VII. — TRAITEMENT DES ANORMAUX PSYCHIQUES
Le traitement des anormaux psychiques exige des mesures pédagogiques et médicales spéciales.
Le placement familial à la campagne peut être utile aux anormaux légers. Granjux * a montré que les enfants placés par Y Œuvre Grancher ne donnent qu'une proportion d'inadaptables
i. Réunion pour l'Etude de l'enfance anormale, Lvon, octobre 191 1.
de i pour ioo ; d'après Roubinowitch, cette proportion est de 4,6 pour ioo pour l'Œuvre des enfants moralement abandonnés. L'éloignement du milieu familial, la vie plus calme au grand air, le travail des champs peuvent suffire à provoquer d'heureuses transformations.
En général, il convient d'envoyer l'écolier anormal dans une institution spéciale : classe de perfectionnement ou école autonome.
Les indications respectives sont très différentes.
1° Indications et contre-indications des classes et des écoles de perfectionnement. — Les classes de perfectionnement ouvertes dans certaines grandes villes sont annexées à une école publique. Elles réuuissent les enfants arriérés de la ville entière ou de plusieurs quartiers.
Il y a là un premier inconvénient. « L'éloignement de la classe, dit Durot, oblige les parents ou les personnes responsables à faire matin et soir une course assez longue pour accompagner des enfants que leur intelligence débile expose aux dangers delà rue. »
Un autre inconvénient est que la classe de perfectionnement ne soustrait pas les enfants au milieu familial ; ceux-ci y retrouvent, tous les soirs et les jours de congé, des conditions hygiéniques, matérielles ou morales souvent déplorables et qui nuisent à leur amélioration.
Pour ces motifs, les classes doivent surtout servir de lieux d'observation. Tout au plus peuvent-elles être suivies par les anormaux légers, par les simples retardés scolaires et par les faux anormaux psychiques.
L'écoZe autonome doit être un internat de campagne à proximité de la ville. Seul il convient aux anormaux psychiques vrais pour trois ordres de considérations.
a. Les considérations d'ordre pédagogique interviennent d'abord. Il est nécessaire d'avoir recours à des méthodes spéciales d'enseignement déduites de la psychologie des anormaux. L'enseignement ne doit pas être abstrait, mais concret : l'atelier, le jardin sont un lieu d'instruction plus important que la classe (Binet et Simon) ; « l'éducation doit développer simultanément toutes les facultés physiques, intellectuelles et morales, en ayant recours à des exercices d'observation et à des travaux manuels » (Àudemard).
6. Les considérations d'ordre moral et social viennent d'être exposées : il est nécessaire de sortir l'enfant du milieu familial ignorant, malheureux, négligent ou coupable et de le soustraire aux mauvaises fréquentations de la rue.
c. Les considérations d'ordre médical, enfin, entrent en ligne de compte. Les anormaux sont des malades et ont besoin d'une hygiène particulière. Il leur faut la vie au grand air, un logement salubre, une alimentation rationnelle, etc. Souvent aussi, leur état nécessite un traitement spécial qui comprend, suivant les cas, l'hydrothérapie, la gymnastique, la bromuration, l'opothérapic, etc.
Le médecin doit intervenir continuellement, afin de régler l'hygiène physique et intellectuelle. En traitant le physique il améliore la santé de l'élève et facilite ainsi singulièrement la lâche du maître.
2° Organisation des classes et des écoles de perfectionnement- — L'organisation intérieure des établissements de perfecfectionnement diffère suivant qu'il s'agit d'une classe ou d'une école autonome. Elle a été étudiée avec précision par II. Durot, directeur d'une école de plein air et de perfectionnement.
La classe de perfectionnement actuelle est généralement une classe ordinaire, réservée dans un groupe scolaire situé au centre de la ville ou de l'arrondissement. Le nombre des élèves admis ne dépasse pas quinze ou vingt. A l'aide de moyens de fortune, on s'efforce de leur enseigner le programme prescrit par la loi. Celte organisation est absolument défectueuse.
Les classes spéciales doivent être aménagées dans des locaux isolés et avoir dans leurs dépendances une cour et un jardin ; le matériel doit comprendre tout ce qui est nécessaire à un enseignement concret ; le personnel doit être composé d'un instituteur et d'un surveillant, en l'espèce un instituteur accomplissant ou ayant accompli le stage prévu par la loi. « La classe de perfectionnement devrait être, en somme, une petite école en raccourci ».
L'école de perfectionnement peut être installée dans un bâtiment scolaire préexistant ou être élevée de toutes pièces sur un terrain neuf. Dans l'un et l'autre cas, elle doit satisfaire aux règles de l'hygiène, sur lesquelles nous avons déjà longuement insisté (p. 227).
L'école-type interdépartementale doit comprendre, d'après Durot, en dehors des services administratifs et généraux (cuisine, bains, etc.) :
a. Un pavillon d'isolement ou d'observation. Les nouveaux élèves y seront placés pour être examinés par le médecin; ils y séjourneront assez longtemps pour écarter tout danger de contagion. Le pavillon comprendra une salle d'attente, un cabinet médical, des chambres d'isolement, une salle de bains, une lingerie, le logement du personnel spécial.
b. Les pavillons destinés aux élèves. Un pavillon sera affecté ;'t
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chaque groupe d'élèves répartis suivant les âges : 4 à 7 ans ; 7 à i3 ans ; i3 à 16 ans.
Au rez-de-chaussée, on installera un réfectoire, une salle d'études, un lavabo, un vestiaire. Au premier, se trouveront les dortoirs ou les chambres isolées, la salle de douches, le vestiaire, le box du surveillant.
Chaque pavillon, destiné à une vingtaine d'élèves au plus, aura pour annexes : un préau couvert, un réfectoire de verdure, une cour de récréation, une classe de plein air, des water closets. Pour les grands élèves, on devra en outre installer un potager et un verger, une ferme s'il est possible, et aménager des ateliers pour l'apprentissage des divers métiers.
L'école comprendra également une infirmerie qui sera isolée des divers pavillons.
3° Fonctionnement des classes et écoles de perfectionnement. — A son arrivée dans une classe ou dans une école de perfectionnement, l'enfant est soumis à un examen médical détaillé. Le médecin indique sur une fiche scolaire ses observations, le régime, les médicaments et, au besoin, les interventions nécessaires.
Dossier médico-pédagogique. — Le dossier médico-pédagogique est complété par une pièce relevant ]esobservaticns relatives à l'état mental et moral du nouvel arrivant. Celui-ci sera apprécié, d'après Durot, de la façon suivante :
i° Gomment fait-il les commissions ?
2° Quels sont ses défauts (menteur, voleur, etc.) ?
3o Son degré de sociabilité (caractère, sentiments altruistes, politesse, etc. .
4° Est-il crédule, facile à persuader, suggestible ?
5o Degré de développement de ses perceptions.
6° Degré d'intelligence et d'instruction scolaire.
70 Précision de sa mémoire visuelle.
80 Comment l'enfant s'oriente-t-il dans les dates et les lieux qu'il connaît ?
90 Son esprit pratique et son esprit d'observation.
Le dossier médico-pédagogique, établi en collaboration par l'instituteur et le médecin, devra être mis à jour au moins tous les semestres.
En Allemagne, lorsque l'anormal a terminé ses classes, le dossier est remis à la municipalité de la ville où il habite, et c'est elle qui le communique, s'il y a lieu, à l'autorité administrative.
En France, d'après Heuyer 1, cette pratique serait considérée
1. G. IlELYEBjDe la nécessité de l'examen psychiatrique des enfants anormaux a l'école, La Presse médicale, 3 avril 1919.
comme une violation du secret professionnel. Le dossier ne peut être conservé par le médecin, qui peut changer de ville ; il ne peut être confié à la famille. M11" Ioteyko, qui a spécialement étudie en Belgique ces questions de pédologie, conseille de garder le dossier dans les archives de l'école ; il ne doit en sortir que dans deux circonstances : lorsque l'enfant devient conscrit, à la requête des ' autorités militaires ; s'il devient un délinquant, à la demande du parquet ou des tribunaux.
Emploi du temps. — L'emploi du temps des classes de perfectionnement est fixé par l'arrêté du 17 août 190g. Elles doivent être ouvertes pendant une durée de trois heures et demie le matin et une durée égale l'après-midi.
Les classes et les récréations se succéderont de la manière suivante :
8 h. à 9 h. 1/2 Classe. 1 h. 1/2 à 3 h. Classe.
9 h. 1 2 )) 10 h. Récréation. 3 h. » '\ h. Récréation. 10 h. » il h. i/a Classe. .'i h. » 5 h. Classe.
L'enseignement comporte des travaux intellectuels et des travaux manuels ; il est malheureusement infiniment moins varié que celui donné à l'école autonome.
^1 l'école autonome, en effet, toute la vie de l'enfant est réglée et surveillée, et, d'autre part, l'outillage pédagogique est beaucoup plus riche. Nous envisagerons successivement le sommeil des arriérés, leur éducation intellectuelle et morale, leur éducation physique.
Le sommeil doit être prolongé, car le repos de la nuit exerce sur les enfants agités une influence sédative des plus nettes. La surveillance des dortoirs sera rigoureuse et confiée à un personne! spécial, car elle est fatigante: il faut obtenir le silence, calmer les dormeurs qui ont des cauchemars, réveiller à heure fixe les incontinents d'urine, etc.
Au début de l'après-midi, la sieste est utile ; elle doit, autant que possible, être pratiquée en plein air.
L'éducation intellectuelle et morale varie avec chaque sujet. « Chacun, dit Durot, constitue une équation dont il importe de résoudre les inconnues. »
Le travail dans les classes ne doit pas, au début surtout, dépasser six heures. Les séances doivent être courtes, d'une demi-heure à trois quarts d'heure au maximum, et entrecoupées de repos. Elles seront consacrées à l'instruction et à l'orthopédie mentale .
L'instruction comporte des méthodes pédagogiques spéciales sur lesquelles nous n'avons pas à insister. Le maître doit surtout avoir recours à la leçon de choses ; l'enseignement doit, autant qu'il est possible, être donné par la vue directe des objets et des êtres ou par des images. Les projections, les vues cinématographiques, rendent à cet égard de très grands services.
L'orthopédie mentale comprend une série d'exercices destinés à l'éducation des sens, à la correction des troubles du langage et des tics. Ceux-ci étant souvent contagieux chez des sujets prédisposés à les contracter, on doit, en ce qui les concerne, exercer une surveillance particulière.
L'éducation physique occupera une très large place. Elle comprend non seulement tous les exercices qui peuvent contribuer au développement harmonieux des diverses parties du corps, mais encore ceux qui ont pour but la rééducation des organes dont le fonctionnement laisse à désirer.
La gymnastique développe chez tous les arriérés l'attention et la discipline ; elle incite les agités à la régularité, les apathiques à l'effort. Elle sera simple, sans appareils. Les mouvements, rythmés et cadencés, seront d'abord exécutés par imitation, puis au commandement.
Lesjeux sont extrêmement utiles au développement intellectuel et physique des anormaux. Ils seront libres ou dirigés.
Les jeux libres doivent être variés, mais il convient de les surveiller, pour éviter les disputes, les risques et les accidents. On réservera aux épileptiques un terrain ensablé pour atténuer les dangers des chutes.
Les jeux dirigés sont indiqués dans les manuels spéciaux : jeu de quilles, de tonneaux, de raquettes, jeu du chat et de la souris, jeu de la chandelle, etc. Pour tirer de ces jeux tout le parti voulu, au point de vue de l'enseignement, il convient de les faire exécuter sur un terrain de jeux et sous la direction d'un maître de jeux, spécialisé.
Les travaux manuels l constituent une des parties capitales du programme, car ils constituent un excellent moyen d'éducation et, d'autre part, apprennent à l'arriéré un métier qui lui permettra de gagner sa vie.
Au début, les enfants exécuteront de simples travaux de pliage, de découpage, de collage, de tissage. Plus tard, on s'attachera à les rendre industrieux, en leur apprenant à utiliser les matériaux
1. F. Chaillet, Le travail manuel dans les classes de perfectionnement de Lyon, L'Enfance anormale, 1913, p. 170.
recueillis au cours des excursions : coquillages et fossiles qui serviront à orner un dessus de coffret ; écorces destinées à fabriquer des bateaux, des encriers, des bougeoirs, des porte-allumettes ; marrons pour colliers, etc., etc.
Petit à petit, on apprendra aux élèves à clouer, à visser, à ficeler, à coudre. Ultérieurement, ceux qui sont capables d'attention et présentent les aptitudes voulues seront mis en apprentissage chez des artisans (forgerons, charrons, peintres en bâtiments, tailleurs, sabotiers, etc.) ou chez des cultivateurs.
Les professions agricolessont particulièrement indiquées pour les arriérés, car elles n'exigent ni une grande intelligence ni une instruction développée ; elles offrent en outre l'avantage de les soustraire aux milieux citadins, malsains pour le moral et pour le physique de sujets dont la résistance laisse à désirer. Aussi faut-il réserver le premier rang aux travaux de jardinage : entretien des allées, du potager, du verger, récolte des plantes, etc.
Les promenades ont une grande utilité, qu'il s'agisse de marchespromenades destinées à entraîner les enfants ou de classes-jtromenadrs destinées à les instruire. On profitera de ces dernières pour conduire les écoliers suffisamment âgés dans des musées, dans des usines, etc., ou pour leur montrer certains travaux d'art : écluses, acqueducs, etc.
k° Résultats de l'enseignement des anormaux. — Les résultats fournis par l'enseignement spécial des anormaux psychiques sont, à l'heure actuelle, difficiles à apprécier ; les classes et les écoles de perfectionnement sont, en effet, encore trop peu nombreuses et de création trop récente.
A Paris, 21 élèves sortis de la classe de perfectionnement des garçons du Xe arrondissement ont pu se placer de la manière suivante (Roubinovitch) * :
1 comme garçon de ferme en Auvergne.
/ dans l'imprimerie.
3 — livreurs avec poussette ? chez un marchand de fer.
( chez un chapelier.
2 — commis aides camionneurs.
1 — ouvrier dans une imprimerie.
1 — collaborateur de sa mère dans la confection de vestes ,• de quatre saisons.
, , , \ de journaux.
4 — marchands ( ,,, »
t d huîtres.
V de lait, beurre, œufs.
1. Jacqi/es Roubinovitch, Pour les enfants arriérés et difficiles, l'Enfance anormale, 191 3, p. li<5.
■ TRA 1 TEMEX T DES A NORMA l X PS YCIIIQ l ES 345
i comme croom.
f soudure de boules,
, , r- i ■ ■ i r \ de porte-monnaie. 4 clans 1 industrie du 1er. . f
/ polisseur.
\ tourneur.
aPPrc,ltis < . ... , , . . . . t menuisier. ' 2 dans I industrie du bois. \ .
( lormes de chaussures.
2 imprimeurs.
D'une enquête, faite par Binet à Bicêtre et à la Salpêtrière, il semblait résulter que !\ à 5 pour ioo seulement des élèves ont profité des cours spéciaux institués en leur faveur. Mme Fiïsler rapporte au contraire qu'à Berlin, 70 à 70 pour 100 des enfants fréquentant les classes d'arriérés sont devenus capables d'exercer un métier. Decroly, à Bruxelles, a trouvé une proportion semblable.
En regard de ces cbiffres, il convient de citer ceux de Binet et Simon qui montrent que, parmi les anormaux laissés dans les écoles ordinaires, beaucoup deviennent capables d'exercer un métier. Une telle opinion, si elle était confirmée par d'autres, entraînerait forcément un certain scepticisme à l'égard des écoles spéciales poulies anormaux.