CHAPITRE IX
DES DIVERS PROCEDES EMPLOYES, CHEZ LES PEUPLES ANCIENS ET MODERNES, POUR TEINDRE LA BARRE ET LES CHEVEUX.
On fait remonter a la magicienne Médée l'origine des teintures pileuses. Le rajeunissement du vieil Eson ne serait, d'après quelques archéologues, que la métamorphose d'une chevelure blanche en une chevelure noire. L'aventure du sculpteur Myron, rapportée dans la biographie de Lais de Corïnthe (1), prouve que ces sortes de teintures étaient parfaitement connues des anciens Grecs, qui, eux-mêmes, tiraient leurs secrets de l'Inde et de l'Egypte. Les apostrophes de plusieurs satiriques de ces époques ne laissent aucun doute a cet égard. Mais ce fut surtout chez les Romains qu'on en lit un fréquent usage ; hommes et femmes teignaient leurs cheveux en noir, en blond, et, plus souvent, en blond doré, couleur
(1) Voyez l'intéressant ouvrage intitulé Physiologie des perfections et beautés de la femme.
qui fut longtemps a la mode. — Depuis un temps immémorial, les Chinois sont en possession d'un se- ; cret précieux pour régénérer la couleur noire des cheveux blancs. — Les Orientaux ont aussi leurs procédés de teinture : leurs femmes se servent journellement d'une préparation appelée surmé pour se noircir les sourcils et les cils. — Les femmes arabes et les Mauresques teignent en jaune-roux l'extrémité de leurs cheveux avec la poudre d'une plante que les in- . digènes nomment henna. — Enfin, chez nous, Européens, l'industrie teinturière annonce chaque jour de merveilleuses découvertes pour déguiser le grisonnement, ce signe précurseur d'une décrépitude prochaine.
Nous allons démontrer rapidement que toutes les préparations dont on s'est servi jusqu'ici pour teindre les cheveux sont défectueuses ou nuisibles. Les teintures composées de substances purement végétales ne tiennent point, se détrempent a l'humidité, et salissent les coiffures. Les teintures métalliques, hormis celles de fer, sont doublement dangereuses, , d'abord parce qu'elles contiennent des substances : mordantes, corrosives, caustiques, qui dessèchent oui brûlent la tige du cheveu et altèrent la vitalité de soni bulbe; parce qu'ensuite ces substances, étant absorbées et charriées dans le torrent de la circulation,, peuvent encore porter une grave atteinte à la santé générale. Aussi, quels affreux ravages toutes ces?
teintures occasionnent-elles aux lêtes grisonnantes! Les révélations suivantes pourront en faire apprécier les dangers :
L'eau de Chine n'est autre chose qu'une dissolution de nitrate d'argent (pierre infernale) dans une eau aromatique. — L'eau d'Afrique elYeau de Perse, même composition. — La crème de Tombouktou est une préparation de nitrate de plomb et d'acide hydrosulfurique. — Le double extrait mélainocome, une solution de noix de Galles, aiguisée d'acide sulfurique. — La pommade éthiopienne, un composé de chaux et d'arsenic. — Le savon de la reine d'Éthiopie, un amalgame d'huile grasse et d'oxyde de plomb. Enfin, la chaux, la potasse caustique, les nitrates d'argent, de mercure et de bismuth ; les acétates de cuivre et de plomb; les acides nitrique, sulfurique et sulfhydrique ; l'hydrosulfate de soude, etc., forment la base de toutes ces eaux, pommades et savons pour teindre les cheveux dont les annonces remplissent les journaux et dont les affiches tapissent les rues. Les maux de tête, d'yeux, d'oreilles, la perte des dents, etc., peuvent résulter de leur emploi, et, ce .qui n'arrive que trop fréquemment, la chute du peu de cheveux qu'on aurait conservés sans le funeste usage de ces teintures.
Dans les Annales d'hygiène et de médecine légale, on trouve plusieurs cas d'accidents causés par la teinture des cheveux et de la barbe. Un garçon épicier
ayant les cheveux rouges s'adressa a un coiffeur de Paris, possesseur .d'une eau infaillible, pour les lui teindre en noir. Quelques heures après l'application du spécifique, la métamorphose eut lieu complètement; mais, le lendemain, le garçon épicier fut atteint d'un érésipèle au cuir chevelu et porta plainte contre le coiffeur. MM. Marc, médecin, et Chevalier, pharmacien, furent requis par l'autorité pour analyser l'eau en question, et trouvèrent les quantités suivantes :
Chaux 50 grammes.
Oxyde de plomb. . . 2 — 40 centigr.
Silice 7 grammes.
Sulfhydrate de soude. 5 —
Eau quantité indéterminée.
Un officier, dont les cheveux étaient blond hasardé et la barbe d'un rouge ardent, se détermina à les faire teindre pour plaire à une jeune demoiselle dont il était épris. 11 consulta, à cet effet, un parfumeur qui lui vendit un flacon d'eau d'Egypte teignant les poils à la minute ; mais, deux heures après l'application de cette eau merveilleuse, l'officier sentit une vive cuisson au visage, et, s'étant approché d'une glace, il aperçut la peau que recouvraient ses favoris et ses moustaches noircie par la pierre infernale dissoute dans l'eau d'Egypte. Pendant la nuit, un érésipèle se déclara a la face ; l'homme de l'art fut ap-
pelé pour le combattre, el l'officier jura de ne jamais plus avoir la folle envie de se teindre la barbe.
Alibert cite une jeune femme qui éprouva de violentes migraines et une inflammation très-douloureuse du conduit auditif, pour avoir répandu sur ses cheveux la fameuse eau d'ébène que lui avait vendue un charlatan femelle. Mais la ne se borna point le funeste effet de la teinture, cette malheureuse victime de remèdes secrets vit passer ses cheveux a l'état de gélatine.
On rapporte, dans un journal de chimie appliquée à la médecine, l'observation suivante :
Une dame, après avoir fait usage d'une teinture, annoncée dans les journaux comme infaillible et nullement dangereuse, éprouva de vives démangeaisons au cuir chevelu, qui furent suivies d'une grave éruption pustuleuse. Ses cheveux ne tardèrent pas à tomber, en partie brûlés; quelques jours plus tard, elle fut atteinte d'une otalgie, ou maladie de l'oreille interne, à laquelle succéda un écoulement fétide. Un médecin fut appelé, et ne parvint qu'avec peine à modérer la douleur ; toutes les ressources de son art échouèrent contre l'écoulement. Plusieurs autres médecins ne furent pas plus heureux, et, malgré leurs efforts, la maladie de l'oreille persiste encore aujourd'hui, sans espoir de guérison.
Tout récemment encore, une crédule grisonnante s'étant laissé prendre a l'amorce d'une annonce ,
acheta une teinture merveilleuse qui noircissait à la minute. A peine s'en fut-elle servie, que ses cheveux se ramollirent au point de s'allonger comme du caoutchouc, et au bout de quelques heures, lorsqu'ils furent secs, ils se brisèrent comme des fils de verre. Désespérée, honteuse de cet affreux accident, au lieu de porter plainte, la pauvre dame se résigna tristement à cacher sous une perruque sa tête à moitié dépilée.
Nous avons été nous-même témoin oculaire des funestes effets de ces teintures où le sul [hydrate de soude joue le rôle principal. Plusieurs dames sont venues nous montrer leurs cheveux, dont une grande partie, attaqués par la soude caustique, étaient presque réduits en gélatine. Nous n'avons pu que déplorer ce triste accident, sans pouvoir y porter remède; car, la substance du cheveu une fois désorganisée, il n'est plus possible de la ramener a son premier état.
Ces exemples, malheureusement plus nombreux qu'on ne pense, et qui doivent être considérés comme des empoisonnements partiels, n'empêchent pas une foule d'individus aux poils roux, de femmes aux cheveux argentés, et de prétentieux grisonnants, d'avoir recours à une de. ces teintures. Nous sommes loin de les accuser de vouloir cacher sous une teinte uniforme des cheveux gris, a reflets fort désagréables; mais ce dont nous les blâmons, c'est d'accorder in-
considérément leur confiance a telle ou telle teinture, sans aucune investigation sur son origine. Une personne sage devrait d'abord s'informer de quelle source vient la teinture dont elle veut se servir; si son auteur possède les connaissances physiologiques et chimiques indispensables aux expériences qu'il a dû faire pour arriver a la découverte d'un procédé qui ne soit point nuisible. Car, en bonne conscience, quelle garantie peut offrir la teinture d'un parfumeur, d'un perruquier ou d'une épileuse, qui ne possèdent aucune de ces connaissances? Évidemment, si l'on faisait ses réflexions avant d'acheter, bon nombre de têtes n'auraient pas à déplorer la perte de leurs cheveux.
Nous expliquerons en quelques lignes la combinaison des teintures pileuses usitées avec la substance du cheveu, combinaison qui est toujours au détriment de celui-ci.
Toute teinture pileuse est composée d'un ou de plusieurs sels métalliques et d'un alcali ; ce dernier agent est nécessaire pour modifier l'affinité du soufre contenu dans le cheveu et le rendre colorable. Or, voici comment s'opère la coloration du cheveu par la teinture :
Les cheveux blonds et roux ne contiennent que peu de fer, mais en revanche le soufre s'y trouve en excès; dans les cheveux blancs le fer manque complètement, et l'excès du soufre y est encore plus con-
sidérable que dans les premiers. Il résulte de cetle composition que les cheveux blonds, roux et blancs étant mis en contact prolongé avec des sels métalliques combinés a des alcalis, il se forme autour du ' cheveu et dans sa substance même un sulfure d'argent, de plomb, de bismuth, de mercure, etc., selon le métal employé. La coloration est d'autant plus prompte, plus noire, que la teinture est composée de sels acides et d'alcalis plus actifs. Aussi, toutes les teintures qui agissent promptement, à la minute, ainsi que l'annoncent les teinturiers en cheveux, la plupart fort ignorants en fait de combinaisons chimiques, toutes ces teintures sont à rejeter, car elles attaquent la substance du cheveu, la ramollissent et la dissolvent, la dessèchent et la brûlent ; elles peuvent encore nuire au cuir chevelu et porter atteinte a la santé par l'absorption de leurs principes caustiques.
Maintenant que le lecteur connaît le mode d'action des teintures pileuses, nous allons mettre sous ses yeux les diverses préparations que l'industrie exploite largement au détriment des chevelures et barbes grisonnantes; préparations accompagnées de prospectus plus ou moins pompeux, mais dont la base est toujours un sel métallique uni à un alcali.