‹ Hygiène philosophique de l'âmeChapitre 63 sur 63 · MU · texte numérisé non relu

MU

.Un..'»"''"

"""''■ "-■'■•''-^•■11 ,ies

Si «■»" '

- -ew, ,, ,,^

"'" "■ -'■*^- *ij*

LA RETRAITE. llS5

héréditaire la force pour compagne. Non-seulement un chaste hymen est le genre de vie le plus conforme au vœu de la nature et à l'ordre providentiel ; mais encore il conserve la vigueur de l'esprit et recule les atteintes de la vieillesse. Les fils, dont l'enfance trouve une égide dans notre tendresse sont destinés à nous couvrir un jour de leur force. Est-il nécessaire de rappeler les suaves jouissances de l'amour paternel et maternel ? Faut-il redire que ces joies si pures et si vives peuvent se voiler d'un sombre nuage, et qu'au bonheur si doux d'aimer succéderont peut-être des larmes éternelles ? Le cœur de l'homme est ainsi fait. Accablé de douleurs, il ne voudrait pas renoncer aux souvenirs amers de ces joies évanouies, ni oublier qu'il eut un enfant , objet de tant d'affections et aujourd'hui de regrets qui ne finiront qu'avec la vie. Ce sentiment est celui de tous les cœurs religieux ; ils pleurent une séparation cruelle sans doute, mais ils savent que cet être si cher nous attend au terme du voyage ; ils savent aussi que Dieu veille sur les âmes vertueuses et les réunit dans son amour.

Le séjour des grandes villes a de puissantes séductions pour l'ambitieux; c'est là seulement qu'il peut se frayer la route du pouvoir et des honneurs, tandis que le sage, au contraire, ne jouit de tous les avantages de la retraite que dans l'habitation des champs. C'est d'ailleurs dans ces calmes asiles que se conservent intactes les nobles traditions , la pureté des mœurs et la sainteté des liens de famille. On ne saurait cependant conseiller àtoute une population de déserter les cités industrieuses pour se mettre à la charrue. L'agriculture n'est pas la seule richesse d'un pays, quoiqu'en étant néanmoins la plus

i^ -. TMi ,

■^ * «^ai. ih,,,

les dieux réalisaient l'âge d'or des poètes, il n'en est rien ; toutefois ce grand observateur, ayant presque constaoi' ment vécu à la campagne, avait pu comparer l'existence laborieuse et pure qu'on y mène avec les vices de la ville et les orages sans cesse grondants de la capitale du monde ; aussi, fit-il une œuvre patriotique en recommandant le charme de la vie paisible des champs à ces fiers Romains, déjà corrompus par le luxe et enivrés des sanglantes voluptés du cirque. Puis Virgile, écoutant les grands enseignements de l'histoire, y avait appris que dans la guerre terrible où Rome et Carthage se disputèrent l'empire du monde, c'est la république, dont la force reposait sur les arts agricoles, qui avait vaincu enfin la république commerçante, dont les vaisseaux couvraient toutes les m^.

Les villes sont, il est vrai, les têtes et les boulevards des États, mais les mille bras des campagnes deviennent leur appui et leur défense. Dans les premières, les âtoyens sont plus accessibles à la corruption, et plus di^ posés à la servitudo; dans les secondes, les habitudes sont plus austères, les caractères plus indépendants. L'agri^ culture nourrit une population économe et laborieuse, qui ne présente jamais k> spectacle effroyable de ces misères et de ces dépravations si communes dans les cités manufacturières. Elle encourage et rend agréables le trayail, la sobriété, la simplicité, tandis que l'industrie déve* loppe le luxe, la prodigalité et les vices qui marchent à leur suite. Ici les salaires étant tirés élevés, on ne sent pas la nécessité de l'épargne; qumd la richesse s'épuise, on veut continuer à se donner les mêmes jouissances, et tout est sacrifié, même l'honneur, au besoin de se les

•""-"'••. ./..„,,„.,, ;.""'■■.■..,-, ,„. ;■» ■i""» «"■■'.li,, ,„ '*<

Toutefois, notre volonté n'est pas seule l'arbitre de notre destinée; chacun doit à TÉtat qui le réclame le concours de ses talents et de son intelligence. Cicéron fait un devoir à Thomme supérieur de se dévouer à ses concitoyens et de se présenter aux charges publiques ; il avait pris pour règle cette pensée de Caton, que les grands hommes ne sont pas moins responsables de leurs loisirs que de leurs occupations. Quoique ce principe soit peutêtre contestable, quoique le savant et le philosophe, dédaignant de flatter les grands et de poursuivre la carrière orageuse du pouvoir, puissent sans crime préférer l'étude et la retraite aux soucis des affaires publiques, que deviendraient néanmoins les rois et les peuples, si tous les cœurs honnêtes et les intelligences d'élite se retiraient d'eux, et si les Christophe Colomb, les Lycurgue, les Suger, les Sully, les Vauban, les Pitt, les Robert Peel, refusaient de les servir parce qu'ils se montrent presque toujours ingrats ?

On est donc forcé de reconnaître que certains hommes se doivent aux fonctions publiques. Mais, contraints par les événements de vivre au sein de ces régions orageuses, ils peuvent, ainsi que nous l'avons déjà dit, se faire même dans les camps et à la cour des rois, une retraite au fond de leur cœur, c'est-à-dire en bannir les cupidités, l'ambition, toute honteuse faiblesse, et y rentrer souvent par de sérieuses méditations. Marc-Aurèle et Louis IX restèrent purs au milieu des courtisans et des flatteurs, Caton, irréprochable dans la lie de Bomulus (1). Bossuet, l'honneur de Tépiscopat, aimait

(i) Cicéron» LeUres à Atticus, Uy. II,

iiSli LA B£TT\.

Dr-cîuT. t.»n triii'^t* ûim !e5 ■■:

3iii3 ârues. <it^ sanD-s oms r

tu n .tes viirt fi.tiriit m .h- ..'

?rrrpiiir-m -attr-B )Kiiti9 i:. '

IT. p;s-n itt !;:. ies .as fiL-eniriî: *.ii:dii- n. ■

o'ia ci'er es .;.'

catn.e ie» z

an suri

LA EBT&ÂITE. &0i

s'instruire, comme aussi pour se dérober à la haine des envieux et des ignorants qui, ayant reconnu en lui leur ennemi, le harcelaient de stupides accusations. On Fen* gageait à répondre à des critiques : « Des critiqueSt s'écria-t-il, moi qui ignore presque s'il y a des hommes 1 )> Aussi, fuyant le monde comme Épictète et Pythagore, il recherchait la solitude et répétait sans cesse ; u Bene qui latuitj bene vicoit. » Le repos et le bonheur se rencontrent plus sûrement dans la modération et Tobscurité que dans la carrière des grandeurs et de l'ambition. Socrate, faisant allusion aux proscriptions dont les trente tyrans frappaient les plus illustres citoyens d'Athènes ; a Nous devons nous féliciter, disait-il à un de ses disci* pies, de n'être pas, comme les grands, le sujet des tragédies. »

En cherchant à diriger les premiers pas de l'homme dans la voie des inclinations vertueuses, en l'engageant à fuir, dès ses jeunes ans, l'oisiveté, la mollesse et les habitudes vicieuses qui s'attachent à loute vie inoccupée, les philosophes avaient agi sagement; après s'en être détourné, on ne rentre que difficilement dans le rude sentier de la sagesse et du devoir. On demandait à Arcésilas pourquoi tant de disciples quittaient leurs maîtres pour embrasser la secte d'Ëpicure, tandis qu'aucun épicurien n'abandonnait la sienne pour en suivre une autre ; il fit cette réponse ; « Parce que des hommes on peut faire des eunuqv^es^ mais que des etoiuques on ne peut faire des hommes. »

A l'aurore de la vie, on se berce d'illusions, on voit le bonheur dans l'avenir. Désabusé par l'expérience , on regrette le temps qui a fui; la vie s'éooule rapidement.

&92 LA RBTRAITB.

la vieillesse surprend avant même qu'on l'ait regardée venir. Heureux si, en perdant les autres biens, on a conservé la sagesse! soutenue par elle, embellie par l'étude, l'arrière-saison de la vie ne sera pas dépourvue de charme; on pourra, comme Êpicure, se complaire dans la joie des choses passées, et, avec Euripide, trouver même quelque douceur dans le souvenir des maux qu'on a soufferts. La vieillesse, d'ailleurs, est une préparation à la transformation qui va s'opérer en nous, au dégagement de l'âme se dépouillant de son enveloppe corporelle, à la prise de possession d'une destinée immortelle. Anciennement, les héros aimaient à être enterrés avec leurs armes, et les monarques avec les signes de leur puissance. Aimons aussi à nous faire accompagner par de bonnes actions, ayons pour linceul des pensées honnêtes et soyons couverts de la vertu comme de notre drap mortuaire. « Le sommeil et la mort, dit Homère, sont frères et sœure jumeaux (1). » Avant de mourir, Diogène fui pris d'un sommeil profond. Le médecin, l'ayant éveillé, lui demanda s'il avait ressenti quelque chose : « Non, dit le philosophe, le frère vient au-devant de la sœur. »

La nature parfois nous mesure ses biens d'une main avare ; mais le sage, prenant la modération pour compagne, se contente de quelques miettes et en fait son festin. Un philosophe rencontrant à Lacédéraone des étrangers qui s'étaient parés avec recherche pour une fête publique, leur demanda si tous les jours n'étaient pas des jours de fête pour l'homme de bien : « Oui cer-

(1) Iliade, chant XVI, ▼. 673.

tainement, dit Plutarque, chaque jour devient pour nous une fête solennelle, si nous sommes sages. Ce monde est un temple très saint et digne de la majesté de Dieu ; rhomme y est introduit à sa naissance, non pour y contempler les statues taillées de la main des hommes, qui n'ont ni intelligence ni sentiment, mais pour admirer celles que la divine pensée a empreintes de vie et de mouvement, telles que les étoiles, le soleil, les rivières, la terre enfin qui fournit des aliments à toutes les créatures. La vie étant une initiation à ces mystères, elle doit être remplie, non de rires commandés et payés comme aux fêtes de Saturne ou deBacchus, mais d'une joie continuelle que procure la tranquillité d'âme (1). »

Il n'est pas au pouvoir du sage de prévenir tous les maux et tous les périls qui menacent sans cesse la vie humaine. Toutefois, inébranlable dans les traverses, incorruptible dans les séductions, il sait comment les rendre profitables à l'âme. Il cède au malheur, mais sans perdre courage. Grégoire VII, dont le zèle ardent pour purger son siècle et le clergé lui-même, des vices dont ils étaient infestés, lui suscita des inimitiés et des persécutions, les supporta sans en être ébranlé, et en mourant à Salerne en 1085, il prononça avec résignation ces belles paroles : « J'ai aimé la justice et fui l'iniquité ; c'est pour cela que je meurs en exil. »

« Penser en sage, dit M. Mignet, agir en homme de bien, c'est le seul moyen de vivre heureux et de laisser une mémoire honorée (2) . » Tels sont aussi les enseigne-

(1) De la tranquillité d'âme et repos de Vespril^ XL.

(2) Notice historique sur M. Droz, lue à rAcadémie des sciences morales et politiques, le 3 avril 1852.

Page 1