‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 16 sur 63 · LA SCIENCE OU LES BIEKS DE L^ESPRIT · texte numérisé non relu

LA SCIENCE OU LES BIEKS DE L^ESPRIT

s'occupaDt priDcipalement des langues, des dates, des recherches de livres d'imprimerie, etc. Le P. Malebranche, connaissant son itire mérite, lui reprochait quelquefois la peine qu'il se donnait pour vériQer une date, ou découvrir des faits de bien peu d'importance pour le philosophe : « La vérité est si aimable, répondait le père Lelong, qu'on ne doit rien négliger pour la découvrir, même dans les plus petites choses. »

Quel critique acerbe et passionné que le théologien Jean de Launay, qui préféra vivre pauvre, renoncer à tout bénéfice et se faire exclure de la Sorbonne, plutôt que de souscrire à la censure d' Arnauld, et de renoncer à ses immenses recherches sur des légendes d'une authenticité douteuse ! Dans ses conférences et ses livres sur ces matières très délicates, il ne craignit pas de heurter des opinions généralement acceptées, et acquit le surnom de dénicheur de saints. Il en avait rayé plusieurs de son calendrier, et il affectait même de dire une messe de requiem le jour de fête d'une martyre qu'il en avait exclue, quoique reconnue par l'Église. Le sévère critique était incorruptible et sans pitié ; le curé de Saint-Roch disait de Launay : « Je lui fais toujours de profondes révérences de peur qu'il ne m'ôte mon saint Roch. »

Dans un célèbre ouvrage intitulé : La chronologie réta^ blie par les médailleSy le P. Hardouin s'appliqua, à force de paradoxes, à détruire les plus anciens monuments des connaissances humaines. Suivant ce rêveur, les écrits anciens étaient tous supposés, à l'exception de Cicéron, de Pline et d'un très petit nombre d'autres auteurs. Il attribuait ceux que nous possédons et toutes les médailles antiques aux bénédictins du xiu' siècle. D'après lui, les

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faits de rhistoire ancienne, les poèmes de V Iliade et de YÉnéide ne seraient que des allégories religieuses. Enfin, dans son immense recueil intitulé : Jthei detecti, il rangeait tous les cartésiens au nombre des athées. Malgré la condamnation de ses doctrines paradoxales et ses rétractations, il persista dans ses hérésies littéraires et bistoriques; le savant Huet disait de lui : «Le P. Hardouin a travaillé pendant quarante ans à ruiner sa réputation sans pouvoir y parvenir. » Le savant jésuite, dont la piété et les vertus n'ont jamais été mises en doute, était-il sincère et aussi convaincu de ses opinions qu'il avait le talent de le faire croire, grâce à la subtilité de son esprit et à son immense érudition ? On assure qu'un jésuite de ses amis, lui représentant que le public était fort choqué de ses paradoxes et de ses absurdités, le P. Hardouin lui répondit brusquement : « Hé, croyez-vous donc que je hie serais levé toute ma vie à quatre heures du matin pour répéter seulement ce que les autres avaient dit avant ttioi? »

Quel contraste entre l'extravagance de certains auteurs let la sagesse de tant d'esprits qui n'aiment de l'étude que le vrai, le juste et le beau, comme un Platon, un Plutarque, un Bossuet, un Fénelon ! Mais vouloir fixer des limites à l'imagination, ce serait jeter l'esprit sur le lit de Procuste. Quoiqu'on ait comparé une doctrine sans ttiéthode à un cheval sans frein, il vaut mieux, suivant té eonseil de Socrate, étudier sans but que de ne rien faire. Des travaux les plus extravagants il sort parfois une idée, un principe, que la science recueille et fertiUse. C'est en fouillant et en interrogeant la nature, c'est en poursuivant de généreuses chimères que les alchimistes

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créèrent la chimie et la division des trois règnes de la nature, admise aujourd'hui par les savants (i). Toute étude a un but, toute pensée répond à un besoin ; suivant Carnéade, il n'est pas un art qui se renferme en lui-même, et tout art a un objet hors de soi pour Futilité de l'homme.

Lorsque Platon donne aux muses le nom de syrènes» il nous a fait entendre par là que la force et le pouvoir des sciences sont irrésistibles, et qu'on ne peut plus s'en détacher quand elles ont pris possession de nos âmes, lorsque nous avons goûté les charmes de l'étude. Histoire, mathématiques, poésie, beaux-arts, philosophie, tout devient aliment pour l'esprit, diversion contre la douleur, consolation dans l'infortune. C'est au milieu des accès d'une fièvre opiniâtre qui le conduisit au tombeau à l'âge de quarante-trois ans, que Brébeuf composa sa traduction de la Pharsale. Les sciences abstraites n'ont pas offert moins d'exemples de passions vives et entrai* nantes que l'amour des arts et le génie poétique. Nous en trouverions des preuves multipliées dans la vie des grands hommes qui les ont cultivées, Archimède, Kepler, ftescartes, Newton, Ampère, Arago, de Humboldt et mille autres. Certains hommes, dominés par la préoccupation continuelle de leur pensée, ont pu demeurer étrangers au monde qui les entourait et faire taire même les nécessités de la vie. C'est ainsi qu'Ëpiménide de Crète, absorbé par ses méditations philosophiques, passait pour être en commerce avec les dieux. Un jour saint Thomas, dînant avec saint Louis, se leva vivement dfe

(1) Communication de M. Is. Geoffroy Saint-Hilaire ; Académie des sciences, 6 noyembre iSbU*

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table, en s'écriant : a Conclusum est adverstis Manicheos. o Lorry rapporte que Talgébriste Viette, cherchant à expliquer un chiffre que le cardinal de Richelieu voulait découvrir, resta trois jours sans manger et trois nuits de suite sans dormir (i).

Dire avec quel soin un auteur veille sur le manuscrit d'un ouvrage laborieusement médité, avec quel amour il caresse la découverte due à ses veilles, serait chose impossible. Il n'est pas de fils qui inspire une plus tendre sollicitude au cœur d'une mère ; tout est beau à ses yeux, tout est cher dans cet enfant de son génie et de son travail. Kuster, s'occupant de l'édition de Suidas, son meilleur ouvrage, fut réveillé une nuit par les éclats du tonnerre et la lueur des éclairs. Saisi de frayeur, et craignant que son Suidas ne fût consumé par la foudre, il se leva précipitamment, le saisit avec anxiété, et remporta dans son lit. Après avoir été employé par Casimir III à diverses ambassades, le savant historien Buonacorti, à qui son génie pour les affaires fit donner le surnom A^Esperieute, se retira enfin en Pologne, où il se livrait avec délits à ses recherches historiques, lorsque le feu prit à sa maison et réduisit en cendres sa bibliothèque et la plupart de ses écrits. Cette perte l'accabla d'une tristesse inconsolable, et le conduisit bientôt au tombeau. Tel fut aussi le sort du savant Rudbeck qui, à la veille de faire imprimer un grand ouvrage sur l'origine et les antiquités de la Suède, eut la douleur de le voir consumé dans l'incendie d'Upsal, en 1702. Il ne put survivre à cette perte.

(1) De l'ttsage des aliments^ t. II, p. 334.

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