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CHAPITRE XII

Après avoir prouvé dans le Phédon Tindissolubilité du principe spirituel, et recherché dans le Téétète quels sont les véritables fondements de la science, Platon se propose dans le Philèbe^ un des plus anciens monuments de philosophie morale, suivant Teipression de M. Cousin, d'expliquer quelles sont la manière d'être et la disposition de l'âme capables de procurer à l'homme une vie heureuse. Le souverain bien réside-t-il dans le plaisir ou dans la sagesse ? Consiste-t-il dans un troisième genre de vie également supérieur au plaisir et à la sagesse (l)î Telles sont les questions que pose Platon au début de son dialogue. Nous avons prouvé ailleurs que le souverain bien n'existe pas; car, en admettant avec le savant traducteur de Platon que « le caractère propre du souverain bien est de se suffire, de répondre à tous nos besoins, de remplir toutes nos facultés et de ne rien nous laisser à souhaiter ni à concevoir au delà (*2),» la raison et l'expérience nous prouvent avec la même évidence, qu'il ne saurait être au pouvoir de la nature humaine de

(l)(£uTresde Platon, t. II, p. 291.

(2) Id«, Argument philosophique^ p. 2/i7.

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le posséder. Dans toute TargumentatioD de Platon , toujours sage et mesurée, il s agit plutôt du vrai bien que du souverain bien , et sa conclusion d'ailleurs fait assez connaître que ce philosophe ne présente point à Tâme les espérances folles que rêve Timagination de Tinsensé, mais le bonheur tempéré que procurent la raison et la sagesse.

Platon commence par établir que la sagesse n'entre pour rien dans la sensation du plaisir, ni le plaisir dans la vie sage. Or, si Tun ou l'autre ne peut se sujffire et a besoin de quelque autre chose, il n'est pas le vrai bien. Si quelqu'un passait sa vie dans la jouissance des plus grands plaisirs , mais en n'ayant ni intelligence , ni mémoire, ni jugement, il ignorerait même s'il a du plaisir ou non ; sa vie serait celle du polype attaché au n)cher où il se développe et meurt. Pourquoi ne pouvons-nous partager, et regarder comme inattaquable, cette autre partie du raisonnement platonique où il est dit : a Quelqu'un voudrait-il avoir en partage toute la sagesse, Tintelligence, la science, la mémoire, à condition qu'il ne ressentirait ni plaisir, ni douleur? » — Oui, répondrait à Platon toute l'école du portique, pour la* quelle la vertu ou la sagesse était non-seulement le sou-* verain bien, mais encore le seul bien. Au surplus, ce n'est point le lieu de discuter Tune ou l'autre doctrine. Ennemi de toute exagération , quoique manquant ici peut-être de fermeté, Platon tend une main amie à la sagesse sans repousser le plaisir : « Si Ton réunissait ensemble ces deux étals, dit le philosophe, et que de leur mélange on en fît un seul qui tînt de l'un et de l'autre, qui ne le choisirait préférablemeot à Tuo ou à l'autre

des deux (1 ) ? » Toutefois le philosophe éclectique, repre- DEDt promptement une partie des concessions qu'il a faites, se hâte d'ajouter, et il prouve avec une irrésistible conviction, que si la principale cause du bonheur est dans cet état mixte, c'est néanmoins l'intelligence, c'est la raison qui le rend surtout désirable, et non la volupté qui dans ce mélange occupe un rang très secondaire. Ni le plaisir, ni la douleur ne sont inSnis ; on ne pourrait donc, sans impiété, les placer au-dessus de l'intelligence, de la science et de la sagesse.

En examinant la nature des plaisirs, Platon distingue ceux qui sont réels de ceux qui sont imaginaires; un grand nombre d'autres qui passent pour très réels, sont confondus avec des douleurs positives. Nous devons donc rejeter ceux qui font obstacle à l'intelligence et k la sagesse, en troublant l'âme par des joies excessives ; on les trouve toujours à la suite de la folie et du vice. 11 n'estime comme vrais que les plaisirs ayant pour objet les belles couleurs, les belles jfîgures, la plupart de ceux qui naissent des odeurs et des sens, ceux qui accompagnent les sciences, tous ceux, en un mot, dont la privation n'est ni sensible, ni douloureuse, et dont la jouissance est accompagnée d'une sensation agréable, sans aucun mélange de souffrance. On doit y joindre encore ceux qui résultent de la santé et de la tempérance, et qui forment pour ainsi dire le cortège de la vertu comme celui d'une déesse marchant partout à sa suite.

«Nous voilà parvenusau vestibule du bien, dit Platon, et à la demeure où habite la vie heureuse. Toutefois

(1) Ouv.. cité, U II, p. 329.

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Tessence même du bien nous est échappée, et s'est allée jeter dans celle du beau , car, en toute chose, la mesure et la proportion constituent la beauté comme la vertu (!)• Si nous ne pouvons embrasser le bien sous une seule idée, embrassons-le sous trois idées, celles de la beauté, de la proportion et de la vérité. Rien ne leur ressemble moins que le plaisir, la chose du monde la plus menteuse, dont tous les enfants sont sans raison et qui traîne à sa suite le ridicule ou la folie. Rien ne leur ressemble davantage que Tintelligence, la raison et la sagesse, qui ne sont autre chose que la beauté, la proportion et la vérité mômes. Qui pourrait donc choisir la vie du plaisir avec son cortège de vices et de honte, et lui donner la première place ? Toutes les bêtes peuvent le réclamer comme le souverain mattre du bonheur de la vie. Malheureusement la plupart des hommes pensent de même, estimant ainsi, dit Platon, que les appétits de la bête sont des garants plus sûrs de la vérité que les discours inspirés par une muse philosophe (2). »

L'étendue que nous avons donnée à l'analyse du dialogue du Philèbej est la meilleure preuve de la conformité de nos opinions avec celles du célèbre philosophe. Nous regrettons, toutefois, que Platon n'ait pas placé au nombre des biens, sinon les richesses et les dignités, du moins les charmes de l'amitié et de la famille, et que parmi ces biens il n'ait pas donné un rang convenable aux sciences autres que la dialectique, pour laquelle nous sommes loin de partager son admiration exclusive.

(1) Otiv. cte^, t. ir, p. m.

(2) Id., p. m.

i90 raiLÈBE ou L\ SA6B$5E.

La science comprend tout ce qui est, elle embrasse là nature entière, et peut-être, en les admirant et les estimant toutes, devrait-on donner la première place, non à la plus agréable, mais à la plus utile à Vhumanité.

Les stoïciens ont réfuté avec plus de force encore que Platon l'opinion de ceux qui veulent que le plaisir et la vertu soient inséparables. Sénèque les représente au contraire comme opposés et absolument inconciliables. « La vertu, dit ce philosophe, est quelque chose d'élevé, de royal, d'invincible, d'infatigable ; la volupté, quelque chose de rampant, de servile, d'énervé, de caduc. Vous trouverez la vertu dans les temples, dans le forum, dans le sénat, sur les remparts, couverte de poussière, les mains calleuses. La volupté se cache ordinairement, et recherche les ténèbres, les environs des bains, tous les ïieux enfin qui redoutent la présence de l'édile (1). »

Nous avons vu dans le Philèbe que Platon, évitant toute distinction subtile, confondait ces noms intelligence, sagesse et science, et se servait indistinctement de l'un ou de l'autre. Ne doit-il pas en être ainsi de la vertu, de l'honnêteté et de la sagesse? Nous savons que quelques nuances délicates les séparent. La vertu est un don de la nature, la sagesse est un bien acquis. Ne pourrait-on ' pas regarder la sagesse comme la perfection de l'intelligence, la vertu celle du cœur? Scipion, Marc-Aurèle, saint Louis, Fénélon, étaient vertueux; Socrate, Descartes, Colbert, étaient sa^es. Qu'est-ce que l'honnêteté? la vertu qui agit.

(1) Senèque, De la vie heureuse.

FEtLÈBB OU LÀ 5AOB98Ë. 101

En refusant d'admettre que la vertu est le seul et «ouverain bien, nous soutiendrons toutefois, avec la plupart des philosophes, que sans elle la réunion même de tous les autres biens ne saurait assurer aucune félicité durable. Pourrait- on citer un seul homme que la vertu ait rendu malheureux? cdl n'y a point de bonheur sans tertu, disait Diderot, et point de vertu sans croire en Dieu (1). )» Sans un Dieu rémunérateur, en effets les idées de crime et de vertu ne sont fondées que sur l'utilité commune, ou plutôt la vertu est un vain mot/ la xx>Dscience un préjugé, ef la justice une institution humaine.

Dans ses recherches sur les idées de beauté et de vertu, Hutcheson fait consister celle-ci dans la bienveillance et le désintéressement. Devons-nous, avec Anthistène et Diderot, définir la vertu Vamaur de tordre^ ou bien, avec saint Augustin, Y ordre dans nos affections? Ces deux définitions, et d'autres encore, pourraient convenir à la vertu.

a Tout l'or qui se trouve au-dessus et au-dessous de la terre, dit Platon, n'est pas comparable à la vertu. » Ou peut soutenir en effet, avec Aristodème, de Sparte, que rhomme vertueux n'est jamais pauvre, et que la tertu est un fonda inépuisable de richesse. Après un naufrage» Bias demeurait tranquille et indifférent au milieu de la désolation des autres passagers, et disait n'avoir rien perdu, parce qu'il portait tout avec lui. La réponse de Stilpon n'est pas moins belle : Démétrius tyanl pris et saccagé Mégare, demandait à ce philo-

(1) Essai sur hmériîe Hlavsrtu,

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sophe s'il avait perdu quelque chose dans le sac de cette ville : « Rien, répondit Stilpon, la vertu ne se pille pas.» Démétrius lui'fît rendre ses biens.

Cicéron définit Thonnête : ce qui mérite par soi-

môme d'être loué, abstraction faite de toute idée, de

toute vue intéressée. C'est Tbonnèteté qui nous fait

aimer le juste et le beau ; c'est elle qui nous fait chérir

la famille, la patrie, la gloire, et nous inspire ce besoin

de vérité qui nous pousse à la recherche des mystères

célestes; c'est cette force de l'âme, sublime et fîère, qui

sait triompher des accidents de la vie, qui ne craint

rien, ne cède à personne et demeure invincible dans les

épreuves. L'honnête, enfin, est l'amour de la proportion,

de Tordre dans les objets sensibles, mais surtout dans

, les choses morales; il est l'amour de la sagesse, de la

tempérance, de la justice et de toutes les vertus dont

l'attrait a poussé tant de génies admirables vers l'étude

de la philosophie.

On se fait une fausse idée du bonheur qu'on n'a point éprouvé et qu'on désire. A peine atteint, celui qu'on a poursuivi le plus ardemment ne nous parait plus tel qu'on l'avait rêvé. D'ailleurs nos goûts et nos passions sont mobiles et changeants, et la plupart des biens fragiles et passagers, excepté la sagesse, l'honnêteté et la vertu. La jeunesse sans doute est un bien charmant, mais elle nous quitte si vite ; la lumière du soleil est bien douce à nos regards, on peut la perdre; la santé nous procure de vives jouissances, elle est si chancelante ; les richesses nous permettent de jouir splendidement des douceurs du monde et des merveilles de l'industrie, une catastrophe peut nous les ravir ; le pouvoir

enivre le cœur de vanités et de joies, toutes les avenues en sont minées, et Tabîme est au-dessous ; la vie enfin a tant de charmes pour la plupart des hommes, tous sont condamnés à mourir. La sagesse seule est constante, durable et immortelle, rien ne peut nous Tôter quand on a la ferme volonté de la retenir.

Heureux l'homme qui a trouvé la sagesse, dit le livre des Proverbes; le fruit qu'elle produit est plus précieux que l'or le plus pur ; elle est le véritable arbre de vie pour ceux qui l'embrassent (1). Bias disait également : «Prenez la ss^esse pour votre compagne, depuis le jeune âge jusqu'à la vieillesse; car c'est de tous les biens qu'on peut posséder, celui qui est le plus assuré. » Mais, dans le tumulte des passions et du monde il est difficile de devenir véritablement bon et sage. Ainsi que nous l'avons fait remarquer, tantôt l'honnêteté est naturelle, et tantôt la vertu est le fruit de combats et d'épreuves multipliés. Mais le but à atteindre est d'un si haut prix, qu'on ne saurait l'acheter par trop d'efforts et de sacrifices. Si les commencements sont difficiles, comme pour tout travail physique et moral, cette vie pénible devient chaque jour moins laborieuse, le temps amène des progrès, et l'austérité même du devoir a des jouissances infinies pour les belles âmes. Cependant le triomphe de la vertu sur les passions n'est point une victoire vulgaire et facile, et nous comprenons cette sentence admirable de Platon : « Heureux, dit ce philosophe, heureux qui a pu, même dans sa vieillesse, parvenir à la sagesse et à la vérité (2). » La vertu a un charme et

(1) Chap. III, XIII, XIV, XVIII.

(2) Œuvres de Plalon, t. VII, Des lois, liv. IL

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si TOUS pouvez faire qu'on puisse observer de tous côtés ce qui s'y passe. »

Quels sont les hommes sincères, parmi les plus graves et les plus respectables, qui ne reculeraient devant un aveu public, non-seulement de leurs actions, mais encore de leurs plus secrètes émotions, quoique aussi vivement comprimées que ressenties, qui ne craindraient pas de voir mettre à nu les plus inaccessibles replis de leurs cœurs? Saint Augustin a publié ses Confessions; âme noble, nature aimante et sympathique, où sont les hommes qui lui ressemblent? Et cependant combien de pages peuvent encore alarmer la timide pudeur des jeunes âmes! DanssQQ écrit De vita propria, Cardan ose également faire une confession impudente, ou plutôt la glorification de ses vices. Dans un ouvrage aussi séduisant par la forme que pernicieux au fond, J.-J. Rousseau énumère avec complaisance les {)lus tristes égarements de sa vie tourmentée. On pourrait peut-être le louer de sa franchise, s'il prenait occasion de ses mauvaises actions, pour prémunir ses lecteurs contre Tentrat* nement des circonstances qui les lui firent commettre; mais on doit le plaindre de son orgueil qui le porte à a£Bcher des vices, qu'on ne saurait couvrir de trop de voiles et trop amèrement déplorer. Que penser ensuite de cette folle présomption, de se croire, après tant de turpitudes, le plus honnête homme du monde? Ahl qu'il reste fermé Tablrao des consciences, et qu'il soit ouvert pour Dieu seul ! Il serait aussi effroyable à sonder que les rives hideuses, infectes du Styx païen, où régnaient les ténèbres, le désespoir, la mort. Le juge d'instruction, le médecin, le prêtre, ont quelquefois le triste

rauiBB ou LA SAGESSE. 197

privil^ de jeter un regard dans ce gouffre de tant de misères; qu'ils parlent^ qu'ont-ils vu? Des affections abjectes, la confiance trahie, la pudeur violée, des mœurs infâmes, des pensées plus coupables encore, l'ambition déçue^ l'enTio toujours vivace, la convoitise ardente, l'orgueil indompté, des cendres qui fument sous une pluie de larmes, et au-dessus de tout, des regrets et des remords qui empoisonnent les derniers jours de la vieillesse, et enveniment les blessures que le repentir aurait dû cicatriser.

La r^le du devoir est étroite. Toutefois, suivant Ci* céron, ce serait une absurdité de regarder comme juste tout ce qui, diez un peuple, aurait reçu la sanction des lois. L'homme trouve des guides dans les principes de la morale et dans les préceptes de la religion. Cependant Dieu nous a donné une règle plus certaine encore pour distinguer une bonne action d'une mauvaise : a Chaque homme, dit Chateaubriand, a, au milieu du cœur, un tribunal où il commence à se juger soi-même, en attendant que l'arbitre souverain confirme la sentence. » Ce tribunal, c'est la conscience, qui éclaire les bons, et sème des inquiétudes éternelles dans l'âme des coupables, en les empêchant, dit Sénèque, de se fier aux garants mêmet de leur sécurité. Où trouverions*nous une plus parfaite et plus éloquente peinture du pouvoir de la conscience que celle que nous empruntons à l'auteur même des Con^ (mions? « Conscience! conscience! dit J.-J. Rousseau, instinct divin ! Immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre 1 luge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa

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nature, et la moralité de ses actions. Sans toi, je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des brutes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs, à Taide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe, i»

Sans la conscience, quelle est la loi capable de retenir rhomme dans le devoir, de lui inspirer l'horreur du crime, et de lui faire préférer le juste à l'injuste, la vérité au mensonge, ce qui est saint à ce qui est impie? Lat crainte du châtiment serait-elle un frein suffisant? Les lois ne sont-elles pas semblables aux toiles d'araignées, qui prennent les moucherons et que les oiseaux emportent? (Solon.) «Âh! si l'honneur, dit Gicéron, si la modestie, la chasteté, en un mot la tempérance ne se maintiennent que par la crainte de la punition ou de l'infamie, si la sainteté même de ces vertus n'est pas la garantie de leur durée, est-il un adultère, une débauche si honteuse à laquelle on ne s'abandonnera pas, dès qu'on aura pour soi le secret, l'impunité, la pleine licence (1)?»

Les moralistes sont d'accord pour flétrir la violation des sentiments et des lois de la nature, les lâches adultères, les joies coupables du coeur (2), les homicides, l'impiété, l'esprit de vengeance, l'avarice vendant à prix d'or ou par d'infâmes marchés la justice, la pudeur ou la patrie. Mais en dehors du christianisme, la philosophie et la conscience se sont trouvées impuissantes pour éclairer l'homme sur la règle du devoir et sur la moralité de se»» actes. Le monstre Périandre, dont les anciens ont fait un des sept sages, ouvrit, par sa politique détestable, lai* route aux Tibère, et servit de guide à Machiavel ; et

(1) Des biens et des maux^ liv. Il, chap. xxii.

(2) Mala mentis gandia. ( Virgtte, JBnéidt^ Uy. VI.)

tandis que le roi Jean disait que, si la bonne foi était exilée du cœur des hommes, elle devrait se réfugier dans celui des rois, Périandre enseignait qu'il faut garder sa parole, et cependant ne pas se faire scrupule de la violer quand l'intérêt personnel le commande.

Nous ne pouvons donc peser dans la môme balance la conduite des hommes dans les divers siècles ; certaines vertus des anciens seraient des crimes punissables chez les modernes. Croirait-on que Plutarque, un philosophe académique si éclairé, un prêtre d'Apollon, loue Faction suivante, la regardant comme une preuve de la tendresse et du respect d'Attale envers son frère Eumènes, roi de Perçameî Le bruit ayant couru qu'Eumènes avait été tué à Delphes par des émissaires de Persée, Attale fut non-seulement déclaré roi, mais il épousa aussitôt Stratonice, la femme de son frère. Apprenant ensuite qu'Eu- "mènes existait, il s'empressa de lui rendre le diadème et Stratonice. Cependant Eumènes étant mort laissa sa cou* ix)nne et sa femme à son frère. Que fit celui-ci? H condamna à mourir dMnanition les enfants qu'il eut de Stratonice, tandis qu'il éleva avec sollicitude le fils d'Eumènes ji^u'à sa majorité pour lui remettre la couronne. Comment une action aussi abominable n'a-t-elle pas soulevé Hodignation d'un homme qui a donné d'excellents préceptes de morale? Attale ne pouvait-il rester vertueusei&ent fidèle à la mémoire de son frère, sans devenir l'assasin de ses propres enfants !

C'est à la loi, suivant Aristote, à déterminer quels sont les nouveau-nés qui doivent être exposés ou nourris; il veut qu'on sacrifie les enfants difformes, que le magistrat fixe aux époux le nombre de leurs enfants, et que

les mères soient tenues de tuer, avant leur naissance, ceux qui seraient conçus au delà du nombre prescrit (1). On trouve dans Platon et chez quelques autres philosophes, des principes non moins révoltants {'2). On sait qu'à Rome, comme à Sparte, à Athènes et en Crète, il était permis d'exposer les enfants difformes et monstrueux après les avoir montrés à cinq de ses plus proches voisins. Le père avait droit de vie et de mort sur les nouveau-nés; maisRomulus ne permit pas de les tuer avant Tâge de trois ans, et il imposa à tous les citoyens l'obligation d'élever les mâles et les aînées des filles (3). Le génie et la gloire ne doivent pas nous aveugler sur les faiblesses des grands hommes et sur les excès de leur ambition. La plupart des conquérants n'ont-ils pas foulé aux pieds les saintes lois de l'humanité, la majesté de la religion , la sainteté de leurs propres serments ? « On m'appelle pirate, disait le voleur Harpagus à Alexandre, parce que je fais la guerre avec un seul vaisseau; tu es un héros parce que tu la fais avec soixante galères. » Les crimes politiques fascinent l'imagination ; on est sans pitié pour les crimes vulgaires.

Dans le cours d'une vie paisible où la vertu n'est pas mise à de cruelles épreuves, suivre la loi du devoir est le propre de l'honnête homme. Mais combien il est glorieux de lui rester fidèle quand des passions contraires sollicitent le cœur, et de résister à de mauvais conseils au péril même de la vie ! C'est l'exemple que donna Lysimaque. Alexandre irrité contre Callislhènes, qui avait

(1) Aristote ; la PoUtiqueylvi. VIII, chap. m.

(2) riaton, RépvhUque, llv. V.

(3) Denysd'HaUcamassç, Antiquités romaines ^Uy. IL

refusé de Tâdorer à la manière des Perses, lui fît couper le nez, les lèvres, les oreilles; et, ainsi mutilé, on le traînait à la suite de l'armée, dans une cage de fer, pour être à tous un objet d'épouvante et d'horreur. Disciple de ce philosophe, Lysimaque, touché de compassion, lui procura du poison qui le délivra de ses tortures. Transporté de colère, Alexandre ordonna que Lysimaque fût exposé à la rage d'un lion afiamé en présence de toute l'armée. Lysimaque, voyant venir à lui le Uon écumant, s'enveloppa le bras de son manteau, et, plongeant la main dans la gueule de l'animal furieux, lui arracha la langue et l'étendit mort à ses pieds. Un cri d'admiration partit de tous les rangs ; Alexandre, s'élançant vers Lysimaque, l'embrassa et lui rendit son amitié (1).

Nous avons dit plus haut que tout citoyen doit sa vie à sa patrie en danger. Fontenelle et d'Alembert pensaient, néanmoins, que le sage n'est pas obligé de sacrifier son repos à l'espérance incertaine d'être utile , qu'il doit la vérité aux hommes, mais avec les ménagements nécessaires pour ne pas avertir ceux qu'elle blesse de se soulever et de se réunir contre elle (2). Malheureusement toute concession dans la règle du devoir en entraîne toujours de plus grandes, et Fontenelle disait encore ÎUe s*il avait la main pleine de vérités , il se garderait de l'ouvrir. Non-seulement on est comptable envers la société du mal qu'on fait, mais du bien qu'on néglige de ^^ire. Socrate a acquis l'immortalité moins par ses vertus Courageuses et la sagesse de sa doctrine, que par Tinjus-

(1) Qointe-Curce traite ce récit de fable. Il est rapporté par Justin, ^line et Sénèque.

(2) Gondorcet, Éloge de d'Alembert.

tice de sa condamnation et la sublimité de sa mort. S'il eût accepté de s'échapper de sa prison et de sauver sa vie par la fuite, c'en était fait de sa gloire aux yeux de la postérité ; son nom serait celui d'un violateur des lois et peut-être d'un misérable sophiste. Et cependant, égarés par leur tendresse, tous ses disciples lui conseillaient cette lâcheté.

a Le bonheur, dit M. Cousin, est lié intimement à la. vertu ; mais, selon Kant, la vertu reste toujours le motif unique de l'acte moral, qui n'est moral en soi, légitime et bon, que par son rapport immédiat à la règle, qui seule doit l'avoir déterminé. Le bonheur n'est même un droit qu'autant qu'il n'a pas été un motif; il est permis tout au plus comme espérance ; comme but direct, il cesse d'être légitime, et du haut rang où l'élevait sa subordination à la vertu, il retombe parmi ces mobiles sensitifs avec lesquels la raison pure pratique n'a rien à voir (1). »

Puisqu'on ne saurait trouver ni bonheur, ni tranquillité, ni considération en dehors de la vertu, de l'honnêteté, du devoir, les familles devraient inculquer cette vérité à leurs enfants, et les gouvernants aux citoyens par l'éducation, l'exemple et l'habitude. « La vertu, dit Aristote, tel est le grand but des institutions dans une cité vraiment digne de ce nom (2). » On peut enseigner, avec non moins de facilité, le courage que la lâcheté, le désintéressement que la cupidité, l'amour du vrai que celui de la dissimulation, la frugalité que l'intempérance, l'indépendance

(1) OSavresde Platon, u II, p. 279.

(3) Aristote, Politique, Uv. III.

PHOLAbB ou la SAGESSfi. 20S

que la servilité. Ainsi que nous le prouverons bientôt, les hommes ont pu se façonner aux plus rudes travaux, trouver faciles les plus pénibles exercices et aimer ce que la nature avait fait haïssable. Mais la victoire sur nos passions ne s'obtient qu'au prix de combats souvent renouvelés et vivement disputés. La sagesse est semblable SL l'acier qui se trempe et se fortifie dans la flamme de la fournaise. Dans les premiers temps où Diogène s'adonnait à la philosophie, il fut témoin d'une fête publique pendant laquelle tous les Athéniens se livraient à des danses, des banquets et des réjouissances qui se prolongèrent la nuit entière ; tandis que lui, enveloppé de son inanteau, il essayaitdes'endormir dans un coin de la place, après avoir soupe avec du pain. Le bruit de cette foule joyeuse surexcitant son cerveau et amollissant son courage, il repassa dans son esprit les privations auxquelles il s'était condamné, en embrassant une vie laborieuse, étrange et sauvage, manquant de tout, séparé du reste des hommes. Pendant qu'il se livrait à ces pensées, il aperçut une souris qui venait ronger les miettes tombées de son gros pain. Cette vue lui fortifia le cœur, et blâmant sa faiblesse: « Eh quoi ! Diogène, pensa-t-il, voilà une créature qui vit encore et fait grande chère de ton superflu, et toi lâche, lu te lamentes de ce que tu n'es pas ivre et soûl, comme tous ces hommes couchés dans des lits mous et richement parés (1)1»

(i) Plutarque, Sur Us progrès dans la vertu, ch. xii.

20& D£ LK PIULOSOPHIE ET DE LK REUGION.

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