Hygiène vestimentaire
La mode règne en despote sur le monde civilisé, et ce n’est pas seulement le côté futile des mœurs qu’elle gouverne à son gré, elle commande encore aux choses plus sérieuses : arts, sciences, religion, politique, tout subit sa loi , tout marche au gré de ses caprices. La mode change la face des nations, abolit les anciens usages et leur en substitue de nouveaux; elle se rit de la sagesse, se moque de la raison et tourne en ridicule les coutumes les plus respectables ; elle renverse les grands, élève les petits,
fait et défait les réputations, porte l’étre le plus obscur au faîte des grandeurs et le précipite dans le néant ; elle embellit ce qui est laid, rend le vice attrayant, pare le charlatanisme des couleurs de la vérité, et opère mille autres métamorphoses.
C’est surtout dans la haute société que la mode règne en maîtresse impérieuse, absolue : il faut suivre aveuglément ses moindres caprices, sous peine de passer pour un individu arriéré, de mauvais ton ; car, dans le monde élégant, celui qui ne s’habille pas, qui ne parle pas, qui n’agit pas selon la mode et qui ne se conforme pas strictement à ses décrets, même les plus absurdes, celui-là est un original, un sol à faire rire de pitié ou à provoquer des agacements de nerfs. Et, le croirait-on, les hommes les plus sensés, les plus sérieux, qui fréquentent le monde, sont forcés de se courber sous ce joug humiliant : ainsi le veut la mode.
Prise dans un sens général, la mode étend son empire sur le monde physique et sur le monde moral à la fois : esprit, langage, sciences, arts, religion, usages, habitudes politiques et privées, enfin, toutes les créations de l’homme, tous les objets qui servent à ses
plaisirs, à ses besoins, la mode embrasse tout; c est le reflet des mœurs, et ce reflet change à chaque oscillation sociale, à chaque fantaisie des grands. Un monarque est-il avare, harpagon, égoïste? ses Etats sont bientôt infectés d’avarice et d’égoisme. Est-il magnifique et généreux? tous ses sujets ne tardent pas à l’imiter. Une reine, en vieillissant,. devient-elle dévote, intolérante? la bigoterie et l’intolérance se propagent comme une épidémie, ce qui est très-fàcheux pour le pays, la famille, et peu rassurant poui les maris ; lisez plutôt ce que disent Rabelais et Labruyère d’une bigote. Au contraire, la libéralité, l’indépendance de la pensée, la liberté des idées sontelles affichées par les grands de l’État, la nation entière suit avec empressement ce bel exemple.
Dans la littérature et les arts, la mode veut, à tort ou à raison, que tel genre de peinture, de musique, de danse, de poésie, soit remplacé par tel autre. Hier, le genre sévère était de mode ; aujourd hui, c’est le genre bouffon, le genre grotesque, la caricature qui l’emporte; demain, ce sera le tour d’pn autre genre; qu’il soit mixte ou exagéré, grand, mesquin, petit, n’importe ! il prévaudra si la mode le veut.
11 n’est pas de théâtre qui n’ait, de loin en loin, une pièce à la mode, bonne ou mauvaise. — Dans les salons, il y a toujours un genre de conversation à la mode. — La mode s'insinue jusque dans la chaire et le confessionnal. Telle église est plus fréquentée que telle autre. Tel prédicateur, lourd et commun, attire la foule, tandis que ses confrères, hommes de mérite, prêchent dans le désert. Les femmes, lorsque c’est la mode, se pressent à la porte d’une église comme à celle d’un théâtre ; elles se précipitent au sermon avec autant d’empressemeut qu'elles accourent au bal ou au concert.
Croirait-on que l’austère temple d’Esculape n’a pu fermer ses portes aux scandales de la mode? Lisez les annales des sciences médicales et, selon les temps et les lieux, vous verrez les diverses doctrines ontologique, chimique, mécanique, physiologique; les diverses méthodes pur gante, vomitantc, excitante, débilitante, expugnante, expectante, jugulante, etc... être en honneur et tomber en discrédit tour à tour. A une époque, c’est la saignée, la diète et l’eau ; à une autre époque, ce sont les excitants, les martiaux, les toniques. Les sangsues furent, pendant quelques
temps, une panacée et se virent détrôner par la ventouse et le moxa. Jadis les bains chauds eurent la vogue, vint ensuite le tour des bains froids. La transfusion du sang, l’électricité, l’homœopathie, l'acupuncture, le magnétisme, etc., eurent chacun leurs jours de gloire et d’oubli. Il fut un temps où tout s’administrait sous forme de bols et de pilules; puis la formule tomba dans l’infusé et le décodé. Hier les drastiques étaient de mode, aujourd’hui ce sont les minoratifs, et demain ce sera autre chose. Oh! la mode...
Un grave docteur m’objectera qu’en fait de sciences, la qualification de mode est un injurieux solécisme, et que si un système, une doctrine fait place à une autre, c’est l’affaire du progrès et non de la mode. Cette objection n’est que spécieuse. En effet, il est évident qu une doctrine autrefois adoptée, puis abandonnée et de nouveau remise en honneur, a dû, pour le moins, être reconnue aussi bonne par son premier auteur que par celui qui, quelques centaines d années plus tard, l’a fait renaître de ses cendres. Or, je le demande, n’est-ce pas ce qui arrive à tout ce qui est sujet à la mode? Qu’un grand personnage
tombe malade et soit guéri par une vieille méthode enterrée depuis des siècles, aussitôt la voilà ressuscitée, mise à la mode. Tous les malades veulent être traités par cette méthode, et Dieu sait combien de victimes! On en voit un exemple dans les bains froids qui, après avoir guéri César- Auguste, devinrent une fureur à Rome ; mais la mort de Marcellus, attribuée à un bain froid, fit tomber en défaveur et la méthode et le médecin Musa qui l'avait ressuscitée.
Lorsque la mode s'adresse aux colifichets, on la laisse passer ; mais lorsqu'elle s’attaque à la santé, à la vie, il faut en convenir, le cas est plus sérieux. Les disciples d’Hippocrate devraient bien trouver la méthode rationnelle et s’en tenir là. Certaines maladies deviennent parfois à la mode : les migraines, les vapeurs, l’hystérie, la chlorose ou pâles couleurs, etc.., ont été de bon ton ; les yeux louches même ont quelquefois fait fortune. Au commencement de notre siècle, lorsque le célèbre Corvisard, médecin de Napoléon, fit paraître son Traité sur les maladies du cœur, une multitude de personnes se crurent atteintes d’une affection de cet organe ; tout le monde, en s’abordant, se demandait : Votre cœur, vos palpitations,
vos battements, comment vont-ils? Cette demande était devenue à la mode, comme autrefois l’offre d’une prise de tabac, pour entamer conversation. 11 n’y a pas longtemps que le vermillon delà santé était une couleur proscrite par la mode. Une femme, pour être jolie et plaire, devait offrir un teint blême, une face chlorotique.
Si l’on recherche les causes des nombreuses variations de la mode, on trouve d’abord les influences du climat et des saisons ; mais la cause la plus active est, sans contredit, l’influence de l’organisation sociale, ainsi que les divers changements qui s’introduisent dans les sociétés et en modifient le goût, le caractère. Un économiste a très-judicieusement fait observer que la mode est un miroir où se réfléchissent toutes les institutions d’un peuple. Dans un pays où la classe aristocratique alimente son oisiveté aux dépens des classes laborieuses, les modes sont riches, fastueuses, éclatantes, parce que la classe privilégiée n’a d’occupation que celle de briller et d’éblouir la multitude par son luxe. Mais si les institutions viennent à changer, que les privilèges tombent, on voit aussitôt disparaître avec eux les
habits, les robes, chapeaux et autres vêlements chamarrés de broderies, d'or et de pierreries, pour être remplacés par des vêlements plus simples et plus commodes.
Les choses sur lesquelles la mode exerce, en France, le plus largement son despotisme, sont les arts de luxe et les costumes ; elle fait aussi éprouver de perpétuelles variations à l'architecture, aux meubles, aux parures et ornements de tous genres. Chez les nations barbares, où la civilisation est comme frappée d immobilité, le costume demeure invariable; chez nous, au contraire, où le progrès est incessant, le costume se modifie selon les époques et s’offre, dans l’histoire, comme l’expression fidèle de la physionomie des temps et des -mœurs.
Nul peuple au monde ne fit jouer aussi activement que le peuple français les ressorts de son imagination, pour élever, renverser et réédifier de mille façons diverses l’édifice du vêtement et de la parure. Cette passion pour le changement est si vivace, que rien ne saurait 1 affaiblir; elle a fait éclore des modes gracieuses, riches, magnifiques, et des modes bizarres, ridicules, monstrueuses, telles que le plâtrage
du visage, le poudrage des cheveux, les coiffures et perruques colossales, les énormes paniers, les manches larges, étroites ou bouffantes ; les chapeaux-, depuis la forme naine, aplatie, jusqu’à la forme pointue, gigantesque ; les tailles hautes, les tailles étranglées, les gros derrières et les gros ventres, etc., etc. Il y a cinquante ans, un voyageur disait à ce sujet : Lorsque je quittai Paris, les femmes trouvaient adorable une taille de guêpe; à mon retour, après six mois d’absence, la taille de guêpe avait été abandonnée comme parfaitement ridicule, et les femmes s’habillaient de manière à ressembler à une planche. Elles étaient plates et longues comme l'épée de Charlemagne. Vers la même époque, une mode opposée existait à Londres, celle des gros ventres. On aurait pu croire que toutes les femmes et les tilles de cette
capitale étaient enceintes.
Il faudrait des volumes pour décrire les bizarreries, les extravagances auxquelles la mode a donné lieu, et les innombrables variations qu’elle a fait éprouver au costume français, depuis la grossière casaque des Francs, nos ancêtres, jusqu’à l’habit fin et les étoffes soyeuses dont se parent les Lions et les
Lionnes du jour. Nous verrons, en avançant dans la lecture de ce résumé, que la mode est une roue à laquelle sont attachés tous les ridicules, toutes les folies ; et l’on ne doit pas être surpris de la voir incessamment disparaître et reparaître à mesure qu’elle tourne, c’est ce que Voltaire a voulu prouver dans les vers suivants :
Il est une déesse inconstante, incommode,
Bizarre dans ses goûts, folle en ses ornementa.
Qui parait, fuit, revient et naît dans tous les temps; Protée était son père et son nom est la Mode.
Ces considérations préliminaires terminées, nous commencerons, dans le chapitre suivant, par l'histoire des modes chez le peuple romain, qui envahit l’ancien monde; nous passerons ensuite aux modes françaises, que nous suivrons de siècle en siècle et pas à pas, depuis le berceau de la monarchie jusqu’à nos jours.