‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 2 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

A quelque époque de l'histoire qu'on examine la

condition des peuples et les destinées de l'homme, on

trouve chez presque tous, quoique avec des modifications

infinies, à peu près les mêmes vices, les mêmes passions,

les mêmes vicissitudes, les mêmes catastrophes. Sous

quelle figure, sous quels emblèmes conviendrait-il donc

de représenter l'humanité, cette fille de Dieu sur la

terre, sa demeure d'un moment? Apparaîtra-t-elle à

notre esprit, souriante, couronnée de fleurs, dans tout

l'éclat de la jeunesse, heureuse et répandant les rayons

de son génie sur la nature, esclave de sa puissance? Se

présentera-t-elle à nos regards, morne, le front chargé

de soucis, couverte de haillons, maudissant le sort, et

laissant après elle une longue trace de ruines, de sueurs,

de sang et de larmes? Les historiens et les moralistes

pourraient la peindre également sous l'un ou l'autre aspect, suivant qu'ils considéreraient les œuvres étonnantes dues à l'intelligence de Thomme et les vertus héroïques dont il a offert l'exemple, ou qu'ils seraient frappés des infirmités, des souffrances, des crimes qui ont marqué les annales de tous les peuples. La plupart de ceux que nous connaissons présentent, en effet, des passions si opposées, des fortunes si diverses, tant d'accidents et de vicissitudes que parfois nous sommes séduits par leur grandeur, mais plus souvent encore nous sommes attristés par leurs malheurs et leur déplorable aveuglement.

La formation des sociétés dans l'enfance du monde, les lois que l'homme s'est données pour le salut de tous, les villes créées, Tagriculture découverte, l'invention des langues, des lettres, de l'écriture et de l'imprimerie, les chefs-d'œuvre des arts, les prodiges de l'industrie, les merveilles de la science nous ravissent d'admiration. Mais quel sentiment contraire oppresse l'âme quand on suit la longue chaîne de maux enfantés par les passions criminelles de l'homme, par son ignorance et par sa cruauté 1 La première famille, déjà souffrante et déshéritée, s'était à peine formée, que Caïn trouvant la terre trop petite pour deux, tua son frère. La jeune humanité, en se multipliant, viole toutes les lois de la nature et celles mêmes qu'elle s'était imposées. L'un devient maître et l'autre esclave; celui-ci s'arme de courage, celui-là s'abandonne au désespoir. Si la raison assure à l'homme une supériorité incontestable sur tous les êtres de la nature, à quels excès, à quelles aberrations ne l'a-t-elle pas néanmoins conduit? Comment expli-

Gommrr on doit envisager la vib HUHAtfife» d

quer ses grossières superstitions, ses ridicules et san* glantes idolâtries ? Il s'est servi de sa force pour opprimer, de son intelligence pour tromper, de sa liberté pour se corrompre, de sa puissance pour assouvir sa haine, et des plus nobles facultés de son esprit pour se rendre malheureux, le jouet perpétuel de ses désirs inconstants et de la séduction des vices.

Quelle est donc cette nature superbe et violente dd cœur humain? Tout en lui est-il égoïsme, perfidie, intrigue, imposture, audace, lâcheté, itifaraie, corru«* ptionT La bonne foi, Téquité, la reconnaissance, ThoD* neur, Tamitié sont^ils de vains mots 7 Où est la ProvK dence, où est la justice? Frappé des désordres de Tétât social, Montesquieu, en commençant Thistoire des lois qui régissent les peuples, convient que le monde inteK ligent est loin d'être aussi bien gouverné que le monde physique (t)< « Lorsque je considère la vie, disait Diogène, et que je jette la vue sur les gouvernements, sur la profession de la médecine et celle de la philoso*-* phie, rhomme me parait le plus sage des animaux; mais lorsque je considère Tamour qu'il a pour la gloire et les richesses, que je vois les interprètes des songes, les devins et ceux qui emploient leur ministère, l'homme me semble le plus insensé des animaux (â). »

Si, de l'histoire des peuples, nous descendons à Vhistoire individuelle, nous sommes frappés d'un spec^ tacle non moins afBigeant. En eflfet, de quoi se compose ht vie humaine, a^lée par les uns une comédie ridi^

(1) Esjprit des his^ liv. 1, chap. L

(2) Dicygêne Uerce ; Diogénê.

k œMlf£NT ON DOIT ENVISAGER LA VIE HUMAINE.

cule et lugubre, par les autres une infirmité de l'âme? Quelques joies et beaucoup de peines ; des lueurs passagères d'un bonheur incomplet, et de longues heures d'un chagrin amer; un espoir qui s'envole vite, et des déceptions poignantes ; des affections vives et tendres, et des perles déchirantes ; la douleur aux raille têtes toujours renaissantes comme celles de l'hydre de la fable, et quelques douces consolations apportées par l'étude et la vertu, tel est le partage de presque tous les cœurs, le bilan de toutes les existences. A son aurore, la vie a des charmes qui inondent l'âme d'amour et d'espoir ; mais combien de fois ces rayons de bonheur, si mobiles et si capricieux, ne sont-ils pas obscurcis par le nuage sombre et menaçant, ou emportés sans retour par la tempête qui ne tarde pas à s'élever? A peine si la vie réelle après laquelle soupirait l'enfant inexpérimenté a commencé, et déjà les rayons de fraîcheur matinale s'évanouissent, le poids du jour se fait sentir et les ombres s'épaississent. L'arène des passions et des intérêts s'ouvre ; les hommes s'y précipitent en foule avec fureur et confusion. Les uns sont dépouillés au profit des autres ; à l'un la gloire, la noblesse, la fortune, le commandement, les couronnes ; à l'autre la misère, l'obéissance, la servitude. Celui-ci ne traverse que des plaines riantes et fécondes, celui-là que des monts abruptes et stériles. Mais parfois la route émaillée de fleurs, qu'on suit avec sécurité, aboutit à un affreux précipice, tandis que les rochers escarpés, que l'on gravit avec effort, sont couronnés par des cimes éclatantes de beauté.

Suivant le poète persan Assadi, la vie n'est qu'un

voyage qui se fait de gtte en gîte. Ces abris passagers, plus mobiles que les tentes de T Arabe vagabond, sont les périodes des âges que rhomme parcourt successivement sans pouvoir s'y arrêter. Car à la porte de chaque hôtellerie où il veut se reposer, vient frapper le temps, le fantôme de toutes ses joies, qui lui dit : marche ! marche! et qui, malgré la fatigue et le désir du repos, Ventraîne avec lui, à travers l'espace et les ruines, dans une course haletante qui n'a de terme que le seuil de l'éternité !

Enfin, après mille vicissitudes et des fatigues sans nombre, semblable au pèlerin qui s'assied sur la pierre couverte de mousse et, fixant son regard sur l'étoile du soir, demande à Dieu le repos et le sommeil, l'homme arrive aussi au terme du voyage. Ses forces l'ont abandonné, la nuit est proche ; mais avant que sa paupière se ferme, il jette un long regard sur la route parcourue; il évoque son passé, et se revoit par le souvenir, l'enfant qui bégaye en jouant dans les bras de sa mère, puis l'adolescent dont l'imagination ardente embrassait les grands horizons de la vie ; il se rappelle comment, devenu homme, l'ambition l'a traîné à la suite de son char brûlant; enfin il se retrouve le vieillard qui, ayant trempé ses lèvres à la coupe des illusions et des jouissances, n'a rencontré dans toutes qu'un vide cruel. 11 a assisté à la ruine de ses forces, de ses joyeuses années, de ses espérances; il est près de voir finir ses tristesses, ses douleurs, ses déceptions, et pourtant, attaché encore à cette vie si tourmentée, à ce corps si misérable, il se surprend à s'écrier comme Philoctète, abandonnant l'île de Lemnos où il a tant souffert : Adieu, doux asile

6 (XnUfKNT ON DOIT BBOIiAOBR LA VU HUMAUfB.

de ma mmrel Mais puisque les dieuoo l'ordonnent^ je vais avec confiance où leur visité m'appelle (1).

Il en est ainsi pour Tbomme : la vie lui paraît ennuyeuse, amère ; et il Taime et la regrette. Mais le cœur humain n'est*il pas un abtme de contradiction? « S'attacher aux misères de l'existence et ne pas sou** pirer après le vrai bonheur de la vie future» dit Grégoire le Grand, c'est aimer la faim et le malheur, c'est ne pas aimer son rassasiement et sa félicité ! ^ En traversant la vie, quel est en effet le cœur qui n'a pas senti l'ennui de ses misères, les tristesses de sa condition, le découragement de son impuissance, le regret de sa fragilité, le néant de ses vaines pensées, et le vide même du bon« heur qu'il a poursuivi!

Sans rimmortalité , la vie serait-elle autre chose qu'une dérision amère, ou une punition cruelle? l'homme pourrait se demander avec raison quel est donc le but d'une vie précaire , misérable, changeante, qu'il a reçue même sans l'avoir sollicitée? Pourquoi la création, pour* quoi l'univers, pourquoi quelque chose? Et l'homme, la vie, l'univers, la création que sont-ils, d'où viennent* ils, où retournent-ils? Mais, indépendamment des preuves irrécusables qui l'établissent, la certitude de l'immortalité est écrite au fond de toutes les âmes, et dès lors la vie n'est plus une énigme inexplicable pour le philosophe.

Malgré leurs haines invétérées et leurs antipathies insurmontables, en dépit des différences de langage, de croyances et de mœurs, tous les hommes, aux yeux

(1) Sophocle, Philoctète, acte V.

COMMEIIT ON DOIT ENYISACBR }Jl VIE HUMÂIffC. 7

de Dieu, sont les citoyens de la même patrie, les soldats de la même armée, les membres de la même famille; tous ont une origine, une destinée et une aspiration communes. La nature a placé dans tous les cœurs, Taversion pour la souffrance, rattachement à la vie et une soif égale de bonheur. De la première à la dernière heure de Texistence, un instinct irrésistible nous fait rechercher tout ce qui tend à sa conservation, et repousser la douleur qui la trouble ou la menace. On voit Tenfant occupé sans relâche à satisfaire ses goûts et ses mobiles désirs; dans un âge plus avancé, mais voisin encore de Tenfance, Tadolescent donne un plus vif essor à la fougue de ses penchants et de ses inclinations. Bientôt les jouissances plus vives et plus nobles de l'esprit, les passions dévorantes de l'ambition et de la gloire vien- Dent se joindre aux premières ; Texistence est complète. Ce n'est pas après le plaisir seulement que court l'homme ; il sait déjà combien passagère, inconstante, trompeuse est sa possession . Il soupire après la stabilité de ses affections, recherche une heureuse sécurité que ne puisse* pas détruire le plus léger souffle de l'adversité. Il ne poursuit les richesses, les honneurs, la renommée, ne s'impose des privations et des labeurs, ne pense, n'agit et ne travaille que pour arriver au bonheur, pour se l'assurer du moins à une certaine époque de sa carrière, et se mettre alors à Tabri des trahisons de la fortune. Mais ce bonheur quel est-il, en quoi consiste-t-il ? Il serait diflBcile de répondre à cette question , chacun l'envisageant diversement, suivant la différence des goûts, des opinions et des penchants. Le plus grand nombre toutefois le place dans la richesse, elle devient

8 GOmODIT OH DOIT CHTISâGEE LA TK HUMAINB.

Tobjet des désirs communs ; on croit se procurer par elle toutes les jouissances, toutes les satisfactions. Mais on peut se demander si tous ceui qui sont parvenus à la fortune obtiennent par sa possession le bonheur qu'ils espéraient, et si, au milieu de Tabondance et du luxe, ils ne se trouvent pas aussi malheureux et aussi à plaindre que dans les plus humbles positions.

Devons-nous donc fuir ou rechercher les richesses? La pauvreté honnête est-elle préférable à l'opulence sans pudeur? Lequel est le plus heureux de l'homme qui vit avec intégrité, modération, justice, modestie, ou de celui qui est livré à l'oi^eil et à T intempérance? La félicité austère et calme a-t-eîle plus de prix que la volupté sans retenue? Est-il meilleur de modérer ses désirs ou de s'abandonner à leur capricieuse exigence?

Où donc est le bonheur? Se trouve-t-il, comme Sénèque l'affirme, dans la sécurité, la tranquillité continuelle (1)? La vertu suffit-elle pour rendre heureux, ainsi que le prétend ce philosophe avec toute l'école du portique, et doit-on répondre comme lui, que non-seulement elle suffit, mais encore qu'elle est plus que suffisante (2)? Devons-nous dès lors r^arder comme des biens la santé, la bonne réputation, la gloire, le pouvoir? Ou devons -nous les considérer, avec Zenon, comme indiflérents à la sagesse et étrangers à la félicité? L'étude, la philosophie, la science nous rendent-elles meilleurs et plus vertueux, ou bien doit-on leur préférer une tranquille ignorance?

(1) Quid est beata ?ita ? secaritas et perpétua tranquillitas. EfAst. XCU.

(2) Quid ergo ? Virlus ad ?i?eDdum béate suffidl ? Perfecta illa et di?ina quidni soffidat? Immo saperfloit. De beat, vita, cap. XVI.

La vie est remplie de vicissitudes; pcùt-on se mettre a l'abri des coups du sort? et comment y parvient-on? Dans quelle région, sous quel climat, dans quel asile rhomme doit-il se réfugier pour échapper aux douleurs de la condition humaine? Mais si c'est folie ou ignorance de s'affliger immodérément ou de s'indigner de ces accidents qui frappent les bons et les méchants, d'être en révolte contre les lois de la nature qui a rendu tous les hommes tributaires de la douleur et de la mort, quels sont les remèdes que la raison et la philosophie conseillent pour adoucir les uns, et nous faire supporter les autres avec résignation et courage?

Puisque tant de maux imprévus* et inévitables viennent nous assaillir, toutes nos aspirations et toutes nos espérances sont-elles donc chimériques ? Iji félicité humaine est-elle une ombre vaine qui se dissipe au moment où l'on croit la saisir ? Le bonheur enfin consiste-t-il à vivre exempt de maux, et peut-on appeler heureux l'homme assez raisonnable pour ne rien désirer et ne rien craindre ? Où se rencontreront cette vie et ces joies modestes dont se contente le sage ? Est-ce dans le tumulte du monde, dans les solitudes de la retraite, ou dans les austérités du cloître, sur le trône, où dans l'humble cabane? Doit-on consacrer ses heures au travail ou à l'oisiveté? Lesquels sont préférables, le dévouement ou l'égoïsmè, une âme compatissante ou un cœur insensible? Que devons- nous chercher avec le plus d'ardeur, la satisfaction de l'ambition ou les privations volontaires de la sagesse ?

Nous disons d'avance qu'il est peu d'infortunes, qu'il n'en est même aucune pour laquelle la philosophie et

10 OOMMIHI on DOIT E^ITISAGEE LA TIB HUlIAnfB.

la religion ne nous offrent quelque adoucissement et quelques motifs d'espérance? Apprendre à les connaître est la science par excellence pour toutes les âmes tristes ; il reste une grande consolation au malheureux* disait Bias. c'est d'avoir fait son devoir. Senèque pensait de même, et c comme un bon soldat, dit ce philosophe, supportera les blessures, comptera les cicatrices, et transpercé de traits, aimera encore en 11. curant le général pour lequel il succombe, ainsi rhomme vertueux, assailli par les malheurs, supportera avec fermeté tous les événements, et aura dans Tàme ce vieux précepte : Suis Dieu (i) ! •

Aucune de ces questions, si importantes pour la conduite de la vie, n'est certainement demeurée étrangère aux enseignements et aux préceptes des moralistes. Mais les passions ardentes et les intérêts particuliers ayant toujoui^s prévalu et dominé la Yoix des prophètes de la sagesse, la philosophie est condamnée à recommonoor st^ leçons. Loin de nous, toutefois, la prétention do absoudre ni mèuie d'examiner toutes ces ques^ tions; la plupart cependant intéressent Thygiène de Tànie qui trouve sa paix et sa force dans le bonheur que piXHUiro la vertu. L'hygiène philosophique de Tàme coniiiHto (loue à signaler les maux qui la troublent et liVH vicim qui, suivant Platon, sont ses maladies (2). Elle consiNlo à la nourrir des préceptes et des habitudes mpablui clo tairo aimer les biens qui dérivent de la vortu, ot h lui pix)Curor enfin les jouissances que pro-

(i) D0 In w> hewr0HS0, clmp. XV.

GOMMrar ON DOIT ENYIiAOBR LA YIB HUMAINE. il

mettent la vérité et la sagesse. Ces biens inestimables sont vraiment ceux qui contribuent avec le plus d'efficacité à rendre la vie heureuse ; et puisque, chez presque tous les hommes , la poursuite du bonheur est le terme et le but de l'existence , nous rechercherons spécialement dans quelle limite il nous est donné de le posséder, dans quelle mesure le sage doit s'en contenter; par quels secours il parvient à adoucir les pénibles atteintes de certains maux sans remède ; quelles sont enfin les consolations que Tétude, la philosophie et la religion réservent à T homme qui s'adresse à elles dans les afflictions, dans les maladies, dans les naufrages de la fortune, dans les traverses de l'adversité , et qui font succéder aux jours orageux qui se sont enfui des soirs tranquilles et sereins.

12 CE QUE NOUS APPREND l'eXPÉRIBNGB

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