CHAPITRE IX
Vouloir, c'est pouvoir. (Napoléon.)
La volonté peut tout; ne vouloir qu'à demi, C'est sortir du sommeil pour rester endormi.
(Frédéric)
Il y a, dans la condition humaine, une puissance intellectuelle qui traduit à la fois l'homme moral et social, qui règle ses instincts, ses mouvements, ses habitudes, ses mœurs; qui inspire son courage dans le danger, sa résignation dans le malheur, à laquelle il doit ses plus nobles résolutions, ses plus généreux sacrifices, son triomphe sur lui-même, sa suprématie sur le reste de la création. C'est la volonté, c'est cette puissance morale par excellence qui résume l'humanité tout entière; celle qui fait sa
force et sa faiblesse, ses vertus et ses vices, celle qui la rend justiciable de ses actions devant Dieu et devant les hommes.
La volonté! tel est le sujet d'étude que j'ose aborder, comme terme du programme que je me suis proposé.
Pour bien la comprendre, il ne faut pas confondre deux ordres de faits qui n'ont de commun entre eux que leur unité d'expression, et qui diffèrent logiquement de toute la distance qui sépare l'homme et l'animal , l'esprit et la matière , le ciel et la tombe.
Vouloir, en effet, n'est pas seulement se mouvoir pour obéir à des impulsions instinctives, à des actes automatiques et pour ainsi dire involontaires. Vouloir, dans le sens moral, le seul que puisse admettre
une saine logique, c'est prendre conscience de sa spiritualité pour agir avec intention, avec réflexion, avec discernement; c'est imprimer aux organes musculaires des déterminations qui témoignent de la personnalité, de la conscience du moi, de la liberté individuelle. Or, l'homme seul est doué de cette faculté, lui seul a le privilège de concevoir
des idées, de traduire sa pensée par la parole, de l'exprimer par la volonté.
En d'autres termes : l'homme n'a pas seulement une vie instinctive de sentiment et de mouvement, qui lui est commune avec tous les animaux; il a, de plus, une vie intellective d'abstraction, de raisonnement et de jugement, qui lui donne sur tous un droit de prééminence, une puissance de domination qu'ils savent tous reconnaître, qu'ils savent tous accepter. De là la dualité de nature humaine si universellement admise depuis l'école de Platon, si dogmatiquement consacrée par les Pères de l'Eglise sous le titre àliomo duplex, et si judicieusement exprimée, de nos jours, par l'école spiritualiste, sous la double dénomination d'homme physiologique et d'homme psychologique. De là aussi cet antagonisme entre deux puissances volitives toujours en présence, toujours militantes, où la volonté du corps, la volonté des membres, suivant l'expression de saint Paul, dispute à la volonté de l'âme
l'honneur de la victoire, comme si, dans ce combat, tout était prévu pour le triomphe de la vertu, aussi bien que pour la gloire de l'humanité.
Et qu'on ne dise pas que la dualité humaine n'est qu'une convention et une tradition de mœurs; car elle est antérieure à toutes les institutions sociales, à toutes les législations du monde; elle est naturellement et profondément implantée dans la conscience universelle des peuples, et elle s'atteste chez tous, jusque chez le sauvage, dans le culte de l'idolâtrie. L'Australien qui se prosterne devant le soleil et les étoiles, le Bengali qui adore le crocodile, le serpent, un ligator, une plante, eux aussi témoignent de la dualité humaine, en même temps que d'une vie posthume.
La dualité humaine n'est pas seulement un fait moral, elle est une loi physiologique et de rigoureuse logique; la même puissance, en effet, ne saurait simultanément vouloir et ne pas vouloir, commander et obéir, pratiquer en même temps le bien et le mal, le vice et la vertu.
Demandez au divin Socrate xe qu'il en pense, demandez-lui par quels sacrifices, par quels efforts
de volonté, il put vaincre le démon de ses passions, dominer ses entraînements instinctifs, avant d'être proclamé par l'oracle de Delphes le plus sage des Grecs j le modèle de toutes les vertus.
Si dans la dualité humaine, la puissance morale ne se traduit pas également chez tous les individus , à tous les âges, dans toutes les conditions sociales, elle n'en existe pas moins virtuellement dans l'homme comme arbitre de tous les actes de sa vie, toujours prête à intervenir pour l'éclairer devant l'immuable loi du bien et du mal.
Si partout la dualité humaine a ses erreurs, ses préjugés , ses égarements , partout aussi elle a ses devoirs envers l'homme, ses sacrifices envers Dieu , son dévouement à la patrie ; partout elle a sa foi, ses croyances , ses espérances , sa perspective d'une vie posthume, son invocation, son culte, sa prière...
Rien de tout cela, il faut bien en convenir, ne se
révèle dans la condition animale; les animaux
n'ont qu'une volonté et une volonté purement ins- P. Jolly, Hygiène. \a
tinctive, celle de leur conservation; une volonté qui, comme le dit Bossuet, est toute cohérente à leur organisation, chargée, au même titre que la force vitale, de veiller à l'exercice de leur vie matérielle. Ils vivent, pour ainsi dire, à leur insu, sans avoir la conscience de leur existence, et ils meurent sans avoir su qu'ils cesseraient de vivre, sans avoir conçu le pressentiment d'une fin morale ; et quand l'homme, quelle que soit sa condition sociale, quel que soit son degré de civilisation, veille sur son crime dans les agitations de sa conscience, l'animal dort paisiblement et sans remords sur son larcin ou sur sa victime. Et pourquoi en serait-il autrement, puisqu'il n'a aucune crainte, aucune espérance à concevoir d'une vie future, par conséquent aucune morale^à observer?
Dire que la volonté morale n'est, elle-même, qu'une propriété anatomique ou de nature purement matérielle ; dire que l'homme n'est pas plus responsable de ses actions que de sa volonté; qu'il n'est pas plus justiciable de ses crimes que ne peut l'être la locomotive qui frappe aveuglément tout ce qu'elle rencontre dans son déchaînement, c'est faire
de la^ poésie de cynique athéisme; mais est-ce bien plus édifiant pour la science de l'homme moral, est-ce bien plus satisfaisant pour les destinées humaines? Je le demande à tous les adeptes de l'école positiviste.
Si l'homme n'est que matière, si sa destinée est purement terrestre, s'il n'a rien à espérer, rien à craindre au-delà de la tombe, pourquoi donc s'imposer volontairement tant de sacrifices pour le néant? Pourquoi ce futil désir de s'illustrer, d'acquérir de la gloire et des honneurs dans la mémoire des hommes, de pieux souvenirs dans le cœur de ses enfants? Pourquoi ces monuments, ces hommages offerts à des débris de matière en dissolution, et pourquoi ces couronnes, ces fleurs que nous déposons avec nos larmes sur la terre qui les recèle ?
Non, le culte de la tombe n'est point une vaine et temporelle fiction, il a des aspirations plus consolantes et plus élevées. Non, la volonté morale n'est point l'œuvre spontanée de la matière; elle est inhérente à la nature de l'homme, à la condition humaine; elle lui a été attribuée dans l'œuvre même
de la création, comme apanage exclusif de sa souveraineté sur toute la création, en vue du sort de tous les êtres vivants. Et que seraient-ils devenus sans elle, même avec leur admirable organisation, même avec leurs merveilleux instincts, car aucun ne saurait encore aujourd'hui demander sa nourriture à la terre, aucun ne saurait encore par lui seul la cultiver, l'ensemencer, la fertiliser, mettre à profit ses plus riches produits.
Il fallait bien, pour cela, une volonté suprême, une intelligence éclairée d'une divine lumière; il fallait, si je puis le dire, une vice-royauté dans ce monde, comme il y a une royauté universelle pour le gouvernement de l'univers. Dieu lui-même, Dieu seul a investi l'homme de cette puissance, en le dotant de la volonté, et sa mission était toute tracée quand il parut pour la première fois sur cette terre inculte et déserte, devant cette nature vierge que la création lui livrait pour ainsi dire à l'état d'ébauche; elle est tout écrite dans un livre sacré. L'homme, y est-il dit, domptera les animaux pour les soumettre à sa loi, pour les faire servir à ses besoins personnels, ainsi qu'à leur existence.
Il sillonnera la terre, l'ensemencera, dirigera sa fécondité et protégera ses moissons.
Au besoin, il ouvrira le flanc des. montagnes, abaissera les rochers, tracera des routes à travers les forêts sauvages et les déserts inconnus.
Il ouvrira, dans le sol, des canaux pour recevoir les eaux du ciel, les mettre à profit, s'en approprier l'usage.
Il sondera les entrailles de la terre et l'abîme des mers pour en découvrir les populations, pour en faire sortir et en exploiter les richesses.
Il s'élèvera dans les hautes régions de l'atmosphère pour soumettre également tous ses habitants à sa loi.
Et c'est ainsi que, par la seule puissance de sa volonté, l'homme a pu s'attribuer une domination sur tout ce qui respire sur la terre, sur tout ce qui vit dans les eaux, sur tout ce qui plane dans les airs.
La volonté sera là aussi pour servir l'intelligence humaine dans toutes les carrières qu'elle saurait s'ouvrir; elle la guidera dans l'étude des sciences, des arts et des lettres, comme elle saura l'inspirer et l'éclairer dans toutes les voies d'industrie sociale;
elle bâtira des maisons, des palais, des cités; elle élèvera des temples à la gloire des dieux et des monuments à la mémoire des hommes; et c'est après avoir abrité l'homme contre toutes les intempéries du dehors, après avoir entouré son existence de tous les bienfaits de la civilisation, l'avoir embellie de tous les prestiges des arts, qu'elle s'apprêtera comme par ironie à sa destruction.
Elle forgera des armes, inventera des instruments et des procédés de guerre contre ses semblables, elle s'armera contre les nations, en vue de conquêtes et de domination, dût-elle pour cela ensanglanter la terre, dévaster les habitations, incendier les villes et les campagnes, promener partout la terreur, jeter partout le deuil et la désolation. Et c'est ainsi que nous l'avons vue, affolée d'ambition et de gloire, à la tête d'une nation armée, courir à la conquête du monde, s'élancer des colonnes d'Hercule aux confins de l'Asie, jusqu'aux glaciers du Caucase, bravant tous les éléments, tous les périls, pour y inscrire sur son drapeau triomphant le nom du vainqueur, Evec cette audacieuse légende :
Le ciel est à Dieu, la terre est à moi !
La folle! elle oubliait, dans son délire, qu'une voix plus puissante pouvait lui dire : tu n'iras pas plus loin.
Que si nous osions suivre la volonté au delà de tous les égarements, de tous les vertiges d'une insatiable ambition, nous la verrions encore se repaître de vengeance et de cruauté, proclamer le droit de massacre, de dévastation et de spoliation, à cet odieux cri de guerre : le droit, c'est la force; la loi du vainqueur, c'est la volonté.
Mais il est temps de nous demander si une puissance qui fait les héros, les tyrans et les esclaves, qui abat les trônes et les empires, qui bouleverse le monde, qui a pu inspirer ces fameuses paroles d'un César :
« Je suis maître. de moi comme de l'univers, « Je le suis, je veux l'être. »
si une telle puissance ne saurait imposer sa joi aux déviations physiques et morales de l'homme,
si elle ne saurait changer le cours d'habitudes vicieuses, maîtriser des mouvements désordonnés, redresser des défectuosités organiques; si même elle ne saurait, par d'habiles et intelligentes combinaisons, apporter d'heureuses modifications à certains états pathologiques plus ou moins réfractaires à toutes nos ressources pharmaceutiques. Voilà ce que nous voudrions demander à la volonté, en vue de son application à l'hygiène et à la thérapeutique.
Mais avant tout, et comme question préjudicielle, serait-il vrai que la volonté que nous prétendons invoquer comme puissance thérapeutique, fût ellemême passible de maladie? Serait-il vrai qu'il y eût une pathologie de la volonté, c'est-à-dire une médecine de l'âme?
Nous avons déjà dit ce que nous pensons de cette prétendue psychiatrie, qui serait une véritable hérésie scientifique, si elle n'était tout simplement une fausse interprétation de logique.
La volonté, en effet, n'est point un organe ni une fonction; elle n'est point une propriété anatomique, et elle n'a aucune attribution physiologique dans l'exercice de la vie. Son rôle est exclusivement psy-
chique; elle ne peut donc être passible de maladie, dans la rigoureuse acception du mot ; elle est nécessairement inaltérable, et, s'il en était autrement, elle ne serait plus responsable de ses actes. Elle peut bien fléchir devant des entraînements instinctifs, devant les passions humaines, être coupable de défaillance, et, à ce titre, elle reste justiciable aux yeux de Dieu et des hommes, mais elle n'est pas pour cela malade; elle demeure toujours inaltérable, même en présence de toutes les formes, de tous les genres de délire, même dans tous les cas de monomamie où la raison et la passion sont aux prises, où la volonté succombe devant l'idée fixe, sans être malade, l'idée fixe étant alors dans le délire sensorial, nullement dans la volonté. Cela posé, nous arrivons à l'objet pratique de la question, à la puissance thérapeutique de la volonté.
A ce point de vue, et comme faculté hyperorga nique, la volonté tient sous sa dépendance le sentiment, le mouvement et l'entendement, et il suffirait
d'observer son rôle d'activité dans l'état physiologique pour concevoir toute sa puissance dans l'état pathologique.
Et d'abord, l'homme avait besoin de l'intervention de sa volonté pour suppléer à l'insuffisance de ses instincts dans l'exercice même de sa vie sensoriale ; il avait besoin pour voir avec intelligence les objets qui s'offrent à sa vue, de les regarder avec attention, de les observer avec réflexion, de les contempler à volonté pour en déterminer les formes, les dimensions, les contours, pour saisir tous les caractères physiques qui peuvent en faire des objets d'art plus ou moins précieux.
Sans la volonté , l'homme n'aurait su trouver, ni l'accord ni l'harmonie des sons, ni le charme des émotions qu'il recherche dans le sens de l'ouïe ; et sans elle, il n'aurait pu, en raison même de l'infériorité de ses instincts, acquérir la connaissance des qualités différentielles des odeurs et des parfums, comme condition hygiénique de ses aliments et de ses boissons, avant de les confier à l'estomac.
LA TUISSANCE THERAPEUTIQUE DE LA VOLONTÉ 25 I
On ne saurait non plus méconnaître le besoin d'appréciation volontaire ou intellectuelle des qualités tactiles des corps extérieurs, dans la détermination de leur température, quand surtout il s'agit de faire du tact un thermomètre naturel, le plus sûr de tous, même pour les cas d'opportunité hygiénique du vêtement.
Mais si la volonté était nécessaire pour donner aux sensations une valeur rationnelle et intellectuelle qu'elles ne peuvent avoir sans elle, elle acquiert, dans l'exercice des mouvements, une puissance dont on ne saurait déterminer la limite ; non-seulement elle les règle et les domine, mais elle sait au besoin les inspirer même contre leur impuissance. On a cité des cas où elle avait pu rendre le mouvement et la vie à des membres qui en étaient privés depuis nombre d'années ; c'est ainsi que , lors de l'incendie de l'Hôtel- Dieu, dans la nuit du 2 août 1737, des paralytiques qui avaient été soumis à de vains traitements, ont pu retrouver le mouvement, s'arracher aux flammes et à la mort par la seule puissance de la volonté.
On cite également des cas de paralysie musculaire
où la volonté seule a su imprimer des mouvements de contraction à la fibre musculaire, lorsque l'électricité, dans ses applications variées, était demeurée absolument impuissante (Onimus) ; tels sont aussi les exemples de paralysie spinale, dans lesquels des muscles régénérés ont pu entrer en contraction sous la seule influence de la volonté, après une vaine application de l'électricité {Union médicale du i3 juillet 1875).
Appliquée à l'orthonomie, la volonté a su donner des résultats que l'on ne pouvait attendre d'aucune médication proprement dite.
On sait que comme résultats d'habitudes acquises, beaucoup d'individus affectent des positions, des gestes, des tics plus ou moins contraires aux convenances sociales et que la volonté seule peut maîtriser. Ce qu'il faut dire, c'est qu'il n'est pas aussi facile qu'on le croit de vouloir; peu d'hommes ont le courage d'imposer une volonté forte et soutenue à la domination d'habitudes vicieuses, mais nous n'en dirons pas moins qu'il est permis d'établir en principe que vouloir, c'est pouvoir. S'observer assez constamment, assez sévèrement pour
maîtriser de telles habitudes, les remplacer par des occupations diversives , en leur substituant des mouvements réguliers, tel est le principe d'orthonomie qu'il est permis de leur opposer.
On conçoit que tous les âges et tous les caractères ne puissent se prêter également à de tels préceptes, et l'on comprend surtout qu'il faille les diriger, et même les imposer, chez l'enfant, pour en obtenir des résultats satisfaisants.
C'est principalement dans les déviations de la taille, qui ont si souvent pour cause l'inégalité ou le défaut d'antagonisme des forces musculaires, comme effet d'attitudes vicieuses, que la volonté spontanée ou imposée a pu opérer d'heureux effets.
Des exercices sagement conçus , intelligemment combinés et soutenus par une volonté ferme et persévérante, ont su bien souvent faire tous les frais de guérisons inattendues.
J'ai publié, il y a déjà bien des années, l'exemple remarquable de la puissance de la volonté chez une
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jeune fille de dix-sept ans, qui présentait une déformation très-prononcée de la taille, avec incurvation de la colonne vertébrale, et qui a pu guérir complètement après plusieurs mois de la même persévérance dans les combinaisons d'une gymnastique qu'avait su diriger habilement mon ami le Dr Bouvier. Mais il faut dire aussi que dans cette organisation assez chétive résidait une volonté puissante et soutenue par une énergique résolution, jointe à un vif désir de tout souffrir pour guérir.
On connaît aussi les heureux effets d'une volonté forte et persévérante pour vaincre les secousses convulsives qui accompagnent, chez certains individus, la prononciation et qui constituent le bégqyement. Assujettir la voix et la parole à une sorte de rhythme ou de mesure, sous l'empire des puissances respiratoires, c'est-à-dire parler à haute et intelligible voix, par syllables bien accentuées et sans en perdre une seule, comme on le ferait en déclamant et en chantant, tel est le principe de traitement le plus rationnel à opposer à ce genre d'infirmité ; et l'orthophonie la plus efficace sera toujours la volonté la plus persévérante, la plus intelligente,
La puissance thérapeutique de la volonté 255
celle dont les efforts et les combinaisons sauront le mieux dominer les mouvements de la langue pendant qu'elle articule les mots.
Tous les traitements dont l'expérience a le mieux justifié l'efficacité jusqu'à ce jour se fondent essentiellement sur ce principe ; tels sont surtout ceux qui, dans ces dernières années, se sont succédé avec de nouvelles prétentions, depuis mademoiselle Leigt qui a le mérite de l'initiative, puis de M. Itard qui en a le premier apprécié la valeur physiologique et, à son exemple, MM. Malbouche, Deleau, Rabet, Peroux (de Nancy), Golombat (de l'Isère), Ghervin et d'autres qui n'en sont que de fidèles imitateurs.
Le nystagmus oculi, ou mouvement latéral involontaire des yeux, qu'on a appelé le bégayement oculaire ; certains cas de strabisme dus au défaut d'antagonisme des puissances musculaires qui les régissent, sont encore des anomalies physiologiques auxquelles la volonté seule a pu souvent remédier. La science possède sur chacune d'elles des exemples de guérisons obtenues même chez des sujets adultes, soit par la seule application de la volonté, soit à
l'aide d'appareils capables d'en favoriser et d'en assurer l'effet.
Mais c'est surtout dans la chorée ou danse de Saint-Guy que la volonté a souvent montré une puissance thérapeutique dont on peut facilement se rendre compte, et que l'on attendrait vainement de* toute médicatiou pharmacologique.
On sait que le nom de chorée ou danse de Saint- Guy lui vient de ce qu'autrefois un grand nombre de personnes qui en étaient affectées, se rendaient en pèlerinage à la chapelle de Saint-Guy, en Allemagne, pour y danser, jour et nuit, jusqu'à leur parfaite guérison.
Ce fait, assez généralement relégué dans l'histoire des superstitions du moyen âge, méritait portant quelque attention de la part des praticiens, en ce qu'il signale l'heureux effet d'un mouvement régulier substitué à un mouvement désordonné, perverti, et il faut bien savoir que la danse de Saint- Guy n'est pas aussi nécessairement qu'on a pu le dire une modalité rhumatismale : elle s'explique plus naturellement par la simple dysharmonie de la puissance musculaire comme effet d'insuffisance
LA PUISSANCE THERAPEUTIQUE DE LA VOLONTÉ ib*]
de l'innervation, à une époque de développement de l'organisme où l'on conçoit le défaut de rapport de la puissance nerveuse et de la puissance musculaire.
Ce n'est point le lieu de discuter ce point de théorie médicale, et pour ne parler ici que du traitement hygiénique de la chorée et des effets curatifs de la volonté, il est certain que l'on a pu obtenir plus de succès de l'application sagement combinée des exercices gymnastiques joints à toutes les ressources d'une hygiène rationnelle, que du grand nombre de médications qui lui ont été opposées.
M. Louvet-Lamarre, médecin de la succursale de la Légion d'honneur, à Saint-Germain-en-Laye, bien persuadé aussi que la chorée est souvent l'effet d'un dynamisme purement physiologique, et que, dans maintes circonstances, la maladie peut survivre à sa cause comme effet d'habitude, a su recourir avec avantage à un traitement gymnastique varié suivant les indications individuelles, et en a souvent obtenu les effets les plus heureux. Il prescrit surtout la danse à la corde, comme l'exercice le plus propre à soutenir l'attention des malades et la régularité des mouvements, et il a pu voir sou-
vent cette gymnastique triompher de la persistance de la maladie. J'ai eu moi-même occasion de faire une heureuse application de ce moyen chez des jeunes filles qui étaient restées sous l'effet d'une véritable habitude, après beaucoup d'autres traitements, et j'ai pu surtout constater les effets salutaires de l'exercice alternatif de la danse et du piano, joint à une hygiène convenable.
La chorée sénile, qui tend nécessairement à s'accroître, à se perpétuer par la nature même de sa cause, par les modifications anatomiques qui s'opèrent dans les centres nerveux, la chorée sénile n'est pourtant pas absolument irrésistible à l'intervention de la volonté; j'ai vu sous sa puissance des effets remarquables de rémission, même de disparition plus ou moins durable, des mouvements choréiques. J'ai conservé surtout le souvenir d'un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, atteint au plus haut degré de cette forme de trémulation, qui, à force d'étude et de persévérance, était parvenu à imprimer aux mouvements cloniques de ses doigts une direction qui lui permettait de tracer des mots et des figures avec une merveilleuse régularité.
LA PUISSANCE THERAPEUTIQUE DE LA VOLONTE 2 5o,
La loi d'équilibre ou de statique musculaire tient souvent à si peu de chose qu'un rien peut la détruire, comme un rien peut la rétablir. L'homme ivre qui titube ou qui trébuche à chaque pas et qui reprend chaque fois son équilibre en courant ou en précipitant sa marche ; l'homme en santé qui, pour toute autre cause, perd son équilibre dans la station ou la marche, et qui le reprend aussi vite en pressant le pas ; l'acrobate qui sait se maintenir sur la corde, à l'aide de sa perche d'équilibration, nous fournissent autant de preuves de cette vérité.
On concevra plus difficilement que la volonté ait pu dominer des accès d'hystérie convulsive ; et toutefois, comme exemple, on connaît l'histoire de cette forme d'épidémie survenue dans un couvent de Harlem, par suite de contagion d'imitation, et qui fut conjurée comme par enchantement par la seule puissance de la volonté imposée par l'illustre Boerhaave, sous la menace de l'application du cautère actuel à toute malade qui ne saurait résister à ses atteintes.
Mon excellent ami, le docteur Briquet, a publié dans son intéressant traité De Vhystérie un fait
quelque peu analogue à celui de Harlem, qui est à la fois un triple exemple de la puissance morale de la volonté, de l'imitation et de l'imagination. Une jeune femme atteinte d'hystérie convulsive, accompagnée d'un cri spécial se renouvelant à chaque attaque, avait introduit dans son service, à l'hôpital de la Charité, et comme par contagion d'imitation, le même cri chez d'autres malades hystériques, et de là un tumulte devenu insupportable dans son service. Pour y mettre un terme, M. Briquet, s'inspirant de l'exemple de Boerhaave, menaça également de l'application du fer rouge comme remède toutes les malades qui ne sauraient dominer le même cri. La menace eut son effet sur le cri qu'il s'agissait de faire cesser, mais il fut remplacé par un autre cri de douleur accusant une brûlure violente, qui était alors purement imaginaire.
Le tétanos même a pu fournir des exemples de guérison dues à l'intervention efficace de la volonté : tel fut du moins le cas bien remarquable publié par mon bien regretté et bien excellent ami; le professeur Cruveilher , d'un tétanos traumatique porté au plus haut degré d'intensité, où la puissance de la
volonté arracha le malade à une mort qui semblait fatale. Témoin des secousses convulsives du diaphragme et de tous les muscles de la respiration, qui déjà donnent lieu à tous les symptômes d'une véritable asphyxie, Cruveilher ne voit plus de moyen de salut pour le malade que de soumettre l'appareil musculaire de la respiration à l'empire d'une volonté assez forte pour maîtriser les mouvements convulsifs. Il se place devant le malade, lui conseille de la parole et du geste de faire des inspirations longues et profondes, aussi rapprochées que possible, mesurées en quelque sorte sur les mouvements alternatifs d'élévation et d'abaissement des bras auxquels il se livre lui-même. Les secousses convulsives, qui étaient continuelles, s'éloignent de plus en plus par cette respiration cadencée, et le malade put ainsi être rendu assez promptement à la vie et à la santé.
Ce fait prouve déjà que la volonté peut surmonter l'action convulsive de l'appareil musculaire d'association des deux vies. On peut, en effet, maîtriser à volonté le bâillement et le hoquet en substituant
une forte contraction des muscles de la déglutition
à la contraction spasmodique des muscles intrinsèques et extrinsèques du larynx.
On peut même lutter avec plus ou moins de succès contre les efforts de la toux ; ce qui n'est pas seulement à noter comme résultat du pouvoir de la volonté, mais comme remède qui ne peut être indifférent dans beaucoup de cas.
La toux, en effet, peut n'être qu'une habitude vicieuse, sans besoin d'expectoration et sans lésion spécifique, devenant elle-même et par elle seule une cause incessante de toux, qu'il importe pour cela de faire cesser, « La toux, dit Montaigne, fait tousser, un tousseur me fait tousser » ; or la volonté seule, et surtout la volonté aidée de sensations distractives ou d'actions musculaires capables de la divertir, est le moyen le plus sûr de la guérir. On voit des enfants atteints de coqueluche, qui tout préoccupés de leurs jeux, restent des heures entières sans éprouver le besoin de la toux, tandis qu'ils sont à chaque instant soumis à de nouvelles quintes dans l'état de repos ou réveillés sans cesse par la même cause dans leur sommeil, et je n'ai point été étonné d'apprendre que des médecins anglais avaient su guérir la coque-
luche par la distraction, et souvent en plaçant les malades sous le bruit des usines.
L'asthme proprement dit, c'est-à-dire le spasme de l'appareil musculaire de Reissessen a pu également recevoir l'heureuse influence d'une volonté sagement appliquée, soit en surmontant par une respiration forcée le spasme des tuyaux bronchiques, devenus inaccessibles à l'air, soit en divertissant par la préoccupation l'exercice morbide de l'innervation affectée à leur exercice. C'est pour atteindre ce double but que Laennec recommandait à certains malades de lire à haute voix, afin de prolonger l'expiration et de rendre les inspirations plus complètes. Comme moyen de distraction, il conseillait aussi l'exercice des sens, même dans le cours de la nuit, lorsque les accès semblent obéir à la révolution nychthémérale, comme on l'observe fréquemment. Il raconte à ce sujet l'histoire curieuse d'un malade qui arrêtait à volonté ses accès en allumant une bougie et en divertissant ses sens sur tous les objets composant l'ameublement de sa chambre.
On concevra plus difficilement que la volonté puisse maîtriser les accès d'épiiepsie, et pourtant le
fait n'est pas sans exemple ; nous avons vu à l'hôpital Saint-Louis, en 1827, un homme atteint, depuis longues années, de cette maladie, et qui pouvait se soustraire^ volonté à ses attaques. Il lui suffisait pour cela, au grand étonnement des élèves qui en étaient témoins, de soumettre à un exercice volontaire l'appareil musculaire de la mastication et de la déglutition, en introduisant dans sa bouche des aliments solides, aussitôt qu'il était averti des premiers indices du retour des accès.
Le vertige, la syncope, peuvent être dominés par la volonté, ainsi qu'a pu le constater sur lui-même pour le vertige, mon honorable collègue et ami, M. Piorry; ce qui permet de dire que la puissance de la volonté peut conjurer la mort ; car il faut bien savoir que de la syncope à la mort, il n'y a pas la distance d'une seconde.
Mais un fait bien digne de remarque et de toute l'attention du praticien, c'est que la volonté dont la puissance est pour ainsi dire incalculable sur les mouvements de contraction, demeure inefficace sur les mouvements qui tendent au relâchement musculaire. Tout individu qui se contracte dans l'appré-
hension de la douleur reste soumis à la puissance instinctive de la contraction, malgré les efforts de volonté qu'il exerce pour la surmonter. On avale par inadvertance un noyau de fruit ou tout autre corps plus ou moins volumineux, et l'on ne peut souvent, même avec une ferme résolution, accomplir la déglutition d'une dose très-minime, d'un simple granule de médicament, et il y a lieu de ^croire que l'hydrophobie dont certaines femmes nerveuses offrent l'exemple, n'a souvent d'autre cause que la lutte qui s'opère entre la crainte et la volonté de la déglutition.
Autres exemples : c'est en vain que Ton sollicite d'un malade dont on veut explorer l'abdomen le relâchement des muscles de cette région ; tous ses efforts de volonté ne font qu'accroître la contraction qu'il cherche à maîtriser, quand il suffit de la moindre distraction de la volonté pour la voir cesser.
Il en est de même de l'individu à qui l'on veut réduire une luxation; plus on insiste pour obtenir de sa volonté un relâchement musculaire, et plus on augmente l'état de contraction qui fait obstacle à la réduction de la luxation ; que s'il s'opère alors,
par une cause physique ou morale quelconque, une distraction de la volonté, tous les muscles tombent dans le relâchement, et la réduction s'accomplit souvent comme par enchantement.
On sait encore que le sommeil, qui consiste dans le relâchement des puissances musculaires, veut être affranchi de l'influence de la volonté. Vouloir obtenir le bienfait du sommeil, c'est infailliblement l'éloigner, c'est volontairement se condamner à l'insomnie.
Quant à la puissance de la volonté sur le sentiment, elle peut être telle qu'elle ait pour effet de l'affaiblir, de l'amoindrir, même de l'anéantir, en lui substituant une contraction musculaire plus ou moins forte dans le déplacement de l'innervation. Il est même une sorte d'instinct ,qui nous porte dans la souffrance à faire appel à cette loi de l'innervation. L'homme qui éprouve une douleur quelconque, une névralgie par exemple, se meut et s'agite instinctivement comme pour appeler sur l'appareil musculaire et dépenser en mouvement le principe de sa douleur ou de sa sensibilité. L'expérience prouve du reste que l'état convulsif, qui n'est
que l'exagération morbide de la contraction musculaire, fait cesser immédiatement la douleur, et l'on sait que l'épilepsie, qui est le type maxime de l'état convulsif, rend l'organisme absolument insensible aux excitants les plus énergiques.
C'est en vertu de cette loi de diversion de l'innervation que la volonté a pu imprimer à l'action musculaire un tel degré de contraction qu'elle ne laisse aucune prise à la sensation dans l'état physiologique et pathologique. Si Mucius Scœvola demeure impassible pendant que son bras reste exposé à la flamme ardente qui le brûle, c'est qu'il va spontanément au-devant du sacrifice que lui prépare la vengeance de Porsenna, pour se punir d'avoir manqué le tyran, et pour montrer aux ennemis de sa patrie tout le pouvoir d'une volonté romaine. Si le guerrier, dans l'ardeur du combat, ne s'aperçoit pas du coup mortel qui vient de le frapper, c'est qu'il y a en lui une surexcitation musculaire, une puissance de volonté qui rend sa sensibilité muette à l'impression de la douleur.
Et comme témoignage bien éclairé que nous avons pu entendre à ce sujet, combien de faits pourraient attester dans la chirurgie militaire cette puissance de volonté qui, dans nos héros-soldats, sait faire taire la douleur sans le secours d'anesthésique, lorsqu'ils ont à subir des opérations graves, après avoir affronté la mort sur le champ de bataille *. Et qui ne connaît l'histoire des convulsionnaires de St-Médard, et l'exemple de nos martyrs chrétiens sachant également imposer silence aux plus horribles tortures?
La volonté est aussi un auxiliaire précieux de cette force de réaction ou de résistance vitale, sans laquelle toutes les médications thérapeutiques sont trop souvent impuissantes; et sous ce rapport, il n'est peut-être aucune maladie à laquelle la volonté ne puisse apporter le bienfait de son intervention. Mais c'est surtout dans les épidémies qui semblent
i. M. le baron Larrey, Séance de l'Académie du 28 septembre 1875.
porter leurs premières atteintes au principe de vie même, que la volonté montre toute sa puissance. On voit alors les hommes les plus volitifs, c'est-àdire les plus courageux, les plus dévoués, demeurer réfractaires aux coups de la maladie; et sans chercher des exemples qui ne puissent trouver des témoins actuels, le choléra même a fourni des milliers de preuves de cette vérité, et si tout est encore mystère sur Pétiologie comme sur le traitement de cette épidémie, il reste bien démontré, d'après des documents authentiques, que le choléra a compté moins de victimes parmi les individus actifs, livrés à des exercices de travail manuel et corporel, que parmi ceux qui, par prudence, par crainte ou par état, vivaient dans des habitudes d'immobilité ou d'inertie.
On vit par l'exercice, on meurt par le repos.
C'est la nuit , plutôt que le jour, pendant le sommeil même plutôt que dans la veille, dans le repos plutôt que dans le mouvement, que les attaques ont eu lieu le plus ordinairement, et l'on a pu constater, d'après le dépouillement des tableaux statistiques du choléra, que les professions sédentaires,
libérales, les carrières administratives, judiciaires, toutes les positions sociales qui impliquent le repos, l'inactivité, figurent en première ligne dans le nombre des victimes de l'épidémie. Sur des milliers de cas de choléra que nous avons pu voir, nous ne saurions en trouver un seul qui ait été observé dans l'exercice actuel du mouvement corporel.
L'un des ministres de Charles X, M. de Montbel, que sa malheureuse destinée avait conduit en i83o sur une terre d'exil, à Vienne en Autriche, au moment où le choléra y sévissait dans toute sa violence, eut bientôt à lutter contre les attaques d'un nouvel ennemi. Atteint pendant la nuit de tous les symptômes prodromiques de l'épidémie, il s'insurge aussitôt contre elle et s'apprête à lui résister avec toute l'énergie d'une âme forte et courageuse. Il sort de son lit, s'habille en toute hâte, court à grands pas mettre ordre à ses affaires ; il est sans cesse en activité, sans cesse en course et dans une continuelle réaction de corps et d'esprit, dans un état continuel de moiteur, et il parvient ainsi à vaincre, par la seule puissance de la volonté, l'ennemi le plus redoutable que la médecine ait eu à combattre jusqu'à ce jour.
Nous avons vu bon nombre de confrères que le fléau poursuivait sans relâche, avec des menaces continuelles d'atteinte, s'arracher pour ainsi dire à sa fureur par une énergique puissance de volonté.
La volonté, qui est le courage par excellence en temps de guerre et d'épidémie, est alors la première vertu du médecin, celle qui, sous l'inspiration du devoir et de l'honneur, le conduit à la mort pour lui disputer ses victimes, celle qui lui tient lieu de bouclier sur un champ de bataille, mais celle qui, dans les épidémies les plus meurtrières, lui permet peut-être de braver plus impunément que d'autres tous les périls de la contagion; et quand tous ses efforts demeurent impuissants, quand il succombe aux attaques de son implacable ennemi, il peut du moins se dire aussi : Si mihi desint vires, in me est voluntas.