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II. — De la mémoire intellective

Considérée dans l'homme avec tous ses attributs

humains, la mémoire y prend tout autre caractère :

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elle devient une faculté multiple, qui relève tout à la fois du sentiment, du mouvement et de l'entendement; et de là autant de formes spéciales de mémoire, que l'on ne saurait confondre.

Et d'abord, chaque sens a sa mémoire qui permet de revoir par la pensée les personnes ou les objets qui ont passé sous nos yeux, comme aussi d'entendre les sons, de sentir les odeurs, de goûter les saveurs, de garder le souvenir des impressions tactiles que nous avons perçues en d'autres temps.

Mais tous les sens ne se prêtent pas également à l'exercice de la mémoire. Le souvenir des plus magnifiques spectacles disparaît facilement à nos yeux, et nous cherchons quelquefois vainement à nous rappeler les lieux, les objets qui avaient su le mieux nous attirer.

Nous entendions hier une délicieuse musique qui captivait notre oreille, et elle ne nous laisse aujourd'hui qu'un vague et fugitif souvenir.

Telle odeur qui nous délectait de son parfum , il n'y a qu'un instant, a disparu en même temps que son impression , et nous avons besoin de. la renouveler pour nous la rappeler.

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Il n'en est pas de même des autres sens dont la mémoire est plus durable. Le goût, surtout, a le privilège de garder le souvenir des saveurs qu'il a perçues ; il n'oublie ni ses appétences ni ses aversions pour régler le choix de ses aliments et ses habitudes de régime. Le tact conserve fidèlement aussi le souvenir de ses impressions et il n'attend pas le retour des saisons, ni les transitions de température pour se prémunir contre les atteintes du dehors. C'est la mémoire du toucher qui sait nous initier aux premiers services des mains et des doigts dans l'enseignement de l'écriture, dans l'étude des instruments à cofde et du piano, et dans d'autres arts manuels d'agrément, avant de les remettre à l'effet de l'habitude.

Tous les mouvements des membres peuvent s'accomplir, chez les animaux, sans le secours d'aucune éducation ni de l'intervention de la mémoire, par pur instinct; mais ils ont besoin de mémoire et d'éducation chez l'homme, quand il s'agit surtout de les appliquer à un art quelconque , aux exercices gymnastiques de danse, 4'escrime ou autre.

Il y a, à côté de la mémoire des sens et des mouvements, une mémoire plus élevée, qui est l'attribut plus exclusif de la condition humaine, et qui a pour objet les idées, les abstractions, toutes les affections morales, toutes les conceptions spontanées aussi bien que les sensations perçues ; c'est la mémoire abstraite qui implique elle-même deux ordres d'éléments bien distincts : des éléments effectifs et des éléments affectifs, que l'on a su représenter sous ces deux chefs figurés de mémoire dé V esprit et de mémoire du cœur.

i° La mémoire effective est celle qui, dès le début de la vie mentale, intervient pour les premiers frais de la vie commune et sociale, pour les premiers besoins de l'éducation, celle qui est appelée à retrouver tous les faits que le temps a pu emporter dans l'oubli ou laisser dans la tradition, pour les

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remettre au service de l'intelligence dans les œuvres de la science, de la littérature, des arts et de l'industrie. Elle devient la lumière indispensable de l'homme d'étude et de l'historien dans la recherche des faits et des événements qu'il se propose de relier et de contenir dans l'ordre chronologique qui leur appartient. Elle est aus"si le guide nécessaire de l'écrivain et du savant, aussi bien que celui du praticien. Toutes les carrières d'étude , toutes les professions libérales et industrielles lui devront leur destinée ; aucune d'elles ne saurait s'affranchir de son tribut, et je n'aurais pas de peine à faire comprendre que .la mémoire effective est aussi le premier auxiliaire , la première condition de succès et peut-être de fortune des études et de la pratique de la médecine. Aucune faculté ne saurait mieux que la mémoire en frayer la route, en aplanir les difficultés, et plus que personne le médecin en aura besoin pour arriver au terme de ses études classiques, surtout s'il doit s'engager dans la carrière des concours. Il en aura besoin aussi dans l'exercice de son art pour se rendre compte de toutes les circonstances d'une maladie, pour se rappeler tous ses commémoratifs

comme pouvant éclairer son diagnostic, modifier ses règles de traitement, fixer ses médications, leur mode d'application, leurs doses variées; et il en aura besoin même pour affermir la confiance de ses malades , qui sauront toujours lui en faire un mérite. Qu'il se défie donc de ses oublis, car il n'y arien que certains malades prisent autant que la mémoire de leur médecin, rien qu'ils souffrent avec moins d'indulgence que ses distractions ou ses défaillances de mémoire.

La mémoire effective est, comme on le sait, le privilège de la jeunesse, et elle n'est jamais aussi fraîche , aussi facile que dans l'adolescence. C'est alors qu'elle sait le mieux saisir tous les éléments d'un fait ou d'un événement, avec ses dates, ses noms, ses détails accessoires ; c'est alors qu'on a pu voir de jeunes écoliers répéter littéralement et sans faute, toute une leçon, après l'avoir lue attentivement une seule fois, comme s'ils avaient eu le secret, tout en la lisant, de la transcrire dans leur esprit, pour l'y retrouver tout entière.

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C'est encore avant l'âge adulte, que l'on a pu voir de ces prodiges de mémoire dont parle l'histoire, tels que celui bien connu du jeune Thémistocle, qui savait les noms de tous les habitants d'Athènes avant d'arriver au pouvoir , celui de Cyrus qui avait pu retenir les noms de 3 0,000 soldats qu'il commandait à la bataille de Thymetrée, celui de Mythridate qui possédait 22 langues ; celui de Joseph Scaliger, qui, en 21 jours, avait appris par cœur tout Homère ; celui encore bien connu de Pic de la Mirandole, qui, à l'âge de dix ans, se plaçait au premier rang des poètes contemporains, répétait tout un long poëme après une seule lecture; et pour finir plus près de nous, celui si connu de Biaise Pascal, qui, dès l'âge de 12 ans, avait su trouver les douze premières propositions d'Euclide.

On a pu en citer bien d'autres exemples, en des temps plus ou moins éloignés ; mais la mémoire semble aussi avoir compté avec le temps et les mœurs : on ne trouve plus aujourd'hui de ces fils de Simonide pour nous donner de tels exemples de mémoire; et qui pourrait nier que tous les genres

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d'ivresse qui ont su pénétrer dans nos mœurs actuelles soient restés sans influence sur cette faculté? et qui oserait dire devant ces effets si patents, si flagrants des abus du tabac et de l'absinthe, de tous les spiritueux, que cette multiple ivresse devenue une intoxication publique n'ait pas su porter de funestes atteintes à la mémoire, comme à toutes les facultés intellectuelles i ?

Arrivée au-delà de l'âge adulte, la mémoire effective ne tarde pas à décroître; elle avait commencé la première comme premier signal de la vie mentale, elle finira aussi la première comme premier indice de défaillance de l'intelligence humaine; mais elle ne finira que graduellement et sans transition bien sensible ; elle ne s'interrompt même pas pour le souvenir des personnes, des faits, des événements, mais principalement pour celui des noms, des dates, des chiffres, des âges, de tous les détails

i. Le Tabac et V Absinthe, in-18, chez MM. J.-B. Baillière et fils.

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