I. — Curiosité sensoriale
Tous les sens prennent plus ou moins de part à la curiosité, mais le sens de la vue est celui qui lui fournit ses premiers rayons de lumière, celui qui sait le mieux se prêter à nos premiers instincts. Les premiers regards de l'homme sont des regards de
curiosité; l'enfant qui vient de naître ignore tout, mais il veut tout voir et tout connaître; il poursuit de ses yeux à peine ouverts, les personnes, les objets, tout ce qui l'entoure; et bientôt il voudra toucher tout ce qui s'offre à sa vue; puis il voudra mettre à contribution ses autres sens pour s'initier à la vie de famille, ne faisant grâce alors d'aucune question qui puisse éclairer sa curiosité ; rien de plus tyran nique que la curiosité de l'enfant; chaque pas qu'il fait dans la vie en agrandit le champ et en voit naître de nouvelles impressions, avec de nouvelles questions auxquelles il faut être prêt à répondre.
Une fois entrée dans la vie sociale où elle s'éclaire également de la lumière des. sens et de l'intelligence, la curiosité saura mieux encore se donner libre cours ; elle s'adressera à tout venant pour s'enquérir des nouvelles du jour et de la veille, depuis les vaines formules de politesse et leurs variantes tout aussi insignifiantes, jusqu'à la chronique plus ou moins intéressante du dehors.
Mais tel est le caractère de la curiosité, qu'elle ferme facilement les yeux à tout ce qui lui semble
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vulgaire ou patent, pour les ouvrir à tout ce qui lui apparaît avec un trait de nouveauté. Gomme fille de l'ignorance, elle court avec empressement à la poursuite de faits et d'événements qui lui sont inconnus, pour rester indifférente devant les plus magnifiques spectacles de la nature qu'elle voit habituellement, pour rester dédaigneuse même devant les chefs-d'œuvre de l'art, du théâtre, de la littérature, qui ont pu être l'objet de son admiration.
Ce qui est encore digne de remarque, c'est que ce ne sont ni les spectacles agréables, ni les impressions douces qui ont pour la curiosité le plus d'attrait ; elle va avec plus d'entraînement au bruit d'une rixe, ou d'une querelle de rue; elle court avec plus d'empressement à la nouvelle d'un malheur imprévu, d'un danger quelconque, et elle y court pour se donner des émotions plutôt que pour conjurer le mal; de même qu'elle se presse et sait franchir tous les obstacles pour assister à des scènes de ruine, de destruction et de mort, pour voir un noyé se débattre contre les
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flots, un malheureux condamné allant au supplice; pour voir des armées s'acharner au combat, et toujours pour se donner des émotions.
On raconte qu'à la bataille de Fontenoy, les enfants se disputaient le sommet des arbres pour jouir du spectacle de voir tomber les combattants sous le feu de la mitraille et du canon; de même qu'à la bataille sanglante de Rocoux, de hauts personnages, même de grandes dames, se faisaient apporter des sièges sur un bastion de la ville de Liège pour se donner le même genre de spectacle; tant il est vrai de le dire, avec le poète :
On voit avec attrait dans le sein du repos, Des matelots malheureux lutter contre les flots. On aime à voir de loin de terribles armées, . Dans les champs de la mort au combat animées, Non que la mort d'autrui soit un plaisir si doux, Mais le danger nous plaît, quand il est loin de nous.
Lucrèce.
Quelles que soient les émotions qu'elle aime à se donner, la curiosité des sens ne saurait s'en contenter que pour le moment ; il lui en faudra de nouvelles à tout prix, dût-elle aller les chercher bien loin, dans
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des plans de villégiature, au delà des mers, sous un autre ciel, partout où elle sait en trouver dans ce monde; elle irait même à la recherche des anges, si elle savait en découvrir sur cette terre, pour lui donner des renseignements de l'autre monde.
La curiosité n'a pourtant pas toujours, en perspective, des impressions de voyages aussi lointains; elle peut n'être alors qu'un résultat de caractère individuel, ou de tempérament national dont certains touristes d'outre-Manche nous donnent l'exemple ; mais le plus ordinairement, la curiosité sait trouver autour d'elle des impressions capables de la fixer, si elles peuvent être variées, car la monotonie ne peut jamais lui convenir; mais les variétés d'objets qu'elle sait découvrir autour d'elle, dans l'aspect d'un paysage, dans la seule contemplation d'un parterre, d'une nouvelle plante, jointe au sentiment de la propriété; le parfum d'une fleur nouvelle, la saveur d'un fruit nouveau, suffiront à ses besoins de curiosité sensoriale...
La curiosité sensoiiale ne vit pas seulement d'ellemême ou de ses inspirations spontanées, elle vit
aussi de l'exemple ; elle court avec la foule qui l'en- P. Jolly, Hygiène. 6
traîne, sans savoir où elle va ; elle prête volontiers l'oreille à l'attrait d'un discours, ou d'une musique où l'exemple l'attire ; elle ne voit pas avec indifférence respirer le parfum d'une fleur nouvelle, ni savourer un fruit nouveau, un aliment ou une boisson quelconque. On sait ce que coûte au genre humain, la satisfaction d'une curiosité qui a pu naître ^u seul aspect d'un fruit encore inconnu dans le jardin d'Eden.
C'est encore la curiosité imitative qui a pu donner lieu à l'habitude de priser et de fumer, et de faire entrer dans nos mœurs le goût même d'un poison, avec son triste cortège, avec toutes ses déplorables conséquences morales et sociales. Car une fois acquis par le seul attrait de la curiosité, le tabac a pu facilement faire le tour du monde, à la seule instigation et sur les ailes mêmes de la curiosité 1.