‹ Hygiene sociale. La prostitution clandestine à ParisChapitre 56 sur 78 · LK BON PASTEUR · texte numérisé non relu

LK BON PASTEUR

La maison du Bon Pasteur, qui est située rue Denfert-Rochereau, 71, est destinée spécialement à recueillir les jeunes filles qui se sont Hvrées à la prostitution clandestine et à obtenir leur relèvement moral par le travail et par la prière.

Cest en 1819, d'après Maxime du Camp, que le nouveau Bon Pasteur a été étal)li sur remplacement de celui qui avait été fondé en 1698 parM"'^ de Comté. C'est en 1821, d'après Parent-Duchatelet, qu'il a commencé à fonctionner. L'établissement du Bon Pasteur a été incendié en 1871, pendant la semaine sanglante qui a mis aux

prises les troupes du gouvernement légal et les bataillons de la commune. II y avait, à ce moment, 130 filles hospitalisées. Les religieuses, suivies de leurs pensionnaires, se sont dirigées, au milieu des balles, vers Fhôpital do THôtel-Dieu, où elles ont été recueillies. Un fait important à signaler, c'est que, pendant cette tourmente, toutes les filles ont voulu accompagner les religieuses à riIôtel-Dieu et aucune n'a profité de la circonstance pour s'esquiver. Le Bon Pasteur a été reconstruit sur le môme emplacement, grâce à l'indemnité reçue, grâce aux dons recueillis par les Dames assistantes. Trois ans après sa destruction, il a repris son organisation et ses habitudes d'autrefois. La direction de la maison est confiée aux religieuses de Saint-Thomas de Villeneuve. Le recrutement des filles hospitalisées est fait par les Dames de Tceuvre du Bon Pasleur, qui sont des femmes du monde n'appartenant à aucune congrégation reUgieuse. C'est à Saint-Lazare et à l'hôpital de Lourcine que se fait le recrutement des malheureuses créatures dégradées par le vice et la maladie. Pendant mon internat à l'infirmerie de Saint-Lazare, j'ai été souvent témoin de la bienveillante énergie et du courage mis par ces femmes charitables au service de ces jeunes filles démoralisées, qui les rebutaient souvent, mais ne les lassaient jamais. Le rôle de ces femmes du monde qui se sont donné la mission difficile et délicate d'arracher à la débauche et de ramener au travail honnête des créatures vicieuses est fort touchant et digne d'admiration. Que d'efforts pour triompher des résistances et des défaillances survenues sous l'infiuence de camarades plus perverties ! Combien il a fallu aussi de prudence et de persuasion pour décider les parents à autoriser leur lille à entrer dans celte maison hospitalière! Depuis la laïcisation de l'hôpital de Lourcine, c'est presque uniquement à Saint-Lazare que les Dames de Tœuvre du Bon Pasteur exercent leur science de patient prosélytisme. Lors(|ue l'insoumise a accepté d'entrer au Bon Pasteur et que les parents ont accordé leur consentement, la Préfecture de pohce informée donne l'autorisation et la confie à une des dames de l'œuvre du Bon Pasteur, qui vient la recevoir au dispensaire, pour la conduire dans le refuge de la rue Denfert-Rochereau. — Le nombre des filles reçues au Bon Pasleur est limité : il n'a jamais dépassé 150, mais dans la période décennale que j'étudie, il n'y a jamais eu plus de 130 pensionnaires. Les jeunes filles sont admises de seize à vingt-trois ans, mais on no

s'interdit pas cependant la possibilité de ne pas les recevoir suivant les circonstances au-dessous de seize ans; mais elles sont refusées après vingt-trois ans, Texpériencc ayant démontré qu'au-dessus de cet âge, on ne se plie pas facilement à la règle imposée. Toute fille qui entre au Bon Pasteur peut y rester, si cela lui convient, jusqu'à la fin de ses jours. J'en ai vu qui s'y trouvaient depuis quatorze, quinze et même seize ans. Elle n'est pas obligée de séjourner dans ce refuge, lorsque la règle et les habitudes de la maison lui déplaisent; elle peut sortir quand elle veut, mais dans ce cas, elle ne peut plus y rentrer. Le départ est volontaire, nmis il est définitif. Quand la pensionnaire désire quitter le refuge, si elle est mineure, elle doit être rendue à ses parents. Lorsqu'elle n'a pas de parents et si sa conduite est défectueuse, on la remet à la Préfecture de police. La conduite de la mineure a-t-elle été convenable? On tache de la placer dans un autre refuge. La supérieure n'a pas le droit d'admettre les pensionnaires, pas plus qu'elle n'est autorisée à les renvoyer. La présidente des Dames de l'œuvre du Bon Pasteur a seule cette prérogative. « Par une précaution très touchante, dit Maxime du Camp, nulle ne peut conserver son vrai nom, lorsqu'elle passe le seuil du refuge; elle, laisse toute trace palpable de ses souvenirs dans la vie qui est derrière elle; elle entre nue, comme après un baptême nouveau, dans Texistence humble, recluse, monacale, qui se ferme sur sa jeunesse. » La même tradition, qui se continue encore aujourd'hui, aurait pour but, m'a-t-on dit, de faire oublier le passé et d'empêcher que les pensionnaires soient reconnues si elles rentrent dans la vie ordinaire. Elles reçoivent la visite de leurs parents, tous les quinze jours, et c'est souvent à la suite de ces visites qu'elles quittent le Bon Pasteur, pour rentrer dans leur famille. Quelques-unes quittent le Bon Pasteur pour se marier. Celles qui sont parties dans de bonnes conditions et dont la vie est restée honnête, peuvent revenir au refuge pour faire visite aux religieuses et solUciter leurs conseils.

La maison du Bon Pasteur est propre, bien tenue, a On a tiré, dit Maxime du Camp (1), le meilleur parti possible du local et des jardins ; les ateliers sont grands, les réfectoires assez spacieux et les dortoirs seraient irréprochables si, à l'instar des dortoirs protestants,

(i) Paris, ses organes, ses fondions el sa vie. Tome III, page 485.

ils étaient munis d'ustensiles de propreté. Ne point donner du linge de toilette à des femmes, les réduire à aller, si la fantaisie les y engage, se lavera la fontaine banale de la cour, c'est pousser Taustérité au delà des limites. » Les choses ont changé, depuis la critique faite par Maxime du Camp. En visitant le Bon Pasteur en 1894, j'ai été frappé de la bonne tenue des dortoirs qui sont aérés, très propres et les planchers lavés avec soin. Chaque pensionnaire a une cuvette et un pot à eau pour sa toilette (i). Il y a 28 lits par dortoir, une religieuse couche à une des extrémités, dans une chambre ayant une fenêtre ouverte sur la salle, ce qui permet facilement la surveillance. Indépendamment de la religieuse, il y a, dans chaque dortoir, des filles déjà anciennes dans la maison, qui ont mérité la confiance des religieuses et exercent un contrôle sur ce qui se passe. 11 est difficile qu'il se produise, dans ces conditions, les désordres que Ton constate souvent dans les agglomérations do femmes.

On se lève, selon la saison, entre cinq heures un quart et six hQures; on se couche à huit heures et demie. Le matin, les pensionnaires font leur toilette et leur Ht, puis elles descendent à la chapelle où elles entendent la messe. Ell(»s vont après au réfectoire où on leur donne de la soupe et du pain à discrétion; on donne du cacao à celles dont la santé est déhcate. Rentrées dans les ateliers, elles travaillent jusqu'à onze heures, puis reviennent à l'éghse pour entendre V Angélus, A midi, elles dînent avec un<» soupe grasse et un plat de viande très saine. Celles dont la sauté est débile ont de la viande rôtie. Elles boivent de l'eau rougie. Après le diner, on leur accorde une heure de récréation, ([u'elles passent dans les cours à courir, à faire des rondes, à jcmer à la corde, au volant, etc. Elles rentrent dans les ateliers jusqu'à quatre heures. A ce moment, elles goûtent et ont un quart d'heure de récréation. A sept heures, souper composé d'une soupe et de légumes, puis une demi-heure de récréation; le coucher a lieu à huit heures et demie. — La nourriture est saine et abondante et la viande qui leur est accordée, tous les jours à un des repas, est de

(1) C'est bien pour la toilette générale et publique; mais il y a une toilette intime, indispensable pour toute Oile, spécialement pour les Glles qui ont eu des affections vénériennes, toilette hygiénique au" premier chef, qui ne peut se faire en public. Je ne crois pas qu'on s'en soit beaucoup préoccupé et je n'ai vu aucune chambre réservée où paisse s'accomplir cette toilette spéciale.

"►-^fii'^IISKS \r*nfS LEUK SORTIE DE SAINT-LAZARE

I cori'<*<'lion. Occupée à coudre des chemises,

iprr>i nu fravail sérieux, à gagner, pour sa part,

pMir^iiil-r)(e faire avec une somme pareille, si

;iiit dt^ I ;i< * neillir, elle se trouvait seule à Paris?

i8 jiuivii'i i!S96, j'ai constaté au dispensaire deux

\[ dans h* luTrue ordre d'idées que le précédent : il

jeunes titics envoyées en correction à Nanterre.

t''llt»,agéf.» i|i> dix-sept ans et demi, est entrée à Nan-

ubre ISm:; ri en est sortie le 17 janvier 1896. Pen-

laus la tnai^nFi de correction, elle avait été employée

les rliiMiibr'S de femmes, et chaque chemise était

tîint^s. Aprrs avoir travaillé assidûment pendant qua-

-, elle était parvenue à gagner 14 francs, déduction

rgurtiiliiri s. lil. aii:nilles, dé, etc. Sur ces 14 francs gagnés,

^frnuMs 7 IViin**^. I juitre moitié de la somme étant destinée

iUi iiHMue. La secundo, K... Gabrielle, âgée de seize ans et

I urrié pendant six semaines à Nanterre. Avant son arres-

-Mii ^ iivfji III rniriH'tion, elle avait été occupée chez un

ur di^ ehitlniis rlitv. Icfiuel elle gagnait l fr. 50 par jour. Ne

kUt, pas la loiilurr. rllo avait été employée à un travail rudi-

' ^ nuisislaid a rarc^Tniiioder des sacs. Après six semaines do

' lli^ élail af'ri\< r â j^^igner 4 fr. 70; mais comme il est dans

' ['idivsde 1 aisnji ih' garder la moitié de la somme gagnée,

ynwv lillo a iim ii, pour son labeur, 2 fr. 35 qui lui ont été TH iMt niuTunit (l(^ sa sni îii* de Nanterre.

!î<*s diMU lilli^s. ij lis.utf pas dix-huit ans, ne pouvaient pas, ■^ 1rs usaj:,^es artuds, itre inscrites; elh»s ont échappé, par il lit pr-nslihiliiHi slll^^nllée; comme, d\m autre coté, les ids r(.d"nsai*'iil de li^s r^M+^voir, elles ont été mises en liberté le 'S janvier- San> cr^sniiii i s. tpie feront-elles ch^ leur Uberté? Elles M Mvr*>rniit fafab'ihrrÉl ;i la prostitution clandestine, c'est-à-dire à la firostitutioii imn sijr\eillét>. T/esl, du reste, ce qui est arrivé immérliLiltiiuent pnnr In plus jiMirio : mise en liberté le 28 janvier à trois hf*urr»x» ellï» a r\v arrrlcr à unze heures du soir, pour faits de prostitution. Nous l'avons revue au dispensaire le 30 janvier.

Les ressources des filles qui quittent les refuges religieux ou qui sortent des établissements dirigés par TÉtat ou les municipalités, sont nulles, quel que soit le travail accompli, quelle que soit la

durée du séjour fait dans ces différentes maisons. Il s'ensuit qu'elles recommencent à se livrer à la prostitution clandestine. N'est-il pas évident qu'il est indispensable d'apporter une modification aux usages établis, dans la plupart des refuges, comme dans les établissements publics. C'est une réforme à la fois morale et sociale qui sïmpose. Je montrerai, du reste, qu'à l'Hospitalité du travail, le problème a été résolu d'une autre façon; mais revenons au Bon Pasteur.

Le travail habituel, je Tai déjà dit, est, d'une façon générale, le travail à l'aiguille, qui devient, à la longue, pénible à caus«» de rimmoI)ilité à laquelle il condamne, pendant bien des heures, de très jeunes fdles qui auraient surtout besoin d'exercice ; il a. de plus, cet inconvénient de ne pas être suffisamment rénmnérateur pour p(»rmettre à la femme de vivre avec les seules ressources qu'il procure. Ce n'est pas très important pour les filles qui restent au Bon Pasteur, d'une façon définitive ; il en est tout autrement pour celles dont le séjour dans cet établissenient est seulement de quelques mois ou de quelques années. C'est ce qui faisait dire à Parenl- Duchatelet et à Maxime du Camp après lui, que ce refuge et les établissements similaires devraient être installés à la campagne où les pensionnaires pourraient être exercées aux travaux agricoles et à la culture des plantes maraîchères, aux travaux de blanchissage, etc. Ces différents métiers seraient une ressource» pour les femmes qui rentreraient dans la vie régulière ; leur santé physique et morale se trouverait très bien de celte vie au grand air. Il est nécessaire de remanpier que le travail et les exercices religieux absorbent beaucoup trop de temps et qu'on ne laisse pas suffisamment de latitude pour les exercices physiques et h\s récréations à l'air Hbre.

Les malades sont soignées par un médecin de la ville, dans rinfirmerie de la maison, (jui est bien histallée. Seules, les malades qui ont des récidives d'accidents syphilitiques, sont renvoyées à rinlirmerie de Saint-Lazare et reprises, après la constatation de la guérison. Une d'elles est allée ainsi quatre fois à rinfirmerie do Saint-Lazare et ramenée, après guérison, au Bon Pasteur. Il arrive aussi quelquefois que des j)ensionnaires renvoyées à Tinfinnerie de Saint-Lazare, pour traitement, n'ont plus voulu, après guérison, rentrer au Bon Pasteur.

Dans la période de 1878 à 1887, cent quatre-vingt-seize insoumises sortant de l'infirmerie de Saint-Lazare, ont 6lé admises au Bon Pasteur. Elles sont réparties de la façon suivante :

. 29 admissions.

. Ho

Report..

12 admissions.

A reporter. .

Total . . .

L'âge de ces filles variait de quatorze ans à vingt-neuf ans. Il y avait : deux insoumises de quatorze ans; dix-neuf Aq quinze ans ; trente-trois de seize ans ; quarante ii^ dix-sept ans; quarante-quatre de dix-huit ans; vingt-cinq de dix-neuf ans ; vingt-trois avaient vingt ans; quatre avaient vingt et un ans; deux avaient vingt-deux ans; une avait vingt-trois ans et deux autres vingt-quatre ans, une seule avait vingt-neuf ans. Il y avait donc cent quatre-vingt-six mineures et dix majeures.

Cent cinq de ces insoumises avaient été traitées à Tinfirmerie de Saint-Lazare pour des accidents vénériens et quatre-vingt-onze pour d(\s accidents s) philitiques. Dans cet ensemble, quarante-quatre étaient mortes à Tépoque où j'ai fait mes recherches, cVst-à-dire au mois de juin 1894. Trois étaient décédées dans les hôpitaux ordinaires et quarante et une au Bon Pasteur. Une est morte après un court séjour de quarante jours ; trois, après un séjour variant de deux à six mois; sept^ après un séjour allant de neuf à dix-huit mois; huit ont succombé après un séjour variant de deux ans à trois ans et demi ; pour huit, le séjour dans la maison était de quatre ans et pour quinze^ il avait oscillé entre cinq ans et six ans et demi; une était au Bon Pasteur depuis sept ans et une autre depuis douze ans, au moment de leur décès.

Quarante-(juatre décès, sur une population de 196 jeunes filles entrées au Bon Pasteur de 1878 à 1887, constitue une mortalité considérable puisque la proportion est de 22,45 pour 100 ; elle est plus forte que pendant la période étudiée [)ar Parent-Duchatelet (28 octobre 1821, 9 avril 1833). Il avait constaté cinquante décès sur 245 pensionnaires, ce qui fournissait une proportion de 20,40, pour 100. A quoi attribuer la grande mortalité observée

parmi ces jeunes filles? L'assiduité du travail à Taiguille et Timmobilité prolongée, outre mesure, qui en est la conséquence, une insuffisance dans les exercices physiques et dans les récréations en plein air, Fétat de débilité et d'anémie de beaucoup de ces jeunes filles qui ont vécu de privations, la nostalgie de la liberté et, pour beaucoup, l'influence de la syphilis, tels sont les facteurs principaux qui ont contribué à amener ce résultat. Parent-Duchatelet qui trouvait déjà la mortalité excessive, à son époque, avait cru devoir admettre parmi les causes de ces décès disproportionnés, la privation des satisfactions génésiques. Je ne partage pas celte opinion ; je ne pense pas qu'il faille chercher dans l'absence de coït, un des éléments qui ont contribué à élever le chifTre de la mortalité.

Au mois de juin 1894, il restait encore au Bon Pasteur dix-sept des jeunes filles admises de 1878 à 1887. Trois y avaient fait un séjour de plus de six ans; trois s'y trouvaient depuis huit ans; une depuis sept ans ; deux depuis huit ans et demi ; quatre y demeuraient depuis dix, douze, treize et treize ans et demi; deux y étaient depuis quatorze ans; une depuis quinze ans et une autre depuis seize ans. La durée du séjour a été plus longue dans la période que j'examine que dans celle qui a été étudiée par Parent-Duchatelet. — L'épreuve difficile pour toutes ces filles, c'est Tacclimatation au début: Se plier à une règle sérieuse et à l'obéissance, lorsqu'on avait pris l'habitude de l'indépendance et du vagabondage; s'astreindre à un travail fatigant et régulier, quand on se complaisait dans le farniente le plus absolu ; se soumettre à des pratiques religieuses minutieuses, quand on avait ouI)lié, si jamais on les avait apprises, les prières les plus élémentaires ; avoir un langage décent et convenable, quand on s'était habituée aux paroles ordurières et cyniques, c'est une transformation totale à obtenir, c'est une conversion radicale à produire ! Les premières semaines sont à la fois les plus dures et les plus difficiles à traverser; aussi voit-on s'en aller progressivement celles dont la conversion n'était qu'apparente et dont les résolutions de bien faire étaient vacillantes. Ce n'est guère qu'après plusieurs mois de persistance que les résoliitions paraissent inébranlables et à l'abri des coups de tète. Parmi les 42 mineures qui ont été ramenées à la Préfecture de police pour insubordination, mauvaise conduite ou impossibiHté de se [)lier à la règle du Bon Pasteur, il y en a 40 dont 1 âge variait de quinze à vingt ans : Cinq

sont parties au bout de huit jours; une après dix jours; une autre après douze jours; une autre après quinze jours; deux après vingt jours; deux après vingt-sept jours; deux après trente jours; deux après trente-cinq jours; cinq après deux mois; trois après deux mois et demi : cinq après trois mois ; deux après quatre mois ; trois après cinq mois ; une après six mois ; une après sept mois ; deux après un an; une après quatorze mois; une autre après seize mois.

Indépendamment de ces mineures, il y a eu une insoumise de vingt-deux ans, qui a été renvoyée pour excentricités, après un séjour de deux ans et demi ; une autre, qui était entrée au Bon Pasteur à dix-huit ans, en a été renvoyée à vingt-sept ans, après neuf années de séjour. 11 ne m'a pas été possible de connaître le motif de ce renvoi. Indépendamment de ces 42 pensionnaires remises à la Préfecture de police, il y en 43 qui ont quitté le Bon Pasteur pour rentrer dans leur famille et ont été rendues à leurs parents.

Pour dix de ces insoumises la durée du séjour au Bon Pasteur a varié de six jours à trois mois ; trois y ont séjourné pendant quatre mois; quatre pendant cinq niois; quatre autres pendant six, sept, huit et neuf mois. Sept y ont fait un séjour allant de douze à vingt mois; huit y ont fait un séjour allant de deux à cinq ans; trois y ont habité pendant six ans; une pendant huit ans; deux pendant neuf ans et une pendant douze ans. Les pensionnaires rendues à leur famille ont été forcées, parfois, de quitter le refuge, parce que leur conduite laissait à désirer; d'autres, réclamées par leurs parents pour s'occuper des soins du ménage, cjuittaient la maison à regret ; une est sortie pour se marier. Parmi les insoumises remises à la Préfecture de police ou rendues à leur famille, un certain nombre a quitté le Bon Pasteur pour ne pas se soumettre à l'obligation d'avoir les cheveux coupés. Il est d'usage que toute fille qui entre au Bon Pasteur doit avoir les cheveux coupés à la nuque et se coiffe à la Ninon. La raison qui a fait prendre cette mesure est d'abord une question de propreté, puisque les filles peuvent plus facilement se peigner dans ces conditions; en second lieu, on a voulu éviter une perte de temps qu'entraîne, pour beaucoup de femmes, Tentretien d'une longue chevelure; la troisième raison, c'est que beaucoup de filles, qui désirent ne pas rester sous l'autorité de la Préfecture de

police, s'empresseraient, si on ne leur imposait pas le sacrifice de cet ornement, d'entrer au Bon Pasteur pour y faire un très court séjour, sachant qu'on en sort plus facilement qu'on n'arrive à recouvrer sa liberté lorsqu'on est à la Préfecture de police. On a voulu éviter ainsi l'encombrement du Bon Pasteur par des fdles qui n'avaient pas plus le désir d'y faire un long séjour qu'elles n'avaient la volonté de s'amender. Cette mesure que beaucoup d'insoumises acceptent sans opposition, dans les premiers jours de leur installation au refuge, provoque des résistances qui se terminent par le départ d(» la maison, lorsqu'on veut la renouveler après six mois de séjour; c'est, en effet, tous les six mois que l'on procède à cette petite opération. J'ai vu au dispensaire un certain nombre de jeunes filles qui avaient quitté le Bon Pasteur, parce qu'on avait voulu couper leurs cheveux une seconde ou une troisième fois. Parent-Duchatelet s'élève très vivement contre cette pratique qui semble ce[)endant bien naturelle, au point de vue de l'hygiène. J'avoue ne pas trouver là matière à indignation. Si les jeunes filles sont sincères et ont le désir de ne pas retomber dans leur vie de débauche, elles font, sans trop de peine, le sacrifice de leur chevelure, avec la pensée de prolonger leur séjour au Bon Pasteur. Si, plus tard, elles désirent retourner dans leur famille, elles s'habitueront progressivement à cette coiffure spéciale, qu'elles pourront modifier, dans peu de mois, lorsque les cheveux auront repris une certaine longueur. 11 est probable que les insoumises qui ont quitté le Bon Pasteur, pour ce motif, n'avaient pas le désir bien ardent d'y faire un long séjour.

Kn parlant des quarante-deux insoumis(»s, qui avaient été rendu(*s à la Préfecture de police, j'ai mentionné, plus haut, h groupe des vingt-quatre qui avaient été inscrites. Indépendamment de celles-là, il s'en trouvi» quatre autres parmi celles qui ont été rendues à leur famille ; j'en trouve, en outre, sept parmi les vingt filles hospitalisées sur lesquelles les renseignements très circonstanciés m'ont fait défaut. Ce qui me fournit un chiffre de trente-cinq insoumises inscrites, sur le nombre total de cent (piatre-vingt-seize, cjui sont entrées au Bon Pasteur. Ces trente-cinq jeunes filles, qui ont fait un séjour plus ou moins proh)ngé dans (*e refuge, n'ont pas profité des exemples donnés et le milieu ambiant n'a pas eu une influence assez puissante? pour modifier leurs tendances perverses.

Voici, par années l'époque de leur inscription :

Report,.. 23 5 en 4878 2 en 1883

1 en 1879 1 en 1884

7 en 1880 5 en 1885

7 en 1881 2 en 1886

3 en 1882 2 en 1887

23 à reporter Total. . . 35

Un certain nombre d'insoumises ont quitté le Bon Pasteur pour entrer à THospilalité du travail. Ces filles, au nombre de onze, sont parties après avoir fait au Bon Pasteur un séjour assez prolongé, à l'exception d'une qui n'y est restée que quatorze jours. Parmi les autres, il y en a qui étaient au refuge depuis un an, deux ans, quatre ans, cinq ans, six ans et môme huit ans. Pourquoi ces filles, qui avaient eu le temps de s'acclimater à cette existence spéciale, ontelles pris la résolution d'entrer à l'Hospitalité du travail? Il est probable qu'elles ont souhaité rentrer dans la vie ordinaire et reprendre une lil)erté relative en cherchant une place de domestique ou d'ouvrière. Pour compléter les renseignements sur les motifs du départ de certaines pensionnaires, il me reste à signaler quelques faits particuliers : quatre insoumises ont été envoyées à l'hôpital ; une est entrée dans un bureau de placement, après cinq mois et demi de séjour au Bon Pasteur ; deux ont été enfermées à Tasile de Sainte- Anne; une a été envoyée à Nevers et une autre au Bon Pasteur de Bruxelles, après huit mois de séjour rue Denfert-Rochereau; trois sont entrées dans d'autres asiles; une est entrée en place, comme domestique, après un séjour de vingt-six mois ; une autre a quitté Tasile, après un séjour de deux mois, et a été envoyée dans sa famille, au moyen d'une réquisition de transport. Pour vingt des pensionnaires, les renseignements n'ont pas été suffisamment circonstanciés pour dire exactement dans quelles conditions elles sont parties, mais j'ai constaté que, dans ce petit groupe, il y en avait sept qui avaient été inscrites plus tard.

L'ensemble de mes recherches et des documents cités dans Télude que je viens de faire montre clairement que rétablissement du Bon Pasteur est utile et qu'il peut rendre de très grands services. Comme Parent-Duchatelet et Maxime du Camp, je regn^tte qeu cet établissement ne soit pas installé loin de Paris, en pleine

416 LA PnoSTITUTION CLANDESTINE A PAIllS

campagne. Les jeunes filles seraient dans des conditions hygiéniques meilleures. La vie au grand air, les exercices plus fréquents et les travaux des champs contribueraient à améliorer des santés délabrées; ils diminueraient notablement la trop grande mortalité que nous avons constatée chez des personnes qui sont à Tûge où la nature est si puissante et tient en réserve des ressources inattendues. Loin du bruit et des agitations de la grande ville, l'état moral se modifierait, le besoin du calme intérieur et le repos de la conscience donneraient du charme à la vie régulière et rendraient attrayante la besogne quotidienne; il nV a pas jusqu'aux exercices religieux, moins fréquents, qui arriveraient à paraître moins monotones et moins pesants, si leur obhgation n'en était pas aussi absolue. On arriverait plus facilement aussi à pouvoir accorder une participation dans les bénéfices que Ton pourrait faire ; on rendrait ainsi possible le retour dans la vie ordinaire de malheureuses créatures qui, guéries moralement et physiquement, pourraient attendre, pendant quelque temps, la place ou le travail souhaité. En ce qui concerne spécialement la maladie syphiHtique, on n'aurait plus à renvoyer à l'infirmerie de Saint-Lazare des malades qui pourraient suivre avantageusement, pendant deux ou trois ans, un traitement régulier, sérieux et définitif, de façon à rendre impossible, désormais, l'apparition de tout accident contagieux. Ce serait réaliser, en partie, le projet désiré et admis en principe par le Conseil municipal de Paris, la création d'un asile hospitalier spécial destiné au traitement moral et physique des prostituées mineures.

Malgré quehjues desiderata, le Bon Pasteur donne à de nombreuses prostituéi^s insoumises l'occasion de» rentrer en cdhvs-mèmps, de modifier h»urs instincts p(»rvers et de vivre, pendant plus ou moins longt(»mps, d'une vie régulière. Si les résultats ne répondent pas toujours immédiatement aux efforts que Ton a tentés, on peut (»spérer voir s(» développer, plus tard, les germes semés sur les terrains qui scMublent les plus ingrats. On aura, dans tous les cas, essayé d'arracher au vice et à la misère des créatures si mal douées que le bourbier semble être leur élément indispensable.

En signalant le bien que fait le Bon Pasteur, il était utile do montrer les modifications (pfil pourrait subir pour obtenir des résultats meilleurs; on peut dire, avec Parent-Duchatelet, que cette maison et les refuges analogues sont non seulement utiles mais nécessaires.

H me reste à parler d'une maison, de création plus récente, dirigée également par des religieuses; elle est installée à Auteuil et a pour dénomination V Hospitalité du travail.

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