PREMIÈRE PARTIE
DE l'hygiène morale EHi GENERAL.
J'entends par hygiène morale cette partie de rhygiène qui enseigne à l'homme les droits et les devoirs qui lui impose son organisation et qui dérivent de besoins, de penchants, de sentiments naturels et primitifs. Le but de Xhjgihie est de diriger les fonctions de l'organisme; celui de Xhygiciie morale est de diriger les fonctions du cerveau en particulier.
Jusqu'à ce jour, tous ceux qui ont voulu parler morale à l'homme, se sont appuyés ou de l'autorité prétendue de la Divinité, création de leur cerveau, faite à leur image, ou de celle non moins arbitraire de la raison, mot ambitieux qui cache
la prétention de gouverner le monde, ou du principe de l'égoïsme enfin, principe faux et démenti par des milliers de consciences.
Aussi qu'est-il arrivé? que l'enseignement moral n'a eu jusqu'à présent rien de fixe et de scientifique. Alors que tout était religion, arts, science, industrie ; expression de la civilisation de ces temps primitifs, la morale, fanatique et servile, commandait à l'homme d'agir ou lui défendait l'action, sans daigner lui expliquer le pourquoi. La morale ou plutôt le prêtre son interprète traitait donc l'homme en esclave, dégradait sa nature et avilissait sa diefnité d'être intelligent. La civilisation grecque (0 vint ensuite lui parler, ici au nom de la raison, et là au nom de ses sens. C'était progrès , car c'était commencer à rattacher la morale à l'homme : quelques pas de plus peut-être, et une voie nouvelle et vraie était ouverte ; mais ce temps n'était pas encore venu; l'humanité était encore trop jeune, trop instinctive, trop passionnée , trop facile à subjuguer , trop peu garantie contre les erreurs, trop inexpérimentée enfin. Ici s'ouvre l'ère du christianisme, qui vient prêcher une morale de bon sens; il devait réussir, il réussit, et l'islamisme et les nombreuses divergences
(i) Voyez, pour cos considérations hisloriques, mon Jtlas liistjrit/ucde la médecine, et deux articles sur l'hisloiie de la médecine eu rapport avec l'Uistoifa du monde, dans le Journal do i'instiiut historique.
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du catholicisme^ partant fonclamentalenient des mêmes bases, allèrent répandre sur toute la terre civilisée des vérités morales, utiles et fécondes.
Cependant, l'histoire nous le prouve, tout culte a son temps; et quand ce temps est fini, s'il ne change pas de forme, il périt. Peut-être en est-il arrivé là chez plus d'un peuple moderne. Il faut le dire aussi, la partie morale de plusieurs reli£;ions est trop vague, prête à trop d'interprétations opposées, néglige trop une grande partie de nousmêmes et a le tort de substituer à la véritable raison des devoirs moraux, la crainte superstitieuse des châtiments d'un enfer, ou l'espérance intéressée des jouissances d'un paradis. Si, malgré cette absence d'enseignement moral, scientifique et positif, des individus sont moraux; si les masses atteignent quelquefois de nos jours jusqu'au plus haut degré de moralité, c'est par instinct, par imitation ou par mouvement électrique, plutôt que par intelligence d'une loi nécessaire et naturelle à tous.
Il est bien temps enfin que celle loi soit mise à la portée commune; il est temps que l'on s'adresse au bon sens, si l'on veut être entendu des masses; il est temps que l'on fasse compi-endre à l'homme, par ce qu'il est, ce qu'il doit être; car ils sont bien passés pour ne plus revenir, ces temps où la mysticité du langage devait consacrer lauto-
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rite de la parole : la science investigatrice a remplacé la foi aveugle, et la morale a besoin de s'appuyer sur une observation éclairée.
Cependant aux prêtres des dieux ont succédé les apôtres de la raison, non moins despotiques, non moins ambitieux que les premiers. Ce n'est pas l'homme, disent-ils, qui doit régner sur l'homme, c'est la raison, loi suprême de l'humanité, expression de l'intelligence souveraine. Mais cette raison, c'est eux qui en sont les interprètes, eux seuls, supérieurs par leur nature aux autres hommes , envoyés ici-bas pour les instruire et les moraliser; ils leur imposent despotiquement cette raison. A quoi bon changer ainsi de maître? cette raison, c'est encore un tyran qui veut, sans daigner expliquer les motifs de sa volonté; qui veut parce qu'il veut, qui ne souffre pas d'observation, et qui, infiniment supérieur à la nature humaine, ne saurait s'abaisser jusqu'à compter avec elle, et prétend la dominer toujours et l'anéantir même s'il le juge à propos. Ouvrez les moralistes auxquels nous faisons allusion, et vous verrez que leur loi du devoir est quelque chose de tout-à-fait inexplicable, qui, purement abstrait , ne dérive ni des besoins de l'homme, ni de sa constitution.
Aussiquel désenchantement à l'application! Cette morale toute abstraite et faite pour un autre monde, reste étrangère à celui-ci ; voulant s'y engager, elle
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s'y perd, et, dans le moment difficile, laisse l'homme aux prises avec des subtilités que toute la perspicacité de son intellioence ne saurait débrouiller. Et c'est alors que l'on voit ces prétendus philosophes se laisser entraîner à des égarements que repousse et condamne le bon sens le plus vulgaire*
Si je voulais montrer jusqu'où peut aller le sophisme en ce genre, les exemples ne me manqueraient certes pas, même dans nos temps modernes.
Non, la raison abstraite n'est pas plus faite pour commander à l'homme, que la foi crédule et irréfléchie.
Il a en lui, dans sa constitution même, des lois qu'il faut y découvrir , et bien que le dix-huitième siècle ait cru faire cette découverte, la gloire ne lui en appartient pas.
L'école sensualiste du dix-liuitième siècle venait de reléguer la religion hors du domaine de la science et de montrer le vide des abstractions. Il lui fallait puiser dans le monde réel ses principes de morale ; elle les demanda à l'homme même. Pas immense, qui séparait tout le passé de l'avenir; mais, dans ce trajet périlleux, elle échoua, parce qu'elle ne connaissait pas assez l'homme qu'elle allait interroger. Rétrécissant sa sphère et réduisant à une seule toutes ses facultés, elle ne vit en lui qu'un être dominé par l'instinct de conservation et elle crut pouvoir rapporter à l'amour de soi
iG VAITS GKNÉRArX.
toutes ses aelions. L'égoïsmc fut proclamé loi morale. A ces mots, s'éleva un cri de réprobaliou générale , et tous les cœurs généreux protestèrent contre cette interprétation arbitraire et menteuse de l'acliviié humaine. C'est en vain que les sophismes furent épuisés par l'école sensualiste pour prouver que l'homme qui meurt pour son semblable sacrifie, à sa dernière heure, encore à l'égoïsme ; les répliques furent accablantes et il resta prouvé, sans que Ton sût ni pourquoi, ni comment, que riiomme a d'autres motifs d'action que Téiioïsme.
Tout en protestant, nous aussi, et à plus de titres que qui que ce soit, contre ce système étroit et faux, ne soyons pas ingrats envers lui et n'oublions pas qu'il a eu le mérite de tourner \v premier sérieusement ses regards vers l'homme pour lui demander la loi de son existence.
C'est cette voie là même que nous voulons suivre; non plus à l'aventure, arbitrairement, sans guide, sans direclion positive, comme les sensuahstes, mais en vrais physiologistes, riiomme organique sans cesse sous nos yeux.
• Ij'homme a des devoirs moraux à remplir; mais qui lui enseignera ces devons? Est-ce à Dieu qu'il ira les demander? est-ce à la raison? non, c'est à l'homme. H , interrogera l'homme pour connaître ses lois de vie, comme il a interrogé les as-
FAITS r.i:iY: RATTX. l'y
très pour apprendre l'aùniirabic^ niécauisnie (îe leur cours.
La nature crie à l'homme : Observe-moi, si tu veux me connaître! Et Thomme, après des siècles d'eflorts pour deviner sans succès, a fini par où il aurait du commencer; il a observé ce qui se présentait à lui , et son étonnement a été grand, lorsqu'il a découvert que la loi des phénomènes de la nature était la succession même de ces pliénomènes, n'en était que l'expression résumée; que ce qui devait être enfin, c'était ce qui est réellement , non pas seulement ce qui est dans le moment actuel, mais ce qui est dans la série des siècles.
Qu'est-ce que la loi d'attraclion de Ne\\ Ion ? C'est lexpression d'iui grand fait; c'est ce qui doit être nécessairement; mais c'est ce qui est en effet, ce qui est depuis que l'on observe, ce qui sera tant que les conditions d'existence des mondes persisteront les mêmes; c en est l'expression la plus résumée, la jilus concentrée, la plus exacte, la plus rigoureuse, l'expression mathématique enfin. Que sont les lois de la physique? lincore l'expression des faits. Celles de l'^'-leclricité, du son, de la lumière, du magnétisme, de l'hydrostatique, que sont-elles encore? Rien que l'expression résumée des faits. Ce sont encore les faits réduits à leur plus grande simplicité, pi'éscîntés dans toute leur nudité. En cliimie de même, le petit nombre de lois auxquelles
on est arrivé ne sont encore que l'expression d'un certain nombre de faits.
Qu'on me dise où le fait n'est pas devenu loi, ou plutôt où la loi n"a pas pris naissance dans le fait?
En politique, n'en a-t-il pas toujours été ainsi? Lisez l'histoire d'un peuple quelconque, celle de la France ou de l'Angleterre si vous voulez, même dans les auteurs qui font jouer un si grand rôle à la Providence et à la raison : vous y verrez que toutes les garanties de la constitution anglaise, avant d'y avoir été écrites, existaient déjà de fait et n'ont été que la consécration de ce fait; ce qui a légitimé ce changement du fait en droit, c'est que le fait était conforme au vrai besoin de fliomme. Quand il est contraire à ce besoin, il n'est point érigé en droit; ou s'il l'a été par quelques circonstances, un autre ne tarde pas à le détruire. <. Et d'où vient que l'on n'ait pas songé jusqu'ici à demander au fait de l'existence humaine, la loi de cette existence? C'est, il faut le dire, que cette existence a jusqu'ici été fort mal comprise. C'est que, jusqu'à ces derniers temps, on a fait plutôt le roman que l'histoire de l'homme. Non, la vie.de l'homme n'a pas jusqu'ici été réduite à son expression la plus simple, à son résumé le plus rigoureux; n'a pas été présentée dans toute sa significative nudité. On n'avait pas encore débrouillé ce
chaos d'actions en apjjarence si diverses, souvent si contradictoires; on n'avait pas vu, au milieu de cette innombrable quantité de faits qui constituent la vie humaine, un petit nombre de faits qui les résument tons, c'est-à-dire un petit nombre de lois qui en sont l'expression.
L'homme porte avec lui, par le seul fait de son existence, un certain nombre de besoins; sa vie lui est donnée pour les satisfaire. C'est autour de ces besoins qu'il faut grouper ses actions, et nécessairement elles se rapportent toutes à un ou à plusieurs d'entre eux. Voilà ce que nous prouvent l'expérience et l'observation , celles du présent et du passé; mais ce que l'observation et l'expérience nous démontrent encore, c'est que beaucoup de ces actions destinées à satisfaire ces besoins, infidèles à leur mission, ne font qiie nuire à l'un ou à plusieurs d'entre eux. Ces actions alors ne sont pas l'expression rigoureuse de l'existence humaine, elles n'en représentent qu'un coté, et ne font que confirmer, par leur écart même, la rigueur de la loi.
C'est au physiologiste dégagé de tout préjugé, éclairé des lumières de la phrénologie i^i), qu'il ap-
(i) On trouvera souvent, dans le cours de cet ouvrage, les mots physiologie et [jhrénolo^ie inilistiiiclcmeiil emjiloyés, parce que celle dernière n'est qu'une partie de la première, et, pour nous, la partie la plus importante.
20 FAITn GRWKRAUX.
partient de dire à l'homme ce que c'est que la vie de l'homme, et par conséquent ce qu'elle doit être; ce qu'elle est en réalité, et non ce qu'elle paraît être. Mais ce qu'elle est conformément à ses besoins, c'est ce que le Créateur a voulu qu'elle fût car il a donné à l'homme une organisation, il a attaché à cette organisation certains besoins, il a fait naître dans l'homme l'activité pour les satisfaire. Et l'homme ne chercherait pas h connaître ces besoins! quels ils sont, jusqu'où ils s'étendent; comment ils se lient, s'enchaînent et se soutiennent mutuellement! I<'homme a des organes doués de vie, impatients d'action , et il ne saurait pas cpiels sont ces organes, quelle est l'action qui leur convient, quelle est la direction qui conduit le plus sûrement au but qu'il s'agit d'atteindre! ou bien , dans son fol orgueil, il voudrait connaître les besoins sans avoir idée des organes; deviner l'effet sans remontera la cause!
Le Créateur a écrit chez l'homme, en traits de cliair et d'os, sa loi, sa mission, sa destinée; et l'homme méconnaîtrait ce langage vivant, énergique, impérieux de l'organisme!
Mais, encore une fois , ou l'organisme est un mensonge du Créateur, ou c'est l'expression de sa suprême intelligence et de sa volonté, si toutefois il est permis, abaissant Dieu jusqu'à l'homme, de lui attribuer une intelligence et une volonté.
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Osez donc la consulter, cette admirable organisation; osez lui demander sa loi, et, pour savoir ce quelle doit être, allez découvrir ce qu'elle est, tout ce qu'elle est tout entière.
Comment un tel langage ne s'est-il pas jusqu'ici fait entendre des hommesPet quels scrupules pourraient nous arrêter? Les païens avaient peuplé la terre et le ciel d innombrables divinités; le christianisme fut-il moins religieux en chassant tous ces dieux subalternes pour n'en reconnaître qu'un ?
Les peuples effrayés jadis s'agenouillaient devant le dieu du tonnerre^ le suppliant de retenu- la foudre entre ses terribles mains.
Est-ce une impiété maintenant de reconnaître^ dans le tonnerre , la décharge électrique d'un nuage?
Vous le voyez : avant la science, l'iiomme place Dieu partout ; il l'appelle à son secours pour tout expliquer, parce qu"il ignore tout; mais, par le fait, il n'explique rien ; et quand il dit : Dieu est la cause de tel phénomène , cela équivaut à ces mots: Tel phénomène est pour moi un mvstère. Ainsi il a dit d'abord du tonnerre; mais aussitôt que Franklin eut osé dérober au ciel sa foudre ( Kripuit cœlo fuhneii sceptruinque tyraiinis ), le tonnerre ne fut plus un mystère, ce fut un fait clair, net, intelligible; et le mystère fut reculé au-
delà, dans le domaine des causes inaccessibles ; et Dien, reconnu comme la cause première de l'univers, des mondes, de la nature et des êtres créés, cessa de servir de voile à l'ignorance.
Le hasard prend quelquefois sa place ; mais qu'est-ce que le hasard? Écoutons Tiaplace.
« Au milieu des causes variables et inconnues que nous comprenons sous le nom de hasard ^ et qui rendent incertaine et irrégulière la marche des événements, on voit, à mesure qu'ils se multiplient, une régularité frappante qui semble tenir à un dessein, et que l'on a considérée comme ime preuve de la Providence. Mais, en réfléchissant, on reconnaît bientôt que cette régularité n'est que le développement des possibilités respectives des événements simples , qui doivent se présenter plus souvent lorsqu'ils sont plus probables. » {^Essai philosophique sur h' s probabilités^
Laissons donc de coté les explications tirées de Dieu et du hasard, et abordons notre véritable sujet d'étude, l'homme physiologique.
L'homme est un être actif; il est poussé à l'action : l'par des impressions reçues sur ses sens, 1" par des sensations internes.
' De ces impressions sur ses organes résultent des besoins nombreux, mobiles de toutes ses actions. Ou bien l'homme obéit immédiatement à la stimulation du besoin, et il est alors presque toujours
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instinctif, presque jamais moral, ainsi que nous le verrt)ns; ou il n'agit qu'après avoir réfléchi , ou la réllexion l'engage à s'abstenir. Dans tous les cas, pour qu'il y ait moralité, il faut que Tacle parte des sentiments supérieurs, et soit approuvé par l'intelligence. Alors il y a délibération et liberté du choix.
Si l'intelligence a la puissance de se faire entendre, si les sentiments supérieurs parlent assez haut pour se faire écouter, l'homme libre se décide pour l'acte moral. Placez ce même homme dans d'autres circonstances, et il pourra arriver que son intelligence se trompe, que ses sentiments généreux soient étouffés, et qu'cà ce premier acte moral en succède un immoral ([ui sacrifie l'intelligence ou les sentiments supérieurs.
Etudions donc maintenant les conditions qui font ordinairement Ihomme moral.
Une erreur imiversellement répandue , c'est de croire que toute action immorale appartient à un caractère essentiellement immoral; et, à l'inverse, que toute action morale e«t le fait d'un caractère essentiellement moral ; de sorte que si une bonne action a été faite par un malfaiteur; par exemple, on s'en étonne juscju'à l'incrédulité; on la nie, ou on cherche à l'expliquer par quelque motif qui en détruise le mérite.
Combien toutes ces idées sont fausses , comme
'j4 faits (;i:.M':nAiix.
elles sont en contradiction avec l'expérience journalière, avec l'observation des niasses (i) !
L'homme ne présente-t-il pas tous les contrastes? y a-t-il quelque chose d'impossible dans le caractère de l'honuTie? Les hommes les plus pervers n'ont-ils pas encore à revendiquer quelque bonne action, et les meilleurs n'ont-ils pas à se rcpi'ocher plus d'un acte contraire a leur conscience, plus d'une faiblesse indigne d'eux?
Enfin, l'homme toujours le même, toujours égal, ne faisant jamais le mal, pratiquant toujours le bien, où est-il ?
Ce n'est point à une telle perfection que l'humanité peut atteindre , ou du moins si quelques êtres privilégiés paraissent s être élevés jusqu'à cette hauteur, l'immense majorité, la presque totalité des hommes s'en est presque toujours tenue fort éloignée; et le plus grand service à rendre aujourd'hui à la société, ce serait, non pas de prêcher aux hommes des préceptes abstraits de morale, mais de leur enseigner la loi des causes qui les poussent au bien, et la loi de celles qui les portent au mal ; car, ne vous y trompez pas, il y a encore ici des lois, malgré l'influence du libre arbitre.
(i) Voyez, en preuve, le Discours de M. Appert à la Société phrénologiijue, en i832. Journal de la Soc'icfé phrctio logique, [, I , p. i44-i3i.
FAITS GtiNERALX. ^5
T.aplace et JM. Ouetelet vont nous fournir des preuves à l'appui de notre assertion.
« On reconnaît dans les faits qui regardent l'homme, comme dans les faits physiques, dit INÎ.Queteiet, une dépendance intime entre les effets et les causes, et une sorte de périodicité annuelle dans les causes. Plus le nombre des individus est grand, plus la volonté individuelle s'efface et laisse prédominer la série des faits généraux qui dépendent des causes en vertu desquelles la société existe et
se conserve (i).
« Tous les événements, dit Laplace, ceux même qui , par leur petitesse, semblent ne pas tenir aux grandes lois de la nature, en sont une suite aussi nécessaire que les révolutions du soleil. Dans l'ignorance des liens qui les unissent au système entier de l'univers , on les a fait dépendre des causes finales ou du hasard, suivant qu'ils arrivaient et se succédaient avec régularité ou sans ordre apparent ; mais ces causes imaginaires ont été successivement reculées avec les bornes de nos connaissances , et disparaissent entièrement devant la saine philosophie , qui ne voit en elles que l'expression de l'ignorance où nous sommes des véritables causes. «(Essai , etc., p. -2-5.)
« Les rapports des effets de la nature , dit-il en-
(i) Annales d'hyglénc publique, [• IX, p. ôiu.
core ailleurs, sont à fort peu près constants, quand ces effets sont considérés en grand nombre. Ainsi, malgré la variété des années, la somme des productions pendant un nombre d'années considérable est sensiblement la même ; en sorte que l'homme, par une utile prévoyance, peut se mettre à l'abri de l'irrégularité des saisons en répandant également sur tons les temps les biens que la nature distribue d'une manière inégale. Je n'excepte pas de la loi précédente les effets dus aux causes morales. Le rapport des naissances annuelles à ia population, et celui des mariages aux naissances, n'éprouvent que de très petites variations. A Paris, lé nombre des naissances annuelles est à peu près le même, et j'ai ouï dire qu'à la poste , dans les temps ordinaires ; le nombre des lettres mises au rebut par le défaut des adresses^ change peu chaque année, ce qui a été pareillement observé à Londres. » {Ihid., p. 75-6.)
« Il suit encore de ce théorème que dans une série d'événements indéfiniment prolongée l'action des causes réeiilières et constantes doit l'emporter à la longue sur celles des causes irrégulières. "(P. 76.)
L'observation des individus ne fait pas découvrir ces lois , mais celle des masses donne la preuve irréfragable de son existence. Les recherches de M. Quetelet sur cet objet ont déjà mis au
jour quelques grandes vérités , et nous disons , avec M. Villermé, que Vhomme est autant le produit de son atmosphère phjsique et morale que de son oj'gajusatioii ; nvAis, nous demandons que ies recherches statistiques portent sur les circonstances de l'organisation aussi bien que sur les circonstances extérieures, et c'est ce qui manque à ces sortes de travaux.
La statistique appliquée au moral de l'homme ! voilà une tentative qui va émouvoir bien des scrupules et exciter plus d'un sourire d'incrédulité. Et qu'est-ce cependant de si extraordinaire ou de si absurde? C'est l'observation rigoureuse, exacte des actions de l'homme en rapport avec son organisation d'un côté, et avec les circonstances environnantes de l'autre ; c'est l'art de rapprocher, parle calcul, d'un certain nombre d'effets, un certain nombre de causes, pour connaître dans quels rapports les uns se trouvent vis-à-vis des autres.
Et, en définitive , où pourrait être le danger de ce rapprochement? Si tout est arbitraire, si tout est une affaire de hasard dans le monde de l'activité humaine, le calcul ne saisira rien de précis ; que s'il saisit quelque chose, ce qu'il découvrira sera en rapport avec les données de l'expérience vulgaire, de la raison et du bon sens , n'en sera c|ue la conhrmaliori ; car si la statistique y était contraire, c'est cpi'il y aurait erreur de calcul, ou bien
'20 FAIlS GENERAUX.
oubli de quelque circonstance importante, et alors il faudrait s'en défier. Mais quand elle vient confirmer ce que nous dit déjà l'expérience, elle nous est d'un secours immense, car elle porte la démonstration de la vérité aussi loin que possible.
Et qui ne sait que ce n'est pas sans résultat que le calcul des probabilités a été appliqué même aux jeux de basard ? Pour s'en convaincre, il suffit de lire le précieux ouvrage de Laplace sur ce sujet, ouvrage rempli des plus belles vues philosophiques.
Mais tous les résultats donnés par l'observation des masses sont relatifs aux masses seulement , et ne sont point applicables aux individus ; ils nous fournissent des lois générales, et non des lois particulières. Combien n'éclairent-ils pas à nos yeux cette nature humaine si compliquée î Comme ils débrouillent le chaos des faits particuliers !
Remarquez que toutes les sciences er! sont là , et qu'il leur faut l'observation des masses pour sortir de l'ornière et briller de vérités éclatantes pour tous.
Faire de la statistique morale, faire de la physiologie , de la phrénologie , pour arriver à découvrir la loi des causes qui portent au bien ou au mal , cela ne suppose-t-il pas la connaissance de ce qui est bien et de ce qui est mal en fait d'actions ?
L'hommeqiiipens'eetcomprend ce qu'il fair, c'està-dire tout homme, excepté lidiot, le frénétique ou l'aliéné, agit pour satisfaire un besoin réel parle déploiement d'une faculté. ^Maintenant comment se fait-il que tous les besoins étant, suivant leur institution naturelle, nécessaires à l'existence complète de l'homme, toutes les facultés étant fondamentalement morales, les actions qui en dérivent soient tantôt utiles, tantôt nuisibles; aujourd'hui vertueuses, demain criminelles?
C'est l'étude de ces facultés mêmes qui nous l'apprendra.
C'est l'histoire naturelle de l'homme qui nous dira comment la moralité s'introduit dans les actes de la vie; comment certains actes sont purement instinctifs et communs à l'homme et aux animaux; comment d'autres correspondent à des besoins plus relevés; comment d'autres encore font de la vie de l'homme une existence à part dans l'animalité; enfin comment chacun de ces besoins, chacune de ces facultés correspond à une organisation de plus en plus complexe, de plus en plus élevée, l'homme, chef-d'œuvre de la création, en possédant une à laquelle nulle autre ne saurait se comparer. Cette physiologie nous prouvera que rien n'est arbitraire dans l'organisation, que rien ne doit l'être dans les fonctions, c'est-à-dire dans la vie; qu'il y a une règle que ion n'a pas trouvée, parce que
3o FAITS GÉNÉRAUX.
l'on n'a pas pensé à la chercher; qui s'offre d'ellemême au naturaliste, et qui a pour elle toute l'autorité du grand fait de l'existence des êtres orgRnisés.
L'homme vit, et puisqu'il vit, il a droit de vivre; pour vivre il faut qu'il se nourrisse, et le premier de ses besoins est celui de l'entretien de sa vie. Ce besoin comprend non seulement celui de prendre des aliments, mais encore celui de respirer de l'air, celui de se mouvoir^ celui du calorique et des autres puissances impondérables, celui des exonérations ou rejet des matières devenues inutiles à la nutrition. Tous ces besoins, perçus par l'intelligence, poussent l'homme à agir pour les satisfaire; il agit, il se meut, il reconnaît ce qui lui convient, et accomplit les actes préparatoires de la nutrition. Là s'arrête sa puissance et l'intervention de sa volonté; le phénomène de la nutrition s'opère chez lui comme chez l'animal ; son corps grandit et acquiert son développement voulu. Une fois parvenu à ce point, il compense ses pertes par des réparations proportionnées, jusqu'à ce que, les premières l'emportant sur celles-ci, le corps dépérisse et se meure.
Mais est-ce là tout l'homme physiologique? non certes; c'est en vain que la philosophie spéculative voudrait soustraire à notre observation cette immense série de besoins qui complètent son exis-
FAITS GENERAUX. 'Il
tence, ses innombrables sensations, qui ne sont que le résultat des fonctions de ses nerfs, ses affections, ses passions^ ses sentiments qui ébranlent si profondément son organisation à laquelle ils se rattachent étroitement; enfin ses facultés intellectuelles dont le développement de son cerveau nous donne l'exacte mesure.
En effet, au besoin de se nourrir se joint bientôt celui de se rapprocher de son semblable; l'enfant naissant éprouve le besoin de s'appuyer sur le sein de sa mère, l'homme adulte recherche son semblable; ainsi naissenl les affections de famille, les passions du cœur, l'amitié et l'amour. Dira-t-on que dans tout ceci il n'y a que de l'intelligence? Mais qui ne voit que toules ces affections sont antérieures à l'intelligence^ qu'elles naissent avant elle, quelles se développent souvent à son insu, souvent malgré elle, qu'elles la dominent chez un grand nombre d'hommes? Elles ont leur source dans une émotion de la sensibilité, dans une impression faite sur les sens ; et l'intelligence, quand elle s'en mêle, ne vient qu'après, pour les condamner ou les approuver, pour y obéir le plus souvent, quand elle devrait les commander. Leur point de départ est tout physiologique; aussi retrouvonsnous ces affections chez une grande partie des animaux, non plus cfiez tous, comme les besoins de nutrition. Ainsi, par ces derniers, l'homme tient
de l'animal; mais tandis que les besoins de nutrition sont les seuls que possèdent un bon nombre d'animaux, et qu'ils dominent du moins presque toute l'existence des autres , ils n'en remplissent qu'une partie cliez l'honinje; viennent ensuite les premières affections dont une partie de l'animalité est privée et que l'autre partage avec l'homme, mais seulement en germe et sans que l'intelligence s'en mêle, à très peu d'exceptions près du moins.
Déjà nous pouvons le conclure de ce que nous venons de dire, ce n'est point par les besoins instinctifs que l'homme peut s'élever au-dessus de l'animal ; il peut bien, il est vrai, y consacrer son intelligence et se distinguer encore par là de l'animal ; mais, remarquez-le bien, ce n'est pas par un besoin plus grand, par un appétit plus vorace, c'est par l'introduction de son intelligence, c'està-dire par l'emploi de facultés dont l'animal n'a aucune trace ou n'offre que d'imperceptibles rudiments ; c'est donc, dans le fait, non par les besoins instinctifs, mais par d'autres besoins supérieurs à ceux-là, que l'homme s'élèvera, dans ce cas-là même, au-dessus de l'animal.
Par les besoins d'affection et d'attachement, l'homme peut-il prétendre à surpasser l'animal? Certainement oui, et par une double raison :
D'abord parce que ces besoins sont étrangers à
beaucoup d'animaux^ et n'existent que chez ceux déjà assez haut placés dans l'échelle des êtres animés; en second lieu, parce qu'ils sont beaucoup plus étendus, parce qu'ils existent chez l'homme par eux seuls et pour eux seuls; car l'homme s'attache, aime et s'unit, d'abord pour satisfaire ce besoin primitif d'affection ; puis il retire de ces affections des jouissances étendues ; puis il les fait servir, non pas seulement à la satisfaction des premiers besoins, mais surtout au développemeut de ses sentiments supérieurs et de son intelligence, tandis que l'animal ne s'associe généralement que pour pourvoir à sa subsistance ou pour se reproduire; de sorte que c'est par exception que l'on voit, chez quelques espèces, l'attachement exister par lui-même et pour lui-même, comme chez le chien, l'éléphant, etc.; toutefois, dans aucun cas, ces affections ne sont mises au service de l'intelligence ou des sentiments supérieurs, et n'ont pour but l'amélioration de l'espèce ou de l'individu.
Ainsi, les besoins d'attachement commencent déjà à élever l'homme au-dessus des animaux, et par leur nature même, et plus encore par leur emploi. Cependant, nous ne sommes pas jusqu'ici hors du domaine de la physiologie; sans en sortir encore, et tout en restant dans l'observation de l'organisme vivant , nous trouvons, dans des besoins supérieurs aux précédents, de bien plus puis-
34 FAITS GÉNÉK\UX.
sants motifs de supériorité de l'homme sur les animaux.
Les perceptions au moyen des sens , bien qu'elles soient plus étendues chez certains animaux que chez l'homme , donnent cependant à celui-ci un caractère de supériorité extrêmement remarquable , moins par la nature même de ces perceptions , que par l'application qu'il en fait dans les arts et l'industrie; car l'homme ne se contente pas de percevoir les qualités des corps, il les rapproche , les combine à l'aide de son intelligence , les reproduit , et modifie la nature ellemême. L'animal perçoit aussi les corps et leurs qualités, du moins l'animal élevé; il distingue les couleurs , la forme, la résistance, l'odeur, la saveur, la résonnance, la masse, le nombre, la disposition relative; mais il ne reproduit point ces qualités, ou ne le fait exceptionnellement que dans le but de satisfaire ses premiers besoins ou quelques affections, et très imparfaitement alors, jamais pour le seul plaisir de les reproduire ou pour le perfectionnement de son intelligence; tandis que l'homme, en exerçant ses facultés perceptives, a pour but , d'abord la satisfaction des pretuiers besoins, il est vrai, mais ensuite le plaisir même de cette perception, et surtout de favoriser le développement de ses autres facultés. Ce sont spécialement ces besoins qui fournissent à la ré-
flexion des matériaux pour diriger les affectior.s et les sentiments, et pour couronner le cheld'œuvre de l'intelligence, en remontant des effets aux causes.
x\insi, l'homme, en se livrant à l'exercice de ses facultés perceptives , a bien encore quelque chose de commun avec l'animal; mais l'extension qu'il leur donne, et surtout l'emploi qu'il en fait, l'en distinguent notablement , et lui impriment déjà un caractère propre, un cachet de prééminence.
Nous arrivons ainsi successivem>enî à des besoins plus relevés, qui concentrent moins l'homme en lui-même, qui agrandissent la sphère de ses facultés jusqu'à son semblable, et le lui font connaître, non pas seulement à l'extérieur, mais à l'intérieur, dans l'intimité de son être; qui lui donnent le sentiment de ce qui est beau, de ce qui est bien; enfin, qui le transportent du réel au possible , qui étendent le sentiment de son existence au-delà du momeni, bien loin dans l'avenir.
Ces sentiments supérieurs, l'animal en est dé-» pourvu , ou n'en a que l'ébauche, le rudiment incomplet, tandis qu'ils ont l'extension la plus grande dans l'humanité, qu'on les voit même dépasser les bornes voulues, faillira leur mission en transgressant leur but, et jeter l'homme clans des excès qui, par leur origine même, ont quelque chose de moins condamnable que ceux qui n'a-
boutissent qu'à la satisfaction des premiers besoins , mais qui n'en sont pas moins repréhensibles aux yeux de la raison, car ils troublent la sainte harmonie de l'organisme. Vous trouverez des animaux doués d'un appétit plus vorace que lui, pourvus de plus amples poumons, de sens plus parfaits, d'une vue plus perçante, d'une ouïe plus fine, d'un odorat plus habile, d'un goût plus délicat: vous en trouverez de supérieurs à lui par les instincts de destruction et de combat, par la force même de l'attachement considéré comme instinct pur, et non comme mélange d'instinct et de raison ; mais , loin d'en rencontrer aucun qui le surpasse par le sentiment du beau , par celui du juste et de l'injuste, par le caractère et la volonté ferme, vous verrez que la plupart des espèces en sont entièrement privées , et que si quelques unes en offrent quelques traces, ce sont toujours des germes imparfaits.
Ainsi le physiologiste voit l'homme, ainsi il voit l'animal, et cette vue simple, vraie, sans préjugé, sans partialité, sans enivrement de lui-même, sans mépris pour les êtres créés , lui assure déjà une place infiniment au-dessus d'eux par le fait et par le droit qui dérive imprescriptiblement de la persistance de ce fait à travers tous les siècles et par tous les lieux de la terre. Il est déjà aussi sur de sa supériorité sur l'animal, qu'il est certain que le
soleil est le régulateur des saisons, la source principale de la chaleur de la surface du globe, et la condition de vie des êtres qui habitent cette terre.
Et cependant le physiologiste ne s'arrête pas là , il pénètre encore plus avant; il sent qu'il n'a pas encore disséqué tout l'organisme humain, et qu'après les besoins de nutrition, de réaction, d'attachement, de perception, de sentiments moraux , il y a encore des besoins que Fhomme est porté à satisfaire par sa nature, par son organisation même: ceux de la réflexion, de ce retour sur ce qu'il a vu, surtout ce qui a fait impression sur lui, sur toutes les sensations qu'il a éprouvées, sur tous les sentiments dont il a été ému.
L'homme a besoin de penser, non pas seulement au présent, mais à l'avenir, soit qu'il tourne sa pensée vers les premières nécessités de la vie, soit qu'il l'applique aux autres; dans tous ces cas, il fait preuve d'une faculté de comparaison, et surtout d'une faculté de causalité qui , par leur immense développement, lui sont vraiment propres.
Certainement, l'animal compare et juge, car toute perception distincte suppose une comparaison et un jugement; certainement, son instinct sent quelquefois cet argument : /?oj-^ hoc ^ ergo propter hoc ^ et , par conséquent, il remonte quelquefois de l'effet à la cause ; mais ce travail est chez lui toujours primitif, simple, rudimentaire
immédiatement rattaché aux sensations actuelles ou au souvenir récent des sensations passées j mais il ne sort jamais de cetle sphère, tandis que l'homme, ainsi que M. Broussais l'a parfaitement prouvé (i), compare non seulement ses sensations ou les objets de ses sensations, il compare les sensations, les sentiments des autres aux siens; il compare ses jugements entre eux et à ceux de ses sem- ])lables ; il compare, juge et conclut de l'effet à la cause, non seulement pour satisfaire à ses besoins de nutrition, d'attachement et de perception, mais parce qu'il veut améliorer sa position et se perfectionner lui-même; parce qu'il sent que c'est un besoin impérieux , un devoir de sa condition d'homme.
Ne demandez donc plus maintenant comment on peut distinguer l'intelligence de l'homme de celle des animaux ; demandez plutôt en quoi elles se ressemblent toutes deux , car elles diffèrent certainement plus que la mousse ne diffère du chêne, que le polype ne diffère d'un mammifère tel que le chien ou l'éléphant.
A ces facultés de comparaison et de causalité se rattache celle de l'abstraction , cjui n'en est que l'applicatior), dont l'homme seul est capable. Mais remarqui z ceci : la faculté d'abstraire ne peut pas
(t) Cours de plircnobgie. Paris, i836, in-S.
être séparée des autres: elle en part, elle y revient sans cesse ; l'homme abstrait, parce qu'il a senti , parce qu'il a observé; il abstrait pour observer encore; c'est un besoin qui, pour être satisfait, s'appuie sur les autres besoins; il est le complément de l'organisalion, mais il en fiiit partie, et le p!iysioIogiste le voit grandir et se perfectionner avec elle, et avec elle aussi subir les altérations de la maladie.
Tel est l'homme observé du point de vue physiologique : il a des besoins, il veut les satisfaire , et, pour accomplir cette volonté, qui est aussi sa loi, il parie, il agit, et dès lors, dès qu'il sait ce qu'il dit, dès qu'il sait ce qu'il fait , il encourt la responsabilité de sa parole et de son action; il se décide pour le bien ou pour le mal, il devient vertueux ou criminel; en langage physiologique, il accomplit ou il viole la loi de son organisme.
Tous les besoins que nous avons passés en revue existent, tous ont droit d'exister; c'est leur ensemble qui complète l'organisme tiumain , et aucun ne saurait être négligé sans une violation flagrante de la loi de l'humanité, sans une insulte à la cause créatrice. Trouvez la bu d'activité des facultés qui correspomlent à ces besoins, et vous aurez la loi morale. .-%'
Les besoins de nutrition et de conservation sont impérieux , ils veulent être satisfaits sans retard ,
/\0 FAITS r.KNÉRVlIX.
et si riiomnio les méprise et les méconnaît, son organisnie se détruit, l'indivich: est anéanti ; aussi la nature a-t-elle fait ces besoins très puissants, aussi leur a-t-elle donné un appareil organique fort et capable de mouvoir énergiquement la masse de son corps et d'entraîner rapidement sa détermination. 1 ^
Le premier devoir de l'homme, c'est de pourvoir à sa subsistance, et d'assurer sa vie contre les causes de destruction qui l'assiègent, vie animale et peu relevée sans doute, mais sans laquelle il n'y en a pas d'autre possible. Nier cette loi de l'homme, c'est nier ce qu'il y a au monde de plus certain , c'est fermer les yeux au spectacle de l'univers , c'est se laisser dominer par une préoccupation étrangère à l'observation impartiale. Mais si l'homme doit vivre , c'est pour pouvoir satisfaire ses autres besoins, c'est pour pouvoir donner l'essor à ses autres facultés. Il trahit sa mission s'il ne vit que pour vivre, car il néglige d'autres devoirs; le plus souvent, il peut remplir tous ces devoirs; mais lorsque la lutte s'établit entre plusieurs d'entre eux, lorsque, par une fatale nécessité, pour vivre^ il faut qu'il manque à d'autres (îevoirs, alors il interroge ses autres facultés, il consulte ses sentiments les plus élevés, il appelle à son secours les lumières de son mtelligence, et 31 fait un choix.
FAITS r.ÉNÉRAl'X. {\ \
Alors, quelquefois les premiers besoins sont sacrifiés, et l'homme se résigne à subir la destruction de son organisation ; il fait bien, si son choixest réellement libre et éclairé; il fait mal, s'il s'est laissé subjuguer par un penchant, par une affection, par une passion , par un besoin quelconque, aux dépens de ses autres facultés. Que l'homme respecte son organisme, qu'il en connaisse tous les besoins, qu'il en comprenne l'harmonie, qu'il se soumette à ses lois , et jamais il n'aura lieu de se repentir.
Si des besoins de nutrition et de conservation nous passons à ceux d'affeciion , nous les trouvons exprimés énergiquement par les organes ; nous voyons qu'ils ébranlent violemment tout son être, et qu'ils l'entraînent précipitamment à l'action ; la nature leur a accordé une voix expressive , afin qu'ils se fissent entendre, et qu'ils fussent écoutés; caries affections nous aident puissamment à vivre; car ce sont elles qui nous procurent les plus vives jouissances; car Ihomrae qui ne les connaît pas ;, n'a qu'une existence triste et froide, incomplète enfin, et n'est homme qu'à demi.
Cependant souvent ces affections nous troublent et nous égarent, souvent elles se trouvent en conflit avec les sentiments moraux ou avec la raison; que faire alors;' S'arrêter d'abord pour donner le temps à la réflexion d'intervenir, reconnaître le vé-
t\1 FAITS GÉNÉRAUX.
ritable but de nos besoins, et voir si nous ne sommes pas entraînés à dépasser ce but, et si par là nous ne nous exposons pas à détruire l'harmonie de nos fonctions, à troubler l'ordre de notre économie, et , en sacrifiant tous nos besoins à l'un d'eux , à détruire les conditions de notre existence même. C'est donc encore ici la même loi qui préside à nos actions; c'est toujours une balance dont il faut que les poids soient égaux. Appliquons la même règle aux autres besoins, à ceux de perception, comme à ceux de moralité, comme à ceux de réflexion, et nous résoudrons, à leur occasion, de la même manière, les mêmes difficultés. Il n'y a pas à prétendre que les besoins d'intelligence étant supérieurs aux autres, ils doivent les dominer à leur profit; non, le seul droit que la nature leur accorde, c'est de les éclaiier,de les diriger, non pas de les étouffer ou de les anéantir , sous peine de sacrilège, sous peine de réprobation générale, sous peine de désobéissance forcée. L'histoire nous le prouve; c'est en vain que certaines religions, ou plutôt certaines sectes religieuses, ont commandé à leurs ministres de faire taire le besoir) de reproduction; pour quelques uns qui ont obéi à cette
loi contre nature, combien d'autres y ont en secret
désobéi?
Non, aucune faculté, quelque supérieure qu'elle
§oit,n'a droit d'eu étouffer une antre, pas plus
que l'homme le plus fort n'a droit d'attenter au plus faible, ou le plus éclairé au plus ignorant. Tous les besoinS; comme tous les hommes, existent au même titre; et si le seul droit qu'aucun de ces derniers puisse exercer sur les autres soit celui de l'aider à accomplir sa véritable destinée, le seul empire qu'une faculté puisse légitimement exercer sur les autres, c'est d'assurer leur exercice régulier, leur complet développement.
■ Me demandera-t-on maintenant d'où je tire cette loi morale, et à quel titre je l'impose à l'humanité? Je ne l'impose pas, je la trouve dans l'organisme, exprimée par des organes que je vois fonctionner. C'est le grand fait de la constitution humaine que j'érige en loi. Je puis ne pas connaître tous ces organes, je puis me tromper sur la signification de quelques uns d'entre eux, je puis ignorer quelques tmes de leurs fondions; mais l'autorité de ma loi est respectable, elle est sacrée, car elle réside dans les entrailles mêmes de l'humanité. ^
Si j'ai fidèlement exprimé ma pensée, il doit être évident qu'à la physiologie seule il appartient de poser les lois de l'activité humaine ; à la physiologie seule, parce qu'elle seule connaît l'organisme et ses besoins. C'est de l'histoire de ces besoins, que nous voulons faire sortir une hygiène morale. Poui' cela il faut les parcourir tous, en nous arrêtant
44 FAITS GÉNliRA.UX.
spécialement sur ceux que l'on appelle nnoranx^ et montrer leurs rapports mutuels; comment un besoin purementinstinctif peut servir d'instrumentà un besoin moral; quel empire celui-ci doit exercer sur le premier; ainsi nous ramènerons la vie de l'homme à une question de physiologie.
Les progrès modernes de la science veulent qu'aux questions du spiritualisme et du matérialisme soit substituée celle du physiologisme, dont il nous importe de caractériser la véritable tendance.
Le physiologisme ne dit point : Tout n'est que matière ; au-delà de ce que nous voyons, de ce que nous sentons, il n'y a plus rien, et la matière explique tout. Il ne dit pas non plus : Au-delà de la matière est l'esprit qui fait mouvoir la matière, inerte de sa nature, qui sent, qui pense, qui veut, qui est douée de telles et telles propriétés ; par conséquent le physiologisme n'est jusqu'ici ni matérialiste, ni spiritualiste. Tandis que le matérialisme, infidèle à sa tendance et à l'esprit de son système, part de l'idée tout abstraite ^^ matière (car la matière est une abstraction), tandis que le spiritualisme, abusé par les mots et dupe du langage, part de l'idée négative di immatériel et d'infini, le physiologisme part du fait positif àe V existence des corps, et avant d'arriver à la question de l'existence ou de la non-existence de l'esprit et de la
matière comme choses opposées ou identiques ; avant de chercher à pénétrer la nature intime de ces corps qui nous frappent, il vent les connaître, au moins en ce qui nous est appréciable; il étudie leurs qualités physiques, il observe les changements qu'ils subissent, leurs mouvements ou leurs actes, il note les circonstances qui accompagnent leurs modifications, c'est-à-dire les conditions de leur existence, et il déduit de cette observation les lois qui les régissent. A-t-il résolu la question du spiritualisme et du matérialisme ? non ; mais il s'est passé de cette solution, et a constitué une science positive antérieure à la science de l'ontologie ou de l'être en général. Le physioiogisme doit donc être également agréé de tous les honnnes qui marchent avec le siècle.
Il ne nous reste maintenant qu'à le voir à l'œuvre et tenir ses promesses.
Considérant les besoins de l'homme comme autant de puissances actives, comme autant de fiicultés, nous devons les passer successivement en revue pour constater leur origine et leur but fondameutal, pour voir comment elles dévient de ce but, soit en le dépassant, soit en n'atteignant pas jusque là, et pour établir la règle qui doit les diriger. Nous saurons ainsi ce que chacune d'elles a droit d'exiger des autres, chacune suivant son utilité et sou autorité hiérarchique.
Dans cet examen, nous conformant à la méthode physiologique que nous avons déjà eu l'occasion d'appliquer à l'hygiène dans notre cours à la Faculté de médecine, nous considérerons l'homme, non pas comme un être isolé et indépendant, mais, tout au contraire, comme un être placé au milieu de la nature et soumis incessamment à une infinité d'influences nécessaires à son existence. « C'est sous l'influence de ces nombreuses causes d'excitation (les puissances physiques et chimiques), dit M. Broussais^ que la vie se maintient. Elle en dépend à ici point, que si ces causes viennent à manquer, la mort est inévitable. On a beaucoup exalté la puissance vitale, la force conservatrice; cette force est sans doute faite pour exciter notre admiration, mais il ne faut pas trop lui accorder. On a représenté l'homme pour ainsi dire comme indépendant et libre au milieu de la nature, à laquelle il semble commander. Voulez-vous juger de sa prétendue indépendance ? Il n'est besoin , pour le terrasser, de recourir à des puissances d'une activité héroïque, comme le poison, le feu, l'explosion d'un volcan; contentez-vous de le soustraire pendant quelques minutes à l'influence excitante de l'oxigène et du calorique; ensuite demandez-lui qu'il déploie cette force conservatrice que l'on a tant célébrée dans les maladies de toute espèce. Il en tenait les moyens d'un agent physique ; le défaut
FAITS GENERAUX. q'J
de ce modificateur a suffi pour l'en priver. Vous n'avez pas brisé les instruments de sa force vitale, vous ne lui avez rien ôté, vous n'avez fait qu'arrêter le courant du principe inconnu , mais matériel , qui faisait jouer les ressorts de son existence; vous ne favez suspendu qu'un moment, et déjà l'homme n'est plus qu'une masse de matière inanimée (i). »
Nous tiendrons toujours compte : r de l'organisation ; 2" des modifications de l'organisation. Peut-être les physiologistes eux-mêmes ont-ils trop négligé l'une ou fautre de ces conditions; peut-être les uns ont-ils trop donné à l'organisation, les autres trop à ses modificateurs; nous tâcherons de ne nous laisser entraîner à aucun de ces excès.
L'homme n'est pas tout entier dans l'organisation , mais il n'est pas non plus tout entier dans le monde extérieur. C'est en vain que vous connaîtriez toutes les actions de Thomme et les innombrables circonstances de son existence, si vous négligiez fétude de son organisation; toutes ces iniluences des circonstances ne sont que relatives, et tandis qu'elles donnent chez l'un tel résultat, chez un autre elles produisent tel autre résultat; tandis qu'elles sont efficaces chez celuici, elles sont impuissantes sur celui-là. Non, les
(i) F.-J.-V. Broussais, De Cirrilaiion et de la folie. Pari?, 1S2S, in-8, p. 65.
circonstances ne sont pas tout; les révolutions ne créent pas de grands hommes, quand les germes des grands hommes n'ont pas été semés ; mais elles font éclore ceux que le cours ordinaire des choses aurait tenus ensevelis. Non, les intelligences ne sont pas égales, pas plus que les organismes, les qualités morales pas plus que les qualités physiques, et l'organisation pose des barrières insurmontables là où l'éducation prétend obtenir des résultats supérieurs à la capacité du sujet. L'éducation, comme lescirconstances extérieures, comme tous les modificateurs enfin, a besoin d'un certain degré d'organisation pour agir , et agit d'autant dIus que forganisation est plus régulière et plus complète. Cela est si vrai, qu'il est tel être incomplet donné par la nature sur lequel elle est entièrement impuissante; témoin les idiots et les crétins, par défaut de développemeut du cerveau, comme il s'en présente en grand nombre, tandis qu'elle produit des merveilles chez tel enfant dont le cerveau est largement développé. Il est impossible de se refuser à l'évidence de ces faits; mais remarquez bien que si vous admettez une fois que ces deux extrêmes de l'organisation puissent influer sur l'efficacité de l'éducation , vous ne pouvez plus raisonnablement contester l'influence des degrés intermédiaires.
Aussi cette influence a-t-elle été depuis long-
FAITS GliNÉRÀUX. ^Ç)
temps sentie; mais jusqu'à la phrénologie elle ne pouvait être convenablement appréciée, car c'est de cette époque seulement que date l'étude vraiment scientifique du cerveau.
Le cerveau, ou mieux encéphale, centre du système nerveux, où aboutissent toutes les impressions, où sont perçues toutes les sensations, où naissent toutes les émotions, tous les sentiments ; d'où partent toutes les volitions, est véritablement, dans notre économie vivante, le maître de la maison. Sans lui, rien ne se fait, tout languit; par lui, tout s'exécute et s'accomplit; s'il manque totalement, comme chez les acéphales (ou piiitot anencéphales^ sortes de monstres qui naissent sans cerveau), il n'y a pas de vie individuelle possible, pas même de vie automatique, dès que fenfaut est sorti du sein de sa mère. S'il reste un noyau central du cerveau, une sorte de vie instinctive, purement végétative, peut encore s'exécuter. Enfui, si cet organe est assez développé dans presque toutes ses parties , excepté dans la partie antérieure, consacrée à l'intelligence, non seulement la vie est possible, mais l'homme imparfait, l'idiot dont il s'agit, éprouve des émotions, sent des penchants , manifeste une certaine industrie, et accomplit des actes encore assez compliqués.
Telles sont les expériences toutes faites que la nature nous offre sorties de son mystérieux labo°
ratoire, comme pour confirmer nos principes. Il ne suffit pas de considérer la masse et la forme , il faut encore tenir compte de la vitalité du cerveau ; elle est en rapport avec la vitalité générale, avec le tempérament^probablement avec la nature des principes constituants de cet organe. Suivant M.Couerbe, dans son Mémoire à l'Institut , le cerveau serait d'autant plus actif, qu'il contiendrait plus de phosphore dans sa composition intime, de sorte que les cerveaux des idiots en présenteraient beaucoup moins que cekii de l'homme raisonnable et intelligent ( 1 partie de phosphore à i ,5 , au lieu de 2 à Q;,5 pour loo parties). Toutefois, la surabondance de ce principe ne serait pas moins nuisible, et conduirait à l'aliénation mentale ; de sorte qu'on retirerait 3,4 et même 4j5 pour loo de phosphore des cerveaux d'aliénés.
Au reste , la médecine nous fournit encore des données précieuses dans les altérations du cerveau qui entraînent toujours des altérations correspondantes dans l'intelligence, la sensibilité et les mouvements. Ainsi, soit que l'encéphale ou cerveau manque entièrement, soit qu'il n'en existe qu'un rudiment, soit qu'il n'ait été arrêté que dans le complément de son développement , soit qu'il en ait atteint le dernier terme ; qu'il soit sain ou qu'il soit malade, toujours il nous donne la mesure des fonctions qui en dépendent, du sentir,
FAITS GÉNÉRAUX. 5l
du penser, du vouloir. Qu'on dise après cela s'il est nécessaire d'en étudier la structure et la construction physique.
Quant à nous, qui ne pouvons pas faire ici un cours d'anatomie, nous supposerons connue l'organisation de l'encéphale , ou nous renverrons aux ouvrages qui en tiaitent ex piv/csso ^ spécialement à ceux de phrénologie.
Cependant , notre attachement pour l'anatomie et la physiologie , notre zèle pour l'étude de l'organisme et de ses fonctions, ne nous font pas oublier que cet organisme n'est rien isolé des modificateurs qui agissent incessamment sur lui. Nous reconnaissons à l'homme une organisation donnée et des besoins naissants de cette organisation , mais nous savons que le système nerveux est comme les autres systèmes, le cerveau comme les autres organes , impressionnable à divers degrés, qu'il réagit différemment suivant les impressions qu'il a reçues et qu'il contracte par la répétition des mêmes actes, des habitudes plus ou moins prononcées , imc facilité plus ou moins grande à agir dans le même sens , et par suite un accroissement plus ou moins marqué de volume. Tout cela se voit en physiologie pour tous les organes, et le cerveau n'a point été soustrait à cette loi commune, heureusement, car c'est sur elle que nous pouvons déjà par avance fonder l'espoir cer-
tain d'une éducation efficace et d'une amélioration de l'individu et même de l'espèce ; les traits de l'organisation, en effet, se transmettent par hérédité , et aussi bien ceux du cerveau que ceux des autres organes.
Répétons avec M. Vdlermé, que Xhoimne nest pas înoijïs le produit de so/i atmosphère physique et morale, que de son organisation (i).
11 nous sera facile de faire voir, surtout dans les détails de notre hygiène, que si l'organisation donne une vocation déterminée, l'éducation, le genre de vie habituelle, et surtout l'exemple , font plus encore, s'il est possible , en réalisant de simples dispositions, et en faisant contracter des habitudes qui deviennent une seconde nature. S'il est quelques organisations exceptionnelles qui résistent à cette immense influence de l'exemple, il en est d'autres que l'exemple entraîne au point de leur faire suivre un cours contraire à celui que leur avait imprimé la nature.
Yoilà ce qu'il faut savoir pour comprendre quelque chose à l'éducation et à la morale; voilà ce dont les physiologistes seuls peuvent avoir l'explication claire et satisfaisante. Pascal intitule un de ses chapitres : Quil est difficile de démontrer r existence de Dieu par les lumières naturelles ,
(i) .Innales d'hygiène publique cl de mùd(cine légale.
mais que le plus sur est de la croire. Et il engage à suivre la coutume de ceux qui croient, pour arriver à leur croyance. C'est la coutume qui nous persuade, dit-il, qu'il fera jour demain, et que nous mourrons. C'est elle qui fait tant de Turcs et de païens; c est elle qui fait les métiers, les soldats, etc. Pascal connaissait l'influence de l'habitude et de l'éducation, et il ne lui est peut-être pas échappé de paroles plus profondes que celles que nous venons de citer.
Gardez-vous donc de conclure de telle organisation donnée à tels actes comme conséquence nécessaire; les circonstances ont pu modifier la tendance de cette organisation ; son examen pur et simple ne vous indique que la capacité individuelle^ les penchants naturels, le caractère fondamental ; mais si vous faites entrer en ligne de compte la position sociale de l'individu, les circonstances au milieu desquelles il a vécu , dès lors votre jugement deviendra beaucoup plus précis ; vous posséderez le plus d'éléments qu'il soit possible de réunir pour juger un homme, et vous n'aurez que fort peu de chances de vous tromper. Si vous voulez agir effiicacement sur lui par l'éducation et l'enseignement moral , vous aurez un plan de conduite arrêté, beaucoup de difficultés seront aplanies, tout ce qui sera favorable à votre influence sera utilisé; enfin, tous vos efforts seront
Utilement et fructueusement dirigés. Aussi les résultats que vous obtiendrez seront-ils étonnants.
Je citerai un exemple pour me faire mieux comprendre et porter la conviction.
Voici un enfant dont on ne peut rien faire : il est toujours le dernier parmi ses camarades de classe, toujours en révolte , toujours puni, toujours le rebut du collège; on est sur le point de renoncer à lui donner toute espèce d'éducation. Vous l'examinez en physiologiste , en phrénologiste; vous étudiez son organisation et son caractère, et vous vous apercevez que cet enfant est doué d'une irritabilité, d'une susceptibilité extrêmes , et d'une volonté des plus fortes; que d'ailleurs il est bienveillant, et qu'il ne manque pas de moyens intellectuels. Dès lors, vous concevez qu'il faut le prendre par la douceur, au lieu de l'attaquer de front parla rigueur; qu'il faut ménager son amour-propre , et chercher à le relever, au lien de le dégrader à ses propres yeux, et surtout aux yeux des autres ; qu'il faut s'adresser à ses sentiments bienveillants et généreux, tout en adoptant à son égard une conduite ferme et inébranlable, en évitant de lui faire sentir le poids d'une volonté , pour y substituer la nécessité d'une loi. Cet enfant, qui ne voulait pas travailler parce qu'il croyait avoir affaire à une volonté arbitraire^ voudra ce qu'w/ze loi exigera de lui ; touché de con-
seils bienveillants , il sentira faiblir et bientôt céder l'irritation do son amonr-propre révolté, et son irritabilité, ménagée par une conduite calme à son égard, s'émoussera d'elle-même, comme toute stimulation, qui cesse par défaut d'aliment.
Connaître l'homme , connaître ses modifications, là est toute la physiologie, là est toute l'hygiène; mais ce n'est pas isolément qu'il faut étudier ces deux immenses sujets , c'est dans leurs rapports réciproques, c'est l'homme en rapport avec ses modificateurs. De ce point de vue tout nouveau , exploité avec une rigueur et une fécondité inconnues, est sortie notre révolution médicale moderne , source intarissable de progrès continuels ; soyons persuadés que cette méthode, toute physiologique, toute positive, nous conduira, en hygiène, beaucoup plus loin que l'on n'a été jusqu'à ce jour.
Quels sont les besoins dont la satisfaction constitue la vie physiologique de l'homme?
Nous l'avons vu, depuis ceux qui sont relatifs à la nutrition et à la conservation individuelle jusqu'à ceux qui le portent à l'observation de soimême, ils appartiennent tous à sa vie physiologique. Combien en existe-t-il? C'est ce que nous ne poirvons dire. La science n'en a point encore fait l'inventaire complet, et véritablement ce serait renoncer à tout projet dhygiène morale que
56 FAITS GÉNlîllAllX.
d'attendre le complément d'un tel travail. Qui sait même si on le conijDlètera jamais? Qui sait s'il est rationnel de chercher ici des chiffres précis; si certaines grandes tendances n'en absorberaient pas un certain nombre de petites, qui ne seraient alors que des variétés des premières, dépendant plutôt des circonstances que de l'organisation?
Il me semble qne beaucoup de phréiiologistes entendent mal la localisation des facultés, l.ts facultés ne sont point des êtres jouissant d'une exis'ence à part et habitant certaines portions du cerveau, comme les saints leurs cellules.
De telles idées étaient bonnes pour les hommes avancés et progressifs des xin"^ et xiv^ siècles, qui logeaient les facultés dans les ventricules du cerveau. Aujourd'hui nous ne cherchons plus d'espaces vides, capables d'admettre des êtres forcés, pour exister, d'occuper un espace quelconque; la science a fait justice de cette déplorable ontologie. Une faculté est la puissance qu'a un organe de fonctionner^, c'est le fait incontestable, et noîubre de fois vérifié, du rapport nécessaire enfre la fonction et l'organe; ainsi la faculté digestive est la puissance qu'a l'estomac de digérer ; ce n'est point an être qui siège dans l'estomac, c'est le fait du rapport de cause à effet entre la digestion et ce viscère.
Il en est de même de toutes les autres facultés^
FAITS GENER ALX. Ô7
même les plus relevéc^s, les plus intellectuelles, les plus morales. La faculté du jugement, par exemple, c'est-à-dire celle de la comparaison en langage phrénoIogique, n'est que la puissance cpi^a une certaine portion du cerveau de fonctionner ; c'est le fait du rapport nécessaire entre le jugement et le développement de cette portion du cerveau ; comme la bienveillance, cjue nous considérons comme ime faculté, est le rapport entre le fait de l'accomplissement d'actes bienveillants et le développement d'une autre portion du cerveau.
Tel est le sens que nous donnons au mot faculté; ce mot nous rappelle la concordance de certains faits, des faits d'anatomic et de physiologie, cfoiganisation et de fonction. C'est pourcjuoi nous le remplaçons souvent par le mot besoin qui a pour nous la même signification, mais qui ne s'applique ordinairement qu'aux faits relatifs aux premières nécessités de la vie.
Cependant, nous le répétons, que l'on n'aille pas croire que l'observation soit tellement avancée que nous connaissions tous les organes et tous les besoins ou facultés. Il est certains besoins des plus incontestables dont les organes nous sont entièrement inconnus, tels que ceux de la respiration, du mouvement, etc. Il est certaines portions du cerveau dont les usages sont complètement ignorés de nous, telles que celles qui sont situées
entre les hémisphères : la phrénologie a donc beaucoup à faire pour remplir ces lacunes, beaucoup peut-être aussi pour perfectionner ce qui est déjà admis, mais elle a déjà amassé suffisamment de matériaux pour donner des bases à des croyances solides, et il n'est plus permis aujourd'hui à un homme consciencieux de négliger ces résultats.
Il n'entre ni dans le plan ni dans l'esprit de ce travail, de chercher à deviner quel sera un jour l'état de la science sur ce sujet, ni s'il y a plus ou moins de facultés que nous n'en admettons aujourd'hui; ce que nous voulons faire comprendre, c'est qu'il existe des besoins primitifs, que l'homme est porté à agir pour les satisfaire, que la science a déjà pu saisir la plupart des variétés d'organisation qui correspondent aux diverses prédominances de ces besoins, et que l'étude physiologique de ceux-ci nous donne des règles de conduite dont l'autorité ne saurait être contestée. Y a-t-il, sous cette variété, sous cette multiplicité, une unité cachée qui nous échappe ? C'est ce que nous ne pouvons décider; mais en attendant nous constatons ce qui existe pour nous, ce qui nous frappe, ce que nous avons découvert, et nous tirons de notre science des enseignements utiles pour l'homme. A mesure que la phrénologie, ou physiologie du cerveau, avancera, elle mettra au jour de nouvelles
FAITS GÉNÉRAUX. 5g
vérités non moins utiles; elle marchera progressivement comme toutes les sciences d'observation marchent aujourd'hui; car aucune n'est complète, mais toutes vont s'améliorant, se complétant. Telle nous voulons voir la science du moral de l'homme assise sur des bases aussi solides et rivalisant de rigueur avec elles.