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VINGT-DEUXIÈME LEÇON

Poisons du système nerveux : 1. Alcool. — 2. Tabac. — 3. Morphine. — 4. Cocaïne. — 5. Ether. — 6. Absinthe.

Poisons du système nerveux.

Un certain nombre de poisons : l'alcool, le tabac, la morphine, l’éther, l’absinthe, la cocaïne, la caféine, etc., agissent tout spécialement sur le système nerveux.

Ces poisons offrent d'autant plus de danger que leur premier effet n’est nullement désagréable. Au contraire, l'excitation qu'ils produisent, au début, entraîne plutôt une sensation de bien-être, qu’on a tendance à rechercher de nouveau. La morphine, par exemple, peut devenir un véritable besoin. On est conduit à répéter ce plus en plus souvent les injections de morphine pour satisfaire à cette véritable soif de poison, puis à en augmenter incessamment les doses. En effet, l’impression produite s’émousse par l'habitude ; les doses qui sutfisent tout d’abord deviennent vite impuissantes à produire la stimulation que l’on désire.

Agissant sur les nerfs, ces poisons influent, en réalité, sur tous les organes. Cette action à distance constitue un autre danger : il n’est, en effet, aucun organe qui ne subisse l'influence du système nerveux. Le cœur, l’estomac sur lesquels les influences nerveuses sont si puissantes, sont tout particulièrement menacés.

L'alcool est pour le système nerveux le poison le plus redoutable. On a vu, dans une leçon précédente, quelles actions multiples il exerce et quelles lésions il peut provoquer sur les organes. En dehors de cette intoxication chronique, l'alcool peut agir sur le système nerveux et sur l'organisme d’une façon brutale et aiguë. La mort rapide, etmêmela mort foudroyante, ne sont pas rares à la suite des excès d’alcool. Ces accidents sont communs chez les sujets qui ne sont pas habitués à l'alcool et même chez les buveurs endurcis, quand ils dépassent leur dose habituelle et font, par exemple, le pari stupide de boire d’un trait un plein verre d'eau-de-vie, ou surtout d’absinthe,

Ces accidents sont très graves et rappellent beaucoup ceux de l’apoplexie : perte complète de Connaissance, teinte tantôt pâle et livide, tantôt violacée du visage, suppression de tous les mouvements volontaires. La température Ss’abaisse de plus en plus. On peut souvent voir des sujets tombés ivres-morts, en pleine Campagne, succomber, en hiver, à ce refroidissement.

Chez les enfants, de très faibles doses peuvent suffire à provoquer des symptômes inquiétants. L’un de nous a vu une fillette de dix ans exposée, après avoir bu un petit verre de chartreuse pure, aux accidents les plus menagants. La mort put être évitée, mais la convalescence se prolongea pendant plusieurs semaines.

Parfois aussi les liqueurs sont falsifiées ; elles renferment de l'acide sulfurique, de la chaux, de la belladone, du datura, toutes substances qui ont la propriété, précieuse au point de vue commercial, de leur donner une saveur chaude au palais et d'augmenter beaucoup la soif. Souvent, après absorption de ces liqueurs falsifiées, on voit survenir un délire furieux et une véritable folie. Cet état nest pas moins funeste que l'ivresse complète, car

dans leur excitation les malades se livrent à de dangereuses imprudences et aux pires exceniricités.

Les boissons fermentées (vin, cidre, bière) sont, quand on en abuse, aussi pernicieuses que les boissons distil-

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Fig. 39 — Carte de la consommation de l’alcool en France (d’après J. Baudrillard).

lées. Les accidents produits par le vin pur, surtout par le vin blanc et le champagne, ne sont pas rares chez l'enfant. Même, à dose très faible, ces boissons peuvent produire une ébriété suffisante pour enlever toute raison et tout discernement; le péril est alors très réel, presque

aussi grand que dans le délire causé par les alcools falsifiés.

Pour bien apprécier les formes multiples sous lesquelles se présente le péril alcoolique, il faut connaître la teneur considérable en alcool, non seulemeni des diverses liqueurs, mais des boissons dites hygiéniques, vin, cidre, bière. Certains vins de liqueurs (madère, malaga, etc.), sont particulierement dangereux. Il: sont la source principale de l'alcoolisme chez des personnes en

Fig. 40. — Progression de la consommation de lPalcool en France {schéma de J. Baudrillard),

apparence sobres et chez des femmes qui les boivent, sans croire prendre un liquide très chargé d’alcool.

L'abus de l'alcool chez nous est un véritable fléau national.

Pour voir combien est excessive la consommation de l'alcool et des boissons alcooliques en France et dans certaines régions de la France, comparons ces régions entre elles etavec les pays étrangers.

La France consomme aujourd’hui plus de 2 millions d'hectolitres d'alcool; c'est du moins le chiffre officiel; et les chiffres officiels, en pareille matière, restent tou-

jours au-dessous de la vérité, une quantité considérable d'alcool échappant à la statistique, d’abord à cause de la fraude, puis, chez nous, par suite d’un privilège spécial accordé aux bouilleurs de cru.

Il faut placer ici une remarque qui s’applique à toutes les statistiques. En disant que la consommation totale est de deux millions d’hectolitres d'alcool, il faut entendre d'alcool à 100 degrés. C’est le seul moyen de comparer exactement la consommation d’un pays avec celle d’un autre; c’est aussi le moyen de faire le total de l’alcool ingéré dans des boissons diverses. Mais l'alcool consommé a pour titre moyen 40 degrés, de sorte que la France consomme en réalité cinq millions d’hectolitres d’eau-de-vie. Depuis longtemps, d’ailleurs, cette quantité est en augmentation, et si nous comptons l'alcool consommé par tête, ce qui est absolument nécessaire pour évaluer la consommation respective, consommation des départements et des nations, nous trouvons les chiffres suivants :

En 1850, la France consomme par habit. 1146

Mais notons qu'il s’agit d'alcool pur dont chaque litre donne environ deux litres un quart d’eau-de-vie; 3,80 représentent donc, en réalité, huit litres et demi. Notons aussi que cette moyenne est largement dépassée dans certaines villes. Elle atteint 45 litres d’eau-de-vie par habitant et par an à Cherbourg, 43 au Havre, 42 à Rouen, etc.

Si nous ajoutons à l’alcool proprement ditles boissons dites si faussement hygiéniques, nous trouvons que la consommation annuelle par tête est de 25 litres de bière, 18 litres de cidre et 79 de vin, ce qui représente 10 litres

d'alcool; nous pouvons donc dire que la consommation actuelle de la France est, par tête, de 14 litres 19 d'alcool! à 100 degrés.

Quelle est la consommation de l'étranger ?

À ne considérer que la consommation de l’alcool, sans

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Fig. 41, — Diminution de la consommation alcoolique en Europe, sauf en Belgique et en France (schéma de J. Baudrillard),

les boissons dites hygiéniques, la France vient après la Belgique, la Hollande et l'Allemagne.

Mais, si nous comptons la consommation totale des boissons alcooliques, la France occupe le premier rang, avec 14 litres d'alcool à 100 degrés par habitant, Voici d’ailleurs le tableau comparatif :

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L’alcoolisme, même chez la femme et chez l'enfant, est dans certaines régions un fléau pour les classes populaires.

En Normandie, les femmes s’alcoolisent comme les hommes. La manière de prendre le café en famille est bien caractéristique : on en boit une gorgée, qu'on remplace par de l’eau-de-vie; puis une autre, dont l’alcool vient combler le vide; et, après un certain nombre d’ingurgitations et de remplissages, vous pouvez juger s'il reste beaucoup de café dans le mélange.

Les enfants sont dressés de bonne heure à boire la goutte. Au premier déjeuner, ils trempent, comme les parents, leur pain dans l’eau-de-vie. Des rapports d'inspecteurs primaires constatent que le panier de l’écolier contient souvent une fiole de ce liquide; et les maîtresses se plaignent qu'après le repas les classes sont empestées d’une odeur d'alcool, difficile à faire disparaître.

Terminons par un calcul. Le petit verre d’eau-de-vie se vend dix centimes en moyenne. Chaque litre en contient quarante, ce qui met le litre à 4 francs vendu au détail, et l’hectolitre à 400 francs.

Nous avons dit que la France consommait environ par an 4 millions d’hectolitres d'alcool à 50 degrés; faites la multiplication, et vous arrivez au chiffre de 1 milliard 600 millions de francs, prélevés en grande partie sur la classe ouvrière! Quelle économie pour elle si, sans même se mettre au régime de l’eau, en continuant à consommer la même quantité de bière, de cidre, de vin, elle consentait seulement à se priver chaque jour de quelques petits verres d'alcool!

Ce calcul est évidemment étranger à la médecine, puisqu'il s’agit d’un calcul d'argent, mais il n’en a pas

moins son intérêt pour montrer que l'alcoolisme nuit autant à la bourse qu’à la santé.

Dans les classes plus fortunées, l'alcoolisme volontaire est plus rare. L'erreur qui consiste à regarder comme inoffensives les boissons dites hygiéniques a déjà été signalée, L'abus de certaines préparations médicamenteuses (vin de quinquina, vins toxiques), peut aussi conduire à l'alcoolisme. Le vulnéraire, l’eau de mélisse qu’on donne si souvent, en cas d’accidents, offrent aussi un danger à cause de leur richesse en alcool. Ils ne doivent pas être donnés purs aux enfants. On ne doit jamais en continuer l’emploi pendant plusieurs jours.

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