CE QUE NOUS APPREND L'EXPÉRIENCE
Un grand nombre de sages, qui avaient pris pour guide Texpérience , et placé l'enseignement des faits avant celui des théories, ont pensé qu'on ne peut juger du bonheur de l'homme qu'après sa mort. Ovide dit également :
/ Scilicet ultimasemper
"NI Expectanda dies homini est ; dicique bealus
Ante obitum nemo supremaquc funera débet (1).
Chaque homme en particulier, fait observer Diodore de Sicile, n'a reçu qu'un moment de l'éternité pour la durée de sa vie (2). Mais les villes, les peuples et la société humaine tout entière, envisagés comme un seul individu, ont présenté des enseignements féconds et une suite de prospérités et de revers dont l'intérêt surpasse celui des histoires parlicuhères. Si les hommes les plus élevés en puissance ont subi les infortunes les plus éclatantes , on doit remarquer également que les plus grands empires sont exposés à de plus terribles catastrophes, de sorte qu'on peut dire avec Bossuet, quil n'y
(1) On doit toujours attendre le dernier jour de l'iiomme, et aucun ne peut se dire heureux avant sa mort. [Métamorphoses, lit, 135.)
(2) Histoire universelle, préface.
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a rim de solide parmi les hommes^ et que V inconstance et Vagitation sont le propre des affaires humaines (1).
Frappés des malheurs de leur condition présente, les hommes prétendirent à diverses époques, qu'il avait primitivement existé un âge où la bonne foi, la justice et la paix régnaient sur la terre ; mais les siècles imaginaires de Saturne et d'Astrée furent des siècles de fer pour rhorame comme pour la nature, suivant la juste remarque de Buffon. Le monde antédiluvien ne se révèle à nous que par la Genèse et par quelques fossiles. L'histoire des 1(555 premières années est contenue en quelques pages qui nous instruisent de la révolte de l'homme, du déluge universel, et de la fondation de quelques grandes villes dont il ne reste aujourd'hui que des ruines qui seules , outre toutes les œuvres de rhorame, paraissent devoir être éternelles.
On connaît le sort de Memphis la superbe, de Thèbes aux cent portes dont un des palais était précédé d'une avenue bordée de six cents sphynx de granit d'une prodigieuse grandeur ; celui de l'impie , de l'orgueilleuse Ninive, l'aînée de Babylone, qu'elle surpassait même par le nombre de ses soldats, par ses richesses et par sa magnificence.
Combien de désastres et de victimes dans les villes emportées d'assaut, et souvent alors détruites de fond en comble par le feu, le fer et la rage des hommes ! Après la prise de Thèbes, six mille Thébains furent massacrés, et trente mille vendus à l'encan. Alexandre ordonna de faire périr tous les habitants de Tyr. Quinze
{^) Discours surl'Hist. univers, f 2« parlie : les Empires,
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mille seulement, sauvés par les Sidonleos, purent échapper à la barbarie du vainqueur; on égorgea tout le reste, et deux mille qu'avait épargnés la rage épuisée des soldats , furent attachés à des croix élevées sur le rivage. Clitarque rapporte qu'Alexandre fit mettre en croix le roi des Musicains, et massacrer quatre-vingt mille hommes de cette nation. On rasa la ville des Branchides, et tous les habitants sans distinction d'âge ni de sexe furent passés au fll de Tépée, parce que leurs ancêtres avaient livré à Xercès les trésors du temple de Milet. Mais les prétextes ne manquent jamais aux con* quérants ; Âgathocles saccageant Corfou, les habitants lui demandèrent pour quel motif il exerçait de telles déprédations : Parce que vos ancêtres reçurent Ulysse^ répondit-il ironiquement.
Suivant Josèphe et Salvador (1), il y avait un million d'âmes à Jérusalem quand cette ville fut prise par Titus : soldats, femmes, enfants, vieillards, périrent ^rgés, étoufiFés, ou brûlés ; les prisonniers qu'on épargna furent immolés à Rome et dans les cirques. Dans le» jour* nées qui suivirent la prise de Jérusalem , il se fit un tel massacre que le Cédron, alors à sec, roula jusqu'à la mer Morte du sang et des cadavres. Les exemples de ces égorgements et de ces dévastations ne sont pas rares dans l'histoire des guerres. En iSO/k , pendant la qua^ trième croisade, les chevaliers, forcés de demander des vaisseaux de transport aux Vénitiens, se laissaient entraîner à une expédition contre Constantinople. La ville emportée d'assaut fut livrée au pillage. On évalue
(i) Uist, de la ruine de Jérusalem.
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à 400,000 marcs d'argent le butin entassé dans une église. Les/iiiatelots vénitiens promenaient avec mépris, dans les riiçs, les manuscrits et les objets d'art; on brisa à coups de hache les marbres de Paros, les statues de bronze furent mises en pièces et converties en monnaie. Ces actes de barbarie resteront une honte éternelle pour les chevaliers d'Occident qui ne s'y opposèrent pas, tandis que bien des siècles auparavant, Xénophon, à la tête des dix mille Grecs, s'étant emparé de Byzance, avait par son éloquence préservé cette ville du pillage.
A peine Hérodote a-t-il soulevé un coin du voile qui couvre la mystérieuse Egypte, que nous voyons l'affreux Cambyse y porter la guerre et la dévastation. Ayant yaincu Psammétit, il envoie au supplice son fils, sa fille, et douze mille Égyptiens du même âge que le fils de ce prince; puis, par un raffinement de barbarie, il les fit défiler devant Psammétit la corde au cou et un frein dans la bouche (1). A son arrivée à Sais, non content de massacrer les vivants, il fit tirer de son tombeau le corps d'Amasis, qui lui avait refusé sa fille en mariage, ordonna qu'on le battît de verges , et qu'on Taccablât d'outrs^es. C'est ainsi que plus tard, un autre roi des Perses, irrité du dévouement sublime des Spartiates aux Thermopyles, fit chercher Léonidas parmi les trois cents braves étendus autour de lui, voulut qu'on lui coupât la tête et qu'on mît son corps en croix comme supplice ignominieux.
Les mœurs orientales sont-elles changées, et la con ditioH des peuples est-elle améliorée ? On peut en juger
(i) Hist. (THérod. ttalle, llf. Ilî, XIV.
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en lisant l'extrait suivant d'une relation de M. Combes, vice-consul de France dans le Levant. Meheraet-Bey, l'un des première gouverneurs de la Nubie, était plus féroce que les tigres et les lions dont il aimait à s'entoureç/ Une laitière ayant accusé un soldat d'avoir bu\ une tasse de lait sans vouloir la payer, et celui-ci le niant, le gouverneur fit ouvrir le ventre au malheureux soldat pour vérifier le fait. En ferrant le cheval favori / de Mehemet , son maréchal avait eu le malheur de le blesser légèrement; Mehemet manda un autre maréchal et fit ferrer le sien propre. Il exerçait les plus grandes cruautés envers ses ennemis : le pal était en permanence, les noyades se multipliaient, ce barbare inventa même de nouveaux supplices. Après chaque victoire, les bourreaux sous ses ordres étaient occupés pendant plusieurs jours à briser les dents, à brûler les yeux avec un fer rouge aux plus illustres de ses prisonniers. M. Combes rapporte, du reste, que les Francs établis dans ces contrées surpassent encore les mahomélans en cruauté envers les esclaves , et l'esprit de civilisation les rend encore plus ingénieux à créer d'horribles tortures.
Nous trouverions les mêmes hécatombes d'hommes dans toutes les guerres, à toutes les époques et chez tous les peuples. Les Romains avaient constamment les armes à la main. Dans le courant de sept siècles, le temple de Janus ne fut fermé que trois fois, la première sous Numa, la seconde après la première guerre punique, la troisième du temps d'Auguste. Les progrès de la civilisation n'ont pas rendu les guerres moins meurtrières, les haines moins atroces, les vengeances moins impitoyables. Les cruautés exercées par les Perses, par les Grecs, par