HABITUDES D'ESPRIT ET DE CŒUR
discours, les plus éloquents ne sont pas toujours les plus savants, quoique les plus écoutés, mais ceux qui ont le mieux appris l'art de s'écouter eux-mêmes; ce qui est bien encore une autre difficulté, car pour s'écouter soi-même, il faut que le moi ait su prendrel'habitude de se partager endeux personnes, l'une qui parle, l'autre qui écoute, l'une qui accomplit le mécanisme physiologique de la parole, l'autre qui lui fournit ses éléments psychiques, en même temps que ses inspirations, ses sentiments, ses passions, m&ne ses intonations; d'où résulte que l'éloquence n'appartient guère qu'à un petit nombre de privilégiés, qui seraient encore plus rares, si l'éloquence ne se produisait bien souvent, avec toutes ses conditions et toutes ses difficultés, à l'insu même de ceux qui l'ont acquise.
Et vous pourrez encore remarquer que ceux-là ont besoin souvent d'un régulateur pour se.maintenir dans le cercie de leurs idées. Pour tel orateur, c'est un rouleau de papier qu'il fait mouvoir dans ses mains avec une certaine mesure; pour tel autre, c'est une plume qu'il roule constamment dans ses doigts; pour le plus grand nombre, c'est un balan-
cernent du corps, un mouvement oscillatoire, un acte de mesure quelconque, devenu aussi nécessaire pour maintenir l'orateur dans le cercle de son discours que le pendule pour retenir le mouvement dans l'arc qu'il décrit. On a même cité comme exemple un célèbre orateur qui, pour régler sa parole, s'accrochait habituellement à une boutonnière qu'il se gardait bien de quitter, avant de descendre de la tribune.
Walter Scott a raconté d'une manière assez piquante comment, étant encore écolier, il fut luimême le sujet et la victime de ce genre d'habitude. Il ne pouvait apprendre ni réciter ses leçons, sans tenir bien fidèlement dans ses doigts un bouton de sa tunique, qui lui servait, pour ainsi dire, de mnémonique. Un de ses condisciples , curieux d'en constater l'effet, eut l'idée de le lui enlever à l'improviste, au moment où il devait être appelé devant le maître, et l'élève de rester alors tout saisi de mutisme, et le maître, sans autre explication, de lui infliger une sévère punition qu'il dut subir pour celui qui l'avait si bien méritée.
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Personne ne pourrait douter que l'art d'écrire n'ait aussi certaines exigences d'habitude. L'écrivain ne s'improvise pas plus que l'orateur; on peut avoir toute l'intelligence d'une composition littéraire, être parfaitement initié à la connaissance de la grammaire et de la logique, sans être pour cela un habile écrivain. Il y a un choix d'expressions, un enchaînement de sentiments et d'idées, une coordination de faits et de vues que l'habitude seule permet d'acquérir et de traduire dans un style plus ou moins facile, plus ou moins rapide, où la couleur, les images, le nombre, le mouvement et la grâce ont pu se réunir dans un heureux concert pour faire des Montesquieu, des Bossuet, des Buffon, des Voltaire, des Rousseau , des Chateaubriand , des Lamartine.
Et voyez jusqu'où peut aller la puissance de l'habitude sur la plume de l'écrivain. Il a fallu que ces magnifiques richesses de style que nous admirons dans nos plus célèbres écrivains fussent soumises à
l'empire d'une habitude quelconque.
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Voltaire, le plus fécond de tous, ne peut écrire une seule ligne sans avoir mis la dernière main à sa toilette. Rousseau , au contraire , ne prend la plume que dans le plus simple négligé du matin, à peine vêtu ; et c'est en subissant bien souvent les rigueurs du froid qu'il s'inspire des plus nobles sentiments, des pensées les plus élevées, et qu'il écrit les plus éloquentes pages qui puissent s'offrir- à notre admiration. îl faudra aussi que, pour écrire, Buffon ait achevé sa toilette de cour, et il faudra, de plus, qu'il s'isole de la clarté du jour, et qu'en plein midi son cabinet soit fermé à la lumière et au bruit du dehors.
Autre exemple.
Le plus grand philosophe de l'Allemagne, l'illustre Kant, ne peut se livrer à ses méditations philosophiques sans avoir jeté des regards de contemplation sur l'antique château de Kœnigsberg, et ce n'est qu'en s'inspirant, chaque matin,' des impressions de ce spectacle qu'il peut se mettre à l'œuvre. Hors de son cabinet, Kant n'essayera pas même de prendre la plume. Il faut pourtant qu'un jour il s'en éloigne pour un voyage de plusieurs mois,
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pendant lequel tousses travaux restent interrompus ; mais quelle déception n'éprouve-t-il pas, lorsqu'en rentrant chez lui, il n'aperçoit plus cette perspective qui faisait le charme de son cabinet, et qui tenait pour ainsi dire le secret de ses savantes méditations : un rideau de peupliers s'élevant d'un jardin voisin avait pris assez de développement en quelques mois pour dominer la vue du château de Kœnigsberg, et le génie de Kant en reste tout frappé d'impuissance, jusqu'à ce que le propriétaire du jardin ait pu complaisamment le lui rendre, avec le spectacle de ses tours et de ses hiboux.
Gomme beaucoup d'autres philosophes, Kant était d'ailleurs homme d'habitude jusque dans les détails de sa vie intérieure. Il ne pouvait ni penser ni écrire en présence de quelqu'un ; mais il ne pouvait dîner seul; il lui fallait toujours un ou plusieurs convives pour se mettre à table, dût-on en appeler du dehors, même d'inconnus ; pour le déjeuner, c'était tout différent; il tenait à être seul, toujours seul; il prenait habituellement son thé tout en travaillant. Un jour qu'il reçut, à l'heure de son déjeuner, la visite d'un ami qui ignorait
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sans doute qu'il n'y avait de convives chez lui que pour le dîner, Kant en fut tellement troublé, qu'il pria très-poliment son ami de se retirer dans une pièce voisine pour y partager son thé, mais de manière qu'il ne puisse l'apercevoir ; et le convive de se prêter docilement au désir de Kant, sans en être nullement blessé (Victor Cousin).
En présence de tant de chefs-d'œuvre d'art et de génie, où l'habitude joue un rôle si puissant et si nécessaire, qui pourrait dire que toute habitude est un mal, et un mal dont il faudrait toujours savoir s'affranchir? Où est- il donc le mal dans ces habitudes qui président si merveilleusement à l'exercice, au développement, au perfectionnement de tous les actes physiologiques ? Vouloir les interdire, ce serait rompre avec la vie même, en tant qu'elles impliquent l'activité et le mouvement , car le repos n'est pas dans la nature vivante; il n'est que dans l'alternance et la variété des occupations physiques, morales et intellectuelles, comme l'a si justement dit le philosophe de Genève. Il faut à l'homme du mouvement jusque dans ses loisirs, et ce n'est qu'à cette condition