CHAPITRE XXIV
Ainsi, toujours variable et menacée dans son cours, ayant inévitablement un terme fatal, la vie humaine est un mélange de biens et de maux où les premiers dominent, suivant Descartes, où les seconds tiennent de beaucoup la plus grande place, d'après les calculs de Maupertuis. Aussi riche , aussi puissant , aussi comblé des jpnveurs du sort qu'on le suppose, on ne peut dire d'aucun homme qu'il est heureux tant qu'il respire encore, car h fortune a des retours imprévus et cruels.
Témoins des catastrophes journalières qui n'épargneot pa3 môme les hommes les plus élevés en puissance, pourquoi nous plaindre des moindres accidents de la vie? La plupart d'entre nous peuvent- ils comparer leurs malheurs aux revers de ce monarque qui, naguère mattre de l'Asie et au faite des prospérités, a vu sa mère^ $a femme, ses enfants tomber au pouvoir de son vainqueur, son armée détruite, sa couronne brisée, quî^ dans sa fuitC; arrive haletant aux bords d'un ruisseau et regarde comme un bienfait du ciel un peu d'eau fraîche qu'un soldat lui présente dans le creux de son casque?
On entend des hommes qui devraient sans cesse bénir la Providence de les avoir préservés de grandes aviversites , r^ccuser cependant d'injustice à leur égard et
i08 LA RETRAITE.
envier le sort de celui qui est au-dessus d'eux. Moins reconnaissant des biens qu'il possède que jaloux de ceux qu'il n'a pas, le cœur humain n'est jamais satisfait. On ne son^^e pas à quel petit nombre d'hommes échoient des postes éclatants, par combien de périls et de travaux on les achète, au milieu de quels soucis et de quelles inquiétudes on les conserve. L'ambition etla gloire ontaussi leurs cruelles déceptions. D'ailleurs, la raison est en droit de dire à ces mécontents du sort : Regardez cette foule qui passe à vos pieds; combien peu vous égalent en fortune et en considération. Par quelles vertus, par quels services avez- vous mérité d'être élevé au-dessus du niveau moyen de l'humanité? Pensez à ces milliers de citoyens vertueux et de familles recommandables qui gémissent dans le malheur. Félicitez-vous d'être l'un des privilégiés de la création en présetice de tant de déshérités.
Un des préceptes les plus importants de philosophie pratique est de ne point porter envie au bonheur d'autrui et de savoir se contenter de son sort; un des plus grands maux de l'âme au contraire, un des plus funestes à la sagesse, c'est le désir, la soif d'un bien absent, car à peine est-il atteint qu'un nouvel objet nous attire. Ainsi notre cœur flotte sans cesse de désir en désir et ne saurait être stable un seul jour. Cette aspiration désordonnée de l'âme pour l'inconnu et l'impossible entretient un malaise qui rend la vie à chaîne. « On remet à l'avenir son repos et ses joies, dit la Bruyère, à cet âge où souvent les meilleurs biens, la santé et la jeunesse, ont déjà disparu. »
S'il n'est jamais fête pour l'envie, on peut assurer avec non moins de vérité qu'il n'est jamais de contente-
ment pour Tambition. Quand la passion paratt assouvie^ elle change d'objet, et le gouffre, à peine comblé , se rouvre de nouveau. «Les cupidités superflues sont seules infinies, » ditCicéron. Suivant Necker, nous marchons tous vers un but, et quand nous y sommes parvenus, nous en cherchons un autre. Disposant d'un avenir qui ne nous appartient pas, nous croyons de loin entrevoir le bonheur à ce terme que nous avions fixé ; cependant, alors même qu'il serait atteint, il ne deviendrait pas pour nous un lieu de satisfaction et de repos. A distance, nous le croyons un gîte permanent; mais quand nous y sommes arrivés, nous voyons que c'est une simple hôtellerie, et, après une courte halte, nous demandons des chevaux pour aller plus loin.
Aucun ambitieux n'a su se borner ; non moins insatiable que l'avare, il n'est pas moins désireux que lui d'ajouter de nouvelles possessions et de nouveaux titres à ceux qu'il a déjà. La philosophie et l'adversité n'ont pas même le pouvoir d'étouffer entièrement cette passion dans l'âme qui en a une fois ressenti les atteintes. Après tous les malheurs qui l'avaient accablé, Cicéron écrit à son ami Atticus qu'ui^ place d'augure pourrait encore le tenter : « Voyez ma faiblesse, dit ce grand homme, pourquoi rechercherde nouveaux honneurs, moi qui veux renoncer à toute autre ambition pour n'avoir qu'à philosopher? J'y pense pour tout de bon, et je voudrais l'avoir fait plus tôt... Mais, aujourd'hui, ayant appris que ce que je croyais si merveilleux n'est que vanité, je ne veux avoir de commerce qu'avec les Muses. » Et c'est le philosophe éclairé par l'exil, par les malheurs domestiques, par les désastres de sa patrie, c'est l'au-
quand, après des victoires signalées et des services éclatants, on n'avait point obtenu le triomphe. Dans le cours de sept à huit siècles, un seul homme le refusa, Agrippa, le gendre d'Auguste. Un autre, Vespasien, fatigué de la lenteur de la marche, et dégoûté de la solennité, ne put s'empêcher de dire quMl était justement puni d'avoir, en vieillard imbécile, recherché cet honneur comme s'il était dû à ses aïeux et comme s'il l'avait jamais espéré auparavant. Paul -Emile descendit du char triomphal pour pleurer. La carrière de Pompée commença par les éblouissements de la gloire ; reconnaissant de ses ser^ vices, Sylla le salua du nom de Grand, mais à cause de sa jeunesse, il chercha toutefois à le dissuader de de* mander le triomphe. Pompée insiste avec ardeur : mlQu'U triomphe, qu'il triomphe , » dit le terrible dictateur. Demeuré, jusqu'à Pharsale, le favori de la fortune, à quelle fin cruelle Pompée n'était-il pas réservé ! César, son vainqueur, se montra-t-il à son tour satisfait de cette bataille qui lui livrait Tempire du monde ? Nullement. H poursuit Pompée jusqu'en Egypte, ne lui laissant ni repos ni trêve. Si celui-ci était tombé vivant entre ses mains, qu'eût fait Gésar ? Pour sa gloire sans doute, la fortune lui épargna cette épreuve ; c'est par l'ordre de Ptolémée que le malheureux Pompée fut assassiné. On porte sa tête à Gésar ; cette vue transforme à l'instant même le rival implacable ; il verse des larmes sur Pompée qui ne fait plus obstacle à son ambition, punit ses assassins et relève ses statues. Devenu alors seul maître du monde, on Tentend dire que la république, devant laquelle cependant toute la terre tremble, n'est qu'un nom sans corps et môme sans apparence. Quoiqu'il eût un siège
kl^ LA RETRAITE.
d'or au sénat , et que ses statues fussent placées à côlé de celles des dieux , il s'étonua de trouver tant de vide dans la souveraine puissance, et il crut le combler eu échangeant le titre de dictateur contre celui de roi. Au moment de recevoir la couronne, il est percé, en plein sénat, de vingt-trois coups de poignard, et cette mort soudaine Tempèche de voir s'évanouir sa dernière illusion.
Ainsi la vie s écoule, Tàme se consume sans atteindre le terme de désirs qui semblent renaître de leurs cendres. « De quelles voluptés, dit Marc-Aurèle, les brigands, les débauchés, les parricides ne firent-ils pas l'essai (1)7» Celui-ci élèvera une pyramide avec les tètes qu'il aura fait couper ; celui-là mettra le feu à sa propre capitale pour jouir des beautés de Tincendie et des larmes qu'il verra répandre; Tun fera fouetter la mer qui a eu l'insolence de briser le pont de bateaux construit par ses ordres sur THellespont; l'autre, ayant épuisé toutes les jouissances, offrira à son de trompe par un hérault, dans la capitale de T Assyrie, la récompense d'un talent à celui qui inventera des voluptés nouvelles. Jamais la tranquillité n'habitera le cœur que tourmentent les ambitions immodérées et les jouissances coupables; un grand malheur pour l'homme , c'est de vouloir ce qui n'est pas permis, et un bonheur non moins grand de n'avoir que de vertueux désirs.
Nous avons étudié les biens et les maux, ceux de l'àme comme ceux du corps, ceux qui se trouvent sous la dépendance de la fortune aussi bien que ceux dont l'homme est lui-même la cause et l'arbitre. Au milieu des rangs
(1) Pensées, XXI-Ii.
LA RETRAITE. /Il7â
et des fortunes si diverses qui partagent les hommes, on peut se demander quelles sont les conditions sociales, les dispositions de Pâme les plus propres à procurer le repos et à satisfaire les bons instincts du cœur ? On doit écrire pour le plus grand nombre et non pour de rares privilégiés. Les philosophes et les moralistes, d'ailleurs, ne peuvent distribuer des couronnes, ni dispenser la force, la beauté et le génie. Bien plus, Socrate ne parvint pas à faire d'Âlcibiade un homme tempérant, ni de Critiasun ami des lois ; Platon ne réussit pas mieux auprès de Denys le Jeune; Burrhus et Sénèque ne modifièrent point la nature sanguinaire de leur élève. Ainsi, la philosophie ne procure même infailliblement, ni le bonheur, ni la sagesse ; mais elle est un guide pour acquérir l'un et l'autre. Si un sol ingrat repousse une bonne semence , le vent l'enlève sur ses ailes bienfaisantes, et la répand sur des terres bien préparéas. Ce n'est donc pas seulement à quelques hommes, à quelques villes que s'adressent Aristote, Platon, Sénèque, Plutarque. Descartes, Fénelon, Corneille, c'est pour le peuple, c'est pour l'humanité, c'est pour les générations qui n'existent pas encore, que le philosophe donne des conseils, le législateur des lois et l'historien des avertissements. On comprend, toutefois, que, malgré la sagesse de leurs enseignements, les historiens, les philosophes et les poètes n'aient trouvé qu'un très petit nombre de disciples dociles à leurs leçons. Les grandeurs exercent ' un tel prestige sur l'esprit des hommes, que, depuis Homère et Eschyle, on n'a cru pouvoir exciter l'intérêt qu'en mettant en scène des rois et des héros. Après troi3 mille ans, il a fallu de nos jours une sorte de révolution
hlh LA RETRAITE.
litU^raire pour faire admettre sur le théâtre les mœurs, les passions et les malheurs de familles appartenant à toutes les classes de la société, comme si la mère d'un artisan n'aimait pas sa fille avec autant de tendresse que Qytemnestre chérissait la sienne, comme si le dévouement de la paysanne pauvre et modeste n'était pas aussi touchant que celui de la fille d'Œdipe. L'histoire ellemême n'enregistrait que lesactionsdes hommes éminents; c'est dans notre siècle seulement que Técrivain, abandonnant les routes tracées, est remonté aux causes des événements, a fouillé dans les entrailles de Thomme, a étudié les souffrances des peuples pour en former une histoire de la civilisation et de l'humanité.
Une hygiène de l'âme doit donc s'adresser à tous. Elle doit indiquer la condition la moins exposée aux peines, aux déceptions et aux disgrâces, celle qui offre les garanties les plus sûres de calme et de félicité. Or, l'expérience le prouve chatiue jour, ce n'est ni dans les positions sociales les plus élevées, ni dans les rangs trop inférieurs qu'on rencontre ordinairement le bonheur. On le trouve plus habituellement dans cette large classe intermédiaire, qui vit par le travail, soit de corps, soit d'esprit; en un mot, la modération seule le promet et l'assure.
C est par la modération que les hommes se font pardonner même une fortune brillante, désarment leurs ennemis implacables et allègent le poids ainsi que la responsabilité des grandeurs. Jacques Sadolet, secrétaire de Léon X, honoré malgré lui de la pourpre romaine, contribua beaucoup à la trêve de dix ans, conclue entre François T et Charles-Quint. Humble et modeste dans ce poste élevé, il repoussa les offres les plus séduisantes, et ré-
LA HBTRAITB. ft7&
pondit au monarque français qui voulait l'attirer près de lui, qu'il préférait le repos et le silence de la solitude au tumulte des cours et à l'embarras des affaires.
Si quelques ambitieux, semblables à Sixte-Quint, qui avait fait le vœu d'être pape^ surmontent tous les obstacles pour arriver au trône pontifical, d'autres ne cèdent qu'à une sorte de contrainte, et, parvenus à ce faîte des grandeurs humaines, ils gémissent de n'en pouvoir descendre^ regrettant même la vie obscure de simple religieux. Adrien VI, dont les mœurs simples et les habitudes modestes ne pouvaient se plier aux cérémonies des cours, composa lui-même son épitaphe, où il disait que, dans sa vie, il n'avait rien trouvé d'aussi malheureux que d'avoir à commander.
Marc-Aurèle, Vespasien, tous les bons empereurs, s'étaient fait des habitudes de modération; les plus grands philosophes. Thaïes, Zenon, Epictète, d'Alem* bert. Descartes, Locke, mirent en pratique les mêmes préceptes. Suivant Plutarque, Scipion l'Africain se tenait la plupart du temps aux champs, pour diminuer ainsi l'envie acharnée contre lui, et laisser s'affaiblir la jalou^ sie de ceux que sa gloire importunait.
La modération rend plus estimables encore le dévouement à la patrie, les qualités guerrières et l'amour de la gloire. Cette vertu n'est pas, il est vrai, le partage des ambitieux; mais parmi les grands hommes qui ont rendu les services les plus signalés à leur pays, nous en trouvons un certain nombre qui sont restés simples et modestes, et n'ont jamais sacrifié la vertu à la gloire. L'homme de génie a peut^tre plus besoin encore de modération que les autres; car son mérite excite la
i76 LA RREAITB.
jalousie et lui attire la persécution des envieux. Depuis Homère et Déuiosthènes jusqu'au Tasse et au Camoëns, depuis le Dante et Milton jusqu'à LAmartine et Victor Hugo, depuis Aristote jusqu'à Descartes, depuis Phidias jusqu'à David d'Angers, quelle longue chaîne de misères, de déceptions, d^injustices, d'infortunes et de persécutions? La modération, et même l'obscurité, eussent servi d'égide à ces illustres victimes, et leur auraient fait pardonner leur génie.
Le Poussin n'avait d'autre mobile que la gloire ; Tétude et le travail occupaient toutes ses heures, la recherche du beau idéal était la passion de son âme. Comblé d'honneurs à la cour de Louis Xin, il devint l'objet des attaques de l'envie. Mais comme il ne vivait que pour l'art, ce grand homme ne fit entendre aucune plainte, aucune récrimination, et il prit le parti de se dérober à ces basses intrigues, en se retirant à Rome, dans le sanctuaire des souvenirs et des chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel-Auge. Aussi désintéressé que modeste, il fixait lui-même le prix de ses tableaux, et renvoyait le surplus des sommes qu'il recevait, lorsqu'elles s'élevaient au delà de son estimation. Il se trouvait heureux de cette vie retirée ; un jour que, visité dans sa demeure par le cardinal Maucini, il le reconduisait lui-même une lampe à la main : «Je vous plains beaucoup, lui dit ce prélat, de n'avoir pas seulement un valet. — Et moi, répondit le Poussin, je vous plains davantage encore, monseigneur, d'en avoir un si grand nombre. »
A toutes les époques, les sages ont aimé la solitude et conseillé la retraite comme un moyen, non-seulement
d'échapper aux passions envahissantes, aux soins inutiles, à la perte des heures viriles de la vie, mais aussi de conserver la paix de l'âme et de jouir sans trouble des satisfactions sereines de l'étude et de la douceur des affections intimes. La solitude, si chère à Pytfaagore, est également conseillée et recommandée par la religion comme le bouclier de la vertu et le chemin de la perfection. La vie monastique en fait une loi, et le terme même de moine (jjlovoç, seul) montre que la solitude, le silence et l'obscurité furent, dans la pensée des premiers fondateurs, les bases de cette institution.
Il n'entre pas dans notre sujet de rechercher les causes qui ont porté un certain nombre d'hommes (l'ordre seul de Saint -Benoît avait en Egypte 47,000 abbayes, 14,000 prieurés de moines et 15,000 couvents de religieuses) à embrasser un genre de vie qui les séparait complètement du monde, et à choisir même parfois les ordres les plus austères et les plus rigoureux. On doit sans doute placer au premier rang une vocation irrésistible, et au second le dégoût du monde, les embarras de la vie, les déceptions, les revers soudains, les afflictions extrêmes, le désir enfin de fuir le contact de gens pervers et indifférents. Hélas ! qui n'a cruellement ressenti quelques-unes de ces misères, et même toutes? On se sauve, il est vrai, du monde comme d'un incendie; toutefois, comparativement, peu d'hommes ont le courage de renoncer pour toujours aux illusions qui ont si longtemps bercé le cœur. La force manque au moment d'accomplir ce grand sacrifice, et l'on se consume dans un ennui sans fin, éclairé toutefois par un faible rayon d'espérance, plutôt que de se condamner à une irrévocable
rjii. __ ù, zrrx
— te; -ii'^fB
LÀ RBTEAITB. &79
l'artiste, le poëte créent et mûrissent les œuvres qui les reudent immortels ? On peut sans aucun doute entreprendre des études et des travaux sérieux sans se séquestrer de la société, mais nous pensons que néanmoins on est parvenu à de plus grandes choses encore par la méditation et la contemplation solitaires. Ce n'est ni le hasard, ni une inspiration subite qui favorisent les progrès de la science. Chaque inventeur pourrait répondre comme Nevirton , qui disait avoir découvert le système du monde en y pensant toujours. Ce grand homme se laissa cependant arracher à sa retraite et nommer à la chambre des communes. On s'imagina que Thomme qui avait trouvé les lois par lesquelles se meut Tunivers, se montrerait un habile législateur. Il ne prit qu'une seule fois la parole; ce fut pour demander qu'on fermât une fenêtre qui donnait un courant d'air.
Où se formait la science des bénédictins? N'est-ce pas dans la retraite et la solitude ? Que de sacriQces, de vertus et de talents, elles ont parfois abrités, et souvent même cachés au monde ! Le Tellier ayant présenté Mabillon à Louis XIY comme le religieux le plus savant du royaume : « Ajoutez le plus humble, » dit Bossuet, présent à cet entretien. On rapporte qu'un étranger de distinction étant allé consulter Ducange, celui-ci l'envoya à Mabillon, son ami : a On vous trompe quand on vous adresse à moi, dit le bénédictin, allez voir M. Ducange. — Mais c'est lui-môme qui m'adresse à vous, reprit l'étranger. — 11 est mon maître, s'écria Mabillon. Si cependant vous m'honorez de vos visites, je vous communiquerai le peu que je sais. x>
C'est également dans la solitude que se sont nourris et
i80 LA RETEAITB.
fortifiés les grands talents du peintre et du poète. C'est dans une retraite profonde et presque dans le elottre que notre immortel Lesueur composa ses chefs-d'œuvre, où la pureté du dessin s*allie à une expression admirable, où le goût exquis est réuni à la grâce majestueuse. Quelle douce mélancolie, quelle touchante mysticité dans cette vie de saint Bnmo, véritable épopée du elottre, qui atteint le sublime de Tart ! On sent que Tàme qui a produit ces toiles s'est inspirée de la solitude, et queTarliste Ta aimée jusqu'à s'y ensevelir avec sa gloire. Léonard de Vinci, cette illustre victime de l'envie, avait été appelé à Milan, où il fut chargé de représenter la Cène pour le réfectoire des dominicains. Le prieur, voyant le grand artiste rester des mois entiers sans mettre la main à l'œuvre et passer de longues journées étendu à l'écart dans l'attitude de la méditation, le tourmentait sans cesse ; puis il alla se plaindre au duc de Milan, qui manda Léonard et lui demanda l'explication de sa conduite. Ce grand homme répondit qu'il était de ces artistes qui font d'autant plm qu'ils travaillent moins. Ensuite il se vengea du prieur en donnant ses traits à Judas dans le tableau de la Cène.
La retraite est un asile sacré où se sont parfois préparées et mûries de grandes entreprises. Les hommes puissants, d'illustres capitaines, frappés par les événements, y sont entrés avec tristesse sans doute, mais avec une sorte de respect religieux ; là leur âme se recueille, grandit et s'élève au-dessus des intérêts du monde. La voix du philosophe et de l'historien qui s'en échappe, éclaire les peuples, fait taire les passions et domine les tempêtes. Dans les premières lignes des Mémoires de M. Guizol, on lit ces nobles et simples paroles : « L'âge
et la retraite ont répandu, pour moi, leur paix sur le passé. C'est d'un œil profondément serein que je reporte aujourd'hui mes regards vers cet horizon chargé de tant d'orages. Je sonde attentivement mon âme, et je n'y découvre aucun sentiment qui envenime mes souvenirs (1). » c( La plupart des hommes, dit Marc-Aurèle, cherchent la solitude dans les champs, sur des rivages, sur des collines ; mais il ne tient qu'à eux de se retirer au dedans d'eux-mêmes. » Il n'y a pas de retraite où l'homme puisse être plus en repos et plus libre que dans l'intérieur de son âme et dans le calme de ses inclinations vertueuses. Le goût de la retraite n'implique même pas l'obligation de vivre seul, isolé et loin de tout commerce des hommes. La vie de famille est le principal lien de la société, ou plutôt sans elle il n'y aurait ni société ni civilisation. Elle seule répond à tous les besoins, à tous les penchants du cœur auxquels le devoir luimême ajoute ses jouissances.
Suivant Bacon, les ouvrages les plus mémorables et les plus beaux établissements seraient dus à des hommes qui n'avaient pas d'enfants, et qui semblaient s'être uniquement attachés à manifester les conceptions de leur âme et de leur génie. « Celui qui a une femme et des enfants, dit encore cet homme célèbre, a donné des otages à la fortune. » Oui, sans doute, il y a un célibat volontaire qui, loin d'être blâmable, élève l'homme dans notre estime : c'est celui de quelques sages, de quelques savants, de quelques personnes vertueuses qui ne veulent pas être détournées de leur vocation par les soins de la
(i) Mémoires de mon temps^ u I, p. 1.
f-A HETH^ITE.
iùns me •i*îmitt» irr.rl.niie *t )rp?4iut* !a::> !♦• n«>tn» .mmi'reî Lîsueîir nMnni':*a ^ses 'îiK>-.: .a ji»n»î»» lia w^in s ul.e k me- *xnrpssi« ';
v:»» -t** saint Bi"int. ••*^t.*. f *'^ n#^ m '•• it;-. n» «;: »r*it» tt* *ir* . ■ ti -^^a i;;e 'iiiie lui i
là tn4'hi\b*$ m. H- l»urujei *.. " |#iaindr#* uu dur dt M.n .
P'|Hi?ifiit (ju'il «'tait <i yutU travaillent n
HoîiiiUîll WhtlM'
(Hin^s» ri
cités. Cette universalité dans tous les siècles et chez tous les peuples prouve avec évidence que, non-seulement le mariage est une institution divine, mais qu'il est encore une loi naturelle d'une irrésistible puissance. Tout législateur d'un peuple nouveau s'empresse de le régler par des lois^ dont la sagesse et l'observation peuvent être regardées comme la mesure de la civilisation. Dans les petites républiques et dans les empires naissants, où chaque citoyen se doit au pays et où tout membre inutile devient une charge, la loi et les mœurs proscrivent le célibat. À Sparte, les gens non mariés étaient bannis et notés d'infamie. On punissait le célibat à Rome. Les censeurs, à différentes époques, et, dans la suite. César et Auguste, entreprirent de le détruire par des mesures sévères. Non-seulement ils avaient constaté que l'empire se dépeuplait, mais ils remarquèrent encore que le relâchement des liens du mariage engendrait les désordres et la corruption. Combien l'honneur du foyer domestique, combien la chasteté des épouses furent saints et respectés dans les premiers siècles de la répu^ blique, à cette époque où F immolation au devoir et le dévouement à la patrie étaient les vertus de tous les citoyens, et préparaient ainsi Rome à devenir la maîtresse du monde ! Denys d'Halicarnasse et Valère-Maxirae rapportent que, quoiqu'il fût permis au mari de répudier sa femme, on eut, pendant cinq cent vingt ans tant de respect pour les auspices que personne n'usa de ce droit jusqu'à Carvilius Ruga. Appelé devant les censeurs, il jura qu'il aimait sa femme et qu'il ne la répudiait qu'à cause de sa stérilité et afin de pouvoir donner des enfants à la république. Carvilius, jusque-là estimé^ tomba
" ^ fcuj
' ■ -^ wToi/ç jQ^
-ajraafst
^■^■T!a5..„sii
--— nvn«,,„^,
yi"^ '•' "•;""■■■" ' :.
— •" -■"•^iraftt.ju,.
' ; ■■ -"- -' *-'ii ai?nir.
~~ ~" "'3*'- ic sin-
— ---i:.j,ras. ii'iioo-
Jl Il" I''-""''' ■'.>
■ ~ *-^-'- 'lù ?-tJe jg
Ill»ll II"'» '"'"''■
,„iiir.. <•'•"" '1"
"' "«^iKDI «
"'"^^r.'i.s^ror
|\iii>iit II""' ""