Habitativité
Quant à rattachement aux lieux , c'est, comme
HABITATIVJTÉ. l5l
nous l'avons indiqué, conjointement avec l'affectionivité, une des sources de cette maladie lente et cruelle qui empoisonne loin de la patrie, et qu'on nomme nostalgie. S'il est faible, l'homme est cosmopolite, ne lient nullement aux lieux qui l'ont vu naître, se détache facilement de toutes ses habitudes, ou plutôt il n'en contracte paS;,et ne conçoit rien à la douce jouissance du retour dans le pays de notre enfance. S'il existe dans de justes bornes, l'homme tient à ses foyers, se plaît à y rester, à les embellir, et y rattache ses souvenirs; il est tout prêta défendre son pays si l'ennemi le menace, et l'amour de la patrie qui l'anime fait souvent de lui un héros.
Mais celui chez qui cette affection prend trop d'empire est malheureux du moindre changement, et s'attache tellement aux lieux qu'il habite, aux objets qui l'entourent, qu'il ne saurait s'en détacher sans se faire une sorte de violence, et qu'il pose ainsi une barrière volontaire au développement de ses facultés, lesquelles ne trouvent point à se mettre en rapport avec leurs stimulants naturels. L'homme est alors nécessairement incomplet.
Ce seul exposé suffit pour faire sentir les fâcheux effets du défaut comme de l'excès de développement de l'habitativité, et pour faire adopter
l52 AMOL'll Dli L\ VIE.
à son égard un plan d'éducation en rapport avec chaque organisation.
5, Amour de la vie.
Nous terminerons la série des affections instinctives par Vamour de la vie, ou biophilie suivant M. Broussais (V. son Cours de piirénologie). Que l'organe céréljral en soit ou n'en soit pas connu, cju'il se prononce à telle ou telle région du crâne , peu nous importe à nous en ce moment; il nous suffit de constater que, parmi les hommes, iet indépendamment des circonstances qui ordinairement nous rendent la vie agréable ou pénible, les uns n'y tiennent que bien faiblement, souvent malgré les conditions d'existence les plus favorables, tandis que d'autres, souvent plongés dans la plus affreuse misère, s'attachent tellement à la vie que l'idée seule de mourir les fait pâlir de frayeur, ou les révolte jusqu'à la colère ; suivant leur caractère individuel.
Quand ce besoin instinctif est trop prononcé, l'homme ne peut envisager la mort et paraît pusillanime; il craint toujours son dernier moment , ne veut pas qu'on luien parle. Si c'est un roi, il changera de palais, pour ne point apercevoir la flèche des tombeaux de Saint-Denis ; si le tonnerre gronde, il se verra le premier atteint; si une calamité publique frappe le peuple, il tremblera sans cesse
A-^IOL'R DK LA. VIE. 1 53
d'en èlre la victime; s'il est malade, il se croira mort: et qiiaiul sa dernière heure sera près de sonner: Non , non , s'écriera-t-il avec rage, je ne veux pas mourir !
Les actes qu'inspirera une telle frayein' de la mort seront indignes d'une inlelligence éclairée, souvent contraires à tous les sentiments élevés, et respireront le plus bas égoïsme. Puisqu'il doit mourir un jour, l'homme doit envisager sa fin de sang-froid , et jusqu'au dernier moment exercer les belles facultés dont il a été doué; il doit aimer la vie, non pour elle, mais pour son noble but, l'accomplissement de la destinée que lui inipose son organisation. Combattez , ne cessez de combattre cette peur de la mort ., non par un effrayant tableau, vous ne feriez qu'aggraver le mal, mais par de douces paroles et en semant de roses les derniers pas de l'homme, en montrant par des exemples que celui qui sait quitter la vie, non sans regrets , non avec une fastueuse démonstration de courage, mais avec résignation et sérénité , est encore heureux sur le seuil de îa tombe; cju'il y a même dans cette fin je ne sais quel parfum de douceur qui jette ceux qui en sont témoins dans un sentiment confus de calme et de paix profonde.
Quant à l'homme chez lequel l'amour de la vie
l54 AMOUR DE LA VIE.
est peu prononcé, trop indifférent à l'existence, il s'en détache trop facilement; s'arrêtant peu aux jouissances qu'elle procure, il n'est sensible qu'aux ennuis dont elle est semée; il y voit pliîs de mal que de bien. Quelquefois même il pèse l'un et l'autre; et trouvant la proportion du bien trop faible dans la balance, il perd tout espoir; et demandant à un autre monde, à une autre existence, ce qui lui a manqué dans celle-ci, il porte la main sur son orfi;anisme et le détruit.
A nous donc, aux physiologistes, la question du suicide. Plus de sophismes, plus de déclamations; des faits observés, comparés, fécondés par la physiologie, et nous saurons bientôt ce que c'est que le suicide ; si c'est un bien , si c'est un mal ; si c'est un acte de raison ou de folie; s'il est toujours condamnable devant notre loi physiologique , ou s'il est quelquefois excusable ou même digne d'éloges. {
Constatonsd'abordquele suicide est loin d'être un fait rare et extraordinaire, puisque, d'après jM. Guerry, de 1827 à i83o on a compté enFrance près de dix-huit cents suicides par an ^ proportion trois fois plus forte que celle des assassinats , car, dans le même espace de temps, le terme moyen de ces derniers a étéde six cents environ. L'homme se tue donc lui-même trois fois plus qu'il ne tue son semblable,
et la disposition au premier de ces actes reconnaît une toute autre or;gine que celle au crime contre les personnes , puisque les départements où il y a le plus de suicides sont ceux où l'on trouve le moins d'assassinats. Ainsi, point de comparaison à établir entre les uns et les autres, par conséquent des causes différentes de part et d'autre, et nécessairement une loi physiologique différente aussi pour le suicide et pour l'assassinat.
Pour connaître et juger le suicide de notre point de vue, étudions, suivant la méthode des sciences naturelles, les circonstances de son existence, et d'abord celles qui se rattachent à l'organisation , puis celles qui sont en dehors, qui l'entourent et agissent sur elle.
Entre ces différentes causes, les unes sont toutà-fait indépendantes de l'homme, et les autres sont souniises à sa volonré ; la connaissance précise des unes et des autres nous conduira à celle du degré de moralité ou d'immoralité du suicide.
A. Circonstances indépendantes de l'individu^
1° L' organisation. D'dprès plusieurs relevés statistiques, l'organisation cérébrale est loin d'être uniforme chez les suicidés. Cependant les particularités qui se rencontrent le plus souvent sont le faible développement de l'amour de la vie et de l'espérance , avec la force des facultés de la deg-î-
l56 AIVrOUE DR LA VIE.
tniction, du courage, de la fermeté, de la circonspection et de FamoLir-propre (i).
Nous verrons plus tard que ceci ne s'applique guère qu'au suicide médité, tandis que le suicide acci(len!;el nous offre des dispositions quelquefois opposées.
L'hcrédiiése rattache sans doute à l'organisation, mais son iniluence est ici de toute vérité, car il est des familles chez lesquelles le suicide est évidemment héréditaire. On connaît ce trait de la vie de Baithez, qui , après avoir perdu une personne qui lui était, depuis longues années, extrêmement chère, se reprochait de n'avoir pas, comme son l^ère avait eu, à l'âge de 90 ans et pour le même motif, lecouragede se laisser mourir d'inanition.
2" Le sexe. On voit plus de suicides chez les hommes que chez les femmes; la proportion des premiers aux secondes est comme 5 est à 1.
3" L'âge. Suivant M. Falret, le plnsgrand nombre des suicides auraient lieu de 35 à 45 ans; sur 6,'y82 cas, on n'en a compté que 678 au-dessous de 20 ans, dont 487 entre i5 et 20, et 181 seulement au-dessous de i5; 1 seul à 9 ans. Après 45 ans, le suicide redeviendrait rare, de sorte qu'on n'en rencontrerait presque plus au-dessus de 70 ans.
(1) Voyez mon Compte-rendu à la séance annuelle de la Société phrénologique pom i853, ineéré dans le t. Il , p. iJ-48 du Journal de la Société phrénolo^ique.
AMOUR DE LA VIE. iS^
D'après M. Prévost de Genève, l'âge leplus favorable serait plus avancé, ce serait de 5o à 60 ans , puis de 20 à 3o , et Ton aui-ait les proportions suivantes :
De 5o à Go ans, 54 cas- de /jo à 5o, i5 cas;
20 Jo 5o 70 80 9
60 70 ig 10 20 5
Suivant M. Casper , à Berlin, à Genève et à Paris, il y aurait, de 10 à !20 ans, 1 suicide sur 3i2 individus de cet âge ; de 20 à /jo , 1 sur î -4 i <Jc ^0 à Go, 1 sur 1 18 ; de Go à So , i sur 02, le nombre des individus diminuant alors nécessairement.
Les renseignements publiés par Mi\j. Esquirol , Guerry, I.euret, sur ce point, ne donnent pas encore de résultat précis; seulement, en résumé, c'est de 20 à 60 qu'il paraît y avoir le plus de suicides.
Au surplus, les recberches les plus récentes (Voyez le travail de M. Brouc, dans les Annales d'hygiène, i836) constatent qu'il y a maintenant à Paris beaucoup |)lus de suicides, et dans le jetme âge jusqu'à 10 ans, et de [\o à Go, qu'il n'y en avait autrefois.
l\" L'élut lie santé ou de maladie. Celte circonstance est extrêmement influente, car une foule de suicides reconnaissant pour cause soit une aliéna-
tion mentale, un délire aigu , ou autre maladie rérébrale; soit l'affection d'un autre organe , et principalement les phlegmasies ou inflammations chroniques des organes digestifs, du foie, de la vessie , etc.j des cancers, etc.
Ainsi , sur i35 cas recueillis par M. Prévost , 58 ou plus des 2 cinquièmes reconnaissent pour causes des états de maladie dont 24 aliénations mentales.
5"" Les pays et les climats. En général les suicides sont plus fréquents dans les climats froids que dans les climats chauds; ainsi , d'après M. Leuret , l'Angleterre est, parmi les Etats de l'Europe, le pays où il s'en commet le plus ; après l'Angleterre viennent la France , la Prusse , l'Autriche , puis l'Italie, puis l'Espagne, où ils sont très rares. Notons cependant qu'en Russie, il y en aurait aussi très peu. Conformément à la même loi, il y en a plus dans les départements du Nord que dans ceux du Midi; " ainsi, d'après M. Guerry, la proportion est, i°dans le nord 1 sur 9, b53 habitants ; 2° dans l'est , 1 sur 21,754; 5° dans le centre, 1 sur s^jOgj; 4° dans l'uoest , 1 sur 3o,499 ; 5" dans ceux du sud, 1 sur 30,876. Cependant, tandis que dans le midi de la Russie, il n'y a que 1 suicide sur 08,882 habitants, dans le nord de cet empire , il y en a 1 sur 56,777 habitants. Une chose remarquable, c'est que plus on approche des grandes villes, dans chacune des sections de nos départements, et plus le nom-
AMOUR De la vîe. i59
bre des suicides augmente; ainsi on arrive, dans le département de la Seine, par une progression effrayante,jusqu'à 1 suicide sur 5, 600 habitants. Ce seul département en offrirait le i/6de tous ceuxde la Fiance. Qu'on dise après cela si les circonstanciés du pays et du climat sont sans influence sur la disposition au suicide. D'après des observations paiticidières, je serais disposé à croire que la surabondance des suicides dans le nord porte surtout sur la classe des suicides médités ou par dépression morale, tandis que les suicides accidentels, ou par exaltation , y seraient peu nombreux, mais formeraient la grande majorité de ceux du midi.
6° Les saisons. Elles sont peut-être encore plus influentes. D'après les relevés de M. Prévost, voici quel serait l'ordre des mois pour la fréquence des suicides :
En avril,
cas;
en
mars ,
cas.
juin,
novembre.
août,
septembre.
juillet,
janvier.
octobre,
février,
mai,
décembre,
Ou 87 pour les 2'' et ^^ trimestres de l'année et 46 pour les i"' et 4^
A Berlin, de 1812 a 1822 , il y a eu 328 suicides, dans les 2' et 3' trimestre, et 254 dans les i" et 4'
l6p AMOUR DE LA. VIE.
(Caspei). A Paris, en 6 ans, il s'est présenté 119 suicides clans les o/' et 5% et 78 dans les r- et 4"-
Suivant M. Guerry , les mois d'avril, mai , juin et juillet en donneraient le plus, et ceux de novembre et octobre le moins.
On trouve, dans le travail de M. Benoiston de Cliâteauneuf sur la mortalité dans l'armée française, de 1820 à 1826, 12 suicides en été, 11 au printem.ps, 6 en hiver, et 5 en automne. En janvier, o, en février 6, en mars o, en avril 2, en mai 5, en juin o , en juillet l\, en août 4 , en septembre 5, en octobre 2, en novembre 1 , en décembre o. Total 35. Nous ne cacherons pas cependant qu'il est des pays , ou plutôt des localités, où cette influence de la chaleur ne s'est pas fait sentir.
Le séjour de nos troupes à Alger a mis à même de vérifier cette assertion, que le vent du désert détermine véritablement une sorte d'épidémie de suicides; ce vent est du midi, il vient de l'intérieur des terres, des sables brûlants, il est excessivement excitant , exalte les fonctions intellectuelles et mo raies, et dispose aussi au délire et à l'aliénation mentale. (Ce fait m'a été confirmé par M. François Broussais, mon frère , ex-méclecin en chef de l'hôpital militaire d'Oran. ) Remarcjuez, d'ailleurs, que les suicides dont nous parlons maintenant sont i^éiiéraîenient des suicides accidentels et non médi-
AMOUR DE LA VIE. l6l
tes. Il paraîtrait que ces derniers seraient plus fréquents en hiver qu'en été.
MM. Falret et Esquirol disent que c'est au printemps et en été qu'il y en a le plus, et en automne qu'il y en a le moins ; et M. Leuret veut que l'été passe avant le printemps. Ces rapports sont d'ailleurs les mêmes que ceux que nous trouvons dans le développement de l'aliénation mentale; mais la question ne sera entièrement décidée que lorsque la statistique relativement aux saisons sera appliquée, non pas seulement aux suicides en général , mais en particulier aux deux espèces de suicides admis , c'est-à-dire aux accidentels et aux médités. 7° Epoques historiques. L'histoire nous montre des époques qui se sont pour ainsi dire distinguées par la manie du suicide. Sans nous arrêter aux narrations, plus ou moins authentiques, de l'histoire des filles de Millet , qui, au dire de Plutarque , se seraient mises à se pendre pendant un certain temps ; des femmes de Lyon , qui , si l'on en croit Primerose, se seraient précipitées en grand nombre dans le Rhône ; des jeunes filles de Marseille, qui, au rapport d'un autre historien , se seraient tuées de son temps , à cause de l'inconstance de leurs amants , nous constaterons que , soit par l'influence de grandes circonstances politiques ou de révolutions sociales ou religieuses, on voit, à certaines époques, les suicides se multiplier ^ 1 1
j6« AMOUR DE LA VIE.
d'une manière effrayante. N'oublions pas que l'influence de l'imitation et le fanatisme y sont pour beaucoup.
Toutes les statistiques nous prouvent que , dans nos temps modernes, les suicides vont augmentant dans une désolante progression. Ainsi, i*' de 1794 à 1804, il y aurait eu à Paris 107 suicides par an ; 2° de i8o4 à 1823, 334 par an; et 3° de i83o à i835, 382 par an. Nous trouvons, en 1817, 286 suicides; en 1826, 357; en i835, 477- De 1827 à i83o, il y a 1 suicide sur 3,ooo habitants, et de i83o à i835, 1 sur '2,094'
Et ce qui se passe à Paris se retrouve en province et à l'étranger. Ainsi :
1" EN FBANCE. 3" A BERLIN.
En iSîj, 1,54a suicides.
1829, 1,904 i83o, ijjSfi i83i, 2,084
De «758 à 1775, 45 suicides.
iSi3 à 1822, 546
Et de même à Hambourg, où, en 1827, il y a eu six fois plus de suicides qu'en 1821 ; à Pétersbourg, où dix fois plus en 1826 qu'en 1810; à Genève, où, de i83o à i834, il y en a eu 17 par an^ au lieu de 9 de 1825 à 1829.
L'influence de l'imitation a été pouir beaucoup dans cette augmentation extraordinaire des suicides , mais nous verrons qu'il y a eu d'autres causes encore plus puissantes.
Telles sont les causes qui agissent in dépendam-
AMOUR DE LÀ VIE. IDu
ment de la volonté de l'individu ; quant aux volontaires , les voici:
B. Causes volontaires.
i" Profession, ignorance ou instruction. D'après M. Prévost, les professions qui présentent le moins de suicides sont celles des cultivateurs, tandis que les lettrées en offrent le plus grand nombre.
En Prusse, les provinces les plus éclairées offrent le plus de suicides , et vice versa. En France, voici le rang qu'occupent les cinq classes de départements par le degré d'instruction : \° ceux de l'Est; 2" ceux du Nord; 3" ceux du Sud; 4° ceux du Centre ; 5" ceux de l'Ouest. Ceux de l'Est sont les deuxièmes pour le nombre des suicides; ceux du Nord, les premiers ; ceux du Sud les cinquièmes ; ceux du Centre, les troisièmes ; ceux de l'Ouest les quatrièmes. On voit ici que l'influence du climat vient modifier celle de l'éducation. Dans le canton de Genève , la proportion des suicides lettrés aux illettrés est comme lo est à 7. Il en est de même en Russie. Dans tous les p-ays du globe civilisé, d'après un tableau de M. Balbi, les suicides sont plus communs là où l'éducation est plus répandue.
11 y aurait même, d'après M. Lombard (de Genève), 1 suicide su r 2/^ décès dans les classes industrielles; 1 sur 3îi dans les classes aisées, et 1 sur 39 seulement dans les classes manouvrières.
l64 AMOUR DE LA VIE.
1" Misère. Sur les 6,782 cas de M. Falret, goB ou environ un septième doivent être attribués à la misère; à Pétersbourg, c'est un cinquième; à Genève , un quart. On sait que cette cause est aussi une de celles qui augmentent le plus la mortalité générale.
3° Pertes de fortune. M. Falret compte 022 cas de cette espèce sur 6,782, ou un vingt-unième, et M. Prévost 19 sur i33, ou un septième.
4° Passion du Jeu. Elle a produit 1 55 suicides sur 6,782, ou un quarante-troisième, d'après le tableau de M. Falret ; et 4 sur i33 , ou un trente-troisième, d'après celui de M. Prévost.
5" Amour malheureux , jalousie. 346 cas de cette nature sur les 6,782 de M. Falret, ou un dix-neuvième j 6 sur i33 d'après M. Prévost, ou un vingtdeuxième; à Pétersbourg, un cinquième.
6° Chagrins domestiques. 728 cas ou un neuvième rentrent dans cette catégorie parmi ceux de M. Falret, et i5, ou à peu près la même proportion, parmi ceux de M. Prévost. ' 7** Chagrins par suite de calomnie, d'amour-propre blessé , d'ambition déçue , etc. Nous comptons 382 cas de ce genre chez le premier, ou un dixseptième. . . . '
8° Remords. 287 d'un côté, ou un vingt-septième; 10 de l'autre, oui un treizième.
9* Fanatisme^ exaltation religieuse ou politique ,
imitation. Il n'y en a que 16 cas , ou un quatre cent vingt-deuxième, sur le tableau de M. Falret ; et 2, ou un soixante-sixième, sur celui de M. Prévost.
Rapprochons ces faits et raisonnons.
Les causes indépendantes de l'individu peuventelles à elles seules déterminer le suicide ?
Non, excepté l'état de maladie aiguë, et nous avons alors le type du suicide accidentel , qu'il faut accepter comme un fait pour ainsi dire fatal, et tout-à-fait en dehors de notre influence. Ces causes ne doivent donc être considérées la plupart que comme prédisposantes, et ici nous avons l'occasion et le temps d'agir par une éducation convenable.
En effet, ces circonstances prédisposantes attendent l'action des autres causes, sur lesquelles nous avons tout empire.
Si donc nous voulons diminuer le nombre des suicides, nous chercherons à combattre successivement toutes les causes que nous avons énumérées. Et d'abord, par un sorte de croisement de races , nous nous efforcerons de détruire les dispositions héréditaires qui résultent de l'organisation cérébrale transmise des pères aux enfants ; puis nous déracinerons ces maladies chroniques qui , par la mélancolie qu'elles engendrent, nous poussent à nous détruire; nous enlèverons ces inflammations aiguës qui, dans des moments d« délire.
l66 AMOUR DE LA VIE.
nous précipitent vers la destruction de nousmêmes.
Dans tous les cas, nous saurons que notre tâche sera d'autant plus difficile que nous aurons affaire à des hommes plutôt qu'à des femmes, qu'il s'agira de pays froids plutôt que de pays chauds, et que nous serons au printemps ou en été plutôt qu'en automne.
D'un autre côté , puisque les causes volontaires se présentent dans l'ordre suivant , pour leur fréquence: misère, chagrins domestiques, pertes de fortune, ambition déçue, amour malheureux^ remords, passion du jeu, fanatisme religieux ou politique, nous chercherons à alléger la pauvreté du peuple, et surtout la misère des classes industrielles. Une éducation morale accessible à tous, une vie conforme à nos lois physiologiques, écarteront une infinité de causes de suicide ; elles mettront l'homme au-dessus des chagrins causés par la calomnie, l'envie, l'amour-propre blessé, l'ambition déçue; au-dessus de ceux d'une perte de fortune ; elles éloigneront de ces fanatismes dont nous avons parlé et de cette déplorable influence de l'imitation.
Que si , malgré nos instructions, l'homme venait à concevoir encore et à couver en lui l'idée du suicide , qu'il ose aborder franchement cette question, et qu'il se demande si le suicide est quelque-
AMOUR DE Là. VIE. tB-?
fois, s'il peut jamais être la satisfaction iiorniale d'un besoin physiologique?
Qu'est-ce en effet, pour nous physiologistes, que le suicide avec toutes les circonstances qui y disposent et qui le déterminent?
Est-ce une satisfaction donnée à un besoin physiologique ? Mais quel serait donc ce besoin de nous détruire nous-mêmes? nous ne le connaissons pas. Rappelons-nous que l'homme se tue ou par une détermination subite, dans un moment d'entraînement, de colère, de désespoir ou de folie; ou bien qu'il se tue après y avoir long-temps pensé, après avoir pesé le pour et le contre, enfin qu'il y a un suicide accidentel et un suicide médité.
Le suicide accidentel de l'homme en délire ou de l'aliéné est un fait sans valeur morale ; mais celui qui, bien qu'accidentel, est commis par l'homme passionné et non malade, encourt une responsabilité.
Il est condamnable , car son effet étant sans retour possible, si l'homme s'est trompé, s'il a été égaré, induit en erreur, par exemple, par de fausses apparences, il s'est ôté le pouvoir de réparer le mal. Sa principale faute est dans sa précipitation; car l'homme a toujours tort de se laisser entraîner par la passion avant mûre réflexion , et son tort est d'autant plus grand que l'action est plus grave et plus importante. Nous savons déjà que tout mou-
l68 AMOUR DE LA. VIE.
vement organique, quel que soit son but , quelle que soit sa fin, dès qu'il est précipité, court le risque d'être contraire au bien de l'organisme, qui ne vit et s'entretient que par l'ordre et la régularité , et qu'il est d'autant moins moral qu'il part d'impulsions plus bas placées dans l'échelle des êtres , qu'il est plus étranger aux sentiments supérieurs et à la raison. , ; , ,
Que l'homme qui est sur le point de céder à un emportement de cette nature soit du moins assez fort, assez maître de lui, sinon pour changer de résolution , du moins pour se rendre compte des raisons qui le déterminent à une action si désespérée ; dès lors, le voilà sur le terrain du suicide médité.
Là, il n'a qu'à interroger chacun de ses besoins, chacune de ses facultés ; ils lui demanderont tous à vivre, car tous ont besoin de la vie pour être quelque chose. Que si quelqu'un ou plusieurs paraissent intéressés au suicide, en supposant que leurs raisons fussent valables, ce serait de leur part une affaire d'égoismej ils chercheraient à satisfaire un désir, une volonté passagère au détriment des autres, sacrifiés comme des esclaves. Le motif le plus spécieux, le prétexte le plus plausible que l'homme puisse apporter au physiologiste dans un tel cas, c'est qu'il ne lui est plus possible de développer ses facultés. Et où serait donc cette impos-
sibilité? Serait-ce à cause d'un chagrin violent? Mais ce serait le cas ou jamais de redoubler d'activité et de chercher dans l'exercice physique, intellectuel et moral, une distraction réelle à ces perturbations violentes de ses affections. L'homme ne saurait vivre un seul instant sur la terre sans avoir des devoirs à remplir envers lui-même et envers ses semblables, cela ressort de son organisation même; mais, pour en être convaincu, il faut qu'il se soit donné un jour la peine d'y penser sérieusement, il faut qu'on lui en ait donné l'habitude, il faut qu'une éducation positive lui ait appris ce qu'il est, ce qu'il peut, ce qu'il doit être. Alors s'offriront une foule de débouchés à son activité ; alors ce qui lui paraissait impossible d'un premier point de vue, lui semblera facile d'une autre manière ; alors il sentira que le mécanisme admirable de ses fonctions, ce n'est pas lui qui l'a créé, et que, tant qu'il n'est pas brisé par une cause à lui supérieure, il en est encore le seul directeur, le seul maître, et qu'il manque à sa mission s'il le néglige, l'abandonne ou le sacrifie.
Le suicide est une aberration physiologique ; c'est un trouble dans l'harmonie des fonctions, c'est la révolte d'une ou plusieurs facultés contre les autres; c'est un mal au même titre que la colère ou le meurtre; c'est plus qu'une faute et c'est presque un crime, car c'est l'assassinat de l'en-
l^O AMOUR 1>E LA VIE.
semble de nos facultés par quelques unes d'entre elles. Cependant les suicides de Caton, de Brutus, ne sont-ils pas, par exception, des actes de haute moralité? Aux yeux du physiologiste, ce sont de grandes et déplorables erreurs ; car ce qui augmente ou diminue la culpabilité du suicide, c'est le motif déterminant : plus il est égoïste, passionné, aveugle, plus il rabaisse l'homme; plus il est généreux, intelligent et réfléchi, plus il le relève dans sa faute ; mais dans tous les cas, l'homme qui se tue manque à la noble faculté de l'espérance et méconnaît la divine harmonie de l'existence humaine : ou il ne raisonne pas, ou il raisonne mal ; dans tous les cas, même dans les plus dignes d'indulgence, c'est un homme incomplet.
Au physiologisme seul il appartient de traiter la question du suicide avec des faits et de la résoudre encore avec des faits. A ses raisons le sophisme n'a rien à objecter; c'est du moins ce qui nous semble ressortir de ce que nous venons d'exposer. Seulement, pour être traitée complètement de notre point de vue, la question du suicide aurait eu besoin de plus amples développements; mais les matériaux manquent et nous sommes forcé de nous en tenir à cette esquisse.
Nous n'avons point parlé du sacrifice de soimême, fait par l'homme généreux pour sauver son ami, sa patrie , ses semblables, parce que cet acte ,
entièrement différent et tout autrement moral que le suicide , appartient à l'influence d'autres facultés auxquelles nous arriverons plus tard.
Avant de quitter celles dont nous nous occupons, observons que tous ces besoins instinctifs ont pour caractères communs d'être très exigeants et très impérieux, d'émouvoir profondément l'organisme et de nous pousser aux passions les plus violentes, d'être cependant aveugles et d'être obligés, pour distinguer le véritable objet du besoin , d'avoir recours à l'intelligence qui seule le reconnaît , l'apprécie et en montre le chemin.
Posons maintenant ces faits, dont nous aurons plus tard des conséquences morales à déduire, et continuons l'histoire physiologique de l'homme.
l'J2 SKCRÉTIVITÉ.