HABITUDES D'ESPRIT ET DE CŒUR I
mêmes. Et tel sera l'heureux effet de cette habitude acquise, qu'elle saura trouver, sans les chercher, les mots, les noms, les chiffres qui ont pu échapper à tous les efforts de la mémoire et de la volonté. Il en sera de même de la musique, qui, comme une langue, a ses signes dont l'étude et la lecture ne sauraient non plus se passer d'habitude; et pour le calcul, personne, assurément, ne saurait douter que le mathématicien, qui a l'habitude des chiffres, ne puisse résoudre plus facilement un problème qu'un métaphysicien. Et qui ne sait d'ailleurs avec quelle facilité les hommes de finances procèdent dans la supputation des nombres et le maniement des chiffres?
C'est aussi par l'habitude que la pensée a pu apprendre à mesurer le temps et l'espace, l'espace par le temps, le temps par l'espace. Bien des siècles ont dû s'écouler, sans que l'homme pût avoir d'autre régulateur que l'habitude, pour déterminer la durée et l'emploi de son temps. Aujourd'hui encore, beaucoup de gens n'en ont pas d'autre, et il en est qui par ce seul moyen sauraient disputer la marche du
temps aux plus fidèles horloges. Un journal anglais P. Jolly, Hygiène. 10
(le Natural of Stafordhire) a publié un fait qui en est un exemple bien remarquable. Le répétiteur d'une horloge publique de Londres avait acquis une telle habitude de compter mentalement les heures, pendant son sommeil même, qu'il n'avait plus besoin de sonnerie pour l'avertir des heures de répétition; et quand l'horloge était dérangée, il n'en continuait pas moins sa mission de répétiteur avec une régularité ponctuelle.
Tous les actes de l'esprit sont passibles d'habitude. Il n'est pas jusqu'à l'éloquence qui n'ait besoin de son intervention. On l'a dit avec raison : il n'y a pas d'improvisateurs proprement dits : fiunt oratores. Il n'y a que des habitués de parole plus ou moins heureux, qui ont su acquérir par l'habitude l'art de bien dire, l'art de bien coordonner, de bien enchaîner les mots avec les idées, de les soumettre à la règle et à la mesure, de manière à les contenir dans l'ordre et les limites qu'impose ie sujet; art complexe, difficile, en ce qu'il implique tout à la fois le concours des puissances mécaniques et de puissances intellectuelles de la parole, ce qui fait que, suivant la part qu'ils savent en faire à leurs