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A LA MEMOIRE DE MON FILS

Jules JOLLY

Vice-Président du Tribunal civil de la Seine, Lauréat de l'Académie française, etc.

Tu n'es plus là, mon bien cher fils, pour donner des encouragements à mes travaux, pour les éclairer de tes sages et précieux conseils; ami! tu n'es plus là pour consoler mes derniers jours !

Mais il m'est doux de penser que du sein de l'éternité où tu as su porter tant de vertus, tu veilles encore sur le sort de tes plus chères affections de ce monde, sur le sort de ta noble et sainte veuve, de ton bien-aimé fils, de tes jeunes orphelines et de ton vieux père.

P. Jolly.

11 n'y a personne au monde qui n'ait besoin d'une forte teinture de philosophie. Elle convient à tout le monde ; la pratique en est utile à tous les âges, à tous les sexes, à toutes les conditions ; elle nous console du bonheur d'autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre âge; elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort. (La Bruyère.)

Arrivé à un âge où l'on ne vit plus guère que de souvenirs, où j'ai pu voir s'écouler plus de 60 années de vie active dans l'étude pratique de la médecine, j'ai eu le temps de passer en revue toutes les infirmités humaines, de m' arrêter devant toutes les questions qui se déroulent chaque jour et à

chaque instant sous les yeux et dans l'esprit du praticien ; et, s'il m'est permis de le dire, il n'en est aucune qui n'ait pas été l'objet de mes veilles, aucune qui n'ait pas donné lieu à des résultats d'observation que j'ai pris soin de consigner dans les divers recueils scientifiques auxquels je devais ma part de collaboration.

Mais ma tâche ne devait pas se borner là. La médecine n'est pas toute entière dans l'étude clinique des lésions matérielles de l'organisme, ni de leurs manifestations symptomatiques. Elle n'est pas seulement l'histoire naturelle de l'homme malade, elle a aussi ses principes dogmatiques, sa logique, sa morale, sa déontologie, et pour tout dire, elle a aussi sa philosophie pleine d'enseignement, que le praticien ne saurait méconnaître, sans abdiquer sa mission ; où il peut trouver le plus de lumière dans l'étude abstraite des lois de la vie, de la santé et de la maladie; ou le médecin aliéniste pourra le mieux s'éclairer sur les déviations de l'intelligence et sur leur traitement; où l'homme d'État saura s'édifier

dans les hautes questions de médecine politique ou internationale , l'économiste dans l'opportunité de mesures d'administration sanitaire, le magistrat dans l'interprétation des faits judiciaires, dans tous les calculs et toutes les combinaisons du crime.

Je sais pourtant le peu de faveur que l'on donne aujourd'hui à toute œuvre philosophique, et mes excellents éditeurs le savent encore mieux que moi; mais que mes lecteurs, si je dois en espérer, ne s'en inquiètent pas ; ma philosophie n'est point une conception spéculative, ni une métaphysique transcendante ; elle n'est point une philosophie que ne puissent atteindre des intelligences vulgaires. Elle n'en a ni le goût, ni la prétention, ni les moyens.

Elle n'est pas non plus une philosophie d'amphithéâtre , ni une philosophie d'expérimentation physiologique. La science de la vie n'est pas dans le livre de la mort, et l'on ne peut étudier l'homme, à

aucun point de vue pratique, sur les animaux. N'en déplaise donc à ses plus fervents adeptes, l'école de vivisection n'a rien à attendre de ses impitoyables sacrifices ; elle aura beau multiplier ses holocaustes, dépecer toutes vivantes ses nombreuses victimes, pénétrer, à l'aide du scalpel, de la loupe et du microscope, dans l'intimité de leurs entrailles palpitantes, elle n'y trouvera pas le secret de la vie ; je dis plus, elle n'en fera jamais sortir un fait scientifique qui ne soit déjà connu, consacré par la notoriété historique, ou qui ne puisse être acquis bien plus sûrement par la simple observation clinique éclairée du contrôle de l'anatomie pathologique ; et s'il faut redire ici toute ma pensée sur ces tristes immolations, où je saurais faire taire toute sensibilité humaine devant l'intérêt réel de la science, je ne puis encore y voir qu'une carrière de vanité scientifique, sans résultat pratique, en même temps qu'une école normale de cruauté ; et ce n'est pas en invoquant l'exemple des animaux martyrs, ni en lui opposant tous les actes de brutalité que l'homme

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leur fait subir , avant de les sacrifier à ses besoins et à ses caprices, que l'on pourrait justifier toutes les tortures de la vivisection. En logique comme en morale, on n'excipe pas de l'exemple du mal à la défense du mal.

Ma philosophie n'est pas non plus, je dois le dire, une philosophie de laboratoire, et que pourrait-elle en espérer ? Si la chimie a su répandre d'incontestables lumières sur la science de l'homme; si, par d'heureuses combinaisons, elle a pu faire sortir de ses creusets bon nombre de produits nouveaux, même des corps organiques, elle n'a pu encore donner la vie à aucun d'eux; elle n'a pu encore faire de toutes pièces un spore de cryptogame, un microzoaire, un vibrion, une cellule vivante, un seul cheveu.

Si, de" son côté, la physique nous permet d'admirer le merveilleux spectacle de l'univers, dans les

lois qui le gouvernent; si l'astronomie sait nous rendre compte du mouvement des astres, des puissances qui les maintiennent dans leurs milieux respectifs, elle ne saurait y voir la cause sur-humaine, le moteur même qui les met en jeu, et qui préside si merveilleusement à l'ordre de leurs mouvements. Si l'électricité a pu imprimer le mouvement à des corps inertes, si elle a pu constater l'aptitude de la fibre musculaire à subir des effets de contraction dans le passage de la vie à la mort ; si même elle a pu doter la thérapeutique d'un puissant agent de traitement, elle n'a pu prétendre se substituer à la force vitale dans son triple rôle physiologique, pathologique et thérapeutique ; elle n'a pu faire d'un organisme anatomique un être sentant, pensant et voulant ; et l'on a peine à comprendre que les questions de vitalisme et d'organicisme reviennent périodiquement dans nos discussions académiques, pour en sortir toujours sans solution, comme n'étant pas même du ressort de la science humaine.

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Moins ambitieuse qu'aucune autre, ma philosophie n'aspire qu'à un seul but, à un but pratique ; elle n'a en vue que des faits bien déterminés, accomplis dans l'œuvre même de la création; ce qui fait qu'elle ne connaît que des vérités toutes faites, des vérités qu'il suffit d'énoncer pour les faire comprendre.

C'est d'abord , comme placée au premier chef dans les attributs de la création , cette puissance d'action qui, sous le nom de force vitale, anime la matière organique dans tous les êtres vivants, celle qui, dans la condition humaine, tient sous sa dépendance le sentiment, le mouvement , celle qui préside également à l'harmonie de la santé, à la marche des maladies, aux effets des traitements , celle qui sait approprier à la substance organique tout ce qui lui est assimilable, pour en éliminer tout ce qui pourrait lui être nuisible ou incompatible avec ses

besoins actuels; puissance qui mérite à si juste titre toute la vigilance du médecin.

C'est Yinstinct, qui apparaît avec la force vitale, comme l'expression vivante des besoins de l'organisme, avec ses manifestations si merveilleusement éclairées dans l'état de santé et de maladie, avec ses appétits, ses aversions qui peuvent encore être pour le médecin de précieux guides, de salutaires avertissements qu'il ne saurait dédaigner au double point de vue hygiénique et thérapeutique.

C'est la curiosité, ce premier attribut de l'homme social, qui révèle en lui les premiers rayons d'intelligence, qui lui ouvre la porte des sens pour mieux l'éclairer dans toutes les conditions de sa vie, mais où il trouvera, avec des déceptions, des occasions d'émotion et des effets d'agitation qui ne sauraient être indifférents à la' santé ni à l'attention du médecin.

C'est Y imitation , qui se manifeste bientôt pour vivre à côté de l'instinct , en véritable satellite , comme pour épier tous ses actes, tous ses mouvements , les saisir, les reproduire fidèlement jus-

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qu'à se les approprier, pour les imprimer à la famille, à la société, à toute une nation; pour y laisser même des empreintes physiques et morales , des types de physionomie locale, des dispositions spéciales de mœurs, en même temps que des modalités pathologiques dont le médecin doit également tenir compte dans sa pratique.

C'est encore Y habitude, cette perfide servante de l'imitation, aussi bien que de l'instinct dont elle devient inséparable, qui, pour se mettre plus fidèlement au service de l'un et de l'autre, s'implante pour ainsi dire dans l'organisme, comme pour y acquérir un droit de cité, avec toute la force d'une seconde, si ce n'est d'une première nature, au point d'y exercer contre la raison, contre la santé même, tout l'empire d'une puissance tyrannique, et comme étant bien digne aussi de toutes les méditations de la médecine.

Plus tard, c'est la mémoire, qui vient à son tour prendre la première et la plus large place dans l'évolution de l'intelligence humaine, comme un

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registre qui s'ouvre alors à toutes les impressions de la vie , pour s'offrir également aux souvenirs du passé, à l'intérêt du présent , aux conseils et aux avertissements de l'avenir. Faculté qui sait ainsi relier les temps et les âges avec les traditions historiques, consacrer le mouvement de l'esprit, le progrès de la science, les droits de succession et d'héritage de famille; qui sait nourrir les sentiments d'amour et de haine comme toutes les gratitudes du cœur, mais qui, après avoir donné le premier signal de la vie mentale,, fléchit la première, comme premier indice de défaillance humaine, nonobstant toutes ses infidélités de caractère, toute sa fragilité de nature, et comme fait physiologique et psychologique bien digne aussi de toutes les méditations du médecin et du philosophe.

Et voici venir presque en même temps ^imagination, cette fille affranchie de la mémoire qu'elle sait embellir de ses images, de ses couleurs, de tout le prestige de l'éloquence et de la poésie ; cette folle du logis qui poursuit des chimères et des fan-

tomes comme des réalités; cette fée enchanteresse qui sait créer toutes les merveilles comme toutes les misères de ce monde ; qui sait faire des spirites, des somnambules, des illuminés et même des thaumaturges , tout aussi bien que des orateurs , des poètes et des artistes , et qui ne saurait être méconnue du praticien.

Et enfin, comme couronnement de la vie intellectuelle, comme critérium de la condition humaine, c'est la volonté, ou la puissance morale par excellence, celle qui résume par elle seule l'humanité toute entière, en élevant l'homme au-dessus de tous les êtres vivants, au-dessus de lui-même ; en lui attribuant- un droit de souveraineté sur tout ce qui vit et respire sur cette terre, en l'initiant à l'expectative d'une vie posthume , en l'élevant à la pensée de l'éternité.

Voilà bien, ce me semble, autant de sujets d'é-

tude qui ont pu mériter tous les dédains de la philosophie empirique ou contemporaine, de la philosophie dite positive, mais qui ne pouvaient rester indifférents à l'hygiène et à la médecine, à la science de l'homme en santé ou en maladie, non plus qu'aux méditations de la morale et de la philosophie.

Mais aborder un tel programme d'études au déclin, si ce n'est au terme de la vie, c'est venir bien tard, je le sens, et peut-être bien imprudemment, répondre au précepte d'une école célèbre, qui voulait que l'étude de la médecine commençât par celle du cœur humain ; mais je le demande à Stahl luimême et à tous ses disciples, connaît-on moins bien le cœur humain, au terme d'une longue carrière de pratique médicale qu'à son début ? et les leçons de l'expérience , d'une expérience acquise dans la méditation de l'homme et de ses souffrances, dans le contact intime de la famille et de la société, dans toute une vie d'observation morale, de contention d'esprit, de sollicitude et de veille,

jointe à toutes les amertumes de la profession, toutes ces leçons vivantes ne sont-elles pas aussi une école de philosophie pleine d'enseignement, et bien capable d'éclairer le médecin sur la gravité de sa mission ?

Ma philosophie, d'ailleurs, n'est pas d'hier, comme on peut le savoir : Il y a quelque 50 ans que je préludais dans un ouvrage bien connu à l'œuvre que j'accomplis aujourd'hui, et un demi-siècle n'a pu ni affaiblir, ni modifier les principes qui s'y trouvent exposés * . Que s'ils devaient souffrir une interprétation différente de mes convictions actuelles, je le regretterais sans doute, mais je dois pourtant dire que j'en prendrais peu de souci pour le sort de la morale chrétienne.

J'ai plus de foi dans la stabilité des principes du catholicisme, et, pour en dire ici toute ma pensée, après l'épreuve du temps et le résultat de toutes mes réflexions, je ne sais encore aucune philosophie

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