‹ Hygiène du chanteurChapitre 15 sur 18 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Correspondances organiques. — Antagonisme du foie et du poumon. — Sympathie des organes de la voix et de l'appareil générateur.

Dans un organisme aussi parfait que ^elui de l'homme , toutes les parties se correspondent, tous les mouvements se lient ; on cherche vainement à distribuer

exactement les rôles. Les divisions qu'on rencontre dans nos livres sont purement conventionnelles et ne servent qu'à faciliter Tétude.

Au milieu de cet enchaînement des fonctions , on observe aussi des relations particulières entre certains organes, entre certains appareils. Je veux parler de ces phénomènes de correspondances que les anciens appelaient des sympathies, et que les modernes expliquent par la théorie positive de l'action réflexe des centres nerveux.

Je n'entreprendrai pas d'exposer toutes les sympathies de l'appareil de la phonation ; mais il est deux relations si remarquables, si facilement appréciables, que je dois les examiner ici. Leur étude se lie

bien à mon sujet ; elle doit me fournir d'ailleurs des données hygiéniques du plus haut intérêt.

si.

On a signalé depuis longtemps la relation qui existe entre les fonctions du poumon et celles du foie; relation qui traduit un véritable antagonisme. On sait que chez le fœtus tandis que les poumons sont dans une complète inertie , le foie , au contraire , semble compenser ce défaut d'action , et il constitue pendant la vie intra-utérine * un organe dépuratoire ;

* L'espace de neuf mois pendant lequel le produit de la conception se développe dans le sein de la mère.

il est chargé de soustraire au sang du carbone et de Thydrogène ; or nous avons vu que, du moment où le poumon est pénétré par l'air, c'est lui qui est chargé de ce rôle. Aussi a-t-on considéré le foie comme l'organe respirateur du fœtus, et pendant cette période du développement il a un volume énorme relativement à celui du poumon.

L'anatomie comparée démontre encore cet antagonisme : dans certains individus de la série animale le foie est doutant plus grand que les poumons sont plus petits. Partant de ces considérations, M. Mandl se demande * si on ne pourrait pas tirer parti de cette relation dans le

* Anat. gènér. p. 514.

traitement de certaines maladies. Cette idée me paraît extrêmement soutenable, et voici les observations qui peuvent servir à Pappuyer.

Nous avons vu au chapitre de l'alimentation que la suraction du poumon tendait à introduire dans Porganisme une grande masse d^oxygène , et par conséquent devait soustraire au sang une quantité proportionnelle d^hydrogène et de carbone.

Nous avons vu également que si les fonctions du poumon sont languissantes et Falimentation surabondante, le charbon tendait, de son côté, à s'accumuler dans le sang, et c^est dans le foie que s'observaient Pembarras et Pobstruction.

Tout homme donc qui, d\ine part, res* pire peu, c^est-à-dire qui ne fait aucun des

exercices capables d'imprimer l'activité à la respiration, et qui, d'autre part, mange beaucoup, doit avoir nécessairement des obstructions du foie.

Liebig, dans sa dix-huitième lettre sur la chimie , observe judicieusement que l'Anglais qui s'obstine à manger à la Jamaïque aulant que dans son pays, se donne une maladie de charbon. La température, sous cette latitude, étant trèsélevée , la dilatation de l'air est considérable; il absorbe par conséquent moins d'oxygène. Dans de pareilles conditions, il n'est pas douteux que si, au lieu d'exciter son appétit avec du poivre de Cayenne , il faisait fonctionner très-activement le poumon , soit par l'exercice de la parole 7 soit par celui du chant , il con-

S 207 — serverait une aptitude parfaite à la consommation cPune notable quantité d'aliments.

Le chant sera donc un moyen de dissiper les maladies du foie reconnaissant pour cause une accumulation de charbon.

On sait combien la vie sédentaire dispose aux affections de ce genre. Si Ton observe rarement cette maladie chez les religieuses dont la vie est si paisible et si régulière , c'est , comme Fa très -bien observé Tissot , quelles les préviennent par leurs chants presque continuels.

Jamais un chanteur ne s^est plaint de son foie. Reconnaissons donc que cet

exercice constitue un moyen de traitement efficace dans beaucoup de maladies

de cet organe.

A Fépoque de la puberté, le mouvement organique si remarquable qui transforme en quelque sorte Tindividu et Pappelle à des fonctions nouvelles, porte principalement sur deux appareils, celui de la génération et celui de la phonation.

Le lien étroit qui unit ces deux systèmes d^organes a été signalé par tous les physiologistes, et la simple étude du développement des parties ne permet pas de le mettre en doute.

A cette époque de la vie variable suivant le sexe et les climats , toutes les voies aériennes, le poumon , la trachée artère , le larynx , prennent un prompt développement, et la voix devient plus forte , plus résonnante , et plus étendue.

Ce brusque développement dépend si bien de celui des organes générateurs, que chez les infortunés qui , dans une nation voisine de la nôtre, subissaient, naguère, avant Page de la puberté, la cruelle opération délia castra titra, le larynx ne subissait aucune modification et la voix restait grêle et aiguë \

* Richerand (Mém. de la Soc. méd. d'émul. , t. ni; p. 326) ayant fait, à la Charité, Fautopsie

Dupuytren ayant eu l'occasion de faire l'autopsie cTun eunuque, trouva chez lui un larynx et une glotte un tiers plus petits que chez un homme qui aurait eu le même âge et la même stature.

Ces faits, outre qu'ils démontrent une relation parfaite entre la phonation et la

d'un jeune homme de quatorze ans, fut surpris, en ouvrant le larynx, de la petitesse de la glotte. Il remarqua que le développement des organes générateurs était aussi peu avancé que celui de l'organe vocal.

Il paraîtrait d'après pi js^urs auteurs que l'ablation des ovaires entraîne chez la femme des phénomènes aussi remarquables que ceux que la castration produit chez l'homme. Voici ce qu'on lit dans un mémoire de Mojon : A quelle donne aile quali sono state tolte le ovaje , l'energia deglï appelili venerei venga meno, il flusso menstruo si arresti, divengono barbate, il loro seno si awizzisca, e la loro voce acquisiti délia raucedine.

génération, semblent aussi déterminer le rôle de la voix. Nous voyons qu'elle n'acquiert sa force et sa beauté qu'au mo-* ment ou l'individu est devenu capable de ressentir et d'exprimer toutes les passions dont l'amour est le puissant mobile. Et si on vient à mutiler l'individu de telle sorte qu'il ne soit plus ni homme, ni femme, la voix lui reste, comme à l'enfant, froide et sans expression.

C'est pendant l'adolescence, alors que les organes ont acquis un complet développement, qu'il faut s'occuper du perfectionnement de la voix , tandis que pendant la première jeunesse, on se bornera à corriger les défauts grossiers d'émission du son et d'articulations des mots ; il y aurait un grand danger pour

l'organe, si avant Page de la puberté on cherchait à donner à la voix de la force et iàe l'étendue.

Ces exercices, outre qu'ils prépareront l'organe vocal à une manifestation agréable et franche des sensations, exerceront encore la plus heureuse influence sur le développement du sens intellectuel et moral.

Lorsque la correspondance entre deux appareils est aussi bien établie, il est facile de prévoir que l'un des deux venant à fonctionner trop activement, l'autre devra nécessairement ressentir des secousses appréciables.

C'est en effet ce qui arrive pour la phonation et la génération. Toutes les

fois que les organes génitaux fonctionnent outre mesure, la voix subit à Tinstant des modifications notables, qui tiennent d'une part à l'état particulier dans lequel est jeté l'organisme, d'autre part à la correspondance fonctionnelle que nous avons signalée.

C'est ainsi qu'il y a aptitude manifeste à produire les sons les plus graves du registre de poitrine, et que rémission de la voix de fausset est rendue facile. Si on attaque les notes élevées de la voix de poitrine, il y a difficulté à soutenir la tonalité, et bien que l'individu chante habituellement juste, il a une tendance invincible à baisser.

Tous ces faits étaient faciles à prévoir.

Il est évident qu'après la répétition trop fréquente d'un acte dans lequel Pindividu manifeste toute sa force, les organes de la voix doivent participer à l'affaiblissement général. Les replis vocaux, lâches et sans ressort, se prêtent mal aux vibrations rapides ; ils produisent les sons pour lesquels il faut le moins de tension et le moins d'efforts ; et si la force nerveuse , ellemême engourdie, cherche à les ébranler pour leur faire produire des sons élevés , la tenue des notes est pénible, et le ton qui baisse vient accuser l'épuisement rapide et le manque de stimulus.

On constate également dans ces circonstances une modification dans le caractère du son qui tient sans doute k la mollesse de tout le tuyau vocal.

Ses parties Coffrant plus la même résistance, les vibrations ne se communiquent plus à toutes les parties de l'appareil , et la voix reste maigre et sans portée *.

Je ne saurais donc trop prévenir les chanteurs impressionnables chez lesquels Félude de la musique a développé une exquise sensibilité , de ne pas trop s^aban-

* M. Brouc, dans son Hygiène des artistes dramatiques y a rapporté plusieurs observations de maladies des organes générateurs, qui avaient entraîné la perte de la voix.

Sainte-Marie, dans sa traduction du Traité des effets de la musique sur le corps humain, par Roger, cite un cas d'engorgement de ces mêmes organes pendant lequel le malade avait perdu complètement la voix, et les fondants ordinaires ayant été employés, la voix revint dès que l'engorgement se dissipa.

donner à la satisfaction des désirs amoureux. Les plus passionnés m'objecteront sans doute que le Rossignol chante ses amours , mais il ne chante pas longtemps. Au mois de mai, il remplit nos campagnes de ses tendres mélodies ; et chacun sait qu^en avril il est méconnaissable ; sa voix rauque et usée fait croire à la présence d'un reptible. Les amateurs qui parviennent à le mettre en cage alors qu'il exprime encore ses désirs ont la satisfaction de l'entendre chanter toute l'année : le fait est positif. Certes, je ne prétends pas qu'on doive mettre en cage tous les chanteurs, mais je dois les prévenir qu'en raison de la dépense de force opérée par le chant , et en considération surtout de cette influence récipro-

que des deux fonctions , ils doivent être modérés.

Après la reproduction, PÉlan, le Renne, le Cerf, jettent leur bois et prennent leur pelage dliiver; le Paon perd sa queue, le Faisan son brillant plumage, le Rossignol perd sa voix , et quoique Fhomme puisse faire l'amour en tout temps, il peut bien y perdre la sienne.

Cependant il serait déplacé de prêcher une froide chasteté , et il est même certain , de Tavis de tous les hygiénistes, qu^une sagesse bien entendue exerce sur la voix une heureuse influence *.

L'homme, a dit Pascal, n'est ni ange ,

* Rostan. Cours d'Hygiène, t. n, p. 431 .

ni bête , et le malheur veut que qui veut faire Pange fait la bête.

Suivons donc les lois de notre admirable organisation ; que le lien des âmes soit cimenté par celui des sens. Mais que les chanteurs n'insistent pas trop sur le ciment, et le larynx leur en saura gré.

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