.
Mais prendra-t-on le temps de la musique sur celui des récréations? Oh ! alors Popposition viendra des disciples , si on veut bien la leur permettre ; et elle sera juste.
Le chant , pour les bons dilettanti , est
un incomparable délassement, tandis que l'étude théorique et la pratique des premiers exercices demandent beaucoup détention et exigent de la pensée des efforts notables. Dès lors il y aurait danger à harceler sans relâche ces jeunes cerveaux. Pour vouloir trop apprendre aux jeunes gens, on finit par les lasser. On leur donne une indigestion de science, et on les expose même à des maladies du cerveau.
Il faut donc que ces jeunes têtes se reposent, car elles ne sont ni assez fortes , ni assez développées pour supporter les grandes fatigues et les longues contentions.
Ce n'est pas tout , il est une considération bien plus capitale que les précé-
dentés et qui doit prévaloir dans une question de ce genre , c'est celle qu'on peut tirer de la relation de l'heure des exercices avec celle des repas. Ici le médecin est souverain arbitre dans la discussion , car il peut invoquer ce qu'il y a de plus grave dans une société , c'est-àdire le maintien delà santé des individus. Fera-t-on chanter les élèves immédiatement après les repas? Non certes, car on ferait une chose contraire à la santé. Quelle que soit une institution, on peut dire qu'elle est mauvaise du moment où elle n'est pas en harmonie avec les lois de la conservation.
Il est démontré que les grandes inspirations, comme on les pratique dans le chant, gênent la circulation pulmo-
naire , et lorsque , par suite de la réplétion de Pestomac , la capacité de la poitrine est diminuée , ces mêmes inspirations peuvent devenir la cause de troubles profonds dans le système circulatoire. Un grand médecin préside Tune des commissions chargées de l'examen des questions relatives à renseignement du chant dans les collèges : je ne doute pas qu'il soutienne de sa grande autorité une opinion aussi incontestable.
Homère, Virgile et les récréations ont leur importance, mais la santé est plus grave que tout cela* Or, en définitive, mieux vaudrait moins s'instruire que de se dilater le cœur et les artères. Rien donc ne pourra motiver des exercices de chant après les repas. La digestion est
un acte impérieux qui réclame, pour son accomplissement, toutes les forces de l'organisme ; la fatigue du corps et de l'esprit la troublent, et par conséquent entravent la réparation si nécessaire dans un âge où on dépense tant de forces par l'animation et le mouvement.
L'heure la plus favorable pour le chant sera, au contraire, celle qui précédera les repas. Chacun sait que tous les exercices qui mettent fortement en jeu le poumon, disposent merveilleusement à Pacte digestif. Nous digérons d'autant mieux que nous avons respiré davantage; c'est par le poumon que nous consommons, et c'est l'estomac qui répare. Après une grande dépense de forces le besoin de la restitution se fait naturellement sentir.
Mais quand l'organe digestif exécute son rôle, il faut que tous les autres actes soient modérés. L'estomac est un despote; s'il entre en action, c'est pour enchaîner l'organisme.