‹ Hygiene sociale. La prostitution clandestine à ParisChapitre 55 sur 78 · DIRECTION DE LA SÛRETÉ GÉNÉRALE 3» BUREAU · texte numérisé non relu

DIRECTION DE LA SÛRETÉ GÉNÉRALE 3» BUREAU

Paris, le 3 juin 1878.

Moyens de transport

Monsieur le Préfet,

Conformément h vos propositions du 12 mai dernier, j'approuve la mesure par laquelle vous avez accordé les moyens de transport à la nommée M... pour se rendre h C..., où réside sa famille.

Toutefois, je crois devoir vous informer que cette jeune fille est repartie pour Paris, le 20 du même mois, abandonnant sa mère qui est gravement malade; elle vient d'écrire à sa famille qu'en raison de l'état de santé de la mère, votre administration devait lui faciliter les moyens d'aller la voir de temps en temps. Votre collègue du Loiret émet l'avis que les moyens de transport ne lui soient pas accordés, dans l'intérêt même de sa jeune sœur restée auprès de leur mère.

Recevez, monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.

Le minisire de V Intérieur

Pour le minisire Le directeur de la Sûreté générale.

L'envoi des insoumises en province, qu'elles partent avec l'argent adressé par la famille ou au moyen d'une réquisition de transport, se fait toujours dans les mômes conditions, et avec les précautions signalées plus haut. Malgré la sollicitude de l'administration, malgré les soins minutieux dont le départ de l'insoumise est entouré, elle n'arrive pas toujours à destination ; elle trouve moyen de déjouer la surveillance ; elle s'arrête on route et reprend le chemin de Paris. Comment expliquer cette détermination, suivant de si près le désir exprimé de revoir la famille? Par le motif bien simple qu'en donnant le consentement au voyage qui doit la ramener au pays natal, l'insoumise a voulu surtout recouvrer la liberté. Les parents ayant exigé que la jeune fille rentrât au domicile paternel, elle a compris qu'il fallait dissimuler et taire ses intentions réelles. Ne pouvant, après guérison, quitter l'infirmerie de Saint-Lazare que pour retourner auprès des siens, l'insoumise parait accepter cette décision avec satisfaction, bien résolue cependant à triompher des

obstacles pour être libre de ses mouvements. Quelques exemples donneront une idre de leur façon d'agir :

A..., jeune fdle de dix-huit ans, originaire du département des Landes, avait d'abord refusé de rentrer dans son pays, mais dès qu'elle se trouve guérie, ayant le désir de quitter Saint-Lazare et ne voulant plus être sous l'autorité de la Préfecture de police, elle déclare avoir l'intention de revenir auprès de son père. Elle est conduite au chemin de fer d'Orléans et, au moyen d'une réquisition de transport, on remet au chef du train les tickets nécessaires pour le voyage. Toutes ces précautions sont sans résultat, puisque cette mineure s'arrête à Bordeaux, après avoir échappé à la surveillance du chef de train. De Bordeaux, elle envoie un télégramme à sa famille pour Tinformer de son départ pour l'Amérique.

En voici une qui procède d'une autre façon :

X... a dix-sept ans à peine; elle a été soignée une première fois à rinfirmerie do Saint-Lazare, au mois de mars 1883; après guérison, elle entre dans un refuge protestant où elle ne demeure que peu de jours ; après avoir recommencé à se livrer à la prostitution, elle est arrêtée, de nouveau, au mois de juin 1883 et envoyée à l'infirmerie de Saint-Lazare, d'où elle sort guérie le 16 août 1883, Elle sollicite la faveur de retourner dans son pays, auprès de sa mère. On réalise son désir et, au moyen d'une réquisition de transport, on la conduit au chemin de fer pour la rapatrier. Elle n'arrive pas cepcuidant dans sa famille et s'arrête en route.

La suivante D..., originaire du département du Cher, est âgée de dix-huit ans; après avoir été traitée à Saint-Lazare, pour des accidents syphilitiques, elle demande à rentrer auprès de son père. Le 16 juillet 1883, on l'installe dans un compartiment de chemin de fer, au moyen d'une réquisition de transport et on ne la quitte qu'au moment du départ du train; malgré celte précaution, elle n'arrive pas dans sa famille; elle se rend à Bourges et se fait inscrire sur les registres de la prostitution.

Dans un autre cas, la direction de la Sûreté générale signale une iille à qui on a accordé une réquisition de transport pour rentrer dans sa famille. Elle arrive bien dans la localité où habitent ses parents, mais elle ne va pas les voir et repart, le lendemain, pour Paris.

LexcMuple suivant montre le peu de scrupules de ces jeunes

filles. G..., qui a dix-huit ans, s'est livrée à la prostitution, après avoir été domestique, pendant quelque temps; arrêtée pour avoir provoqué les passants à la prostitution et les avoir insultés, elle est envoyée à Tinfirmerie de Saint-Lazare, pour accidents syphilitiques et y demeure cinq mois. Pendant son séjour à Saint-Lazare, elle écrit à son père et à sa mère des lettres remplies des meilleurs sentiments et indiquant une soumission et un repentir absolus, en môme temps qu'elle soUicite le retour dans sa famille. Les parents se laissent fléchir. Bien que leur travail quotidien soit peu rémunérateur, ils arrivent à recueillir une petite somme qu ils envoient à l'administration, pour payer la place au chemin de fer de leur fille et aussi pour lui remettre le surplus de cet argent. Le 12 octobre 1882, cette jeune fille est accompagnée à la gare, elle ticket du chemin de fer est confié au chef de train, tandis qu'on lui remet à elle-même 6 francs. Malgré les précautions prises, et sans souci des sacrifices faits par ses parents, cette insoumise s'arrête en roule, et le lendemain, 13 octobre, elle rentre à Paris. Elle recommence à se livrer à la prostitution, est arrêtée et envoyée en traitement à Saint-Lazare (20 novembre 1882). Elle trouve moyen de fléchir de nouveau ses parents, qui lui pardonnent et consentent à l'accueillir au foyer domestique. Le 15 janvier 1883, elle est envoyée dans sa famille au moyen d'une réquisition de transport. Cette fois, elle arrive à destination; mais le minisire, en approuvant la réquisition de transport, fait remarquer que cette mineure n'est guère digne d'une faveur.

A côté des insoumises qui n'arrivent pas à destination, il faut menti(mner celles qui rentrent dans leur famille pour n'y faire qu'un séjour de quelques jours ou de quelques heures et qui s'empressent de revenir à Paris pour continuer à vivre de la prostitution. 11 suffira de citer un fait caractéristique pour qu'on puisse se faire une idée de ce qui arrive fréquemment.

P... Françoise, originaire du département du Rhône, âgée de seize ans, est modiste à Paris, mais elle se livre spécialement à la prostitution.

Arrêtée une première fois, mais trouvée saine, elle est rendue à sa mère, qui a fait le voyage de Lyon pour réclamer sa fille à la Préfecture de police. Ramenée au domicile maternel, cette mineure quille Lyon quinze jours après son retour, pour rentrer à Paris. Elle est arrêtée, trouvée atteinte d'accidents syphilitiques et envoyée

à rinfirmerie de Saint-Lazare le 10 avril 1878; elle a dix-sept ans. Après sa guérison, la mère ayant refusé de la recevoir à son domicile, elle est relaxée. Le 6 juin 1879, on Tarrôte de nouveau, niais elle est reconnue saine. Elle avoue vivre de la prostitution et être entraînée à la débauche par Tamant avec l(*quel elle vit de[»uis deux ans. Sa mère ayant consenti, cette fois encore, à la recevoir, elle est envoyée à Lyon, au moyen d'une réquisition de transport (13 juin 1879). Dix jours après, elle abandonne sa famille pour retourner se livrer à la prostitution à Paris! Il est bien évident qu'on ne pouvait rien obtenir de celte malheureuse créature, qui avait la nostalgie de la débauche! Combien nombreuses ont été celles qui ont agi de la môme façon!

Pendant la période décennale, la Préfecture de police a pu faire recevoir au domicile paternel trois cent quarante-sept mineures.

Dans ce nombre, il y en a eu 226 qui ont fait le voyage, au moyen d'une réquisition de transport; pour 121 insoumises mineur(»s, c'est grâce à l'argent envoyé par les parents que le voyage a ]m ètr<^ réalisé. Parmi les insoumises envoyées dans leur famille, au moyen d'une réquisition de transport,ily en a eu 12 qui ne sont pas arrivées à destination. D'un autre côté, 34 sont rentrées à Paris, peu de jours après avoir été envoyées dans leur famille.

Arrêt (V éloignement . Arrêt d'e.rpulsion. — Dans bien des cas, et avant de se décider à inscrire une insoumise, Tadministration a recours à une mesure spéciale pour rem})ôcher de se livrer à la prostitution : elle décide» qu'elle sera éloignée de Paris et que le séjour du département de la Seine lui sera interdit pendant deux ans. L'arrêté pris dans ce sens est appliqué aux insoumises qui ne sont pas originaires du déparlement de la Seine.

Les insoumises devraient quitter Paris après avoir reçu signilication de l'arrêt qui les concerne, puisqu'on leur délivre un pass(»porl et un secours de route; mais il arrive souvent que lors même qu'elles ont paru acquiescer à la décision prise contre elles, un revirement se fait dans leur détermination. Pour juolonger leur séjour à Paris, elles changent de domicile et espèrent échapper ainsi à la recherche des agents. D'autres, au contraire, se résignent et vont chercher du travail dans les départements voisins. Lorsque les hisoumises sont arrêtées, pour avoir enfreint l'arrêt d'éloignement, elles soûl

condamnées par le tribunal correctionnel à des peines variant de quelques semaines à quelques mois de prison.

Pendant la période décennale, le Préfet de police a eu à prendre 110 arrêts d'éloignement et d'interdiction de séjour.

Les insoumises de nationalité étrangère, qui n'avaient, pour vivre, d'autres ressources que la prostitution, ont été soumises à des arrêts d'expulsion. 73 arrêts d'expulsion ont été appliqués dans ces conditions. Dans ces cas, comme pour les insoumises envoyées en province, on prenait toutes les mesures de précaution indispensal)Ies pour que l'insoumise arrivât sûrement à la frontière française la plus rapprochée de son pays d'origine.

Refuges, — Cent soLvante-dLv'huit insoumises mineures ont été recueillies dans différents refuges où elles étaient occupées à des travaux d'aiguille, d'une façon spéciale ; vingt-sir ont été admises dans des asiles protestants; dix ont été reçues à l'asile d'Auteuil (Hospitalité du travail) ; cent quarante -deux sont entrées dans des refuges dirigés par les religieuses de Tordre de Marie-Joseph. L'admission dans ces différents établissements n'a pu avoir lieu qu'après avoir obtenu, au préalable, Tautorisation des parents. C'est également ce qui a lieu pour le Bon Pasteur, dont je vais m'occuper plus loin. En étudiant ce qui concerne cette maison reHgieuse, j'aurai à développer des considérations qui pourront s'appliquer aux maisons de refuge que je ne fais que mentionner en passant.

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