LA SCIENCE OU LES BIENS DE L^BSPRIT
On ne peut faire comprendre qu'aux esprits d'élite qui l'ont éprouvé, quel charme nous attache à l'étudOr quel plaisir on goûte à relire sans cesse les poètes et les philosophes, à parcourir l'histoire des siècles qui nous ont précédés, à s'identifier avec les pensées des grands génies, à éclairer nos recherches par leur expérience, à nourrir notre esprit de leurs découvertes, et notre âme de leur sagesse. On se plaint quelquefois de la brièveté de la vie, mais l'étude et l'histoire ne nous font-elles pas vivre soixante siècles à l'abri des révolutions sanglantes qui les ont troublés? Ne trouvons-nous pas dans ce voyage à travers le temps une famille d'amis qui ne sauraient nous trahir, des législateurs, des philosophes, des poètes, des savants, des capitaines, avec qui nous pouvons converser sans être intimidés par leur dignité, chacun d'eux nous offrant l'exemple de ses vertus, éclairant nos âmes de ses méditations, et faisant battre nos cœurs par la passion de la gloire? Mais l'étude nous offre encore un autre enseignement ; nous le trouvons dans cette belle épitaphe placée par les jacobins de Ferrare sur la tombe d'un obscur écrivain, nommé Galcaguini, qui leur avait légué sa bibliothèque en 15/(0 : Eoo diutumo studio hoc iidicit : mortalia conlemnere, et ignorantiam suam non ignorare.
« La recherche et la connaissance de la nature , dit Cicéron, sont non-seulement le charme d'une vie heureuse, mais encore une consolation dans l'infortune. »En composant ses Académiques , il fait observer que, frappé du coup le plus terrible par la mort de TuUia, sa fille, et délivré du fardeau des affaires publiques, il cherche dans la philosophie un remède à sa douleur, po conpai^^
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sanl pas de distraction plus noble, et en môme temps d'occupation plus utile à Tinstruction de ses concitoyens. Il n'y a point de prison si obscure, point d'exil si rigoureux, que Tétude n'ait le pouvoir de faire supporter. Le brave Pescaire , dont François I" disait que, sans Antoine de Lève , il aurait été le premier capitaine de Charles-Quint, fut fait prisonnier à Ravenne; il cbarma les ennuis de sa captivité en composant un dialogue sur Tamour qu'il dédia à son épouse, la belle et spirituelle Victoria Colonna.
Quelles ressources Démétrius, de Phalère, ne trouvat*il pas dans l'étude au milieu des persécutions qui bouleversèrent sa vie ! Banni d'Athènes, il se retira auprès de Ptolémée Lagus, et reconnut sa généreuse hos* pitalité en l'aidant à former la bibliothèque d'Alexandrie. Disciple de Théophraste, il composa pendant son exil plusieurs ouvrages dont on regrette la perte ; il n'écrivait pas pour sa propre utilité , car il n'attendait plus rien des hommes. Mais la culture de l'esprit était pour lui une sorte de nourriture et une puissante consolation que l'ingratitude ne pouvait lui ravir. Il en fit une nouvelle expérience sous le règne suivant : la faveur dont il avait joui sous le premier des Ptolémée devint un motif pour les envieux de le faire bannir du lieu même de son exil.
L'étude et le travail doivent être considérés comme les premiers des biens après la vertu. Toute douce et sereine qu'elle est, la passion de l'étude a tant de pouvoir sur les nobles âmes, que souvent tel philosophe qui, comme Ëpicure ou Helvétius, fonde un système sur 4a volupté, ou l'intérêt personnel, et prétend prouver, ainsi
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que l'ont tenté Pyrrhou et Bayle , que tout est doute çt incertitude, se dévoue entièrement à la méditation de la nature et montre ainsi y par son exemple même , l'inanité de ses doctrines. On doit, en outre, remarquer ce privilège particulier de l'étude : dans tous les genres de voluptés, la satiété est voisine de la jouissance ; aussi , comme le fait justement observer Bacon, on voit souvent les débauchés finir par se jeter dans un cloître, et 1$ vieillesse des princes ambitieux est toujours triste et assiégée par la mélancolie. Au contraire, celui qui aime la science ne s'en rassasie jamais (1). Nous devons faire observer, en outre, que ce n'est point le travail intellectuel qui occasionne tant de morts prématurées ; ce sont bien plutôt les passions désordonnées qui brisent la conslitutioD, énervent le talent et conduisent leurs esclaves au tombeau .
Nous avons avancé, et avec raison suivant nous, qup l'étude, abstraction faite de son objet, était un gran(} bian. Cependant , on doit convenir avec Platon, que ^ chacun trpuve un attrait irrésistible dans sa science de prédilection, toutes ne contribuent pas, au même degré, à rapdri3 la vie heureuse. Dans le dialc^ue de Théétète^ Platon examine ce qu'est la science considérée en ellemême, ce qui 1^ constitue, ce qui la caractérise. II réfute l'opinion des sophistes de son siècle qui prétendaient, que la science est la sensation, ce que Protagoras exprimait encore , en disant que l'homme est la mesure d§ . ^ toutes choses^ de V existence de celles qui existent et de Iq mi-existence de celles qui n'existent pas. Si cette doctrine
(1) De la dignUé çt de l'accroissement des sciences^ U?, !•
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était vraie, il en résulterait que la science serait mobile comme la seosatioo , que nos jugements ne seraient ni vrais ni faui , que la sensation étant bornée à l'instant présent, il n> aurait aucune science du passé, qu'aucune chose n'existerait absolument, et que toute morale comme toute vérité seraient relatives. Par quel oi^ne, celui de la vue, celui de louîe ou tout autre . discerne-t-on les idées du semblable et du dissemblable, de l'être et du non-étre, du bien et du mal, du beau et du laid, de l'unité, de l'identité, etc. ? « On n'arrive à les connaître, dit Platon, quand on y arrive même à la longue, qu'avec beaucoup de peine, de soins et d^étude. » La science ne réside donc pas dans les sensations, mais dans la réflexion sur les sensations. Dans l'ai^ment philosophique du Théétèie, M. Cousin fait remarquer que ce dialogue manque d'une solution positive, mais qu'on y trouve la supériorité d'une raison qui plane sur toutes les théories, et le sentiment d'une grande âme qui se donne le spectacle des tourments inutiles de la présomption systématique. Cette raison si pure lui laisse entrevoir que la vraie science est précisément dans ces idées qui échappent à la dialectique comme au sensualisme, dans ces principes évidents par eux-mêmes , universels et nécessaires, que l'esprit tire de ses propres profondeurs et de l'immédiate contemplation de son essence (1). Dans le dialogue suivant , dont il sera question bientôt, Platon divise les sciences en deux parties : celles qui ont pour objet les arts mécaniques, et celles qui s'occupent de la culture morale , la dialectique à leur tête. Il
(1) OEuTres de Platon, trad. par M. V. Cousin, t. II, p. 30.