‹ Hygiene sociale. La prostitution clandestine à ParisChapitre 50 sur 78 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Profession antérieure des insoumises.

Il n'y a pas de corps d'état ou de profession qui n'ait fourni son contingent à la prostitution clandestine. Dans le tableau que nous avons dressé pour connaître les professions qui lui ont donné le plus d'éléments, nous avons une longue liste d'états bien différents; mais quelques-uns d'entre eux fournissent un contingent très important, au milieu dos chiffres relativement minimes des autres professions. Nous trouvons en tête les domestiques, puis viennent les couturières et lingôres; au T rang, nous rencontrons les blanchisseuses, qui sont suivies par les journalières ou femmes sans profession déterminée; nous notons au-dessous les fleuristes, suivies, à peu de distance, par les mécaniciennes; dans une catégorie moins nombreuse figurent les passementières, les plumassières, les cartonnières, les boutonnières et les brunisseusos. Ce sont les ouvrières de l'aiguille et les blanchisseuses qui donnent le chiffre le plus important après les domestiques.

Dans le chapitre sur les causes de la prostitution, nous avons montré combien le salaire des ouvrières de Taiguille était insuffisant pour leur permettre de vivre; il nous paraît inutile d'y revenir. Après avoir donné le tableau des professions nous nous occuperons spécialement des domestiques. Voici le tableau des professions.

Allumelières 1

Apprôteuses 2

Artistes 8

Balayeuses 2

Bandagistes 2

Batteuses d'or 12

Baleinières 1

Bijoutières 45

Blanchisseuses 614

Bonnetières 4

Bouquetières 1

Boutonnières 77

Bouchonnières 1

Brocheuses 66

Brossières 9

Bronzeuses 1

Brunisseuses 78

Brodeuses 31

Cipitonneuses 2

Caissières 12

Casquettières 10

Cartonnières 97

Gannières 7

Gigaretières l'y

Gardeuses de laine.. . 1

Ghapelières 17

Gotonnières 1

Ghenilleuses 1

Ghanleuses 6

Ghoristcs 2

GhitTonnièrcs 5

Chemisières 20

Chaisières 4

Coloristes 1

Chaînistes 3

Colleuses 1

Gulottières 8

Coiffeuses 1

Confectionneuses.... 9

Compositrices 3

Corsetières 24

Confiseuses 1

Colporteuses 1

Couronnièrcs 6

Couturières.Lingères 1.326

Cordonnières 2

Dame de compagnie. 1

Danseuses 9

A reporter 2.541

Professions. — 1878-1887

Report... 2,Mi

Dévideuses 19

Découpeuses 9

Domestiques 2.681

Doreuses 32

Employées de commerce 64

Encarteuses 1

Écuyères 4

Émailleuses 2

Encadreuses 1

Êventaillistes 4

Estampeuses 1

Feuillagistes 10

Frangistes 4

Fleuristes 207

Fruitières 2

Figurantes 4

Fille de place aux

Halles 1

Gouvernantes 3

Gauffreuses 1

Giletières 39

Gainières 2

Gantières 7

Garnisseuses 1

Herboristes 1

Infirmières 1

Institutrices 8

Jardinières 2

Journalières et sans

profession 307

Marchandes 29

Marchandes aux liai" 3

Marchandes de fleurs 3

Maltresses de piano. . 1

Matelassières 3

Manœuvres 2

Mécaniciennes 218

Modèles 16

Musiciennes 4

Modistes 80

Nourrices 7

Passementières 99

Parfumeuses 7

Plumassières 81

Peintre en éventails. 1

Papetières 27

Perleuses 12

A reporter 6.553

/?epor^.. 6.553

Plisseuses 1

Porteuses de pain ... . 3

Portefeuillistes 3

Placières 1

Piqueuses de bottines 20 Professeurs de langues 1

Polisseuses 54

Plieuses de journaux 1

Professeurs 1

Ouvrières en portemonnaie 6

Ouv"* en poupées 1

— chaussures. 11

— parapluies.. 5

— bijoux 1

— cravates 3

— imprimerie. 4

— jonc 2

— jouets 4

— fourrures ... 1

— caoutchouc. 3

— dentelles.... 4

— cuir factice. 1

— soie 1

Ouvrières en caries à

jouer 1

Ouvrières de la manufacture de tabacs.. 1

Ourdisseuses 1

Haffineuses 2

Bempailleuses de

chaises 17

Régleuses de papier. 1

Relieuses 25

Repasseuses 27

Riveuses 24

Saltimbanques 1

Sucrières 1

Tailleuses de cristal. 1

Talonnières 1

Tapissières 27

Tailleuses 2

Typographes 2

Tricoteuses 1

Teinturières 7

Tisseuses 6

Vernisseuses 10

Total 6.842

DOMESTICITÉ ET PHOSTITUTION 337

Parmi les nombrouses professions qui ont fourni des recrues à la prostitution clandestine, il en est une qui tient un rang exceptionnel et hors ligne, c'est celle de domestique. Pendant la période décennale que nous étudions, sur 6,842 insoumises reconnues malades, on a trouvé 2.081 domesticpies se livrante la prostitution clandestine, ce qui donne 39,18 pour 100.

O chiffre est énorme et rend bien inquiet, car on peut avoir à son service une (ille qui se livre à la prostitution clandestine et qui est syphilitique. 11 est d(uic nécessaire d'examiner minutieusement cette question et de chercher à découvrir les causes principales de ce dév<d<»ppement extraonUnaire de la prostitution parmi les domesticpuvs.

Dans Tétude à laquelle nous nous sommes livré, nous avons groupé, sous ce nom générique de domestiques, toutes les lilles qui sont le plus souvent sans autre profession et se trouvent dans la nécessité d'entrer en place pour vivre. Dans cet ensemble se trouvent la domestique qui sert ch(*z le marchand de vin, dans les restaurants et dans les brasseries, la bonne à tout faire, la bonne «renfants, la cuisinière, la femme de chambre et même la femme de ménage.

Beaucoup de femmes, qui n'ont appris aucun état, se rendent à Paris, avec Tespérance cb» trouver facibMuent une place de dcnnestique. Il semSb» que Paris, c|ui a pour la jcuinesse une attraction des plus grandes, doit assurer le sort de tcmtes les jeunes lilles qui quittent leur village, sans beaucoup de réflexion, souvent aussi malgré la volonté de leurs parents. Elles arrivent à Paris avec un modeste pécule, bien insufiisant pour attendre Toccasion favorable qui procurera une place conv(»nable. Parmi c<\s filb»s, venues de leur pays, quelqiu»s-unes ont été attirées par une camarade d'enfance, qui est en service, et qui leur indique le bureau de placement où elles peuv(»nl se fain» inscrire ou le garni où elles peuvent loger à peu de frais. Au début, beaucoup de ces tilles, (|ui ont plus de boum» volonté que de savoir, sont acce[)té(»s dans certaines maisons où elles ne séjournent pas longtemps, dés qu'on a reconnu leur insuffisance» notoire; elles retournent dans leur garni, espérant une

chance meilleure et prochaine; mais le temps passe et l'argent apporté du village ou prêté par Tamie en place, s'épuise. Comment échapper aux difficultés qui grandissent à mesure que les ressources disparaissent? Il faut trouver de l'argent pour payer le logeur et les ahments indispensables à la vie de tous les jours. C'est dans ces circonstances qu'une voisine de garni, paraissant émue du chagrin et des larmes de la jeune bonne lui offre de partager son dîner; le repas terminé, elle lui propose une promenade au grand air, pour dissiper sa tristesse et Tentrahie insensiblement dans un bal du voisinage. Le mentor improvisé, qui guide les pas inexpérimentés de la novice dans ce milieu dangereux, parait être au courant des habitudes de Tendroit : elle connaît tous les danseurs et tutoie la plupart des femmes; elle présente sa nouvelle amie à ses connaissances, qui lui font le meilleur accueil. Bientôt la jeune villageoise se décide à danser; grisée par les boissons qu'on lui a copieusement versées, séduite par les promesses qu'on lui a faites, elle se laisse entraîner par un danseur aimable, à la parole mielleuse, qui lui promet d*étre son protecteur et son ami. Le lendemain, elle se réveille dans les bras d'un souteneur, qu'elle avait pris pour un honnête ouvrier ou un modeste employé. A partir de ce moment, elle est rivée à la prostitution clandestine; il ne lui sera pas facile d'échapper au joug infâme qui lui est imposé.

Les lîUes inexpérimentées qui arrivent à Paris, sans avoir fait préalablement un stage dans les ménages bourgeois de la province, ne cherchent pas immédiatement des places où on exige un ensemble de connaissances qui leur font défaut; elles s'adressent, soit directement, soit par l'intermédiaire des bureaux de placement, à certains marchands de vin, propriétaires de garnis, qui n'exigent pas d(»s connaissances culinaires, ne demandent que de la bonne volonté et de la vigueur pour servir les clients fort nond)reux à certaines heures de la soirée. Les gages sont minimes, mais on fait espérer des gralilicatious de la part des buveurs, aussi la domestique, qui ne voit là qu'un stage provisoire, attend-elle une place meilleure, lorsqu'elle aura été dégrossie par ce service rudimenlairc. Pendant quelques jours, voire même pendant quehjues semaines, le marchand de vin n'exige qu'un service peu fatigant; mais, si la lille est jolie et qu'elle soit remarquée par les clients, il l'engage à s'asseoir progressivement à leur table et à pousser à la consomma-

DOMESTICITK ET PROSTITUTIO>î 339

tion. en faisant miroiter à ses yeux une rénumération plus élevée et des pourboires plus nombreux. La jeune fille résiste d'abord par timidité, elle s'enhardit insensiblement, lorsqu'elle voit les clients se montrer généreux et accepte de boire un verre avec ceux qu'elle a servis plusieurs fois; elle s'habitue à écouter les propos graveleux, qui l'avaient offusquée primitivement ; encouragée par le patron de rétablissement, excitée par la boisson, elle accepte les propositions qui lui sont faites et reçoit dans sa chambre Thomme qui lui a paru le plus aimable et le plus généreux. C'est le premier pas qui la conduira, plus tard, à faire régulièrement de la prostitution clandestine : à ce premier amateur favorisé en succédera un second, puis un nouveau et peu à peu tous les habitués de l'étabhsseinent connaîtront le chemin de sa chambre et de son lit. Le patron est satisfait : il vend sa marchandise et exige une redevance de tous ceux qui montent dans la chambre de sa domestique ; il lui accorde désormais une liberté illimitée et si, à certaines heures, les habitués sont rares, si la boutique devient à peu prés déserte, il lui permet de se mettre à la fenêtre du logis ou sur le seuil de la porte, pour appeler, du geste et de la voix, les passants timides.

Les cabarets de cetle espèce, très nombreux dans certains (piartiers, sont devenus des écoles de prostitution; c'est là que viennent échouer beaucoup de fdles de province qui avaient espéré trouver à Paris une place convenable et vivre d'un travail honnête ^

A côté de ces cabarets, nous pouvons citer certains restaurants et certaines brasseries où les servantes deviennent bientôt autre chose que des serveuses de bouillon et de bocks; mais, ce ne sont pas généralement les fdles qui arrivent de la province qui fournissent le personnel principal de ces maisons; le plus souvent les femmes entrent dans ces établissements après avoir déjà fait leur éducation dans d'autres milieux ; elles ont des connaissances très complètes et elles savent pertinemment que certaines brasseries ne sont que des maisons de prostitution clandestine, aussi ne sont-elles pas effarouchées lorsqu'on leur fait comprendre que le service principal ne consistera pas à servir des bocks ou à allumer une cigarette!

Certains bureaux de placement sont souvent une cause de démoralisation des domestiques. Ils fournissent l'adresse, ainsi que nous l'avons vu plus haut, de marchands de vin chez lesquels on doit trouver des places convenables, alors qu'ils savent que la jeune fdle

qui entre dans ces maisons sera entraînée fatalement à se livrer à la prostitution clandestine, dans un temps plus ou moins éloigné. Quelques-uns de ces bureaux recrutent, pour le compte des proxénètes, des domestiques jeunes qu'elles entraînent progressivement dans la prostitution clandestine. M. Georges Berry (1), actuellement député de Paris, conseiller municipal en 1892, dans un très intéressant rapport sur h\ mendicité professionnelle, a étudié certains points de la prostitution clandestine et, à Toccasion de riniluence détestable de certains bureaux de placement, il dit :

« Les maisons clandestines se peuplent, encore, en attirant cb«»z elles les bonnes venues à Paris pour y trouver une place et qui, grâce à la complicité de certains bureaux de placement, deviennent de véritables filles publiques.

c( Une liistoire, d'ailleurs entre mille, vous édifiera à ce sujet.

c( L'année dernière, je faisais une visite à un asile de la ville de Paris où parmi les réfugiées se trouvent des lilles-nu'Hes et des fdles sur le point de le devenir.

« Apercevant une enfant, grêle et cliétive, qui ne semblait pas avoir l'àge de puberté et dont la taille annon(;ait une grossesse de plusieurs mois, je m'approcbai d'elle et je l'interrogeai. Voici C(* qu'elle me raconta :

c( Fille d'un ouvrier de Melun qui, devenu veuf, s'était remarié a avec une mécliante femme, Emma s'enfuit un jour qu'elle avait été « frappée par sa marâtre plus violemment que d'babitude.

(( Elle vint à Paris où une de ses tantes était vendeuse au carreau « des Halles. Celle-ci, qui avait déjà cinq enfants à son actif, ne « pouvait rien pour elle; aussi l'envoya-t-elle immédiatenuMU dans « un bureau de placement de son (piartier.

« Le soir, Emma était caséi* dans une maison où elle servit c( beaucoiq) de cbampagne et où elle assista à des s(*ènrs peu fîiites « pour la rassurer. Elle aurait eu d'ailleurs grand tort de ne pas être « inquiète, car, })endant la nuit, un lionune s'introduisit dans « son lit.

a Elle n'avait pas quinze ans. Le bureau de placement Pavait « livrée à d(»s entnquMMieurs de débaucbe.

(t) Uapporl présenlé on 1892 au Conseil municipal de Paris par M. Geor^ics UeiTv, au nom de la Commission de la mendicité professionnelle, sur rexploilaUon de l'enfance.

DOMKSTICITK ET PROSTITUTION 341

(( Elle rosla cinq mois dans sa place, puis, comme elle commen- « yait à se déformer, elle fut jetée à la porle et vint échouer dans i( Fasile où elle m'aflirma qu'(»lle était hien heureuse.

(( Le hureau de placement avait perdu cetlê enfant. »

N'est-ce pas là une histoire lamentahlc»?

Dans certains cas, les bureaux de placement ne sont cause (lu'indircctement de la démoralisation des domestiques. Une personne, qui semble honorable, demande une jeune domestique, au maintien modeste et à la figure agréable. Cette personne n'est pas une proxénète de profession, elle est la femme d'un homme honorable, employé dans une grande administration; elle n'a qu'un but, c'est d'exploiter, à son profit, la jeunesse et l(»s charmes de la domestique qu'elle prend à son service.

Parmi les faits de c(»tte nature qu'il m'a été donné de connaître, il en est un particulièrement Iriste qu'il est utile de signaler :

R... Marie, est partie à quatorze ans et demi du département de la Creuse pour chercher une place de domestique à Paris. Pendant un an, elle est placée dans une famille honnête, qu'elle quitte pour un motif futile. Par l'intermédiaire d'un bureau de placement, elle entre chez la dame D..., femme d'un employé honorable.

Cette misérable fenmie, qui veut avoir à sa disposition plus d'argent que son mari ne peut lui en donner, arrive, au bout de quehpies mois, à force d'habileté et d'insinuation, à décider sa <k>mostique à écouter les propositions d'un auuiteur qu'elle lui présente. Cette jeune lille, qui était vierge, est déflorée, n'ayant pas encore seize ans, dans l'appartement et sous les yeux de sa nuiitresse, (pii t()U(*he, naturellenuMit, le prix du marché honteux qu'elle a conclu.

Bientôt sa patronne ne se conlente pas de la mettre en rapport avec des hommes dans son domicile ; elle la pousse à descendre dans la rue et lui enseigne la stratégie savante pour attirer l'attention des passants. Durant une année, Marie R... se livre régulièrement et quotidiennement à la prostitution clandestine, et c'est dans les garnis, voisins de rhabitalion de ses maîtres, qu'elle conduit les honunes qui acceptent ses [)ropositions. Elle a toujours soin de remettre à sa patronne tout l'argent qu'on lui donne.

Si Marie R... n'a retiré qu'un mince profit pécuniaire de la vie de désordre qu'elle a mené, elle a, en revanche, contracté la syphilis.

342 LA PROSTITUTION CLANDESTINE A PAIllS

Arrêtée au mois d'avril 1878, à cinq heures du soir, boulevard Poissonnière, pour faits de prostitution clandestine, R... passe au dispensaire de salubrité le 8 avril. On constate une angine syphilitique grave et une roséole syphilitique. Envoyée à rinfirnierie de Saint-Lazare, le 8 avril, R... est guérie, au bout de cinq mois, des accidents mentionnés. Le 12 septembre 1878, elle quitte Tinlirmerie de Saint-Lazare pour passer quelques mois au couvent du Bon Pasteur, désirant reprendre des forces avant de rentrer dans son pays, chez ses parents qui lui avaient envoyé l'argent nécessaire pour h' voyage. L'état de santé de cette pauvre fille ne s'améliore pas; Talfaiblissement augmente j^rogressivennuil et elle succombe au Bon Pasteur le II décend)re 1878.

Cette malheureuse enfant est donc morte des suites de la débauche à laquelle elle a été poussée par sa patronne!

Une instruction fut ouverte contre la femme D... et cette abominable créature fut condanmée à six mois de prison pour avoir excité celte mineure à la débauche! Six mois de prison pour avoir entrahu^ à la honte et à la mort une pauvre créature qui était entrée innocente dans une famille (pi'on lui avait dit être honnête! Est-ce vraiment une punition sérieuse du crhne abominalde accompli?

Les bureaux de placeuieuT'^imwvoa^jmr contre, envoyer dans des familles fort honorables des «lomestiqiîlîs ayant les meilleurs certificats et produisant les références hvs plus sérieuses, alors qu'elles sont profondément vicieuses. Des domestiques moralement gangrenées ont une habileté particulière à cacher certains actes de leur existence passée pour ne mettre eu relief (|ue les faits qui leur sont très favorables. Elles arrivent à dissinnder leurs instincts pervers et à capter, par leur maintien modeste, les l)onnes grâces des persoum»s qu'elles servent ; mais, au bout de quelques mois, les dispositions mauvaises repremient le dessus. Elles s'ingénient alors à pousser au vice et à la prostitution les domestiques do la maison qui sont devenues leurs amies. Le premier résultat à obtenir, c'est d'entraîner ses compagnes au bal; le second, c'est de leur persua<ler de prendre un amant et comme résultat ultime, c'est de les amener à faire de la prostitution clandestine. Il arrive fréquemment, en effet, que les domestiques dont les chambres sont éloignées des appartements de leurs maîtres, terminent le plus promptemcMit possible leur besogne de la soirée et, sous prétexte de fatigue, elles remontent aux étages

supérieurs; elles tlescendeutonsuilo dans la rue pour faire soi-disant une promenade hygiénique, mais ceth» pronuMiade devient bientôt une cliasso en règle pour trouver des amateurs généreux ! Pendant que les maîtres dorment tranquilles, les domestiques courent les rues, rentrent fort avant dans la nuit et, naturellement, descendent fort tard pour leur service du matin. Ces manœuvres peuvent durer longtemps, sans que les mailn^s soient avertis, pour peu que les concierges, trop souvent complices des domestiques, restent bien avec elles. Cette intimité sera durable, tant que les domestiques offriront généreusemcMit une pièce de monnaie blanche à la rapacité de c<»s Cerbères peu scrupuleux !

Une des causes sérieuses de la prostitnti<m des domestiques et, postérieurement, de la prostitution clandestine à laquelle elles se livrent, est la réunion, au même étage, des chambres des domestiques des deux s<»xes. Il y a là une promiscuité funeste qui entraîne fatalement au vi(!e les femmes qui ont eu, jusqu'alors, une conduite régulière et des sentiments honorables. La fcmime qui se trcmve, pour la première fois, avec les autres domestiques et dont la chandire est contiguë à celle des valets de chambre ou des maîtres d'hôtel, gardera souvent une certaine réserve; mais, après quelques mois de séjour dans la même maison, elle se départira de sa froideur; elle fera un bout de conversation; elle s'habituera à raconter ses impressions; elle écoutera tout le mal qu'on a Thabitude de dire des maîtres, et, s'il lui arrive de recevoir des reproches pour des fautes commises dans le service, elle fera sa partie dans le concert de calomnies débitées contre les patrons, trop souvent débonnaires, que Ton transforme en tyrans. Ce besoin de criti(pies rapproche rinlimité des serviteurs. Il arrive, dans ces conditions, que les soirées passées en causeries plus ou moins intimes se prolongent assez avant dans la nuit ; soit lassitude, soit (uitralnement, on reste dans la môme chambre, on conclu» dans le même lit. La femme de chandu*e de M""* X... est devenue la maîtresse du valet de chambre de M. Y... Ces liaiscms ne sont pas de longue durée, soit que Thomme se lasse pour courir à d'autres aventun»s, soit (jne les maîtres, informés de ce qui se passe, donnent un congé en règle à la bonne. L'éloignement des deux complices amène un changement notable dans leurs habitudes et, dans la nouvelle maison où elle sera placée, la femme ne tardera pas à prendre un nouvel amant; après ce

344 LA PHOSTITUTION CLANDESTINE A PAUIS

second, il en viendra un troisième; le inonient est proche où elle trouvera ridicule de se donner à des hommes, sans exiger de rétribution, et on arrive ainsi progressivement à descendre dans la rue pour se livrer à la prostitution clandestine et gagner de Targent. Gagner facilement de l'argent est devenu un désir violent chez beaucoup de domestiques! Les gages que les bonnes reçoivent, quelque bien payés que soient leurs services, leur semblent toujours audessous de leurs mérites; aussi sont-elles entraînées facilement à mettre dans leur poche Targent du ménage, en majorant le prix des objets qu'elles ont achetés. Les fournisseurs ont contribué à abaisser le sens moral des domestiques, en leur donnant un appoint sur les achats qu'elles font; elles sont habituées, par suite, à recevoir de l'argent qu'elles n'ont rien fait pour gagner. De là est venu l'appât du gain facile, sans travail. Aussi, lorsqu'à la fin du mois, les maîtres leur payent les gages, qui sont la juste rémunération de leur labeur, trouvent-elles cette somme fort modeste. Elles étudient les combinaisons les plus favorables pour augmenter, par des moyens licites ou illicites, des salaires qui leur semblent minimes, parce qu'ils sont le résultat d'un travail sérieux ; elles cherchent un amant qu'elles mettent à contribution et si celui-ci est insuffisant, au point de vue pécuniaire, elles en piLunJU mii^i^econd, voire môme un troisième et finissent, pour satisfaire leur rapacîfé, à chercher n'importe quel individu qui voudra d'elles, pourvu qu'il paye. Cet argent honteusement gagné ne les humilie pas ; c'est un supplément de gages, obtenu sans trop de fatigue ; mais cette rémunération s[)éciale n'est pas sans danger, puiscpi'elle peut avoir pour compagne assidue la syphihs, avec toutes ses consécpiences!

Ce qui étonne et parait étrange, c'est la facilité avec laquelle certaines bonnes passent, d'une façon presque inconsciente, de l'état de domestifjue à la situation de prostituée clandestine et (}uelquefois de prostituée enregistrée, pour revenir, dans certaines circonstances, à leur première profession. Voici un curieux exemple de cette disposition spéciale, exenqile que j"ai eu Foccasion d'observer en 1890 et (pii m'a beaucoup surpris, en raison niènu^ de la résistance opiniâtre opposée par une jeune donu»stique aux conseils désintéressés qui lui étaient donnés pour l'empêcher de s'enrôler dans la prostitution :

Le 20 avril 1890, une fille de vingt-cinq ans se présente sponta-

DOMESTICITR ET PROSTITUTION 345

fiémcnt dans les bureaux de la Préfecluro de police pour demander à être inscrite sur les registres de la prostitution. L'employé chargé de prendre les renseignements nécessaires fut frappé de la bonne tenue et de Tair réservé de cette personne. 11 était facile de comprendre qu'on ne se trouvait pas en présence d'une fille se livrant habituellement à la prostitution, aussi sa démarche paraissait-elle plus étrange. Un interrogatoire minutieux démontra que cette jeune personne avait été femme de chambre dans plusieurs familles très honorables de Paris et les certificats qu'elle possédait fournissaient la preuve que tous ses maîtres avaient été enchantés de ses services et qu'ils n'avaient rien à lui reprocher, ni sous le rapport de la moraUté, ni sous le rapport de la probité. Elle avait quitté sa dernière place, ayant l'intention de se marier avec un employé des postes, dont elle était devenue la maîtresse. Après avoir vécu six mois avec elle, l'employé était retourné en province sans tenir ses promesses. Abandonnée par son amant, la jeune domestique ne cherche pas à retrouver une place de femme de chambre, ce qui lui aurait été facile avec les certificats excellents dont elle était munie, elle choisit le métier de prostituée! On lui fait les observations les plus sérieuses sur les tristesses et les misères de la profession qu'elle euïbrasse et sur l'avenir qui l'attend, mais les conseils sont sans infiuencè sur la détermination qui semble avoir été prise avec une exaltation nerveuse que rien ne peut fléchir. Impossible de comprendre les motifs qui la poussent à cet acte qui parait ôtre un acte de désespoir; impossible de savoir sous Tinfluence de quelles personnes elle a pris cette résolution; les observations qu'on lui adresse semblent la toucher; elle pleure, mais elle persiste dans sa détermination ! Il est probable que cette fille qui avait perdu Thabitude du travail, ayant éprouvé un violent chagrin et une grande déception, n'avait pas eu le courage, tout d'abord, de reprendre une vie laborieuse et trouvait plus simple de demander des ressources à la prostitution. Mais, par un de ces revirements étranges, comme il s'en produit souvent chez les personnes émotives, la résolution qui paraissait irrévocable n'eut qu'une courte durée. A peine cette jeune domestique (»st-elle inscrite sur les registres de la prostitution, qu'elle semble avoir renoncé à ses projets, puisqu'elle n'est pas entrée dans une maison de prostitution, comme elle en avait eu la pensée, et qu'elle n'a pas reparu au dispensaire de salubrité. A-t-elle

346 LA PnOSTITUTION CLANDESTINE A PARIS

repris sa profession de femme de chambn», ou a-t-elle quille Paris? C'est ce qu'il a été impossible de savoir. Peut-être quelques instincts honnêtes se sont-ils réveillés chez elle au moment où elle allait tomber définitivement dans le vice; peut-être remplit-elle aujourd'hui son rôle de domestique aussi convenablement qu'elle l'avait fait autrefois.

A côté de cet exemple, nous pouvons citer l'histoire d'une jeune nourrice qui, après avoir allaité l'enfant d'un médecin de Paris, trouve tout shnple de se livrer à la prostitution clandestine, dès qu'elle n'a plus de place.

Cette personne, qui avait eu un enfant à l'âge de dix-huit ans, avait quitté le département de la Somme, où habitaient ses parents, pour venir se placer comme nourrice à Paris. Elle trouva une place chez un médecin connu de Paris et demeura chez lui depuis le commencement de 1885 à la fin de février 1887. Quelle a été sa conduite pendant cette période et pendant qu'elle nourrissait l'enfant de notre confrère? Nous l'ignorons; mais il est à craindre qu'elle ait déjà commencé à mener la vie de désordre dans laquelle elle s'est lancée complètement plus tard. Dès qu'elle n'est plus en place, elle se livre à la prostitution clandestine, contracte la syphilis et entre à l'hôpital de Lourcine, on aILa [aîf un séjour de cinq mois; elle quitte riiôpital sans être guérie et recoIlBïMAiice aussitôt à se livrer à la prostitution; depuis le 5 septembre 1887, daie de sa sortie de Lourcine, jusqu'au 17 octobre 1887, date de son arrestation sur le boulevard de Grenelle, (41e n'a pas cessé de» se livrer régulièn^ment à la prostitution, bien que malade. Au dispensaire de salubrité, (die est trouvée atteinte d'accidents syphiliticpKvs graves (angine syphihtique et plaques muqueuses de la vulve) et renvoyée en traiteiiKMit à rinfirmerie de Saint-Lazare où elle fait un sc'^jour de (piatre mois. Elle quitte ensuite Paris et retourne dans sa famille (pii Ta réclamée, en envoyant l'argent . nécessaire pour le voyage. Voilà donc une jeune domestique qui, après avoir séjourné deux ans dans une famille honorable, passe, sans transition, de ce milieu honnête dans la prostitution clandestine ! Combien de fois n'a-t-on pas été indignement trompé et n'a-t-on pas gardé, sous son toit, des domestiques profondément vicieuses, alors qu'elles avaient fourni les meilleurs certificats et produit des références qui paraissaient sérieuses! iMademoiselle X..., personne des plus distinguées et des plus honorables, (pii est un remarquable professeur de musique, a eu à son service,

DOMKSTICITK ET PHOSTITL'TION 347

pendant denx ans, une bonne qui paraissait avoir toutes les qualités. Elle avait servi en province dans des familles honorables; les certifieats fournis étaient excellents et les renseignements demandés étaient des meilleurs; et cependant cette domestique, aux dehors convenables et à la tenue modeste, avait fait de la prostitution clandestine en province ! Elle avait figuré dans un procès retentissant en compagnie* de femmes galantes et d'hommes arrêtés dans une maison clandestine. On comprend facilement la violente émotion ressentie par M"® X..., lorsqu'un hasard fortuit lui a permis dôtre édifiée sur la valeur morale de cette domestique. Elle avait pris cependant toutes les précautions néc(»ssaires pour avoir à son service une femme honnête. 11 arrive malheureusement trop souvent que des personnes qui ont eu chez elles des domestiques d'une moralité équivoque n'ont pas le courage de le déclarer et donnent, en définitive, des certificats et des renseignements mensongers.

C'est d'une façon analogue qu'une famille respectable de Paris a été indignement trompée. Elle avait pris à son service, en 1886, une veuve âgée de trente-cinq ans, originaire du département de l'Aisne. Les renseignements avaient été excellents : d'ailleurs, une personne qui a été mariée et qui est âgée de trente-cinq ans, semble présenter les meilleures garanties pour se trouver auprès d'une jeune fille de dix-sept ans, qu'elle devait accompagner à des cours de musi([ue. C'était une erreur; sous des dehors convenables, cette misérable domestique cachait les instincts les plus pervers. Après avoir gagné la contiance des parents et celle de leur jeune fille, elle était arrivée progressivement à conduire sa jeune maîtresse dans certains cafés où elle renctmtrait des étudiants quelle connaissait et parmi lesquels se trouvait un étudiant en médecine âgé de vingt et un ans, qui était son amant. M"^ X... commit l'imprudence 'd'écrire des lettres à un jeune homme rencontré dans cette société bizarre. Les parents ne purent rentrer en possession de ces lettres qu'après des démarches nombreuses et pénibles. Il y a dans cet exemple la preuve tristement éloquente de la nécessité, pour une mère de famille, de ne conlier sa fille qu'à des serviteurs connus de longue date et de la moralité desquels on a des preuves indéniabb»s. Les serviteurs dévoués à leurs maîtres deviennent de plus en plus rares et le domestique intègre, attaché à la famille dans laquelle il vit, depuis plusieurs années, sera bientôt cité comme

une excoption, comme une curiosité des temps passés! La race des serviteurs allacliés à leurs maîtres, qui s'intéressent à la prospérité de la maison, au développement physicpie et moral des enfants qu'ils ont vus naître, est en train de disparaître. Est-ce la faute'^des maîtres? Est-ce la faute des domestiques?

Une femme de beaucoup de talent a publié dans un journal très répandu (1), un article important sur cette question des domestiques, question qui préoccupe, à juste titre, toutes les femmes qui s'occupent, d'une fa(;on sérieuse, de la direction de leur maison. L'auteur, après avoir protesté contre la domesticité, qu'elle considère connue un état contre luvture devant disparaître pro(*Iiainement, admet volontiers que c'est de la faute des maîtres si les serviteurs sont devenus mauvais. Cet article ne manque pas d'un certain esprit; on sent que Técrivain a soutenu une tbèse avec une certaine passion et fait œuvre de dilettante; l'article du journal paraît avoir été rédigé avec cet entrain que certains musiciens mettent à jouer une fantaisie qu'ils acconq)agnent de variations brillantes et nond)r('uses. C'est joli, mais on clierclie en vain l'argument topique et sérieux.

La thèse soutenue et ie<^»^44£(iruiations émises nous ont paru d'autant plus étranges que nous enteïïtJio.ns. de[)uis longtemps, l(»s doléances d'excellentes et dignes mères de fanîHfe qui se plaignaient, avec amertume, des serviteurs qu'elles gardaient ertcore. malgré les nombreux méfaits (pi'elles avaient à leur reprocher. Ces plaintes étaient l'écho vibrant de tout ce qui se raconte d(* tous cùlés sur la rapacité, l'indélicatesse, la paresse <»t l'ingralitudi* de b(»au(!OUp de*, domrsticpu's. On nous a cité, à l'appui d<* c<»s plaintrs, des faits nombreux démontrant que* les maîtres, les meillem*s. ont élé indignement trompés par des domestiques qui étaient à leur service d(q)uis d(» noml)reus(»s années, pour lesquels on avait eu beaucoup de bontés et auxquels on avait donné de nombreuses manpuvs d'intérêt. Si l'adage « t(d maître tel valet » avait qu<»I(pu» fondement, ceux-là avaient \o droit de compter sur le dévouement et la gratitude de* leurs serviteurs! Des exemples, à l'appui de <»e (pu» nous avançons, auront plus d(» portée que les raisonnements les meilleurs. Voici, par exeuqjle, la fenuue d'un de mes confrères et

(1) Journal l'Éclair du 5 avril 1893.

amis : ollo a, dopiiis luiil ans, à son scMvico, une femme de chambre qui a été plusieurs fois malade et a été soignée, chaque fois, avec un grand dévouement par sa nuùtresse. C(»tte dcmieslique, qui est bien nourrie» et bien payée, habih* dans un grand quarti(T et dans un hôttd où 1(* [personnel est nombreux ; son s<Tvice est léger, puisqu'(dle n'a à s'occujier que de sa maîtresse. Celle-ci, à qui tout 1(» monde, médecins et clients, se pialt à reconnaître un jugenuMit (»xceplionn(d, un(» grande intelligence unie à une grande» bonté et à toutes b»s (pialités d'une (excellente mère de famille, (»st dans le monde, comme elb» (»sl dans son logis, uru» femme accomplie» dans toute» Tacception élu mot. Et ceq)endant sa fe»mme» de chambre», qui a été bien choyée», bie'U pajée» e»t bien soignée», pendant huit ans, oul)lie» tout e-e qu'on a fait pe)ur lui être utile» ; un beuiu jour, sans motif série»ux, elle vient déclarer à sa maître»sse qif e»lle quitte son service», parce» qu'on lui offre 5 francs de plus à gagiu^r par mois ! Elle» ne ele»mande pas une augmentation de» gages qn'on aurait eu la faiblesse» ele lui accorder; e»lle» part et s'en va, élans on ne» sait qued milieu, parce» qu'e)n Ini offre "> francs de plus par mois !

Une autre personne égale»me»nt fort distinguée epii, comme» la prée*édente, était la femme d'un ele mes confrères et amis, a eu une aventure non pas analogue, uuiis aussi bizarre.

M"*^ K..., avait à son service, depuis sept ans, une première domestique, cuisinière et bonne à tout faire, et une seconde, so>ur de la pre»mière, qui remplissait re)f(ice de feMume de chambre. La cnisinière âgée» de trente-cinq ans, originaire de la Suisse, était mariée; elle paraissait être dans les meilleures conditie)ns, puisque le» mari, bon ouvrier, était rce;u dans la maison et habitait avec sa femme une chambre epi'on mettait à leur disposition. Il y avait chez mon confrère deux enfants encore jeunes dont les parents se préoccupaient beaucemp ; mais, comme on croyait pouvoir compter sur le déve)nement et la sedlicitude du ménage qu'on laissait à la maisein, on lui montrait une confiance complète» e»n laissant les clefs des différentes armoires, lorsqm^ des obligations de relations ou d'amitié fore;aient h»s parents à alle»r dans le monele. On avait augmemté progressive»ment le»s gages; on avait donné de nombrenises preuves de» rintérét qu'on portait à la famille ele ces serviteurs; on avait pris l'habitude d'envoyer, tous les six mois, des vêtements à leurs enfants, e|ui étaient dans leur pa\s. Ils paraissai(»nt ravis de» la situation qui

loiir (Hait faite; ils disaient sans cesse et ils espéraient qu'ils ne quitteraient leur place que pour rentrer délinilivement dans leur village, pour retrouver leurs enfants et acheter une petite ferme, objet de leurs rêves. Ces domestiques comblés de bontés, de cadeaux et qui prébnulaient être attachés à leurs maitres, se sont conduits de telle façon qu'on a dû se débarrasser de leurs services. Ils avaic^nt pris rhabitude, leur service terminé, de se réunir, le soir, chez les autres domestiques de la maison ou chez, les coucierg(\s pour dire du mal de leurs patrons ou des personnes (pfils recevaient; ils inventaient des histoires de toutes pièces pour avoir Toccasion de critifjuer leurs maitres et de dénigrer les parents et les amis de la maison. Ces servit(»urs ont cependant prouvé, par le désespoir (pfils ont eu et les larmes qu'ils ont répandues, après la signification de leur congé, combien ils tenaient, non à leurs maitres, mais à la place qui leur écha|)pait. Cette disposition des serviteurs actuels à critiquer, à dénigrer ce qui se fait ou se dit chez leurs nialtres est devenu un besoin maladif qui a fait, depuis (pielques années, des progrès étranges. Elle vient se joindre à la tendance qu'ils éprouvent à vouloir faire h» moins possible, tout en demandant les gages les plus élevés. Leur paresse est telle qu'on est obligé de réllécliir, à deux fois, avant de leur demander de porter uup lettre à la poste ou de faire la moiiulre c(unmission dans le voisinage. Pour éviter des réponses désagréabb's ou des réflexions malséantes sur la lassitude qu'ils éprouvent à monter ou à descendn» des escalic^rs, on se décide, le plus souv(»nt, à faire soi-même les courses (pii s(Mnl)bmt les plus simples. Comme j'ai vu de pareils faits s«» produire fréquemment dans le monde médical, j'ai bien le droit de dire (pie ces tendances sont déplorables. Btuuicoup de mes c(mfrèr(»s A de mes amis ont franchi le cap de la soixantaine et C(»pendant ils ne se lam(*nt(mt pas, lors(prils sont forcés, dans la journée, de fair(* rasc(însion de cin- (piante, soixante et même quatre-vingts étages. H (»st bien permis, dans d(\s conditions pareilles, de trou\(T grot(^s(pi(»s l(»s prétentions de certains domesti(pies cpii ne V(Mdent pas d(»seendre plus de deux ou trois fois par jour l(»s trois ou quatre étages du domi('ile d(» leurs maitr(\s! Il n'\ a pas une b^mme sOccupant séritMisenumtdc^ sim intérieur et d(» son ménage (pii ne fasse écho à ce qui se répète de tous cidés : u Les dom(»sti(pu»s sont devenus impossibles! » Après tout ce que nous enU'iidons aftirmer d'un(» fa(;on générale, nous pourrions

modifier ce que Beaumarchais disait des vertus exigées des servitem*s, et volontiers nous dirions: Aux qualités extraordinaires que les domestiques exigent de leurs patrons, y a-t-il beaucoup de serviteurs capables d'être des maîtres équitabbvs? M""* Séverine, dans Tarticle publié dans le journal V Éclair^ dont nous avons parlé plus haut, a écrit : <( En principe, je juge que la servitude est une infamie, la transformation sournoise du servage, » et plus loin : ce Je pense donc que la domesticité, en soi, est un élat contre nature; un de ces monstrueux abus que Demain rayera du doigt. »

Voilà donc une opinion, qui n'est pas isolée : des écrivains estiment que la situation d(» domestique est dégradante; mais ils ne voient pas ou ne veulcMit pas voir que, dans la société, quelque élevée que soit la situation d*un individu, il «\st obligé de recevoir une rémunératicm pour les services qu'il rend. Est-ce que tout(* fonction, légitimement rémunérée et loyalement acceptée et remplie, ne constitue pas une servitude, fort honorable d'ailleurs, puisque le salaire est le prix du travail? Le chef de bureau ou de division, dans une administration, ne re(;oit-il pas un(» rémunération pour remplir certaines fonctions (*t pour accomplir un labeur imposé et (pii Toblige à une assiduité absolue à certaines heures déterminées? Si nous examinions les professions dites libérah^s, ne constaterions-nous pas que Tavocat accepte de plaider dans une affaire, qui lui plaît plus ou moins, pour remplir hvs devoirs de sa profession? P]st-ce que le médecin hésite à monter, plusieurs fois par jour, des étages nombreux pour porter, à de malheureux souffrants, b's secours de son art? 11 n'est môme pas certain, lui, de loucher des honoraires rt cependant il va de ravant,à Theure même où il aurait le plus besoin de repos. Le serviteur est rémunéré pour les s(»rvices qu'il rend à ses maîtres; en quoi sa dignité peut-(»lle ètn» froissée, puis(pril accomplit simpbnnent la besogne qu'il a acceptée et pour laqutdle il est (nitendu qu'une rénmnération mensu(dle lui sera accordée* ?

Les dispositions actuelles d(\s servit(»urs tiennent, pour beaucoup, à la jalousie native qui existe dans les démocraties, chez le moins éh»vé dans l'échelle sociale, vis-à-vis de celui qui est perché sur un échcdon supérieur. Cettt» tendance, il faut avoir le courage de h» dire, on n'a pas cherché à la réfréner, au contraire : au lieu d'exalter le côté supérieur de la démocratie, on s'étudie à mettre en avant les bas côtés; on laisse à l'écart l'idéal, et on llatte le côté brutal; on

352 LA PHOSTITUTION CL\NDESTINE A PARIS

parle dos droits de la démocratie et on néglige de laisser soup(;onner que, dans cette démocratie, on peut avoir aussi quelques devoirs à remplir! Comment s'étonner que des individus que Ton flatte constamment, à qui, par principe, on donne toujours raison contre le patron, lorscpi'il s'agit de louvrier, contre le maître, quand il s'agit du serviteur à gages ; comment s'étonner alors que cos ouvriers et ces domestiques voient des exploiteurs dans ceux qui les emploient? Comment s'étonner (pi'ils estiment toute besogne ennuyeuse et fatigante et qu'ils trouvent normal de s'approprier ce qui appartient aux maîtres, de faire le moins de travail possible et de se faire rémunérer dans de larges proportions?

. La tendance des serviteurs modernes est bien connue de toutes les directrices des bureaux de placement qui avouent trouver rarement le sentiment du respect et de la gratitude cbez les domestiques, alors môme qu'ils sont restés pendant de nond)reuses années dans une même maison. 11 est, du reste, facile de contrôler cette opinion et d'acquérir cette expérience, en se mettant soi-même en rapports directs avec les serviteurs qui font, dans les journaux répandus, des insertions, pour dire les qualités qui les distinguent et faire connallre qu'ils accepteraient volontiers une place présentant des avantages dét(*rminés. C'est dans des conditions analogues qu'il a été possible à des persoimes du meilleur mondi» de faire une étude spéciale sur les tjpes étranges qui se sont présentés à elles. Voici, par ex(Mnple, une f(Mnme de chambre. Elle dit être âgée de vingt-huit uns; c'est Tàg*» adopté do. préférence, et toutes les domeslicpn^s, cuisinières ou femmes (b» chambre, avouent avoir vingt-huit ans, jamais plus, jamais moins. Elle Inuivc» la place à sa convenance, mais elb* fait remarquer (pi'elle ne veut fain» (pie certains travaux spéciaux; elle désire savoir, en outre, si madame vo\age, Tété, ou va à la canq)agn(», parce qu'elb* a (db^-mème l'habitude d'aller passer un mois dans sa famille et, pendant celte période, on doit lui continuer ses gages et lui payer sa nourriture! Le môme jour et chez la môme personne, se présimte une cuisinière. Elle a aussi vingt-huit ans. Elle déclare savoir tout fain» (»t nôtre» endiarrassée par ricMi dans le service; mais elle doit déclan'r à madann» cpielle ne fait ni l'argenterie, ni la \(»rrerie, ni h»s couteaux, ni les lauq)(»s, etc., etc. Après une énumération fort longue, la dame impaticMitée lui répond fort .spirituellement : c( Après cette série de choses que vous ne voulez [las

DOMESTICITÉ ET PKOSTITUTION 353

faire, je ne vois pas beaucoup ce que vous consentez à accomplir, à moins que vous ne supposiez que je vais vous prendre pour jouer du piano; dans ce cas, je dois vous prévtmir cliaritablement que je connais un peu la musique et que je n'ai pas besoin de vos services! »

Dans rinde, lorsque certains domestiques ne veulent pas faire la besogne qu'on leur commande, ils prennent pour prétexte que la religion leur défend le genre de travail qu'on leur indique; mais, dans rinde, on peut se donner le luxe d'un personnel nombreux ai)partenant à des sectes religieuses différentes et se faire servir convenablement. Les domestiques vivent de peu, puisqu'ils se contentent d'une poignée de riz pour leur nourriture et de quelque menue monnaie pour leurs gages. Ce qui est possible dans l'Inde est impraticable à Paris où les domestiques sont nourris comme les maîtres et où les gages ne se composent pas de quelques sous par jour. Les ménages de braves gens simples et à fortune modeste ne peuvent adopter ni cette division du travail ni cette multiplicité des serviteurs !

Cette question des domestiques préoccupe le nouveau monde autant que Tancien. Elle a été étudiée, en Amérique, dans de nombreux articles de revues pendant les années 1892 et 1893. Il me parait utile de faire connaître (luelques-unes des idées émises à ce sujet. Pour arriver à ce résultat, il me suffira de donner des extraits de trois articles parus dans une revue mensuelle d'Amérique, The Nineteenth ^>/i/wr//, pendant les mois de janvier, février et mars 1893. Ces articles sont dus à la plume de trois auteurs différents, dont deux sont du sexe féminin.

Dans l'article publié en janvier 1893, Mrs. Lewis s'exprime ainsi :

« En étudiant les articles publiés sur les domestiques, sur notre manière de les traiter et sur la manière dont ils nous traitent, on arrive à cette conclusion : que nous sommes face à face avec la question de savoir si le service domestique ne nécessite pas une réforme et des modifications considérables, pour ramener la paix et la tranquillité dans nos existences à l'époque où elles * doivent se dérouler. Nous sommes dans un siècle où le courant a renverse le système patriarcal et où chaque individu s'élève ou tombe d'après ses propres mérites...

(( Le jour n'a pas lui encore où nous. Anglais, nous nous

tiendrons pour satisfaits avec le système des hôtels d'Amérique. » Et plus loin : « Nous n'avons pas l'intention de faire revivre le temps passé; nous voudrions seulement essayer d'améliorer l'état actuel des choses et mettre le système de domesticité sur un pied nouveau et pratique, nous rappelant toujours que ce qui est ancien n'est pas nécessairement bon, parce que c'est ancien, pas plus que ce qui est nouveau n'est bon parce que c'est nouveau... » et plus loin encore : « Le cérébral et le manœuvre sont deux travailleurs, chacun à sa façon, et d'après ses aptitudes, et l'ouvrage de chacun est bon, quoique différent. Car tout labeur manuel a sa noblesse, et l'on ne saurait assez blâmer ceux qui ont écrit que le travail des mains est une misérable et dégradante nécessité...

(( Notre système domestique actuellement en vigueur est très vieux et suranné. Ne devrions-nous pas renoncer aux exhibitions vaniteuses d'un personnel nombreux et diminuer nos responsabilités et nos soucis en réduisant nos serviteurs au strict nécessaire? Il est prouvé que si nous entretenons un certain nombre de serviteurs, plus ils sont, moins ils font. Plus nous leur accordons de douceurs, de repos et de congés, moins ils sont contents. Cependant leur manière de vivre chez nous est infiniment supérieure à l'existence qu'on leur faisait autrefois. Il nous serait désagréable de penser que quelqu'un vivrait sous notre toit sans être sainement et confortablement logé. Nous admettons, en somme, des gens inconnus dans le cœur de nos maisons; vivant dans notre intimité, ils ont la faciHté d'entrer dans tous les détails de notre vie, ils partagent notre bienêtre, et nous ne les sentons pas à nous. Nous ne savons pas où ils vont et qui ils fréquentent, et comme ils changent continuellement de situation, leurs amis inconnus peuvent devenir un danger pour nousmêmes et pour la sûreté de nos maisons. »

Ces dernières réflexions montrent que Mrs. Lewis devine les dangers que font courir à leurs maîtres les domestiques qui se livrent à la prostitution et c'est en cela que son étude rentre dans le cadre de nos observations. Nous devons reconnaître qu'elle a émis des idées fort justes sur la question de la domesticité; mais, nous doutons que la conclusion à laquelle elle arrive soit bien en rapport avec nos mcrurs. Elle demande la suppression de la domeslicité à domicile et propose TétabUssement d'un dépôt culinaire dans chaque rue, envoyant à domicile, et par des serviteurs ad hoc^ non

seuloinenl le repas tout préparé, mais la vaisselle nécessaire pour le nombre de personnes indiqué. Chaque matin, la commande serait faite, à Taide du téléphone, par la maîtresse de la maison qui assurerait, ainsi, la tranquillité de la journée.

Dans le numéro de février 1893 de la Nineteenth Century M. Georges Layard étudie la destinée de la cuisinière moderne et des préoccupations constantes qu'elle cause à toutes les maltresses de maison qui s'occupent, d'une façon sérieuse, de leur intérieur. II s'exprime, à ce sujet, d'une façon fort sensée et très humoristique: c< Nous sommes d'accord, dit-il, pour convenir que la parfaite, économe et habile cuisinière de nos rêves est plus difficile que jamais à trouver, et que si, par hasard, on la rencontre, elle demande et obtient des gages de plus en plus élevés. Ces prétentions amènent chaque jour la désorganisation de nos intérieurs, et, en un mot, si nous pouvions obtenir notre alimentation mieux préparée, sans la présence d'une cuisinière chez nous, la maltresse de maison remercierait le ciel de la délivrer d'une cause de souci constant, et de faire disparaître l'origine la plus commune de trouble et de malentendus

conjugaux Jusqu'à présent, nous avons préparé nos aliments

dans nos demeures. Ce système devient de plus en plus coûteux chaque année. La question qui se pose est celle-ci : n'est-il pas extravagant d'augmenter incessamment les dépenses d'un mauvais service quand on pourrait obtenir une alimentation de meilleure qualité, mieux préparée, en dehors de chez soi, et sans crainte d'augmentation de prix? Les conditions de production seront au contraire réduites à leur minimum par le seul fait d'une vaste coopération. »

L'auteur conclut en proposant d'établir un « office de cuisine » dans chaque quartier des grandes villes.

Miss Clémentine Black, dans le numéro de mars 1893 de la môme revue, exprime des idées analogues à celles qui ont été développées par M"** Séverine, dans l'article de V Eclair; cet article avait été la conséquence de l'étude de miss Clémentine Black. Nous aurons fait connaître la manière de penser de cet auteur, en citant les quelques lignes suivantes de son travail : « Le domestique, en somme, vit encore sous uu système de dépendance personnelle totale. Le sentiment est venu, de nos jours, que cette dépendance est intolérable et dégradante, et c'est ce sentiment qui est cause que le service domestique est tenu en basse estime par des femmes qui travaillent

plus rudement et pour un salaire beaucoup moindre que beaucoup de servantes. La servante est méprisée, non parce qu'elle fait la cuisine ou le ménage, ou nourrit un enfant, encore moins parce qu'elle doit obéissance à des ordres — tout mercenaire a la même obligation dans ses heures de travail — mais parce qu'elle consent à se mettre elle-même, d'une manière permanente, à la disposition d'une autre personne. »

Comme Mrs. Lewis, et pour des raisons différentes, l'auteur demande la suppression de la domesticité à domicile; il ajoute : « Il serait nécessaire qu'une agence de services nombreux et expérimentés fût établie pour fournir des domestiques capables et honnêtes, ayant chacun une spécialité et pouvant servir un nombre d'heures plus ou moins limité. »

Quelles que soient les conclusions des différents auteurs que nous venons de citer, il ressort clairement de tout ce qu'ils ont écrit que la question des serviteurs est Tobjet d'une préoccupation aussi générale dans le nouveau continent que dans l'ancien.

Après avoir étudié les causes multiples de la démoralisation des domestiques, il nous reste à montrer l(»s maladies que nos servantes ont contractées et les dangers qu'elles ont fait courir aux personnes chez lesquelles eUes ont été en service.

Nous suivons la méthode admise précédemment en adoptant, pour cette étude pathologique, la classification, par années successives, des domestiques trouvées malades et des manifestations constatées.

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